CHAPITRE XI
COMMINES (suite). — SA MORALE.
Les Mémoires de Commines sont un traité de morale pratique à l'usage des princes. Hâtons-nous de le dire, la morale qu'il préconise n'est jamais très élevée et n'est pas toujours très recommandable. C'est celle qu'il avait vu pratiquer par les souverains de son temps, etsurtout par Louis XI, son héros de prédilection. Elle a pour but unique le succès et peut se résumer par cette courte maxime : qui veut la fin veut les moyens. C'estla doctrine que Machiavel, son contemporain, expose théoriquement dans son livre du Prince. Le chroniqueur français n'a pas réuni et groupé logiquement ses préceptes pour en faire, comme l'écrivain florentin, un cours continu et régulier de politique. Il les a laissé simplement tomber de sa plume à l'occasion des faits qu'il avait à conter. Tout événement est pour lui matière à réflexions, et ses réflexions sont en général celles qu'eût faites l'auteur avec lequel nous venons de le comparer. Pour lui, comme pour Machiavel, il s'agit avant tout, quand on est homme d'Etat, de réussir.
/ Ceux qui gagnent, dit-il, on* toujours l'honneur. S'il faut, pour en arriverlà, s'humilier etsubirdesaflronts,
\poinl d'hésitation : Commines pense avec Louis XI
que quant orgueil chevauche devant, honte et dommage le suivent de bien près (1). S'il faut ruser, pratiquer l'art des restrictions mentales, tourner la loi, méconnaître un serment, s'il faut semer l'or, ce sont là, juge-t-il, procédés que l'insuccès peut rendre blâmables, mais que la victoire justifie pleinement. S'il y a intérêt à trahir, mon Dieu, que l'on trahisse. Quoi de plus naturel ? Ce qui ne l'est pas à sesyeux, c'est qu'on ne se fasse pas payer fort cher et surtout qu'on trahisse gratis (2). Sans doute la justice et la Joyau lé ne sont pas systématiquement bannies par notre auteur. Si ces deux vertus vous peuvent être de quelque utilité, servez- vous-en, rien de mieux. Mais ce n'est pas sur elles seules que repose la science de gouverner les hommes. Lapolitique, pour Commines, est une science à part, qui se suffit à elle-même, qui a sa vie propre et ses exigences, — toujours légitimes. L'historien de Louis X[ diffère, il est vrai, de l'auteur du Prince en ce qu'il ne recommande pas cyniquement, comme lui, l'emploi delà force. Il préfère pour sa part les moyens doux, qui sont, à son sens, toujours plus habiles. Il faut ajouter qu'en homme pratique et qui n'ignore pas quels ménagements exige l'opinion publique, il se garde bien d'exclure, comme Machiavel, la Providence de sa morale. Il la promène au contraire fort dévotement d'un bout à l'autre de son livre, mais c'est pour lui faire exécuter d'assez vilaines besognes. C'est en effet d'ordinaire par l'intervention divine qu'il explique bien des
(1) Liv. II, ch. 4.
(2) Liv. IV, ch. 3 ; liv. VIII, ch. 3.
César Borgia.
C0MMINES. -- SA MORALE. 207
événements dont les causes (il le sait) ne sont que Irop humaines, mais ne sont pas toujours très avouables. S'il parle de traités violés, de révolutions, d'usurpations, il s'indigne quelquefois, mais rarement. Le plus souvent, tout cela lui paraît juste. Pourquoi? Parce que le Ciel l'a voulu. Et comme les desseins d'en haut sont impénétrables, il n'y a plus qu'à s'incliner. Mais, en bonne foi, quand sa Providence signe un décret, n'a-t-elle pas un peu la main guidée ? Et quand elle est servie par des ministres comme Louis XI ou comme le seigneur d'Argenton luimême, ne nous fait-elle pas l'effet d'un de ces rois constitutionnels qui régnent et ne gouvernent pas ?
Si Gommines part d'un principe foncièrement immoral, ce n'est point à dire que les règles de conduite pratique qu'il trace aux hommes d'Etat méritent toutes une égale réprobation. Notre auteur est un esprit pondéré, qui répugne à tout excès et qui souvent, par bon sens, donne aux rois les conseils que d'autres leur offriraient par vertu.
D'abord, Gommines, grand travailleur, n'admet pas les rois fainéants. Il faut,, selon lui, qu'un prince soit élevé avec le plus grand soin, sans complaisances, sans flatteries ; qu'il apprenne de bonne heure et à fond l'art de la guerre ; qu'il orne son esprit et médite surtout les leçons de l'histoire. Rien n'est plus à plaindre qu'un monarque ignorant, jouet et victime des intrigants, des ambitieux qui l'entourent (1).
(1) V. liv. I, II, V, passim.
« Croyez, Jisons-nous dans les Mémoires qui nous occupent, que Dieu n'a point estably l'office de roy ne d'autre prince, pour estre exerce' par les bestes, ny par ceulx qui par vaine gloire dient : « Je ne suis point clerc; je laisse faire à mon conseil » , et puis, sans assigner autre raison, s'en vont à leur esbaz. S'ils avoient esté bien nourriz en la jeunesse, leurs raisons seroient aultres, et auroientenvye que l'on estimast leurs personnes et leurs vertus... » (Liv. II, ch. 6.)
traduction. — « Croyez bien que Dieu n'a point établi i'ofiice de roi ni d'autre prince pour être exercé par les bêtes, ni par ceux qui par vaine gloire disent : « Je ne suis point instruit, je laisse faire à mon conseil », et puis, sans donner d'autres raisons, s'en vont à leurs ébats. S'ils avaient été bien élevés en leur jeunesse, leurs réponses seraient autres, et ils auraient envie qu'on estimât leurs personnes et leurs mérites. »
Une suffit pas d'être instruit. On n'apprend pas tout dans les livres. Il faut aussi étudier les hommes, pour savoir ce que l'on peut en attendre de bien ou de mal. Il.n'est pas mauvais même que celte expérience soit un peu chèrement acquise. L'adversité est une école qui, mieux qu'aucune autre, forme les rois, les rend prudents. Celui que souhaite Commines sera de sens rassis, avisé, circonspect. Il ne débutera pas par de hrusques mutations de personnel, qui feraient des mécontents et troubleraient certainement l'État. Il évitera de blesser ses sujets, de provoquer ses voisins sans nécessité. Il sera fort réservé dans son langage et s'abstiendra de toute parole outrageante. Il sera bon toujours, mais jamais faible ; s'il n'est pas mauvais d'être aimé , il est surtout désirable d'être craint. Il
se gardera principalement d'accorder trop aisément sa confiance et de la donner sans réserve. Être soupçonneux est pour notre auteur une vertu éminemment royale. Le prince fera donc ce qui dépendra de lui pour n'être pas trompé. Mais il ne faut pas, d'autre part, que l'ingratitude l'aigrisse et le dégoûte de faire du bien à ses serviteurs. Être généreux est le moyen d'en avoir de bons. Savoir les choisir est une difficulté, savoir les garder en est une autre Tout en les bien traitant, le maître ne doit pas cesser de les dominer. Il ne faut pas les combler assez de bienfaits pour qu'ils n'aient plus rien à espérer; car, dans ce cas, ils cesseraient sans doute d'être dévoués. Il est également essentiel que le roi tienne entre eux la balance égale, limite le crédit de l'un par celui de l'autre, voie tout, dirige tout par lui-même et ne s'abandonne jamais à la direction exclusive d'un seul favori.
« Il fault qu'ilz prengnent la peine de conduire eulxmesmes leurs affaires pour le moins, et quelquesfois en appeler d'aultres, selon les matières, et les tenir presque esgaulx ; car s'il en y a ung si grant que les aultres le craignent (comme feit le roy Charles huictiesme et a faict jusques icy, qui tousjours en a eu ung), celluy là est roy et seigneur, quant à l'effect, et se trouve le maisti e mal servy : comme il a faict de ces gouverneurs, qui ont très bien faict leurs besonumes et mal les siennes, et en a esté moins estime. » (Liv. VIII, ch. 19.)
traduction. — « Il faut qu'ils prennent au moins la peine de conduire eux-mêmes leurs affaires ; et si quelquefois ils en appellent d'autres, selon les matières, qu'ils les tiennent presque égaux ; car s'il y en a un si grand que les autres le craignent (comme fit et a fait jusqu'ici le roi
Charles VIII, qui toujours en a eu un), celui-là est, de fait, roi et seigneur, et le maître se trouve mal servi, comme il l'a été de ces gouverneurs, qui ont très hien fait leurs affaires et mal les siennes, et il en a été moins estimé. »
La principale préoccupation d'un roi intelligent, instruit et bien servi, doit être, selon Commines, d'alimenter sans cesse son trésor, afin de n'être jamais pris au dépourvu et de pouvoir au besoin faire couler l'or à flots. Cela ne veut pas dire qu'il doive écraser son peuple d'impôts : ce serait une détestable politique. Une surveillance continuelle et une économie bien entendue doivent suffire à lui assurer de bonnes finances. Notre auteur, du reste, quoiqu'il ait servi fort docilement un despote, n'est pas d'avis que le droit de lever des taxes non consenties par les contribuables appartienne au souverain. Il admire fort l'Angleterre, où la nation ne paie de subsides que lorsque le Parlement les a volés. Il s'indigne, dans un chapitre fort éloquent, que des courtisans éhontés osent attribuer au roi de France un absolutisme fiscal contraire à toutes nos anciennes libertés.
« Nostre roy, dit-il, est le seigneur du monde qui mains a cause de user de ce mot : « J'ay privileige de lever sur messubjectz ce qu'il me plaist », car ne luy ne aultre ne l'a : et ne luy font nul honneur ceulx qui ainsy client pour le faire estimer plus grant, mais et le font haïr et craindre aux voisins, qui pour riens ne vouldroient estre soubz sa seigneurie ; et mesmes aucuns du royaulme s'en passeroient bien... » (Liv. V, ch. 19.)
traduction. — « Notre roi est le seigneur du monde qui doit le moins user de ce mot : « J'ai droit de lever sur mes
sujets ce qu'il me plaît », car ni lui ni un autre ne Ta ; et ce n'est pas lui faire honneur que de parler ainsi pour le faire estimer plus grand, mais c'est le faire haïr et craindre aux voisins, qui pour rien ne voudraient être sous son autorité ; et même quelques-uns du royaume s'en passeraient bien. »
L'historien rappelle ensuite avec émotion tout ce que la nation française a fait spontanément et de grand cœur pour ses rois, sessacrifices,son inébran" lable fidélité.
« Est-ce donc sur de telz subjectz, ajoute-t-il, que le roy doit alléguer privilège de pouvoir prendre à son plaisir, qui si libéralement luy donnent ? Ne seroit-il plus juste, envers Dieu et le monde, de lever par ceste îbrme que par voulunté désordonnée ? car nul prince ne le peult aultrement lever...., si n'est par tyrannie, et qu'il ne soit excommunyé ; mais il en est bien d'assez bestes pour ne savoir ce qu'ils peuvent faire ou laisser en cest endroit. »
traduction. — « Est-ce donc sur de tels sujets quilui donnent si libéralement, que le roi peut alléguer privilège de pouvoir prendre à son plaisir? Ne serait-il pas plus juste, envers Dieu et le monde, de lever de cette façon que par volonté désordonnée ? Car nul prince ne peut lever autrement. .. si ce n'est par tyrannie et sans être excommunié. Mais il en est bien d'assez bêtes pour ne savoir ce qu'ils doivent faire ou laisser à cet égard. »
On ne doit pas être étonné queCommines, homme d'ordre et de mesure, s'élève avec vigueur contre l'abus inintelligent et brutal de la force. Les plus détestables rois sont à ses yeux ceux qui n'agissent que par caprice, qui oppriment leurs sujets, les ruinent, les réduisent au désespoir.
212 LES CHRONIQUEl' IIS.
« Ils punissent, dit-il, soubs umbre de justice, et ont gens de ce mestier prestz à leur complaire, qui d'ung péché véniel font un péché mortel... De leurs subjectz, Hz desappoincteront ceulx qui auront bien servy leurs prédécesseurs pour faire gens neufz, pour ce qu'ilz mettent trop à mourir. Ils brouilleront les gens d'église sur le faict de leurs bénéfices, afin que pour le mains ilz tirent recompense, pour en enrichir quelcun, à l'appétit (le plus de foys) de ceulx qui ne l'auront point desservy, et d'hommes et de femmes, qui en aucun temps pevent beaucoup. Aux nobles, donneront iravail sans cesse et despense, sous couleur de leurs guerres,... sans considérer de leurs estats et de ceulx qu'ilz deussent appeler avant les commencer ; car ce sont ceulx qui y ont emploie leurs personnes et leurs biens, pourquoy ils en deussent bien savoir avant que on les commençast. De leurs peuples, la plupart ne leur laissent riens, et après avoir payé des tailles trop plus grandes qu'ils ne deussent, encore ne donnent nul ordre sur la forme de vivre de leur gens d'armes, lesquelz sans cesse sont par pays, sans riens paier, faisant les autres maulx et excez que chascun de nous scet, car ilz ne se contentent point de la vie, si sont payez, davantaige baptentles pouvres gens et oultraigent, et contraignent d'aller chercher pain, vin, vivres dehors ; et si le bon homme a femme ou fille qui soit belle, il ne fera que saige de la bien garder. » (Liv. V, ch. 18.)
traduction. — « Ils punissent sous ombre de justice et ontgensdece métier prêts à leur complaire, qui d'un péché véniel font un péché mortel : de leurs sujets, ils destitueront ceux qui auront bien servi leurs prédécesseurs, pour faire des hommes neufs, parce qu'ils mettent trop longtemps à mourir. Ils brouilleront les gens d'église sur le fait de leurs bénéfices, afin d'en tirer pour le moins récompense, pour en enrichir quelqu'un, le plus souvent à la demande de ceux qui ne l'auront point mérité, et d'hommes et de femmes qui souvent peuvent beaucoup. Aux nobles, ils causeront sans cesse travail et dépense, sous couleur de leurs guerres.... sans tenir compte de leur condition ni de ceux qu'ils devraient
appeler avant de commencer : ce sont ceux qui y emploient leurs personnes et leurs biens, ce qui leur donnerait le droit d'en être informés avant que l'on commençât. Généralement, ils ne leur laissent rien de leurs peuples et après avoir fait payer (à ces derniers) des tailles bien plus grandes qu'ils ne les devraient, encore ne donnent-ils nul ordre sur le régime des gens d'armes, qui sans cesse sont par pays, sans rien payer, faisant les autres maux et excès que chacun de nous sait, car ils ne se contentent point de la nourriture, mais [se font payer et en outre battent les pauvres gens et les outragent, et les contraignent d'aller chercher pain, vin, vivres dehors; et si le bon homme a femme ou fille qui soit belle, il ne fera que sagement de la bien garder. »
Notre historien veut que son roi ait toujours une forte armée, non seulement pour soutenir ses intérêts au dehors, mais pour protéger l'ordre et la légalité au dedans. Seulement il doit la soumettre à une exacte et invariable discipline. Ce qu'il dit des souverains s'applique aussi naturellement aux nobles, qui doivent être sous eux les chefs de la nation et dont les excès sont d'autant plus blâmables que, dans la plupart des cas, la justice humaine ne peut les atteindre. On frappe, dit Commines, un particulier qui a mal fait. Mais les princes et les grands, qui les punira ? Dieu seul sans doute. Qui les retiendra sur le bord du crime ? La foi, c'est-à-dire la crainte des châtiments qui les attendent dans l'autre vie. Malheureusement, cette foi, seule garantie des sujets, Commines constate que les gouvernants ne l'ont pas toujours. Si celui qui détient à tort le bien d 'autrui (que ce soit un duché ou un moulin), se disait : Je n'entrerai pas
21 1 LES CIÎUONIQUKUUS.
dans le paradis si je ne fais satisfaction, si je ne rends ce que j'ai d un tel,
« Est-il creable, demande notre auteur, qu'il y eust prince ne princesse au monde qui voulist riens retenir de son subject ne de son voisin, ne qui voulist faire mourir nul à tort, ne le tenir en prison, ne osteraux ungs pour enrichir les aultres?... Par ma foy, non, il n'est pas creable. Si avoie-nt donc ferme foy et qu'ils creussent ce que Dieu et l'Église nous commande sur peine de dampnation, congnoissans leurs jours estre si briefz, les peines d'enfer estre si horribles, et sans fin ne remission pour les dampnez, feroient-ils ce qu'ils font ? Il fault conclure que non et que tous les maulx viennent de faulte de foy... )) (Liv. V, ch. 19.)
traduction. — « Est-il croyable qu'il y eût prince ni princesse au monde qui voulût rien retenir de son sujet ni de son voisin, ni qui voulût faire mourir ou tenir en prison personne à tort, ni ôter aux uns pour enrichir les autres ?. . . Par ma foi, non, ce n^est pas croyable. Si donc ils avaient ferme foi et qu^ils crussent ce que Dieu et l'Église nous commandent sous peine de damnation, sachant que leurs jours sont si courts, que les peines d'enfer sont si horribles et sans fin ni rémission pour les damnés, feraient-ils ce qu'ils font? Il faut conclure que non et que tous les maux viennent de faute de foi. »
La religion de Commines est, comme on voit, un calcul très pratique. Du reste, pour lui comme pour presque tous les politiques de son temps, il est avec a foi des accommodements. Quand on prend le bien d'autrui, on se persuade volontiers qu'on ne fait que reprendre le sien, et l'on met ainsi sa conscience en repos. Ajoutons en passant que, pour avoir la foi — à sa façon, — le confident de Louis XI n'a pas envers l'Église un respect sans réserve. 11
COMMINES. — SA MOKALE. 215
ne la voudrait pas trop riche ; il blâme son maître des dons excessifs qu'il lui a faits ; il la trouve, comme beaucoup de ses contemporains, corrompue, relâchée, et si l'on pouvait la réformer, ce serait, à son sens, une bonne, grande et très sainte besogne (1).
Pour en revenir au roi et à ses devoirs, on doit bien penser qu'un diplomate tel que Commines ne lui permettra pas de négliger les relations extérieures. Son prince doit sans cesse surveiller l'étranger, avoir partout non seulement des ambassadeurs, mais des espions de tout rang (2). Il lui faut des alliances. Mais il se gardera bien d'en conclure avec ses égaux ; il recherchera de préférence le concours des petits États, pour pouvoir mener ses auxiliaires, au lieu d'être mené par eux. Autant que possible, il ne s'adressera pas à ses voisins. Des amis éloignés valent mieux, parce qu'il n'est pas probable qu'on se trouve jamais avec eux en conflit d'intérêts.
Il faut nouer des intrigues dans toutes les cours et négocier toujours, même en temps de guerre, et avec l'ennemi. Si l'adversaire vous envoie une ambassade, envoyez-en deux, prenez même les devants, laissez-vous accuser d'excessive humilité, n'ayez pas d'amour-propre ; le succès justifiera tout. Faites traîner les pourparlers tant qu'il faudra pour en venir à vos fins, changez vos envoyés pour
(1) Liv. VII, ch. lfi.
(2) 11 enverra, par exemnle, de jeunes gentilshommes, qui seront censés voyager pour compléter leur éducation, des moines qui auront l'air d'aller en pèlerinage, etc.
dérouter la partie adverse, invente/ des moyens dilatoires. D'autre part, ne commencez jamais les hostilités sans être exactement informé des forces qui vous seront opposées ; calculez à l'avance et à tête reposée vos chances de victoire. Menez ensuite rapidement la campagne, si vous n'avez affaire qu'à un seul antagoniste ; mais, sur toutes choses, évitez les batailles rangées. Une grande bataille perdue, c'est la démoralisation dans tout le pays, c'est l'administration désorganisée, c'est le gouvernement méprisé, c'est l'anarchie déchaînée. Il ne faut pas s'exposer ainsi à tout perdre ou à tout compromettre en un jour. Le grand art, c'est de risquer peu et de faire beaucoup de mat à l'ennemi, tout en s'abstenant de ces barbaries qui déshonorent souvent les gens de guerre. Si l'on combat une coalition, loin de précipiter les opérations, il y a tout avantage à les faire durer. Un roi qui a dix mille hommes sous la main et qui en fait ce qu'il veut est plus fort que cinq adversaires qui en fournissent chacun huit mille et qui ne s'entendent pas. Leur bon accord ne peut durer. Il est bon de travailler à les désunir, tout en les combattant. S'il faut pour cela faire des avances à quelqu'un d'entre eux, comme Louis XI en a fait à Edouard IV, lors du traité de Pecquiguy, pas de fausse honte: tout est bien qui finit bien. Un roi sage profitera des négociations ainsi entamées pour gagner à prix d'argent les serviteurs de ses ennemis. Qu'il leur assure de grosses pensions, e'est de l'argent bien placé ; surtout, s'il est possible, qu'il en retire quittance ; les écrits restent, et cela
peut servir. Mais un souverain devra éviter de négocier en personne. Commines est d'avis que les entrevues de princes produisent toujours plus de mal que de bien. Outre qu'on peut se faire prendre au piège, comme Louis XI à Péronne, on se compromet pardes paroles qui, tombant d'une bouche royale, ont plus de portée que si elles sortaient de celle d'un ambassadeur, et qu'on n'a pas la ressource de désavouer. Puis on peut se laisser aller à certaines effusions qu'on regrette plus tard et dont un diplomate de profession saurait mieux se défendre. Enfin, il est rare que deux souverains, chacun accompagné de sa cour, se rencontrent sans qu'il en résulte quelque froissement entre les deux partis.
Si Commines trace des règles aux rois, il en donne aussi, naturellement, à leurs serviteurs. Les conseillers ou ministres d'un grand prince doivent tout d'abord, à son sens, être discrets, savoir bien écouter, mais savoir encore mieux se taire, montrer à leur maître beaucoup de franchise et de sincérité, mais se garder de l'indisposer par l'étalage intempestif de leur zèle et de leur dévouement. Il ne faut pas cherchera dominer celui que l'on sert ; il ne faut pas l'humilier ; encore bien moins doit-on cherchera le faire trembler. Quand un sujet inspire de la crainte à son souverain et surtout qu'il a l'air de s'en douter, malheur à lui ! Le prince le frappera sans pitié. Qu'on se rappelle le connétable de Saint- Pol. Le favori qui veut rester tel ne sera donc que sage en évitant toute apparence d'orgueil et d'outrecuidance. Il sera souple, réservé, respectueux ; et,
CURONIQUEURS.il. jq
21g LES CHRONIQUEURS.
même après leur mort, il ne parlera de ses maîtres qu'avec déférence.
Le seigneur d'Argenton traite aussi en beaucoup d'endroits des ambassadeurs, de la façon dont ils remplirontleurs missions. Ceux des puissances amies seront, bien entendu, comblés de caresses et d'honneurs. Il sera bon pourtant de les surveiller sans relâche. Quant à ceux des États hostiles, il faut aussi les couvrir de fleurs, mais s'arranger de manière à savoir tout ce qu'ils font, les empêcher, autant que possible, de communiquer avec qui que ce soit, enfin les tenir — courtoisement— en quarantaine. Les uns et les autres n'obtiendront du roi que des audiences très rares, très courtes. 11 ne faut pas qu'ils se familiarisent avec le souverain; il ne faut pas que le souverain se compromette en leur parlant trop.
Le rôle de l'ambassadeur, d'après Commines, est toujours extrêmement délicat. Outre qu'il a fort à faire pour gagner du crédit dans la cour auprès de laquelle il est accrédité, il peut avoir pour maître un prince défiant, ombrageux, qui lui cache une partie de ses desseins ou qui le surveille et le gêne en secret ; dans ce cas, ce n'est qu'à force de finesse et de tact qu'il évitera de tomber en disgrâce. D'autres fois, il sert un souverain lourd, peu prévoyant, et il lui faudra prendre sur lui, à l'occasion, de redresser, de compléter des instructions fautives ou insuffisantes. En toute circonstance, d'ailleurs, il devra montrer assez de présence d'esprit pour profiter des occasions favorables à la politique de
son maître et assez d'initiative pour nouer, de son chef, les intrigues les plus propres à assurer le succès de sa mission.
Les maximes deComminesne seraient point toutes déplacées de nos jours. On sent, quand il parle, qu'on écoute non seulement un penseur profond et judicieux, mais un véritable homme d'Etat, fort audessus de son siècle, et qui, parfois, semble avoir deviné le nôtre. Les destinées des Etats européens et les rapports qu'ils ont entre eux ne sont point à ses yeux régis parle hasard. Bien avant Mazarin, bien avant Metternich, il parle d'équilibre politique et sait à merveille par quel contre poids doit être balancée chaque puissance. Tout État, nous dit-il, a pour l'empêcher de s'étendre outre mesure et d'abuser de la fortune, comme un aiguillon qui le force sans cesse à se retourner. C'est un Etat voisin, dont la rivalité ne lui permet pas d'employer toutes ses forces à menacer le reste du monde. L'aiguillon de France, c'est l'Angleterre ; celui de l'Angleterre, c'est l'Ecosse ; celui de l'Espagne, le Portugal. Et il est bon, dit notre historien, qu'il en soit ainsi.
« Il pourroit sembler, dit-il, que ces divisions fussent nécessaires par le monde, et que ces esguilions et choses opposites que Dieu a donné à chascun Estât, et presque à chascune personne soient nécessaires. Et de prime face, en parlant comme homme non lettré, qui ne veult tenir opinion que celle que nous devons tenir, le me semble ainsi : et principallement pour la bestialité de plusieurs princes, et aussi pour la mauvaistié d'autres, qui ont sens assez et csperiance, mais ilz en veulent mal user... » (Liv. Y, ch. 18.)
traduction. — « Il pourrait sembler que ecs divisions fussent nécessaires par le monde et que ces aiguillons et oppositions que Dieu a donnés à chaque État et presque à chaque personne soient nécessaires. Et de prime abord, en parlant comme homme non lettré, qui ne veut tenir d^autre opinion que celle que nous devons tenir, c'est ce qu'il me semble et principalement pour la sottise de certains princes, et aussi pour la perversité d'autres, qui ont assez de sens et d'expérience, mais qui en veulent mal user. »
On voit par ce qui précède combien la lecture de Gommines peut être profitable, même de nos jours, aux hommes d'Etat. Il n'a manqué à ce diplomate raffiné, pour être un grand politique, que d'avoir un royaume à gouverner. Il serait encore le meilleur des maîtres pour les rois et pour les ministres, s'il pouvait leur donner la vertu nécessaire, que trop d'entre eux n'ont pas et qui lui manque à lui-même: le sens moral.