DE JOINVILLE A FROISSA RT
Le latin recule donc visiblement au xive siècle. La langue commune envahit l'histoire. Elle y régnera bientôt presque sans conteste. Il est naturel que, même sur ce terrain et à cette époque, elle n'oublie pas entièrement les formes poétiques qui l'ont autrefois mise en honneur. Il ne faut pas perdre de vue que si, comme on l'a vu plus haut (1), la littérature épique s'est altérée et transformée chez nous au xiue siècle, elle est loin d'avoir disparu. Nous la retrouvons, au xive, dégénérée, mais encore vivace (2). On chante de gestes chez les grands, aux jours de fêtes, sous Charles Y et son successeur. La masse du public commence, il est vrai, à prendre plus de goût à l'allégorie (3), à la satire (4), aux poésies légères (5) , qu'à l'épopée. Mais elle aime qu'on lui parle envers de tout, même d'histoire, et c'est à titre de trouvères que nombre de chroniqueurs la lui racontent encore,
Constatons cependant que les grandes compilations rimées, comme celles de Wace et de Philippe Mouskès, deviennent rares à cette époque. Jean d'Outremeuse (dont nous dirons plus bas quelques mots) écrit bien, comme s'il la devait chanter, sa volumineuse Geste de Liège, qui remonte au déluge; mais il ne tardera pas à la traduire en prose. Les
(1) T. Ier de cet ouvrage, p. 120 et suiv.
(2) Les principales épopées de cette époque sont Bauduin de Sebouro, Charlemagne, lingues Oapet, Doon de Nanteuil, etc.
(3) V. notamment le lloman de la Rose.
{■{) V. Menait le nouvel et Renart le contrefait .
(5) Virelais, rondeaux, ballades, etc. L'auteur le plus fécond en ces divers genres au xivc siècle fut Eustacbe Deschamps, qui écrivit surtout sous Charles V et sous Charles VI.
histoires générales, embrassant plusieurs siècles ou intéressant l'ensemble d'un grand Etat, sont, après Geoffroy de Paris (1) , presque toutes composées en prose. La poésie ne s'attache plus guère qu'à des épisodes, à des événements isolés, ou à des personnages marquants dont elle retrace parfois la vie avec un grand luxe de développement.
C'est ainsi qu'elle nous montre, dans le Vœu du héron, le transfuge Robert d'Artois piquant d'honneur Edouard III et les barons anglais pour les entraîner à la guerre contre la France. Un peu plus tard, les batailles de Crécy et de Poitiers donnent lieu à de pe-tits poèmes, dont le second surtout a un légitime retentissement. Vers 1351, un auteur anonyme retrace, avec une énergie et un coloris merveilleux , ce Combat des Trente, où Bretons et Anglais, luttant à nombre égal, prétendent décider du sort de la Bretagne.
« De sueur et de sang la terre rosoya, » nous dit-il, et, quand le chef des Bretons, exténué de chaleur, demande à boire, voici ce qu'il lui fait répondre par un de ses compagnons :
« Bois ton sanc, Beaumanoir, ta soif te passera. »
Un pe-u plus tard (en 1370), Guillaume de Machau écrivait son poème sur la Prise d'Alexandrie par le roi de Chypre. Mais cette œuvre, malgré son mérite, n'eut pas la notoriété de celle de Chandos, héraut anglais qui, au moment où le Prince Noir venait de mourir (en 1376), célébrait ses hauts faits en plus de
(1) Auteur d'une chronique rimée qui s'étend de 1300 à 1316.