CHAPITRE XII
COMMINES {fin), SON MÉRITE LITTÉRAIRE.
Chacun des quatre grands chroniqueurs que nous venons d'étudier a, comme écrivain, ses qualités propres. A. ce titre, Commines n'est point inférieur à ses trois devanciers. Il n'a pas, il est vrai, l'humour, le badinage facile et charmant du bon Joinville. Son habituelle gravité, comme la précision de ses récits et de ses maximes, le ferait plutôt ressembler à Villehardouin, quinepeut, du reste, lui être comparé ni pour la profondeur des vues, ni pour l'ampleur du style. Celui dont il diffère de plus est évidemment Froissart. Ce dernier est par-dessus tout un peintre qui, grâce à un merveilleux coloris, nous rend sensibles les matérialités de l'histoire ; il excelle à retracer les dehors de la guerre ou de la politique, tandis que Commines en fouille et en explique les dessous. Le premier est un artiste, le second est un philosophe. L'un fait agir et l'autre fait penser devant nous les hommes du passé. Froissart ressuscite, Commines dissèque. Le confident de Louis XI est peu frappé des paysages, des costumes, du bruit des fêtes ou des combats. S'il nous conte Montlhéry et Fornoue, il est exact et rien de plus. 11 a visité la moitié de l'Europe, mais il n'a pas Pâme d'un touriste. Venise
222 LKS CHRONIQUEURS.
est la seule ville dont il parle avec quelque détail, et si le tableau qu'il en fait est correct, il faut convenir qu'il n'a guère d'éclat. Il n'a pas voyagé pour son plaisir, aussi ne raconte-t-il pas pour amuser. Il a étudié les mœurs, sondé les caractères, scruté les consciences. En faveur des secrets précieux qu'il nous révèle et des leçons qu'il nous donne, on peut bien lui pardonner de n'avoir pas vêtu l'histoire de couleurs aussi vives, aussi voyantes que celles dont l'avait parée son prédécesseur.
D'ailleurs, s'il est plus froid, plus pâle que le chanoine de Ghimay, il a sur lui un incontestable avantage, c'est de savoir composer avec méthode et ne pas conter à la diable, comme le fait trop souvent Froissart. Chez lui, point de confusion, point de désordre, point de récits recommencés de toutes pièces en deux ou trois endroits du livre ; point de digressions sans fin, qui peuvent charmer le lecteur, mais qui le déroutent et le détournent du sujet principal. Si les réflexions et les anecdotes ne sont pas rares dans son œuvre, elles sont du moins toujours à leur place et logiquement amenées pour éclairer ou expliquer les faits exposés par l'auteur.
La forme, chez Commines, est certainement moins brillante que chez son devancier du xive siècle. Est-elle pour cela sans mérite ? Bien loin de là. « La langue de Froissart, a dit un critique éminent (1), est descriptive, matérielle, et cela s'explique par la nature môme des sujets qu'il traitait ;
(l) D. Nisard, Histoire de la littérature française.
celle de Commines est abstraite, spirituelle, par opposition à la langue concrète de Froissart. L'un emprunte ses images et ses couleurs aux spectacles qu'il décrit. Là même où il parle des douleurs morales, il s'attache plus à en peindre la pantomime qu'à en analyser les effets intérieurs. L'autre tire les nuances délicates de sa langue des profondeurs de l'intelligence et du raisonnement. La langue de Froissart est la langue des faits ; celle de Commines est celle des idées. Commines, en cent endroits, nous fait toucher à Montaigne. »
11 faut même dire plus : s'il a écrit trois quarts de siècle avant Montaigne et cinquante ans avant Rabelais, sa langue nous paraît cependant plus moderne et plus claire que celle de ces deux auteurs. Commines était comme eux ennemis de l'emphase et de la fausse rhétorique qui nous a gâté la Renaissance. Mais en outre, et fort heureusement pour nous, il ne savait pas le latin. Aussi a-t-il échappé à l'épidémie depédantisme qui sévissait de son temps sur les meilleurs esprits et qui n'a épargné ni l'auteur de Gargantua ni celui des Essais. N'ayant point d'érudition pour travestir sa pensée, il l'a simplement habillée avec son bon sens. Jamais le français n'a mieux prouvé que sous sa plume qu'il se suffit à luimême et peut tout exprimer avec énergie, élégance, netteté, quand il est manié par un homme de goût.
La netteté n'est pas, il est vrai, toujours parfaite dans ses mots, du moins à ce qu'il semble au premier abord. Cela tient à ce que, ses idées morales étant un peu équivoques, il emploie parfois pour les
rendre des termes qui n'ont pas un sens identique pour ses lecteurs et pour lui-même. Ainsi ce qu'il appelle habileté, nous l'appelons d'ordinaire intrigue ou tromperie ; ce qui est à ses yeux sagesse est pour nous sagacité, pénétration, duplicité ou même fourberie ; il dit finesse quand nous dirions ruse ou artifice ; parlant d'un très cruel tyran, il lui accorde sans hésiter l'épithète d'honorable) sans doute parce que c'était un homme instruit, bien élevé. Dans son esprit et dans son livre, les mots honneur, succès, profit sont presque toujours synonymes (1). Mais on s'habitue vite en le lisant à ses étrangetés et, une fois Commines bien connu, l'on trouve son style merveilleusement clair.
Non seulement clair, mais souvent très ferme et très vigoureux. Les tournures vives, saillantes, aphoristiques, ne manquent pas dans ses Mémoires. Bien assailli, bien défendu, dit-il quelque part à propos d'une demande et d'une réponse. Parlant de ceux des seigneurs qui obtinrent le moins d'avantages au traité de Gonflans : Il n'y eut jamais de si bonnes noces, remarque-t-il qu il n y en eût de mal dinés (de mal servis). Certains de ses mots, comme : U homme propose et Dieu dispose, usés de nos jours, étaient neufs de son temps. River le clou à quelqu'un paraît trivial ; sous la plume de Commines, c'était simplement original. Mais il est telles de ses expressions qui ne peuvent pas vieillir. Quand, au sujet de Louis X[, ce prince, mieux fait pour seigneurir un monde qu'un
(1) V. Chantelauze, Etude sur Philippe de Commines
royaume, et qui, à demi-mort, s'obstinait à chevaucher, il ajoute que son grand cœur le portait ; quand il écrit de Charles le Téméraire courant à sa ruine que son malheur le conduisait, il rend sa forte pensée sous une forme qui sera toujours saisissante.
Un esprit aussi froid et aussi positif que Commines devait être porté à l'ironie. Aussi bien ne manquet-elle pas dans son livre. C'est parfois une ironie méchante et peu généreuse, comme à l'endroit où, à propos d'une bague arrachée au cadavre de son ancien maître, le duc de Bourgogne, il écrit que le voleur lui fut mauvais valet de chambre. A d'autres moments, c'est une moquerie plus douce, mais qui n'en a pas moins sa portée. A la bataille de Montlhéry, s'il faut l'en croire, il y eut dans les deux armées aux prises des poltrons d'une égale agilité.
« Du cousté du roy fouyt un homme d'Estat qui s'enfouyt jusques à Lusignan, sans repaistre; et du cousté du conte (1), ung autre homme de bien jusques au Quesnoy-le Conte. Ces deux n'avoient garde de se mordre l'ung l'autre... Tel perdit ses offices et estatz pour s'en estrefouy, et furent donnez à d'autres, qui avoient fou y dix lieues plus loing. Ung de nostre costé perdit auctorité, et privé de la présence de son maistre ; ung mois après, eut. plus d'auctorité que devant. » (Liv. I, ch. 4.)
traduction. — « Du côté du roi fuit un homme d'importance, qui s'enfuit jusqu'à Lusignan, sans manger ; et du côté du comte, un autre homme de bien jusqu'au Quesnoyle-Comte. Ces deux-là n'avaient garde de se mordre l'un l'autre... Tel perdit ses offices et emplois pour s'être enfui, et on les donna à d'autres qui avaient fui dix lieues plus loin, lu des nôtres perdit autorité et fut banni de la
(1) De Charolais.
présence de son maître ; un mois après, il eut plus d'autorité que devant.
Ailleurs, l'intention railleuse éclate dans les propos qu'il attribue à certains de ses personnages. Rien de plus fin, par exemple, de plus spirituel que cet apologue de la peau de l'ours, conté, d'après lui, par l'empereur Frédéric III aux ambassadeursde Louis XI (1). Mais ces échappées d'humeur narquoise sont, en somme, plus rares chez Gommines qu'on ne serait porté à le croire et qu'on ne le souhaiterait. Sa qualité maîtresse est une gravité presque constante, qui n'exclut pas la finesse, bien s'en faut, et qui éclate particulièrement dans ses portraits. Nul n'a saisi mieux que lui, nul n'a rendu plus magistralement le caractère de Charles le Téméraire.
« Deux choses je dirai de luy ; l'une est que je croy que que jamais nul homme ne peust porter plus de travail que luy ;... l'autre que, à mon advis, je ne congneuz oncques homme plus hardi. Je ne luy oy oncques dire : « Je suis laz », nyne luy viz jamaiz faire semblant d'avoir peur : et si ai esté sept années de renc en la guerre avec luy, Testé pour le moins, et aucunes l'iver et l'esté... Il taschoit à tant de choses grandes, qu'il n'avoit point de temps à vivre pour les mettre à fin ; et estoient choses presque impossibles, car la moitié de l'Europe ne l'eust seu contenter... Il estoit assez puissant de gens et d'argent ; mais il n'avoit point assez de sens ny de malice pour conduire ses entreprinses. Car avec les autres choses propices à faire conquestes, si le très grand sens n'y est, tout le demeurant n'est riens : et croy qu'il fault que cela viengue de la grâce de Dieu. Qui eust peu prendre partie des con-
(1) Liv. IV, ch. 3. — La Fontaine a traité le même sujet dans une fable bien connue.
ditions du roy nostre maistre, et partie des siennes, on en eust bien faict un prince parfaict, car, sans nulle doubte, le roy en sens le passoit de trop ; et la fin l'a monstre par ses œuvres. » (Liv. I, ch. 4 ; liv. 111, ch. 3.)
traduction. — « Je dirai deux choses de lui, l'une est que je crois que jamais nul homme ne put supporter plus de fatigue que lui ; l'autre, qu\à mon avis je ne connus jamais d'homme plus hardi. Je ne l'entendis jamais dire:« Je suis las », ni ne le vis jamais paraître avoir peur ; et j'ai pourtant été sept années de rang à la guerre avec lui, l'été pour le moins, et parfois l'hiver et l'été. Il travaillait à tant de grandes choses qu'il n'avait point de temps à vivre pour les mettre à fin ; et citaient choses presque impossibles, car la moite de l'Europe ne l'eût su contenter... Il était assez puissant d'hommes et d'argent ; mais il n'avait point assez de sens ni de finesse pour conduire ses entreprises. Car si aux autres qualités propres à faire conquêtes ne se joint un très grand sens, tout le reste n'est rien, et je crois qu'il faut que cela vienne de la grâce de Dieu. Si on eût pu prendre une partie des qualités du roi notre maître et une partie des siennes, on eût bien fait un prince parfait, car sans nul doute le roi le surpassait de beaucoup en bon sens, et la fin l'a montré par ses œuvres. »
On pense bien que les portraits de Louis XI abondent dans Commines. Nous n'en citerons qu'un, qui nous paraît, par sa finesse et son exactitude,, une pièce achevée:
«... Le plus sage pour soy tirer d'ung mauvais pas, en temps d'adversité, c'estoit le roy Louis XI, nostre maistre, et le plus humble en parolles et en habitz ; qui plus travailloità gaigner ung homme qui le pouvoit servir ou qui luy povoit nuyre. Kl ne se ennuyoit point àeslre reffusé une foys d'ung homme qu'il pratîquoit à gaigner: mais y continuoit, en luy promettant largement, et donnant par efïect argent etestatz qu'il congnoissoit qui luy
plaisoient. hit ceulx qu'il avoit chassez et déboutez en temps de paix et de prospérité, il les rachaploit bien obier quant il en avoit besoing, et s'en servoit, et ne les avoit en nulle hayne pour les choses passées. Ilestoit naturellement amy des gens de moyen estât, et ennemy de tous grans qui povoient se passer de luy. Nul homme ne presta jamais tant l'oreille aux gens, ny ne s'enquist de lant de choses, comme il faisoit, ny ne voulut congnoistre tant de gens; car aussi véritablement il congnoissoit toutes gens d'auctorité et de valleur qui estoient en Angleterre, Espaigne... comme il faisoit ses subgeclz... Mais surtout luy a servy sa grant largesse ; car, ainsi comme saigement conduisoit l'adversité, à l'opposite, dès qu'il cuydoit estre asseur, ou seullementen une trêve, il se mettoit à mesc intenter les gens, par petitz moyens, qui peu luy servoyent et à grant peynepovoit endurer paix. 11 estoit legier à parler de gens, et aussi tost en leur présence que en leur absence, sauf de ceulx qu'il craignoit, qui estoient beaucoup, car il estoit assez craintif de sa propre nature. Et quant pour parler il avoit receu quelque dommaige, ou en avoit souspesson, et il le vouloit reparer, il usoit de ceste parolle au personnage... : « Je sçay bien que ma langue m'a porté grantdommage, ausi m'a elle faict quelquefoys du plaisir beaucoup : toutefois, c'est raison que je repare ramende.» Et ne usoit point de ces privées parolles qu'il ne fist quelque bien au personnage à qui il parloit, et n'en faisoit nulz petitz. » (Liv. I, ch. 10,)
traduction. — « Le plus sage pour se tirer d'un mauvais pas en temps d'adversité, et le plus humble en paroles et en habits, et qui travaillait le plus à gagner un homme qui le pouvait servir ou qui lui pouvait nuire, c'était le roi Louis XI, notre maître. Et il ne se rebutait point pour être refusé une fois d'un homme qu'il marchandait, mais il continuait, lui prometlantlargementet donnant en effet argent et emplois qu'il savait lui plaire. Et ceux qu'il avait chassés et destitués en temps de paix et de prospérité, il les rachetait bien cher quand il en avait besoin et s'en servait, et ne les avait nullement en haine pour le passe. Il était naturellement ami des gens de moyen état et en-
nemi de tous grands qui pouvaient se passer de lui. Nul homme ne prêta jamais tant l'oreille aux gens ni ne s'enquit de tant de choses qu'il faisait, ni ne voulut connaître tant de gens : car aussi véritablement il connaissait toutes gens d'autorité et de valeur qui étaient en Angleterre, Espagne, etc., comme il faisait ses sujets... Mais c'est surtout sa grande largesse qui lui a servi : car s'il conduisait sagement l'adversité, au contraire, dès qu'il se croyait en sûreté, ou seulement en une trêve, il se mettait à mécontenter les gens par petits moyens qui lui servaient peu, et pouvait à grand'peine endurer la paix. Il était léger à parler des gens, tant en leur présence qu'en leur absence, sauf de ceux qu'il craignait, qui étaient beaucoup ; car il était assez craintif de sa propre nature Et quand, pour avoir parlé, il avait reçu quelque dommage ou en avait soupçon, et qu'il le voulait réparer, il tenait ce langage à la personne : « Je sais bien que ma langue m'a porté grand dommage ; aussi m'a t-elle fait quelquefois beaucoup de plaisir ; toutefois c'est raison que je paie l'amende. » Et il n'usait point de ces propos intimes qu'il ne fît quelque bien à celui à qui il parlait, et il n'en faisait nuls petits. »
Cette observation, cette analyse du cœur humain où se complaît Commines, l'entraînent le plus souvent à des réflexions assez tristes. Notre auteur ne passe point pour avoir eu l'âme sentimentale. Mais il n'est si froide nature qui ne s'échauffe et ne s'émeuve à ses heures. Aussi peut-on constater dans son livre un contraste plein de charme entre son habituel scepticisme et la mélancolie que lui inspirent certains souvenirs. Les grands retours de fortune le touchent au cœur. La tragique destinée de Charles le Téméraire lui arrache presque des larmes. Devant ces coups du sort, qui frappent indistinctement les grands et les petits, les rois et les sujets, sa pensée s'élève et se revêt d'une forme
parfois grandiose. Les hommes lui paraissent alors bien peu de chose. C'est avec une pitié un peu sévère qu'il les voit s'agiter en ce monde, et nul mieux que lui ne nous fait sentir la vanité de leurs ambitions on l'inanité de leurs travaux. Quand il nous a conté la vie si terriblement agitée de LouisXI, sa réclusion volontaire, sa sinistre agonie,
« Vouldroit l'on dire, s'écrie-t-il, que ce roy ne souffrit pas, qui ainsi s'enfermoit et se faisoit garder, qui estoit en peur de ses enfans et de tous ses prouchains parens, qui changerait et muoit de jour en jour ses serviteurs et nourris, et qui ne tenoient biens ny honneur que de luy, et en nul d'eulx ne se osoit fier, et se enchaignoit de si estranges chaynes et clostures ? Si le lieu estoit plus grant que d'une prison commune, aussi estoit -il plus grant que prisonniers communs.... Ne luy eust-il point myeulx vallu et à tous autres princes, et hommes de moyen estât, qui ont vescu soubz ces grans, et vivront soubz ceulx qui régnent, eslire le moyen chemin en ces choses ? C'est assavoir moins se soucier et moins se travailler, et entreprendre moins de choses: plus craindre à offencer Dieu, et à persécuter le peuple et leurs voisins, par tant de voyes cruelles que assez ay declairees par cy devant, et prendre des aises et plaisirs honnestes ? Leurs vies en seroient plus longues ; les malladies en viendroient plus tard; et leur mort enseroit plus regrettée et de plus de gens, et moins désirée ; et auroient moins de doubte de la mort. Pourroit l'on veoir de plus beaux exemples pour congnoistre que c'est peu de chose que de l'homme, et que ceste vie est misérable et briefve, et que ce n^est riens des grans ne des petiz dès ce qu'ilz sont mors ; que tout homme en a le corps en horreur et en vitupère, et qu'il fault que l'ame, sur l'heure qu'elle se sépare d'eulx, aille recevoir son jugement ? Et ja la sentence est donnée selon les œuvres et mérites corps. » (Liv. VI, ch. 12.)
traduction. — <t Youdrait-on dire que ce roi ne souffrit pas, lui qui ainsi s'enfermait et se faisait garder, qui
avait peur de ses enfants et de ses proches parents, qui changeait et muait de jour en jour ses serviteurs et pensionnaires, lesquels ne tenaient biens ni honneurs que de lui, et n'osait se fier à nul d'eux, et s'enchaînait de si étranges chaînes et clôtures ? Si le lieu était plus grand qu'une prison commune, aussi était-il plus grand que prisonniers communs... Ne lui eût-il pas mieux valu, à lui et à tous autres princes et hommes de moyen état, qui ont vécu sous ces grands et vivront sous ceux qui régnent, élire en ces choses le moyen chemin? Je veux dire moins se soucier et moins se travailler, et entreprendre moins de choses ; plus craindre d'offenser Dieu et de persécuter le peuple et leurs voisins par tant de voies cruelles que j'ai assez fait connaître plus haut, et prendre des aises et des plaisirs honnêtes? Leurs vies en seraient plus longues, les maladies en viendraient plus tard, et leur mort en serait plus regrettée, et de plus de gens, et moins désirée ; et ils auraient moins de crainte de la mort. Pourrait-on voir de plus beaux exemples pour connaître que c'est peu de chose que l'homme et que cette vie est misérable et courte., et que ce n'est rien que grands et que petits, dès qu'ils sont morts, que tout homme en a le corps en horreur et en mépris, et qu'il faut que l'âme, sitôt qu'elle se sépare d'eux, aille recevoir son jugement? Et déjà la sentence est donnée selon les œuvres et mérites du corps. »
On croirait lire du Sénèque. L'éloquence, on le voit, ne manque pas à cette philosophie pratique dont l'histoire a fourni tous les éléments à Commines. Et ce souffle oratoire , si remarquable chez ce diplomate raisonneur, donne parfois à son langage un mouvement, une facture que Bossuet ne désavouerait pas. Ecoutez sur quel ton il sait à l'occasion parler des mauvais princes :
«... Qui se informera de leur vie? L'information faicte, qui la portera au juge? Qui sera le juge qui en prendra la
congnoissance et qui en fera la pugnition?... L'information sera la plainte et clameur du peuple, qu'ilz foullent et oppressent en tant de manières, sans en avoir compassion ne pitié ; les douloureuses lamentations des vefves et des orphelins, dont ilz auront faict mourir les maris et pères, dont ont souffert ceulx qui demeurent après eulx ; et generallement tous ceux qu'ilz auront persécutez, tant en leurs personnes que en leurs biens : cecy sera l'information, et leurs grans criz pour plaintes et piteuses larmes lespresenteront devant Notre-Seigncur qui en sera le vray juge, qui, par adventure, ne vouldra attendre à les pugnir jusques à l'autre monde, et les pugniraen cestuy cy... » (Liv. V, ch.19.)
traduction. — « Qui s'informera de leur vie? L'information faite, qui la portera au juge ? Quel sera le juge qui en prendra, connaissance et qui en fera punition?... L'information, ce seront la plainte et laclameur du peuple, qu'ils foulent et oppriment en tant de manières, sans en avoir compassion ni pitié, les douloureuses lamentations des veuves et des orphelins dont ils auront fait mourir les maris et les pères, ce dont ont souffert ceux qui demeurent après eux, et généralement tous ceux qu'ils ont persécutés, tant en leurs personnes qu'en leurs biens. Ceci sera l'information et leurs grands cris pour plaintes et leurs piteuses larmes les présenteront devant Notre- Seigneur, qui en sera le vrai juge et qui peut-être ne voudra pas attendre pour les punk jusqu'à l'autre monde, et les punira dans celui-ci... »
C'est par cette citation que nous voulons clore notre étude sur Philippe de Commines. Il doit être beaucoup pardonné au politique, froid, intéressé, cauteleux, qui, à certaines heures, a tenu ce noble et touchant langage. Si le confident de Louis XI ne fut pas tout à fait un honnête homme, s'il servit sans scrupule d'assez mauvaises causes, s'il porta dans l'histoire une morale quelque peu relâchée,
si une grande partie de ses Mémoires ne lui fut dictée que par sa raison, nombre de pages lui furent aussi dictées par le cœur, et, clans ces endroits-là, Ton peut dire que Commines fut un grand écrivain.
Le travail que nous avons entrepris sur les chroniques françaises du moyen âge doit forcément s'arrêter ici. Depuis la Renaissance, l'histoire a pris dans notre pays les formes les plus variées, comme les plus vastes développements, et produit en grand nombre des chefs-d'œuvre nouveaux, que le public lit de préférence aux anciens. Le tableau d'un passé lointain nous attire moins aujourd'hui que le récit des événements les plus rapprochés de notre époque, et c'est assez naturel. En outre, le français n'ayant guère changé depuis le xvie siècle, nous lisons nos mémoires modernes avec moins d'effort, partant avec plus de plaisir, que nos vieilles chroniques. Est-ce à dire que ces premiers essais d'une langue et d'une nationalité presque inconscientes au début soient pour nous sans intérêt, sans profit? qu'il n'y ait ni agrément ni avantage à rechercher les origines, à retracer les progrès d'une science et d'un art qui ont grandi en France avec la France elle-même et qui, aux heures les plus douloureuses, ontpassionné, soutenu, réconforte nos pères ? Nous souhaitons de tout notre cœur que cette étude sommaire, mais consciencieuse, contribue à répandre l'opinion contraire. Cette histoire romane et populaire, comprise de tous, qui lutte si faiblement au début, plus tard avec tant de succès, contre l'histoire latine des couvents, inintelligible à la foule ; cette épopée en prose
qui rompt péniblement, avec Villehardouin, le moule des chansons de gestes ; cette peinture si naïve, si fraîche, où revit, grâce à Joinvillle, la France chrétienne et chevaleresque de saint Louis ; cette mise en scène éclatante où Froissart encadre, avec un grand royaume envahi, la féodalité violente, pompeuse et dégénérée du xrve siècle ; enfin la pénétrante philosophie de ce Gommines pour qui l'âme ténébreuse d'un Louis XI ne peut avoir de secrets, c'est là ce qui d'âge en âge a (ait dans le cœur de nos aïeux la patrie toujours vivante et toujours plus aimée. L'exemple et la popularité de nos premiers conteurs leur ont suscité des milliers d'émulés. Nos mémorialistes modernes ont marché glorieusement sur les traces de leurs devanciers. Quelques-uns, comme Retz ou Saint-Simon, les ont surpassés. Ce n'est pas une raison pour que nous ayons le droit de les oublier.