SCÈNE XVTI
LE COMTE, MARIE, SEIGNEURS, MORNAC, LE COMMAN- DEUR, LE MARQUIS, ROSAMBERG, TOURNON, puis DU- BOIS, au fond.
LE couHANDEüR, amenant son frère et venant du fond.
Messieurs, mon frère ne devait vous rapporter que la tôle et les pattes de la louve. Voici la louve tout entière. Regardez. {Il montre en dehors.)
TOUS, regardant.
Honneur! honneur I honneur I {Jls redescendent tous.)
LE UARQUis, embarrassé.
Messieurs... messieurs... en vérité...
MORNAC
Eh bien ! monsieur le Comte?
LE COMTE
Messieurs, votre démenti avait raison ; je le proclame tout haut.
LE COMUANDEUR, eSSOUfflé.
Je suis arrivé à temps pour être le témoin orgueilleux d’une lutte qui honore le nom que je porte. Le loup n’avait pas jugé k propos de venir, mais la louve était en train de déchirer le cadavre du cheval.
MORNAC
Ecoutons, messieurs, écoutons !
LE COMMANDEUR
Mou bien-aimé frère, son épée sous le brasgauche, un pistolet armé dans la main droite, est allé intrépidement k la louve.
LE MARQUIS, ovec embarras.
Elle ne Va pas tout de suite entendu venir, tant les os du cheval craquaient avec bruit sous ses dents.
MARIE
Horreur !
LE COMMANDEUR
Elle a flni par entendre ; alors elle a posé une patte sur le ventre k demi décharné du cheval, et dans celte attitude calme et menaçante, elle a dardé deux rayons rouges sur le visage de mon frère : elle avait cessé de manger. On l’entendait respirer, et son souffle courait chaud et bleuâtre sur la couche mate de la neige ; on voyait luire ses dents auxquelles pendillaient en festons des lambeaux du souper. Mon frère n’était plus qu’k dix pas.
MORNAC
A dix pas !
LE COMMANDEUR
11 a fait feu. La balle a brisé toutes les dents de face de la louve, qui a hurlé, et s’est dressée horriblement sur les pattes de derrière.
MARIE
Elle n’était pas morte !
LE COMMANDEUR
Non ! Elle a fait trois bonds en arrière dans la neige ; s’élançant ensuite sur mon frère, elle a failli l’étouffer de son haleine formidable.
MARIÉ
Oh ! mon Dieu I
Mon frère n’a pas bougé.
LE marquis, avec un extrême embarras.
Encore une fois!...
LE COMMANDEUR
11 a lâché la détente de son second pistolet; cette fois, non plus, le coup n’a pas été mortel; mais la louve, folle, exaspérée, dont le sang sortait par les yeux, a enfoncé ses ongles dans l'épaule gauche de mon frère. [Il pousse un cri douloureux. Tous s’approchent de lui. Marie chancelle.) Ce n’est rien, messieurs, ce n’est rien... nous n’avons qu’une âme, mon frère et moi... le souvenir de la douleur éprouvée par lui... Quand il souffre, je souffle I...
TOUS
Ensuite?
LE COMMANDEUR
Ensuite... il a rejeté sa jambe en arrière, et il a plongé son épée dans le gosier de la louve... Elle était morte.
TOUS
Enfin I
MARIE, à part, regardant le Commandeur.
Comme il souffre I
MORNAC
Mademoiselle de Canilly, l’accolade au vainqueur ! c’est promis, c’est sacré!
TOUS. '
L’accolade I
MARIE, après avoir regardé expressivement le Commandeur.
Oh ! oui, de toute mon âme ! [Elle s'avance, le Marquis vient à elle et l'embrasse.)
DUBOIS, ou fond.
La chaise de poste de monsieur le lieutenant général.
LE COMTE
Adieu, Marie ! {Bas.) Votre manifeste est un chef-d’œuvre, il nous assure la victoire. {Haut.) Adieu, messieurs, adieu !
LE COMMANDEUR
Je pars aussi, messieurs; je vous quitte avant que les portes de la ville ne soient fermées. {Tout U monde remonte la scène. — Marie et le Commandeur ou milieu du théâtre.)
MARIE, h mi-voix.
Mais vous êtes blessé !
LS COMMANDEUR, de même.
Oui, au cœur ! Mon frère vous aime !