SCÈNE IV
LE COMMANDEUR , LE MARQUIS , MARIE . (Le Marquis est
pâle, amaigri, vêtu de noir. En entrant il se jette dans les bras
du Commandeur .)
LE MARQUIS
Mon frère !
, LE COMMANDEUR
Mon frère ! 0
Que je suis heureux... que. je suis fler de vous revoir ! l’ai su VOS grands succès à l’armée, ils m’ont ravi.
LE COMMANDEUR
Vos éloges, mon frère...
LE MARQUIS
Le vieux sang des Beaumesnil a remué en moi.
LE COMMANDEUR
Puisque vous m’accueillez si cordialement, mon excellent
TABLEAU m, SCÈNE IV. ' ' 49
frère, peruieUez-inoi de ne pas approuver ces marques d’extrême désespoir, étalées partout avec profusion dans votre hôtel.
LE MARQUIS
Si vous saviez la cause de ce désespoir !
LE COMMANDEUR
Quelle qu’en soit la cause, les signes extérieurs en sont exagérés. Pour nous-mêmes, ces preuves matérielles de tristesse sont inutiles... Pour le monde, elles ne sont que bizarres.
LE MARQUIS
Je ne m’occupe plus du monde... Que me fait le monde? Je me suis tout simplement laissé aller è ma douleur... c’est elle qui a tout fait ici... Elle est immense cette douleur !.. Elleest Ik !
( Il montre son cœur et se passant la main sur le front .) Et là !..
Eh bien I ati lieu de vous nourrir de votre tristesse, pourquoi ne pas recourir à ces distractions variées, bruyantes, si fort de votre âge?
' LE MARQUIS
Vous avez là une excellente idée I
, LE COMMANDEUR
Bien simple... Je suis heureux que vous approuviez...
LE MARQUIS. J
Une idée !... Oui, je pourrais donner un bal dans mes salons, un bal noir... '
MARIE
Que dit-il?
LE COMMANDEUR
Mon frère !
LE MARQUIS
Mais oui, ce serait fort original de voir sauter de jeune cavaliers et de belles demoiselles sous ces tentures noires ; j’y ajouterais des larmes d’argent, des moines chanteraient l’offlce des morts. On rirait, palsembleu ! Ah ! comme on rirait !.. Je le donnerai ce bal, je le donnerai.
MARIE, à part.
Qu’il me fait souffrir! '
LE COMMANDEUR
Ce serait là une profanation, et vous en êtes incapable, mon frère ! Au lieu de cela, sortez, sortez au plus vite de ce sépulcre, et venez prouver au monde, à vos amis, qu’aucun des bruits qui ont couru sur la cause de votre fuite, de votre réclusion, n’était fondé.
50 LES CINQ ])iINDTES DU COMMANDEUR.
LE MARQUIS
On a fait courir des bruits ? Qu’a-l-on supposé î
LE COHUAKDEUR.
Faites cela pour l’honneur d’une personne qui nous est chère à tous, pour mademoiselle de Canilly. ,
LE MARQUIS, à Marie.
Votre honneur aurait été compromis ! et par moi !... Mais» depuis que je me suis relégué dans ce château, loin de France» loin de tout, je ne sais absolument rien ! Parlez ! oh ! parlez 1
LE COMMANDEUR
Oui ! il a été dit que tous ne tous êtes ainsi séquestré que pour pleurer sur une faute que tous auriez eu à reprocher à mademoiselle de Canilly au moment de lui donner TOtre nom.
LE MARQUIS
On a dit cela ?... Mais cela n’est pas! cela n’est pas I Ce sont des calomniateurs, des infâmes I... Je me suis ainsi enseTeli dans le deuil, parce que la seule femme que j’aie aimée ne m’aime pas I J’ai fui le monde, parce que j’ai eu honte d’y reparaître après aToir publié partout, en France, à l’étranger, et, pour ainsi dire, proclamé dans mon hôtel, au milieu d’un bal, que j’allais épouser mademoiselle Marie de Canilly... et parce que, daus ce bal, mademoiselle de Canilly m’a dit impitoyablement : Je ne TOUS aime pas! Je ne tous épouserai pas!... Alors, j’ai quitté Mézières, suiTi d’un seul domestique, j’ai couru les bois, les campagnes, les solitudes... j’ai souffert!... Oh! comme j’ai souffert 1... Une fois, je suis tombé dans le fleuTe. ..
LE COMMANDEUR
Mon frère !
MARIE
Edouard I
■ LE MARQUIS
On m’a sauvé!... Pourquoi m’a-t-on sauvé?... J’ai eu firoid» bien froid ! et depuis ce temps, j’ai toujours froid 1 phénomène étrange, redoutable, je n’ai plus dormi... maisplus... C’estaffreux, ne plus dormir I... On voit passer devant ses yeux des choses... et je ne dormirai plus !.. Si! je dormirai encore une fois. {Prer nant la main de Marie etcelie du Commandeur. A Marie.) Mais si vous ne m’aimez pas, je sais que vous n’aimez personne, Marie !... Si vous aimiez quelqu’un vous no l’eussiez dit plus clairement... Mais laissons cela... il importe, mon excellent frère, que TOUS soyez heureux après moi.
LE COMMANDEUR
Après vous 1... Quittez, je vous en sup^-Ue, ces désolantes pensées. ,
TABIiBAU III, SCÈNE IV. 51 -
LE MLRQUIS.
Mes biens s'élèvent à douze ou quinze millions.
HARIE.
De tels propos font mal ici; jet, à mon tour, je vous prie...
Mais vous êtes en deuil vous aussi, madame.
MARIE
J’ai perdu mon père! '
LE MARQUIS
Monsieur de Canilly est mort ?
MARIE
Mort sur l'échafaud à Toulouse.
LE MARQUIS
Cela n’est pas, je Tai sauvé.
MARIE
Vous avez sauvé... vous avez sauvé mon père !... Regardezmoi 1
LE MARQUIS
Il m’a écrit; il fallait trois cent mille livres pour le sauver...
MARIE
Oui, oui I
LE MARQUIS
Je n’avais plus d’argent en ce moment, je venais de vider mes coffres pour bâtir ce palais que vous n’avez pas voulu habiter.
MARIE
Continuez !
Je lui ai envoyé tous les diamants que j’avais achetés pour tous, pourvus noces I...
MARIE
Ah ! ceci est grand I ceci est généreux 1 Cela me brise le coeur, moi qui ai brisé le vôtre !
LE MARQUIS
Mais tous vos biens sont confisqués I... Vous partagerez les miens avec mon frère.
MARIE
Jamais I jamais ! je ne veux pas.
LE MARQUIS
Et moi, je le veux t Je suis toujours un^peu Louis XIV<^. Je le yeux ! Vous partagerez mes biens avec mon frère.
LE COMMANDEUR
Mais, mon frère, ce fartage dont vous vous préoccupez sans cesse, ce partage fait de votre vivant est une aberration poignante pour nousl Ohl ne parlez plus ainsi!... Venez, venez avec nous, Kdouard, nous vivrons tous les trois ensemble, comme autrefois, comme toujours !
LE MARQUIS, trislement.
Comme autrefois !
Vous souvenez- vous? Ces beaux jours reviendront.
MARIE, cherchant à Fentraîner.
Oui, ils reviendront, mon ami, mon frère chéri!..* mon compagnon d’enfance! sauveur de mon père!
LE MARQUIS
Notre enfance l... Quels démons! mais quels charmants dé“ mons nous faisions tous les trois f
MARIE
N’est-ce pas ?
LE MARQUIS, possunt O güuche dans le coin.
Vous rappelez -vous nos courses en bateau sur la Seine, sous les saules de Champ-Rosay? Ferdinand tenait le gouvernail, moi l’aviron, et loi, Marie, debout a la proue... Mon Dieu, que tu étais fraîche et jolie avec ton chapeau de paille dont les rubans claquaient au vent! Et tes joues roses, et tes cris, et tes joies, et tes peurs !...
LE COMMANDEUR, bas à Marte.
Entraînôns-le hors d’ici, et il est sauvé !
LE MARQUIS
Marie ! Ferdinand l [U tombe dans un fauteuil.) Us ne reviendront plus, ces jours de notre enfance, jamais I Voyez, je suis vieux..: j’ai trente ans! Je ne puis plus dormir !
LE COMMANDEUR, cherchant à l’entraîner.
Venez! venez, mon frère! Venez!
LE MARQUIS, résistant.
Non ! non I non ! Mais ne comprenez-vous pas pourquoi je ne veux pas sortir de ce tombeau ? Ne devinez-vous pas ma ferme résolution?
Quelle est donc cette résolution ?
LE MARQUIS
Voulez-vous que je vive pour être témoin d’un événement que j’appréhende plus que mille morts?... Voulez-vous qu’un jour
j’apprenne que Marie a donné'son amour à quelqu’un? qu’elle s’est mariée? {Il te lève et passe à droite.) Oh ! Marie, tenez, il ne faut pas que je sois témoin de ce malheur, afin de conserver une chose à laquelle on doit tenir plus qu’à la vie... et je sens déjà qu’elle s’échappe... elle s’en va... Mes amis I j’ai peurl... J’ai peur de devenir... Ah! ne me laissez pas dire ce mot-là I Sauvez-moi ! {Il tombe dans un fauteuil au coin à droite.) Sauvez-moi en me laissant mourir !
LE COMMANDEUR
Mon frère I
MARIE
Mon ami!
LE MARQUIS
Laissez-moi mourir ! Ce ne sera pas long... Voilà sût jours que je n’ai mangé.
MARIE
Six jours ! Oh I mon Dieu ! {Elle lui prend la main et tombe à genoux.)
Six jours ! Ce suicide ! Mon frère ! Au nom de notre digne mère qui m’a chargé, en mourant, de votre débile existence... Au nom de notre amitié si pure et toujours si loyale... Au nom de cette orpheline, car son père mourra dans l’exil, dont vous brisez le cœur... Regardez -la !... Renoncez, renoncez à votre sinistre résolution.
LE MARQUIS
Il est trop tard ! L’émotion achève ce que la privation a commencé... Je m’éteins 1 Oui, il est trop tard !
LE COMMANDEUR
Non, il n’est pas trop tard... {A ses genoux.) Je veux que vous viviez... Il le faut pour l’honneur des engagerpents sacrés que j'ai pris avec notre mère... Je veux que vous viviez, parce que vous portez le nom et le titre de la famille... Je veux que vous viviez, parce que je vous aime comme un être faible, mourant... Je veux enfin que vous viviez, parce que votre vie est entre mes mains... (5e levant.) Je le sais, je le vois... et que je n’ai pas le droit d’en disposer. Il passe au milieu.) Marie! Marie !. . .
, MARIE
Je vous ai compris... Je suis prêle!
LE COMMANDEUR, mettant la main de Marie dans celle de son frère.
— A part.
Que Dieu aie pitié de moi !
HARIE.
Et de moi!
LE COMMANDEUR, un gmou à terre et se découvrant. Madame la marquise de Beaumesnil, je tous salue !