L OUÏE
Après tout, cette médication n'est pas plus absurde que bien d’autres.
Les sympathies de F oreille avec les autres organes.
Un phénomène physiologique des plus curieux a été signalé, dès 1 844 , à l’Académie de médecine, par M. Bonnafont : quand on touche la membrane du tympan avec un corps piquant, dans la région qui avoisine la corde de ce nom, ou qu’on y opère l’excision d’un polype avec un bistouri, le malade éprouve parfois une sensation sur le côté correspondant de la langue, sensation qui s’accompagne, chez les uns, d’un goût métallique très prononcé ; chez les autres, d’un goût aigrelet.
Dans certaines circonstances, la sensation se porte du côté de l’œil, dont la sécrétion lacrymale se trouve augmentée. Ces phénomènes ont été constatés depuis par Duchenne, de Boulogne, et plus tard encore, par le Dr Piiilippeaux, de Lyon. Non seulement Duchenne, de Boulogne, dans ses recherches électro-physiologiques sur les propriétés de la corde du tympan, a constaté les phénomènes sympathiques indiqués par M. Bonnafont du côté de la langue et de l’œil, mais encore une action spéciale due à l’excitation électrique de ce nerf, sur la sécrétion salivaire ; avec Claude Bernard, il admet l’influence évidente de cette branche nerveuse sur la glande sous-maxillaire.
Ces faits de sympathies de l’oreille avec les autres organes sont connus depuis longtemps. Il suffit d’ouvrir les œuvres de Dulaurens, médecin de Henrï IV, traduites en français, en 1621, par Théoph.
Gelée, au chapitre treizième du livre onzième, pour y lire un paragraphe entier, ayant pour titre : De V admirable sympathie qui est entre les oreilles et le palais, et entre la langue et le larynx.
Si on piquote, dit-il, le tambour avec une éprouvette ou cure-oreille, on excite incontinent une toux sèche ou le besoin de cracher . Le nerf de la cinquième conju¬
gaison produit de soy plusieurs scions : le plus grand s’en va dans l’oreille et à la membrane nômée le tambour, qui est d’un sentiment très exquis, pour porter les espèces de sons au cerveau. Le moindre s’en va à la langue et au larynx, et de là vient que les affections des oreilles et de la langue se communique facilement d’une partie à l’autre .
Quant à l’influence de l’irritation mécanique du tambour sur la sécrétion salivaire, notre ancêtre l’expliquait, en disant que la compression de la membrane du tympan faisait refluer les mucosités, contenues dans la caisse, à travers la trompe jusque sur la langue ; d’où le besoin de cracher. A part l’explication, on le voit, Dulaurens, il y a a5o ans, connaissait le fait démontré expérimentalement par Duchenne, de Boulogne et Claude Bernard.
L’empirisme a, d’ailleurs, confirmé depuis longtemps, par ses pratiques en apparence bizarres, la réalité de ces curieuses sympathies, même éloignées, dont l’oreille semble être comme le foyer d’émergence. Les maréchaux-ferrants de la Corse guérissent encore aujourd’hui la sciatique, en eau-
l’ouïe
térisant Yanthélix. Zagutus Lusitanus guérissait, d’après une méthode importée du Japon, la meme maladie, en pratiquant une cautérisation sur la région mastoïdienne à l'aide d’un sarment de vigne.
Hippocrate vantait la section, ou mieux les scarifications pratiquées derrière les oreilles, dans le but de détourner certains mouvements fluxionnaires qui, de la tête, se portent sur les articulations des extrémités inférieures.
Malgaigne a connu un empirique qui calmait instantanément les maux de dents, en versant dans le conduil auditif externe quelques gouttes d’eau de Cologne. Un tampon de ouate, imbibé d’éther ou de chloroforme, placé à l’entrée du conduit auditif, donnerait le même résultat.
Dans un cas dé syncope de nature hystérique, qui se prolongeait d’une manière inquiétante, un de nos confrères a rappelé la malade à elle-même, en approchant ses lèvres de l’oreille de la patiente et en soufflant brusquement au fond du conduit auditif. Nous rappellerons, enfin, quelques guérisons remarquables de névralgies faciales, obtenues par M. Desterne, en excitant mécaniquement la membrane du tympan ; et celles de bourdonnements nerveux par Duciienne, de Boulogne, dues à l’excitation électrique de la corde du même nom.
11 conviendrait d’ajouter encore, qu’en portant dans l’oreille moyenne, par la trompe, sous forme de douche, de l’air soit pur, soit mélangé de vapeurs anesthésiques ou autres, on a quelquefois, au lieu de la surdité, guéri certaines céphalées, certains vertiges auxquels les malades étaient en proie.
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECUNE
Il y a peut-être là toute une voie nouvelle d’essais thérapeutiques à parcourir,
Il y a quelques années (i), on signalait les rapports qui existent entre l’oreille et la zone naso-génitale chez la femme. Le Dr Heiman avait eu à traiter un certain nombre de jeunes filles, de dix-huit à vingtsept ans, qui se plaignaient de douleurs tenaces de l’oreille, d’origine méconnue et qu’aucun des nombreux moyens mis en oeuvre ne parvenait à calmer. Une de ses malades, ayant attiré son attention sur la coïncidence, chez elle, des douleurs de l’oreille avec la période menstruelle, l’auteur eut l’idée d’examiner le nez de la malade, et ayant trouvé du gonflement de la muqueuse, il fit un badigeonnage avec une solution de cocaïne à 20 p. 100. Les douleurs de l’oreille diminuèrent aussitôt, et, après quelques séances, disparurent complètement.
La cautérisation des cornets inférieurs au galvano-cautère amena la guérison complète, non seulement des douleurs de l’oreille, mais aussi des douleurs de ventre qui accompagnaient les règles. Le même résultat a été obtenu dans deux autres cas. Par contre, dans les cas où les névralgies n’étaient pas d’origine menstruelle, le badigeonnage de la muqueuse par la cocaïne n’amena aucun résultat.
L’auteur en conclut que l’action favorable de la cocaïne a, pour l’oreille, la même valeur que pour les organes génitaux ; c’est-à-dire que si les névral-
(1) Cf. Presse Médicale, 4 mai 1904.
gies de l’oreille cèdent après l’emploi de la cocaïne, il s’agit de troubles de la zone génito-nasalc ; dans le cas où ce traitement échoue, il faut rechercher la cause du mal ailleurs. L’auteur pense que cet essai doit être fait toutes les fois que la cause des névralgies de l’oreille ne peut être déterminée.
L’Oreille musicale.
La forme de nos oreilles est-elle musicale ? Voilà une question que feraient bien de se poser tous les musiciens en herbe, tant chanteurs et cantatrices que compositeurs ou exécutants, avant de se lancer dans la carrière artistique ; car, si l’oreille a une forme réellement harmonieuse, ils réussiront ; tandis que, dans le cas contraire, un insuccès certain les attend.
Cette théorie a été exposée, le plus sérieusement du monde, dans les colonnes du Deutsche medicinische Wochenschrift , par le docteur Gerberr. agrégé de l’Université de Konigsberg, lequel prétend qu’il y a des rapports étroits entre le sens musical et les circonvolutions du pavillon de l’oreille.
Suivant le D1 Gerberr, l’oreille d’un véritable artiste en harmonie doit être sensiblement plus longue que large, peu épaisse, de lignes régulières ; l’hélix et l’anthélix s’entourant avec symétrie l’un par rapport à l’autre, et le lobe bien détaché de la
tête. *
D’autre part, le docteur Kinyoun, de Washington, a observé que tout musicien a la conque de
l’oreille faite d’une certaine façon ; et toute oreille faite de cette manière est une oreille de musicien. Cette conque (ou pavillon) est large, profonde, rectangulaire ; le bas en est horizontal, à angle droit avec l’hélix ou bord extérieur. On remarque cette particularité chez l’Apollon du Belvédère.
Chez les chanteurs, le bord inférieur de la conque dévie souvent de l’horizontale et forme un léger angle obtus avec l’antitragus : c’est le cas de Mme Eames. Mais cet angle ne se rencontre jamais chez les instrumentistes. D’autres, comme Mme Cavaliert ont le bord inférieur horizontal et l’anthélix un peu dévié.
Richard Wagner avait une oreille absolument typique, dont le docteur Kinyoun a retrouvé le dessin plus ou moins net chez Hans de Bltlow, Paderewskt, Tschaikowsky, Verdt, Mascagni, Berlioz, Grieg, Léoncavallo, Liszt, et Mozart.
Les touristes qui s’arrêtent à Salzbourg ne négligent jamais de visiter, au troisième étage de la maison qui porte le numéro q de la Getreidegasse, la très modeste chambre où naquit Mozart. On a réuni là un certain nombre de souvenirs du grand compositeur : un clavecin, des meubles, des objets de toute sorte, des partitions, des autographes et des portraits.
Sur l’un des murs, le visiteur remarque une étrange aquarelle, qni représente deux oreilles ; l’une est l’oreille de l’auteur de Don Juan ; l’autre est l’oreille vulgaire d’un simple mortel. Il n’est
pas besoin d'être artiste pour remarquer entre ces deux spécimens d’appendices auditifs une extraordinaire différence ; car l’oreille de Mozart présente une forme tout à fait exceptionnelle, qui avait déjà frappé l’un de ses biographes, et dont avait hérité le plus jeune fils du grand compositeur. Le docteur Gerberr, privat-docent à Kônigsberg, plus haut nommé, a consacré, dans une Revue médicale allemande, une minutieuse étude à cette oreille historique et il démontre que tous les détails en sont anormaux.
Le bord de l’oreille, au lieu de s’arrondir comme chez le commun des mortels en une courbe ininterrompue, se replie brusquement en angles obtus ; le pavillon, qui d’ordinaire affecte la forme d’un coquillage, offre une surface plane et à peine modelée ; la partie charnue présente les mêmes anomalies que le cartilage; et le lobe inférieur fait complètement défaut. Avec cela, l’oreille tout entière est de dimensions insolites et, au lieu d'être de forme allongée, comme il arrive en général dans les races supérieures, par exemple dans la raèe caucasique, elle se distingue par une excessive largeur, qui est ordinairement l’attribut des races les moins civilisées.
En un mot, couleur à part, c’est l’oreille d’un nègre. D’où il semble résulter que l’étude physiologique des grands hommes est assez vaine, à moins qu’on n’en préfère conclure que tous les Hottentots sont des Mozarts, que les circonstances n’ont pas favorisés.
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
Une pj'ofession pàra-médicale : Vauricure.
Il y a de drôles de métiers. Nous avons en France des manicures, des pédicures et des variétés infinies de masseurs. Nous signalons aux amateurs de professions para-médicales une nouvelle carrière, celle de l’auricure.
Jusqu’à présent limitée aux pays d’Orient, cette branche de l’art mérite d’être importée chez nous; elle ne manque pas d’utilité.
En Indo-Chine, tout indigène qui se respecte ne croirait pas avoir achevé sa toilette des grands jours, s’il n’avait confié ses oreilles à un auricure plein de dextérité. Le voyageur qui, pour la première fois, parcourt nos colonies indo-chinoises, n’est pas peu surpris de rencontrer aux carrefours un groupe de badauds autour du praticien en plein vent, procédant sur un indigène à la délicate opération, à l’aide d’une curette de forme spéciale.
Non seulement il est indispensable de débarrasser l’oreille des produits impurs qui s’y accumulent, mais il est utile de la débarrasser des poils importuns qui y poussent et nuisent à l’esthétique aussi bien qu’à l’audition.
Une énigme sur F Oreille.
La pièce de vers qu’on va lire fut découverte, par le Dr Pillement, dans le Journal de Nancy , de 1779 ; nos ancêtres étaient friands de ces sortes de divertissements littéraires.
l’ouïe
Enigme
Nous naissons deux à deux, toujours d’égale taille. Nous baissons, nous dressons alternativement Le pavillon selon le vent.
Voulez-vous qu'on vous détaille Savamment ce que nous avons ?
Vestibule très remarquable,
Rampe d’escalier admirable,
Tournée ainsi que tout colimaçon;
Un aqueduc, une nacelle ;
Deux fenêtres donnant (1)
Sur un dédale très savant.
Sans voler, nous avons une aile.
Nos instruments sont : un marteau,
Une enclume, un tambour, une conque sonore,
Un étrier. Que vous dirai-je encore ?
A la porte un portier, dont le nom n’est pas beau, (C’est Hircus qu’on le nomme), Perpétuellement se tient.
Rien plus que nous n’est nécessaire à l’homme,
Car sans nous, il ne saurait rien.
Rois, ne vous prêtez pas à des hommes perfides. Jeunesse, prêtez-nous à des maîtres rigides,
Qui puissent nous conduire au bien.
(. Journal de Nancy, 1779, n° VII, 1 56.)
Le mot de l’énigme? Vous l’avez deviné, il est superflu de l’indiquer.
(1) fie vers n'a que six pieds; est-ce la faute du copiste?
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
Les Sourds célèbres.
On pourrait dresser une assez longue liste de Sourds célèbres. Contentons-nous d’en citer trois : Le Sage, La Condamine, et le poète anglais Prior-
Le Sage devint sourd à quarante ans. « Il était sourd quand il fit ce beau livre {GU Blas ), où les plus légers murmures de l’amour-propre des passions sont exactement notés. Et ce livre est d’un pauvre homme qui travaillait pour vivre. »
Il était sourd depuis sept ans, quand il lâcha son GU Blas à travers le monde, et a l’infirmité de son auteur n’empêcha pas le bon compagnon de parcourir la vie l’oreille au vent, l’œil au guet, le jarret .souple, et de trouver, tout compte fait, malgré les côtes et les fondrières, que le chemin valait la peine du voyage (i) ».
Le jour de sa réception, La Condamine, qui était sourd, fit distribuer à ses nouveaux collègues cette épigramme, dont il était l’auteur :
Apollon n’avait plus que trente-huit apôtres,
La Condamine entre eux vient s’asseoir aujourd’hui.
Il est bien sourd, tant mieux pour lui,
Mais hélas, non muet ! et tant pis pour les autres.
On lit, dans le second volume des Anecdotes Anglaises, que le poète Prior, étant devenu sourd
(i) Dr Vallon, in Chronique médicale.
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dans sa prison, on lui reprochait, à sa sortie, d’avoir négligé sa santé : « Comment pouvais-je, disait-il, prendre soin de mes oreilles, quand je n'étais pas sûr de ma tête? »
Anecdote sur les Oreilles.
Une anecdote, avant de clore le chapitre de l’oreille.
A une représentation de Y Alceste, de Glügk, Mlle Levasseur venait de dire, avec un accent sublime d’indignation et de douleur, ce vers :
Il me déchire et m'arrache le cœur.
Un grincheux s’écria :
— Et vous, mademoiselle, vous m’arrachez les oreilles.
Son voisin, ému et indigné, lui répondit :
— - Ah ! monsieur, quelle bonne fortune, si c’est pour vous en donner d’autres (i) !
(i) Anecdotes de théâtre, par L. Loirk, 99.