CHRONIQUEURS INTERMÉDIAIRES ENTRE JQINVILLE ET FROISSART
La littérature historique, si vivante et féconde en France au xuie siècle, semble languir, se dessécher dans la première moitié du suivant, pour se relever dans la seconde et prendre une verdeur nouvelle. Sous les fils de Philippe le Bel et jusqu'aux dernières années de Philippe de Valois, les grands événements sont rares, les chroniqueurs aussi. L'ère des croisades est close , la légende de saint Louis commence à s'épuiser, le royaume est relativement en paix avec ses voisins et avec lui-même. La matière paraît manquer à nos historiens. Mais la guerre de Cent Ans commence et leur curiosité se réveille. Les coups de théâtre qui se multiplient dès le début de cette longue lutte, les revers inouïs de notre pays, son relèvement inespéré, les soulèvements po-
pulaires, l'anarchie féodale, le brigandage militaire, les contre-coups lointains de nos révolutions, voilà ce qui, sous Charles V et sous Charles VI, fait renaître en France le goût de conter et donne aux narrations des plus malhabiles un si dramatique intérêt.
Le plan que nous avons adopté ne nous permet pas de nous arrêter aux chroniques latines de cette époque. Aussi bien sont-elles peu nombreuses et, pour la plupart, d'une importance médiocre. Quelques moines continuent bien encore à rédiger dans la langue de l'Eglise d'insipides compilations. Mais, comme on les lit de moins en moins, ils se lassent peu à peu de ce travail ingrat. Beaucoup de monastères, qui avaient jusque-là tenu bon et d'âge en âge étendu leurs chroniques, cessent de les poursuivre au cours du xive siècle (1). Celui de Saint- Denis ne fait prolonger en latin l'œuvre de Guillaume de Nangis que jusqu'en 1340 (et encore se hâte-t-il de mettre en français les additions ainsi produites). A partir de cette date, c'est un carme, Jean de Venette, qui se chargera de la continuer. Mais il ne dépassera pas dans son récit Tannée 1368 ; et, s'il nous touche plus que ses devanciers , par l'ardeur de son patriotisme et l'audace toute populaire de ses jugements , combien n'est-il pas regrettable qu'il soit resté ignoré jusqu'à nos jours, faute d'avoir écrit en idiome vulgaire !
(1) Ainsi s'arrêtent à cette époque les Chroniques de Colmar, de Saint-Magloire, de Saint- Martial de Limoges, de Nivelle, de Vézelai, de Maillezais, de Narbonne, de Dole, etc.