‹ Les cinq minutes du commandeur drame en cinq actes et sept tableauxChapitre 15 sur 64 · SCÈNE Xill · texte numérisé non relu

SCÈNE Xill

ROSAMBERG, TOURNON, MORNAC, LE MARQUIS, MARIE. [Mornac, en entrant, va d'abord à la cheminée, puis vient se placer entre Tournon et le Marquis.)

MORNAC

Gelé comme un glaçon.

TOURNON

• Dites-nous vite... i

MORNAC, s’asseyant.

Le cheval mort est à l’endroit que j’ai indiqué.

TOURNON

Permettez : monsieur de Beauinesnil et mademoiselle de Canilly ne savent rien de notre expédition nocturne... Et votre cheval...

MORNAC, se levant et prenant sa place à côté de Tournon.

Rien de plus simple. La saison est des plus rigoureuses. Le froid et excessif cette année dans les Ardennes.... toutes les bêles fauves sortent de leurs forêts, chassées par la faim. Depuis huit jours une louve vient, chaque soir, hurler jusqu’aux portes de Mézières et répandre 1a terreur dans lés faubourgs.

Mais c’est tout près d’ici.

MORNAC

A dix minutes. Cette louve est énorme; on ne l’approche pas

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aisément; cependant il faut s’en débarrasser, et c’est un soin que nous ne voulons laisser à personne. Nous nous sommes donc entendus, ces messieurs et moi, pour en délivrer ce soir même les habitants.

MARIE

Mais c’est très-périlleux.

LE MARQUIS

Excessivement périlleux.

HORNAC.

Heureusement nos mesures sont prises ; j’ai fait jeter ce soir le cadavre d’un cheval dans les fossés de la ville. Attirée par l’odeur, la louve va infailliblement venir, si elle n’est déjà venue; elle doit être en train de souper. Mais ceci n’est que le prologue du spectacle.

LE MARQUIS

Voyons vite le spectacle.

MORNAC

Vous avez raison de vous y intéresser, monsieur le marquis, car nous ne doutons point que vous allez y prendre la part qui vous revient de droit.

LS MARQUIS

Moi? Quoi donc? Je brûle desavoir...

ROSAHBERG.

Oh! c’est une chose charmante!

TOURNON

Vous allez voir...

MOR.NAC.

Nous allons tirer au sort pour savoir celui de nous qui , armé seulement d’une paire de pistolets et d’une épée, ira seul provoquer en combat singulier cette louve affamée, furieuse, troublée dans son festin.

LE MARQUIS, à part.

Âhl mon Dieu!

MORNAC

S’il est vainqueur, il rapportera, comme un trophée, à mademoiselle de Canilly, les quatre pattes et la tête de l’animal.

LE MARQUIS, à part.

Les quatre pattes la tête de l’animal I...

MARIE

Mais je ne veux pas cela, messieurs, je ne veux pas qu’on s’expose ainsi pour moi.

HORNAC. . i

Ah! votre défense ne saurait être sérieuse.

ROSAMBERG.

Que VOUS disais-je , monsieur le marquis, la partie est charm ni

LE marquis.

Tout à fait charmante I

MORNAC, remontant.

Vous en êtes?

LE MARQUIS, qui cst remonté aussi.

Mais sans doute, {jé part.) La tête et les pattes I

MARIE

Messieurs, monsieur de Beaumesnil est plus habitué à chasser le chevreuil à Fontainebleau, que le loup dans les Ardennes; je craindrais pour lui...

MORNAC

Craindre pour un gentilhomme! pour un. Beaumesnil I... Allons, mes.sieurs, allons, la nuit s’avance... Ecrivons chacun rapidement notre nom ; jeioi.s-les tous ici. (Ils vont rjgi après l'autre écrire leur nom a la table.)

LE MARQUIS, à part.

Il faut que j’écrive aussi mon nom !

TOURNON, présentant la plume au Marquis.

Monsieur le marquis...

LE MARQUIS, traversant pour aller à la table.

Voilà 1 voilà! J’écris... j’écris... (.,1 part.) Une louve!

MORNAC, après avais mis dans les mains de Marie le chapeau où les noms ont été jetés.

Maintenant,mademoiselle, daignez désigner celui dont la main ira chercher...

MARIE

Vous, monsieur. (Momac s'incline, plonge la main dans le chapeau et en tire un bulletin qu’il remet à Marie. — Altenlinn ^nérale. — Anxiété du Marquis. — Marie lisant:) Marquis de Beaumesnil.

TOUS

Vivat !

LE MARQUIS, qui s'est assis, se relève.

Je suis sensible, très-sensible, on no peut plus sensible... TOURNON, mettant le manteau s%tr les épaules du Marquis effrayé. Partez 1 Voilà mon manteau. Avez- vous une épée?

LE MARQUIS

Non.

Voici la mienne.

TOURNON

MARIE, à part.

Il fait pitié, ce pauvre Edouard!... si je pouvais... mais comment...

nOSAHBERG.

Et des pistolets?

LE MARQUIS, sutis avoîr la conscience de ce qu'il dit.

Des pistolets!...

HORNAC.

Vous en trouverez une paire dans les fontes de mon cheval ; montez mon cheval.

LE MARQUIS

Oui.

HORNAC.

Il va comme le vent. En cinq minutes, il vous aura conduit aux fossés de la ville. La louve est sous le premier bastion.

TODRNON.

Attaquez-la avec fermeté.

MORNAC

Mais avec prudence.

TOURNON

Quel honneur pour vousl

LE MARQUIS

Un grand honneur!

HORNAC.

Maintenant, partez ! La louve rassasiée peut s’enfuir.

LE MARQUIS

Oui, elle pourrait s’enfuir.

HORNAC.

Adieu 1

LE MARQUIS, OU fond.

Adieu, messieurs, adieu!

MOHNAC.

Bonne chance !

LS MARQUIS

Merci !

HORNAC.

Et revenez-nous.

LE marquis.

Oui, je reviendrai... je reviendrai... {Il sortpa^ le fond.)

TOURNON

Poisse-t-il revenir vainqueur!

MORNAC

Il reviendra vainqueur . {Un domestique entre portant un bol (T eau-de-vie enflammée; autour du bol sont des verres pleins.)

MARIE

Messieurs... {On entoure la table dans l'ordre suivant : un Seigneur., Tournon, un Seigneur, Bosamberg, Mornac. Marie est assise dans le coin à gauche.)

ROSAHBBRG.

Buvons à rheureuse issue de sa témérité. ( Tous lèvent leurs verres.)

MORNAC

Oui, buvons à lui, et à tous ceux qui s’éloignent des sentiers battus delà vie pour courir gaiement au danger; buvons à tous ceux qui sont morts ou qui mourront un jour dans la belle folie des aventures ; à tous ceux qui disent k l’éclair, je te regarde, baisse les yeux! A la poudre enflammée, je marche sur ta colère, éteins-toi ! Au canon, je l’oppose ma poitrine, recule ! A la mort, je t’aime, embrassons-nous ! Buvons encore à ceux qui, plus heureux que nous, ont obtenu d’aller se faire tuer, et qui se feront tuer sous les murs de Belgrade.

MARIE, à part avec douleur.

Tous !

Tandis que les esprits sages, les cœurs froids diront d’eux : Ils n’étaient que cent mille contre cinq cent mille... c’étaient des fous !... Folie k les en croire que les passions; mais ne les croyons pas. Folie, disent-ils, que le jeu, folie que le duel, folie que la jeunesse, folie que l’ivresse, folie que la gloire, folie que l’amour 1 Buvons à toutes ces héroïques folies, et k celle qui, en ce moment, met un homme face k face avec une bêle fauve qu’il renversera à ses pieds, ou dont il sera dévoré sans pousser un seul cri. Encore une fois, buvons k monsieur le marquis de Beaumesnil!

TOUS

Au marquis de Beaumesnil !

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