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II. — LE GOUT

L’organe principal du goût c’est, on le sait, la langue ; mais, avant de parler de celle-ci, disons quelques mots des lèvres et de la bouche.

Les Mutilations des Lèvres.

La mutilation que les curieux d’ethnographie comparée constatent le plus souvent est celle des lèvres. Mais à quel degré, on ne saurait se l’imaginer.

Ainsi, les sauvages Botocoudos se font, positivement, une seconde bouche, en se fendant la lèvre inférieure, pour y insérer un disque en ivoire si considérable, que la lèvre n’a plus que l’apparence d’un anneau mince autour du disque.

Les peuplades du Zambèze ne le cèdent guère, en fait de monstruosité, aux Botocoudos; mais c’est la lèvre supérieure qu’ils se percent, pour y passer un immense anneau. La bouche, tendue en avant, provoque une affreuse grimace : la prononciation s’altère singulièrement.

Mais il y a plus étrange encore : les femmes de la tribu des Mittous, dans l’Afrique centrale, arrivent à se faire un véritable museau, en ajustant sur leurs deux lèvres des rondelles de corne, ourlées de fer, si bien que lorsqu’elles parlent, on entend un continuel claquement. Pour boire, elles sont

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obligées de se relever la lèvre supérieure avec les doigts et de se faire verser le breuvage dans la bouche.

Les chirurgiens d’Amérique pratiquent, pendant l’enfance, à la lèvre inférieure, une perforation qu’on élargit graduellement, jusqu’à ce qu’elle mesure trois centimètres de diamètre ; puis, comme les aliments, les boissons et la salive s’écouleraient par cette perforation, on la bouche avec un obturateur d’émail ou de cuivre. C’est un signe de la virilité : un homme rougirait de se montrer sans son obturateur ; il ne l’enlève, et encore rapidement, d’un coup de langue, pour le replacer de même, que pour siffler et se faire entendre de loin (i).

Les Pahouins, qui sont de bien vilains nègres, s’attachent à ressembler au tigre. Pour cela, ils trouent leurs lèvres comme une écumoire, pour y placer des épines de mimosas, et cela leur fait des espèces de moustaches pointues tout à fait baroques.

On a vu, à Paris, dans une de ces exhibitions humaines qui sont à la mode depuis quelque temps, des G al ibis : ils avaient la lèvre perforée, pour y passer une épine qu’ils remuaient constamment avec la langue.

Les nègres du Gabon pratiquent également, à la lèvre inférieure, un trou pour passer la pointe de la langue.

(i) Dr A. Bordter, Du sifflet chez les peuples primitifs (La Nature , 12 mars 1892).

LE GOUT

La section du frein de la langue.

Dans le peuple, à Constantinople, il est d’usage, pour combattre l'ictère, de couper le frein de la lèvre supérieure. Cette pratique est usitée même pour les enfants.

Ce sont les barbiers qui opèrent. Ce mode de traitement est loin d’être sans danger : le Dr Violi avait été appelé auprès d’un enfant de quatorze jours, pour arrêter une hémorragie datant de trois jours, et consécutive à la section du frein de la lèvre supérieure. L’arrêt de l’écoulement du sang fut obtenu par l’application de pinces hémostatiques ; mais l’enfant, épuisé, succomba peu après.

Les Lèvres fendues.

Les anciens n’ont pas parlé de l’origine congénitale des lèvres fendues, s’étant occupés surtout des divisions accidentelles. De l’aveu de Malo a igné, les passages où A. Paré a parlé du becde-lièvre sont bien maigres à côté de ce qu’en dit Franco, qui donnait sa description en i556, tandis (pie le chapitre correspondant de Paré est de t 568.

Ce que Franco décrit sous le nom de Dents de lièvre, c’est le bec-de-lièvre double, avec saillie des dents médianes hors de la bouche. Malgaigne croit que personne n’en a fait mention avant notre chirurgien (i).

fi) Chirurgie de Pierre Franco, de Turriers en Provence, par E, Nicaise, 3 1 3 , n.

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La Restauration des lèvres au xvie siècle.

On voit, dans une gravure publiée par la Semaine dentaire, et extraite de l’ouvrage de Gaspard Tagljacozzi (chirurgien bolonais, qui vécut de i546 à 1699), une restauration plastique de la lèvre inférieure à l’aide d’un lambeau de l’avant-bras, laissé en position tout le temps nécessaire à la réunion.

Cette méthode de greffe paraît être due aux Indiens ; elle reprit une nouvelle vogue en Italie ; en i4i5, elle fut perfectionnée par Tagliacozzi.

Un Stigmate anatomique : Les grosses lèvres.

Nous avions jadis détaché, en prévision d’une étude sur l’hérédité des stigmates de dégénérescence, au point de vue historique, le passage suivant de La Monnoye, reproduit par une feuille provinciale, très bien rédigée, le Réveil bourguignon.

Nous sommes en i53o. Eléonore, sœur de Charles-Quint et femme de François Ier, traverse la Bourgogne, et, s’étant arrêtée à Dijon, rend visite aux Chartreux. Ici nous citons La Monnoye :

Des lôfre, en patois bourguignon, sont proprement de grosses lèvres, telles qu’on dit que sont celles de la maison d’Autriche, touchant l’origine desquelles on rapporte qu’en i53o, la reine Eléonor ayant eu, en passant à Dijon, la curiosité de voir, dans les caveaux des Chartreux, les corps de Philippe le Hardi et de Jean sans peur, qu’on conserve embaumez, s’écria, voyant leur grosse bouche relevée : — a Vraiment, j’avais cru jusqu’ici que c’étoit de la maison d’Autriche que nous tenions nos lèvres, mais je reconnois que c’est de la mai-

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son de Bourgogne, en la personne de Marie, fdle du dernier duc, épouse de notre ayeul Maximilien. »

N’est-il pas piquant d’apprendre, par la reine Eléonore, quelle belle mâchoire ornait le visage des derniers ducs de Bourgogne? C’est ce bavard de Brantôme qui a retenu et répété le propos de cette reine, les tenant lui-même d’une dame qui était présente lorsqu’ils échappèrent à cette Autrichienne, si bien pourvue, elle aussi, sous le rapport des lèvres (1).

Pour avoir de jolies Lèvres.

Selon Lemery ( Traité des Alimens , ann. 1706), les femmes de la Cour, à l’avant-dernier siècle, portaient en mains des citrons doux, qu’elles mordaient de temps en temps, pour avoir des lèvres vermeilles (2).

Anomalie labiale.

En vieillard de 70 ans, que M. Villemin a présenté à la Société anatomique, était porteur d’une anomalie assez curieuse : isur le bord libre de sa lèvre supérieure, se trouvait implantée une corne, ayant 3 cent. 1/2 de long sur 1 cent. 1/2 de large.

Bien de plus rare que le développement de ces productions cornées sur les muqueuses. On en a signalé sur la conjonctive et sur la langue. M. Villemin en a observé une qui se trouvait implantée

(1) Chr. méd. , 1905, 664 -

(2) De La Bédollière, Hist. de la vie privée des Français.

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sur le gland, mais il n’a trouvé nulle part de localisation labiale (i).

Curieux brevet .

A citer le brevet 299.232, ainsi décrit :

« Mme Leroux : Petit appareil qui a pour but, en enserrant bien les lèvres, de modifier d’une façon heureuse la bouche humaine trop grande et les lèvres trop minces, dénommé l’idéal modificateur Leroux. »

Si l’inventeur ne fait pas fortune, c’est qu’il aura bien de la malechance.

La mauvaise odeur de la bouche.

Parmi les affections auxquelles le fellator était exposé, il faut citer, en première ligne, la mauvaise odeur de la bouche, que les Romains mentionnent souvent.

Lorsque les médecins ne remarquaient pas de phénomènes locaux, des ulcères, etc., ils attribuaient ordinairement cette odeur à des dérangements de l’estomac : ici encore, les profanes étaient plus savants. La sympathie qui existe entre la bouche, tes organes sexuels et l’anus en est une raison bien claire ; c’est pourquoi, nous remarquons aujourd’hui, si fréquemment, chez les filles de mauvaise vie, une odeur désagréable de la bouche, qu’elles tâchent de masquer en mâchant du

(1) Courrier médical , novembre 1906,

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café brûlé ou d’autres substances, moyen qu’on aura probablement suivi dans l’antiquité (i).

Personnes sans bouche.

Kra.sca.tor vint au monde sans bouche ; il n’avait qu’une petite fente, c’est-à-dire que ses lèvres étaient soudées. Un chirurgien les sépara avec un rasoir.

Un jour que sa mère se promenait dans un jardin, le tenant entre ses bras, elle fut foudroyée par le tonnerre, sans que l’enfant fut même seulement blessé.

La Langue est-elle indispensable ?

Peut-on vivre sans langue? Apparemment, si les faits que nous relatons ont été bien constatés.

Le treize avril mil sept cent soixante-et-onze, il est venu à l’Académie une fille sans langue, et qui parlait très bien. Ce fait n’est pas unique. Jussieu a vu en Espagne un phénomène semblable ; c’est encore une fille.

Portât, qui cite cette observation dans ses cours d’anatomie, dit qu’ayant légèrement comprimé avec son pouce, et par surprise, la trachée-artère de la fille qui fait l'objet de cette observation, elle ouvrit la bouche, et on y distingua la portion postérieure de la langue. Cette fille ne pouvait prononcer ni la lettre t, ni d’autres lettres qu’on ne prononce que

(i) J. Rosembaum, Histoire de la Syphilis dans l'antiquité.

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par le moyen de la langue, et que l’on appelle pour cette raison linguales.

Il est reconnu, d’ailleurs, que la parole peut se passer parfois de l’organe qui en est réputé l’instrument indispensable.

En 1763, on présenta à l’Académie de la Rochelle une fille qui avait perdu la langue après une affection gangréneuse, puis qui avait recouvré la parole.

Dans une thèse de chirurgie, soutenue à Strasbourg en 1766, se trouve l’observation d’une Bavaroise, dont la langue avait été «phacélée, et qui parvint, néanmoins, à parler après quelques années.

A glossostomo graphie, ou description d’une bouche sans langue . Laquelle parle et faict naturellement toutes ses autres fonctions (Saumur., Girard et Daniel de l’Erprinière, in-12) tel est le titre d’un volume dont hauteur est un certain Roland

Le sujet qui avait été privé de la langue à la suite de maladie, était un nommé Pierre Durand, fils d’un laboureur du village de la Ranggière, paroisse de Saint-Georges, près Montaigu, dans le bas- Poitou.

Le docteur anglais Huxley prétend qu’une personne peut parler, même si elle n’a plus de langue, ou ne peut plus s’en servir. Des personnes ayant perdu leur langue à la suite d’un cancer, non seulement causent aussi bien qu’avant leur

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infirmité, mais encore conservent le sens du goût : deux ou trois lettres seulement sont mal prononcées, le d, le t, par exemple.

Du reste, l’histoire ne rapporte-t-elle pas que soixante moines catholiques, auxquels, en 484, le roi Hunueric avait fait couper la langue, recommencèrent peu après à prêcher? Le pape Léon III subit, dit-on, la même mutilation : il n’en continua pas moins à faire des sermons jusqu'à sa mort*

La fille aux deux Langues.

Les journaux d’Allemagne ont parlé d’une fille qui vint au monde avec deux langues et qui, malgré cela, fut privée de l'usage de la parole (i).

Cette difformité, extrêmement rare, a été cependant rencontrée, en ces derniers temps, un certain nombre de fois (2).

Ce qu'une femme peut faire avec sa Langue.

Rubinstein a rapporté le cas extraordinaire d’une jeune fille de i4 ans, qui depuis sept ans était paralysée de tous .ses membres. Cette jeune fille était cependant parvenue à écrire et à coudre. Comment? Avec sa langue ! Elle était devenue même habile dans les travaux de couture. Prenant le fil dans sa bouche, elle y faisait un nœud avec sa lan-

(1) Journal des Savants, i5 janvier i685.

(a) Voir Medical Record , 22 mars 1902, et Courrier médical, passim ; cf. Salgues, Erreurs et préjugés, III, 121 et s.

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gue. Ellle enfilait de la même façon son aiguille et taillait même des morceaux de linge, ou d’étoffe, pour habiller sa poupée. Pour coudre, elle appuyait ses bras sur la pièce d’étoffe, mais manœuvrait l’aiguille avec sa langue et les lèvres, et cousait même assez rapidement.

En trois semaines, elle réussit à broder des dessins avec de la soie, sur un canevas de plusieurs mètres de long (i).

Ee Dr Molinié a récemment présenté au Comité médical des Bouches-du-Rhône un malade doué d’une souplesse et d’une adresse linguale extraordinaires. Ce sujet peut insinuer la pointe de sa langue entre la paroi postérieure du voile et la paroi pharyngée, puis faire pénétrer toute la portion antérieure de cet organe dans son naso-pliarynx. Dans ce mouvement, la langue se replie à la façon de la queue d’un scorpion. Une fois introduite dans le naso-pharynx, la pointe de la langue peut passer à volonté dans l’une ou l’autre des choanes, où on l’aperçoit par la rhinoscopie antérieure.

Le malade qui est atteint de catarrhe sec nasopharyngien, écouvillonne ainsi son cavum et l’humecte aussi souvent qu’il en sent le besoin. A l’état de repos, la langue ne présente aucune anomalie et ne déborde pas les incisives. La langue tirée pa-

(i) Journal d'accouchements de Liège, 23 janvier 1910.

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rait plus longue et plus étroite à sa pointe qu’une langue normale (i).

Il y a quelques années, s’exhibait à Berlin un fakir indien, dont la mobilité de langue était vraiment surprenante. Cet homme était arrivé, après des années d’entraînement, à réaliser de véritables tours de force avec sa langue. Celle-ci était traversée par un crochet en forme d’S, au moyen duquel il soulevait des poids considérables.

Un photographie représente le fakir, soulevant un tonneau de bière avec sa langue.

En Bretagne, il existe une coutume bizarre. Quand une personne a le malheur d’avoir des corps étrangers dans l’oeil, elle prie une de ses connaissances de les extraire avec sa langue.

Bien que cette pratique ne soit peut-être pas d’uïie propreté excessive, elle est, paraît-il, très efficace ; le toucher doux de la langue n’excite pas douloureusement le globe de l’œil et ses mucosités agglutinent les poussières qui se promènent sur la conjonctive.

Fait curieux, cette méthode est systématiquement employée dans la médecine annamite.

(i) Courrier médical.

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La Langue dans les proverbes.

On dit tirer la langue pour avoir soif, par analogie avec ce qui se passe chez le chien, qui ne transpire pas par la peau comme l’homme, mais par les muqueuses du poumon, de la bouche et de la langue (i).

Le symbolisme de la Langue.

Lorsque les Abipones de l’Amérique du Sud entreprennent quelque chose d’important, ou entrent dans la caste guerrière, dit M. Réville, ils se piquent la langue avec un stylet : cette effusion de quelques gouttes de sang a la signification d’un acte religieux (2).

Mutilation linguale.

Peut-on « couper », ou mieux « amputer » sa langue avec ses propres dents?

Les deux faits suivants sont empruntés à un petit volume, devenu rare, intitulé L’Esprit de Guy Patin.

Le premier a pour auteur le philosophe grec Anaxaroue, celui-là même qui avait détourné Alexandre le Grand de la folle pensée qu’il avait de se faire appeler Dieu. Un jour que le philosophe « était à la table de ce roy, qui lui demandait ce qu’il disait du repas, il lui répondit qu’il n’y aurait rien à souhaiter, si l’on avait servi la tête d’un cer-

(1) Brissaud, Hist. des expressions populaires en médecine , 42.

(2) Histoire des croyances, par Fernand Nicolay, t. I, 207.

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tain grand seigneur : en même temps, il regardait Nicocréon, tyran de Chypre, son ennemi. Ce dernier en fut tellement offensé, qu’après la mort d’Alexandre, il le lit piler dans un mortier avec des marteaux de fer. Le philosophe intrépide bravait la cruauté du tyran, et comme Nicocréon le menaçait de lui couper la langue : je t'en empêcherai bien , efféminé jeune homme, répondit Anaxarque et, en effet, l’ayant coupée avec ses dents et tournée quelque temps dans sa bouche, il la jeta contre le visage du tyran, qui en écuma de colère. »

Le deuxième fait a eu pour héroïne une courtisane. Laissons encore parler l’auteur de l 'Esprit de Guy Patin (p. 421 J :

Leone, courtisane d’Athènes, vivait en la soixantedixième olympiade ; elle sçut la conspiration d'HxRMOd 1 u s et (TAristogïton, de la famille d’ALCMÉON, opposée à celle de Pisistrate. Cependant, elle aima mieux se couper la langue avec les dents, que de découvrir les coupables ; les Athéniens élevèrent en son honneur une lionne sans langue.

Origine d'un Dicton.

Au savant professeur Le Double, de Tours, nous devons cette contribution (1).

C’était jadis, général, que la

et c’est encore un préjugé à peu près section du frein ou filet de la langue ;

(1) Elle a été publiée originairement, dans la Chronique médicale de 1900, 1 83- 184.

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autrement dit, le repli muqueux, étendu de la face inférieure de cet organe au plancher de la bouche, est indispensable pour assurer aux enfants une parole facile.

Au xvme siècle, on disait couramment d'un grand parleur : <( Il n’a pas de filet. »

Dans son épître IV, Boileau s’exprime en ces termes :

Tout charme en un enfant, dont la langue sans fard, A peine du filet encor débarrassée,

Sait d’un air innocent bégayer sa pensée.

M. Sébillot affirme que l’usage de couper le frein ou sublet est très répandu dans les campagnes de la haute Bretagne.

M. Moisset assure que, dans l’Yonne, c’est une opinion acceptée par tous, que le nouveau-né dont on aurait omis de couper le frein de la langue serait muet.

Dans le Poitou, on répond à un bavard : « Celui qui t’a coupé le lignoux n’a pas volé ses cinq sous. »

« 11 faut remarquer avec soin, avance Biolan, que la nature n’a mis de frein qu’à la langue seulement et aux parties honteuses, parce qu’elle a voulu que sur toutes choses les hommes fussent modestes dans l’usage de ces organes. »

Le frein de la langue, il est à peine besoin de le dire, ne rend réellement la prononciation et la succion difficiles que lorsqu’il est très court ; alors, mais alors seulement, il est indiqué de le! sectionner.

Il est question de cette petite opération dans la comédie (La femme mute ) (i), composée par Rabelais et jouée à Montpellier, en i53i ou i53a, par lui et ses ca-

(i) Mute, du latin mutus. M. Dubouchet a retrouvé, dans le Liber procuratoris de la Faculté de Montpellier, ab anno i53o, l’indication de la somme payée à l’auteur: « Pro coinpositore rporalitatis, stultiœ et comédie quatuor aureos val en • tes VIII libras Turonensium. »

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marades, Antoine Saporta (i), Guy Bourgnier, Balthazar Noyer, Tolet (2), Jean Quentin (3), François Robinet (4) et Jean Perdrier (5).

Il s’agit d’un « bon mary qui avoit espousé une femme mute. Il vouloit qu’elle p:\rlast. Elle parla par l’art du médecin et du chirurgien qui lui coapèrent (6) une enryliglot te (7) qu’elle avoit soubs la langue. La parole recouverte (8), elle parla tant et tant, (pie son mary retourna au médecin pour remède à la faire taire. Le médecin respondit en son art bien avoir remèdes propres (9) pour faire parler les femmes, n’en avoir pour les faire taire. Remère unique estre surdité du mary (10) contre cestuy (11) enterminable parlement (12) de femme. »

(1) Antoine Saporta, d’origine espagnole, a été professeur en médecine et chancelier de l’Université de Montpellier.

(2) Pierre Tolet a été médecin de l’hôpital de Lyon et a laissé divers ouvrages importants: un Traité de la goutte; une traduction des Œuvres de Paul d’Egine, etc.

(3) Peut-être Jean Quindiani, qui a habité Venise en i5J6, ('I qui a pris à partie Galien, dans un opuscule intitulé Vid. II Speach. Biblioth. med. imp. Francofurt, 1690.

(4) François Robinet a exercé la médecine à Ypres.

(5) Rabelais était le précepteur de Jean Perdrier à l’époque (i53i ou i53a) où cette pièce a été représentée (voy. Ilist. abrégée de la ville de Montpellier , avec un abrégé de la vie de quelques hommes illustres tant en droit civil qu’en médecine de ladite ville qui s’y sont rendus recommandables, par M. Serre, 2e part., 24 et 25. Montpellier, MDCCXIX).

(6) Coupèrent.

(7) « Ancyloglolte ou Encyligloltc. Une maladie de la langui', sçavoir est un empeschement ou rétraction d’icelle (de celle-ci) ; le fil ou filet des petits enfants : en Poitevin, le Digon. Voy. Paul Eginete, liv. VI, chap. XXIX).

(8) Recouvrée.

(9) Efficaces, souverains, du latin proprius.

(do) Vtinam aut his surdus, a, ut haec muta facta sit, dit Davus, dans I ' Adrien ne de Térence.

(11) Cet.

(12) Bavardage (liv. 111, chap. XXXIV).

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On sait que c’est dans cette comédie de Maître François, que Molière a puisé les éléments de son Médecin malgré lui. Elle a été mise en vers français par Albert Millaud, et représentée sur diverses scènes théâtrales, notamment sur la scène du grand théâtre de Tours, lors des dernières fêtes du centenaire de Balzac. Dans la pièce de Millaud, le nom d’un des principaux personnages de la Femme mule est même orthographié Mas de Cabre, ce qui constitue une erreur philologique. Albert Millaud étant mort, la commission tourangelle des fêtes du centenaire de Balzac a dû, en dépit de mes observations, respecter cette erreur. Le linguiste habile qu’était Babelais a bien écrit Nazedecabre, Naz de Cabre, nez de chèvre en patois languedocien.

La Salive au point de vue physiologique.

« L’attention qui porte sur la sensibilité gustative, écrit Ch. Féré (i), s’accompagne d’une augmentation de sécrétion salivaire : Veau vient à la bouche sous l’influence de représentations gustatives, à tel point qu’EBERLE pouvait, rien qu’en fixant son attention sur une saveur acide, se procurer assez de salive pour ses expériences. »

Cet effet de l’attention se reproduit aussi bien chez les animaux que sur l’homme : lorsque Thénard voulait obtenir de la salive pour ses analyses, il prenait un chien à jeim depuis vingt-quatre heures, et le plaçait devant un gigot à la broche : l’animal bâillonné, et ne pouvant déglutir, laissait écouler une quantité énorme de salive. Claude Bernard a employé un stratagème analogue chez

(i) La pathologie des émotions, 122.

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le cheval, et il provoquait un écoulement « aussi abondant et aussi continu que le jet d’un robinet ».

La Salive, boisson.

Dans plusieurs contrées de l’Amérique espagnole, la chicha, boisson nationale, a pour éléments des grains de maïs, d’abord grillés et écrasés grossièrement, puis réduits en pâte par la mastication des membres de la famille et des amis qui veulent bien concourir à ce travail domestique.

La pâte insalivée (comme disent les historiens de ce répugnant breuvage) est mélangée à une décoction de maïs, dans laquelle on la fait bouillir. On laisse ensuite le mélange en repos : une fermentation s’établit, et au bout de trois ou quatre jours, on se trouve en possession d’une liqueur fort agréable (P), ayant toutes les qualités enivrantes du meilleur vin (1).

L’Asialie.

Une observation assez curieuse est rapportée par le I)r Dubreuil-Chambardel, de Tours (2) : il s’agit de la <( suppression totale de la sécrétion salivaire, par atrophie progressive du système glandulaire ».

Cette asialie, ainsi présentée par un homme de 61 ans, sans antécédents pathologiques notables, a été complète au bout de deux ans. Elle a amené une sécheresse très grande de la cavité buccale et

(1) Mosaïque, 187/1.

(2) Province médicale, 8 février 1908.

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déterminé une gêne de la mastication. Elle s’accompagne d’une diminution très nette du sens du goût.

L’auteur a fait des recherches dans la littérature médicale, pour trouver quelques cas du même genre; il n’en a rencontré qu’un seul pouvant être rapproché du sien : c’est celui que récemment, dans Policlinico, a publié le P1 Zagari.

Les Vertus magiques de la Salive.

Après le signe de la croix, l’action de cracher trois fois de suite est la démonstration préservatrice la plus fréquemment usitée. Les Romains, dans beaucoup de pansements magiques, agissaient de même, et Pline explique cet usage de la manière suivante :

Lorsque nous prions les dieux de nous pardonner un espoir trop ambitieux, nous crachons dans notre sein ; c’est la même raison qui nous porte à cracher' trois fois pour éloigner le mal, lorsque nous voulons activer l’effet d’un remède quelconque ; nous crachons ainsi autant pour repousser la contagion que pour détruire les enchantements. (i)

C’était dans ce dernier but que les Carthaginois,

(i) Un remède qui préservait des sortilèges, amuleta, consistait à cracher dans son urine aussitôt après l’avoir rendue; à cracher dans la chaussure du pied droit avant de la mettre ; à cracher en traversant un endroit où l’on a couru quelque danger. Si, après avoir frappé quelqu’un, on se repentait, il fallait cracher dans la main avec laquelle on avait blessé son adversaire, et la douleur de celui-ci disparaissait aussitôt. On aggravait la blessure en se crachant dans la main avant de frapper (Saint-Olive, Variétés littéraires, 80).

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qui professaient la religion chananéenne, crachaient trois fois sur une amulette, non seulement pour en annuler l’heureux effet, mais pour attirer la mort sur celui qui la portait. •

Enfin, toutes les fois qu’un panseux de secret est obligé, dans ses conjurations, de prononcer le nom de l’esprit malin, il n’oublie jamais non plus de cracher trois fois par . terre. Les Péruviens avaient la même habitude, lorsqu’il prononçaient le nom de Cnpaï, leur diable.

Chez les Puisses, au moment où l’on baptise un enfant, le parrain et la marraine sont dans l’usage de cracher aussi trois fois : ce qui indique, dit M. Léouzon-Leduc, que le nouveau chrétien renonce à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres (i).

Beaucoup de no>s villageois font à leurs enfants la défense de cracher dans le foyer, « crainte de pulmonie », disent-ils. C’est ainsi que les Slaves croiraient commettre un péché, s’ils crachaient dans le feu'(M. Chodzko, Contes des paysans et des pâtres staves, 877) ; c’est ainsi que, chez les anciens Perses, nul ne se serait permis de souffler le feu sacré avec sa bouche (2).

La salive entrait jadis dans la composition des

charmes qui prévenaient ce qu’on appela plus tard

(1) Croyances et légendes du Centre de la France, par Lats-

NEL DE LA SaLTÆ, t. I, 3o4'3o5.

(2) Id., IBID., t. I, G.

6 2 LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

le nouement de V aiguillette. Dans le Satyricon, de Pétrone (ch. CXXVIII), la vieille sorcière à laquelle Eucolpe s’adresse, pour recouvrer la puissance qu’il a perdue, lui attache au cou un réseau formé de fils de différentes couleurs, pétrit de la poussière avec sa salive, prend ce mélange avec le doigt du milieu et lui en signe le front ; elle lui ordonne ensuite de cracher trois fois.

En ce temps-là, cracher constituait un préservatif contre le malheur, le mauvais œil, etc. La femme crachait sur son nourrisson pour le préserver. On crachait sur le soulier du pied droit avant de le chausser, etc.

Afin de préserver des maléfices, dans la Grèce antique, les vieilles femmes léchaient le front des enfants. Chez les anciens Romains, on passait sur le front et les lèvres le médius humecté de salive.

Ces croyances persistent encore en bien des pays. En Angleterre, le pêcheur à la ligne crache sur son ver, après l’avoir attaché à l’hameçon.

Dans le comté de Kent, quand un malade va mieux, on dit qu’il a craché dans ses mains.

Les paysans des parties reculées de l'Irlande crachent sur le nouveau-né, enfant ou animal, qu’ils voient pour la première fois ; la sage-femme crache sur l'enfant qui vient au monde.

Dans la partie orientale de Cork, on crache par terre devant une personne qui a du malheur. *

En Allemagne, on observe des pratiques analogues: le crachat protège contre la sorcellerie. A Berlin, on crache derrière la personne qui vient de sortir.

LE GOUT

Dans la Prusse orientale, après une frayeur, on crache trois fois. En Silésie et en Bohème, on fait de même, si l’on rencontre une vieille femme.

Dans l’Oldenbourg, on crache trois fois dans le pétrin.

En Silésie, on crache à la figure des gens ; en Hongrie, à celle des enfants.

En Portugal, quand on a un pied engourdi, si Ton veut qu’il revienne à son état naturel, il faut l’oindre de salive, en y faisant une croix avec le doigt et récitant une conjuration (G. Pedroso, Supersticoes) . Ea même superstition a été relevée en Espagne.

Dans le nord-est de l'Ecosse, pour guérir l'impétigo, il faut faire passer un shelling neuf trois fois autour de la crémaillère, cracher fortement dessus et frotter avec la partie malade (i).

Les populations contemporaines peu avancées en évolution ont encore une confiance plus grande dans le crachat. Raffenel dit qu’un remède infaillible, selon les nègres du Sénégal, consiste à cracher dans la bouche du malade.

En Afrique, on trouve le dégoûtant usage de cracher sur la personne envers qui on est bien disposé. Schweinfubth, parlant des Dyoor, dit :

Dans ces derniers temps, il ont perdu quelques-uns de leurs anciens usages ; par exemple, l’habitude de cracher les uns sur les autres, qui était la seule façon de

(i) W. G regor, Folk-Lore of N.-E. 0/ Scotland.

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE-

saluer, est tombée en désuétude. Durant tout mon séjour en Afrique, je n’en fus témoin que trois fois, et dans les trois cas, le crachement dénotait la plus grande bienveillance : c’était un gage d’attachement, un témoignage de fidélité ; c’est, selon leur manière de voir, le seul moyen de donner de la solennité à un pacte d’amitié.

James Thomson dit, de son côté, que, « chez les Massai', le crachement exprime la plus grande bienveillance, le dévouement le plus sincère. Il tient lieu de compliment, et il vaut mieux cracher sur une demoiselle que de l’embrasser. On crache en s’accostant, on crache en se quittant. C'est de la même manière qu’on conclut un marché. »

Du Chaillu rencontra une coutume assez semblable à la précédente sous certains rapports. En quittant Olenda, « il prit une canne à sucre, mordit un fragment de moelle et cracha un peu de ce jus dans la main de chacune des deux parties ; en même temps, il souffla dessus et dit solennellement : (( Ayez bonne chance, et que votre destin soit aussi doux que l’air que je souffle sur vos mains. » Puis Minsiio reçut la canne. Et plus loin : « Les Qucngueza, les Ranpano et mes- hommes s’assemblèrent devant le vieux roi, qui nous souhaita gravement bonne chance ; il prit mes deux mains et souffla sur elles, suivant la coutume du pays, en disant : « Pars en bonne santé et reviens sain et sauf » (i).

(i) Revue Scientifique , 1890.

LE GOUT

Au Gabon, pour chasser le mauvais esprit, on fait une aspersion avec une sorte d'éau, puis on crache à droite et à gauche du patient, en exprimant le vœu que le mauvais esprit soit chassé. La cérémonie finie, le malade crache à son tour, en marmottant une formule d’exorcisme (t).

A la Nouvelle-Calédonie, le sorcier qui admoneste le malade saisi de frénésie, lui crache, pour le guérir, brusquement dans l’oreille ou dans l’œil des herbes mâchées (2).

D'après Fernel, cité par Thiers, « pour guérir la toux, il faut cracher dans la gueule d’une grenouille de buisson et la laisser incontinent après toute vive. »

En Suède, il arrive souvent de voir des gens qui, allant visiter un malade, crachent trois fois près du seuil de la porte (3).

En Corse, si on loue un enfant sans lui cracher en même temps à la figure, il est fasciné ; de même en Sardaigne.

En Calabre, pour se préserver du mauvais œil, la femme entr’ouvre sa chemisette, crache sur ses mamelles et dit : a Ppou ».

A Naples, les nourrices crachent sur l’étranger qui entre dans la chambre où est endormi un enfant

En Sicile, la mère crache sur son enfant, s’il a été regardé par quelque personne douteuse.

G) Tour clu Alonâe, t. XIÏ, 294.

(2) Rochas, La Nouvelle-Calédonie.

(3) Pitre, La Jeltatura, ap. Acta, ÇQ.mparationiç, vol. XI.

En Danemark, quand un joueur perd aux cartes, il crache sur son siège et dit : « Qu’un chien soit enterré ici ! »

On crache dans l’eau avec laquelle on se lave, si elle a déjà été utilisée par un autre.

L’antique croyance au pouvoir de la salive a traversé les âges : on la retrouve en Bretagne. Renan, qui raconte dans ses Souvenirs d’enfance, l’histoire d’un vieux gentilhomme ruiné, devenu broyeur de chanvre, dit que l’on croyait que, comme chef, il était dépositaire de la force de son sang, qu’il possédait éminemment les dons de sa race, et qu’il pouvait, avec sa salive et ses attouchements, la relever quand elle était affaiblie... Sa maison était entourée, à certains jours, de gens venus de 20 lieues à la ronde. Quand un enfant marchait tardivement, avait les jambes faibles, on le lui apportait. Il trempait son doigt dans sa salive, et traçait des onctions sur les reins de l’enfant, que cela fortifiait.

En Haute-Bretagne, ceux qui pansent les dartres mettent dans le creux de leur main de la cendre de tabac, et crachent dessus, étant à jeun ; puis, avec leur doigt, ils font une onction tout autour de la dartre en disant :

Dartres, dartres, vous vous en irez,

Comme il est vrai que je vous dis la vérité.

Cette opération doit être répétée trois fois de suite, l’opérateur étant à jeun.

LE GOUT

D'autres, qui ont aussi le pouvoir de guérir les dartres, mettent du sel dans leur bouche et l’étendent sur l’endroit malade.

Pour panser le ver (c’est une sorte de furoncle), il faut n’avoir jamais connu son père, et faire avec sa salive une croix sur le milieu du bouton.

On guérit la goutte, en crachant dans sa «nain et en frottant bien l’endroit malade. Si on a des engelures, il faut cracher sur ses doigts et ne pas les essuyer.

Salpé prétend qu’on dissipe l’engourdissement d’un membre quelconque, en crachant dans son sein, ou en touchant avec de la salive la paupière supérieure.

hes fourmillements dans le jarret disparaissent, si on crache dans sa main et qu’on se frotte le mollet avec la main imbibée de salive ( Haute-Bretagne ).

Les propriétés thérapeutiques de la Salive.

Dans l’antiquité, écrit P. Sébillot, auquel sont empruntés la plupart des détails qui précèdent, on croyait à l’efficacité médicinale de la salive ; on pensait qu’elle avait par elle-même une vertu, que son possesseur possédait un certain pouvoir, ou qu’elle aidait aux conjurations qui devaient chasser la maladie.

L’Evangile selon Saint Marc (i) raconte que Jésus se servit de sa salive, pour guérir un homme sourd et muet. Il le prit à part, lui mit les doigts dans les oreilles, cracha sur sa langue, regarda le ciel en soupirant, et le soud-muet fut guéri.

La salive d’une femme à jeun, bonne contre les fluxions, passe pour bonne aussi aux yeux pleins de sang, cas auquel il faut mouiller de temps en temps les coins des yeux enflammés ; pratique encore plus efficace si la femme s’est abstenue, la vaille, d’aliments et de vin :

Ne refusez “donc pas, dit Pline (2), de croire qu’on guérit les lichens et les lèpres, en les frottant tous les jours avec de la salive à jeun ; qu’on guérit l’ophtalmie, en y faisant pareille onction le matin ; les carcinomes, en pétrissant avec de la salive la plante appelée le mal de la terre ; le torticolis, en portant de la salive à jeun, de la main droite au jarret droit, de la main gauche au jarret gauche ; qu’enfîn, si quelque animalcule est entré dans l’oreille, il suffit de cracher dans cette partie pour l’en faire sortir

(1) a Elan! venu à Betsaïde, dit Saint Marc, on lui présenta un aveugle, qu’on le pria de toucher. Alors Jésus prit l’aveugle par la main, et l’ayant mené hors du bourg, il lui mit de la salive sur les yeux, et lui ayant imposé les mains, il lui demande s’il voyait quelque chose. Et l’homme ayant regardé, dit : « Je vois marcher des hommes qui me paraissent comme des arbres. » Jésus lui mit encore les mains sur les yeux, et lui dit de regarder, et il fut guéri, «et il les voyait tous distinctement. »

(2) Pline, ]. XXVIII, ch. XXII,

Chez les Romains, la salive à jeun était regardée comme un remède qui guérissait les cicatrices provenant de blessures dans les veux de chevaux ; on la broyait dans la bouche avec du sel, et ensuite on la crachait dans l’œil de l'animal. ( Veget . de arte veter., Il, 22.)

D’après Cratès, de Pergame, il y avait dans niellespont une espèce d’hommes appelés ophiogèfies , qui possédaient le don de guérir par le toucher les morsures des serpents et de faire sortir tout le venin du corps, en y appliquant seulement la main. Et Varron rapporte que, de son temps, il restait encore dans ce pays quelques-uns de ces « ophiogènes », dont la salive était un remède contre la morsure des serpents.

Il existe en Espagne — ou du moins il existait au commencement de notre siècle, — des saladadores, santiguadores, ou ensalmadores qui, à l’exemple des ophiogènes de l’Hellespont, avaient la vertu ou la prétention de guérir toutes les maladies avec leur salive.

Dans le Berry, il est recommandé, pour guérir les tumeurs, de faire frotter le côté droit du malade par trois personnes de nations différentes, avec un onguent composé d’axonge et de reine des prés (. spirœa ulmaria), que l’on aura pilée sans employer le fer. Il est recommandé au malade de cracher trois fois à sa droite pendant la friction.

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Autre remède pour le même mal : une jeune fille, nue, à jeun, ainsi que le malade, touche la partie affligée avec le dos de la main, en disant : « Apollon s’oppose à l’invasion du mal qu’une vierge nue a conjuré. » Puis, la jeune fille retourne sa main et répète trois fois les mêmes paroles, en crachant à chaque fois, ainsi que le patient (i).

Pour faire disparaître les taches de naissance de son enfant, l’accouchée doit les lécher le matin, à jeun, et ce pendant les neuf premiers jours qui suivent la naissance (coutume générale dans la Belgique flamande).

Pour faire disparaître les poireaux (verrues), les frotter neuf jours durant, chaque matin, à jeun, avec sa salive.

Dans certaine commune, en particulier, on doit, de plus, après avoir mouillé les poireaux avec de la salive, les mettre en contact avec la main d’une autre personne, jetant en même temps un fétu de paille dans l’eau : la paille étant pourrie, les poireaux seront transplantés sur cette personne.

Lécher les éruptions de la peau pour les guérir est un moyen souvent employé. On lèche de même les enflures produites par les morsures des insectes, et les brûlures peu sérieuses.

Pour faire disparaître une tumeur, on la frotte

(i) Croyances et Légendes du centre de la France , par Lais- NEL DE LA SaLLE, t. I, 334-

LE GOUT

neuf jours de suite, avec de la salive, le matin à jeun (Usité aux environs de Bruxelles).

Pour faire cesser la démangeaison causée par les éruptions de la peau, on y met de la salive.

Ee danger de la Salive.

Si la salive guérit, elle peut aussi rendre malade. En Poitou et en Bretagne, on assure que cracher dans le feu rend poitrinaire.

On a cru, pendant longtemps, qu’on pouvait, en crachant, tuer les reptiles ou les faire fuir. Tous les hommes possèdent un venin redouté des serpents ; on prétend que ces reptiles touchés par la salive, fuient comme si c’était de l'eau bouillante, et que si elle pénètre dans la gueule, ils meurent, surtout si l’homme qui crache est à jeun (i).

Aristote, Nicander, Galien, Pline, Paul d’Egine, Sérapion, divers médecins du moyen âge, et

(i) Un contemporain de Rabelais, J. Grévin, auteur d’un livre sur les venins, affirme la croyance courante : a La salive humaine, dit-il, principalement celle qui est prise à jeun, estant cheute sur les serpens, les faict fuir ne plus ne moins que s’ils avoyent esté touchés avec de l’eau bouillante. » Un autre en parle ainsi de visu: « J’ay veu mourir soudainement scorpion quand un homme affamé ou altéré crachoit dessus. Bien est vray qu’ils ne meurent si tost de la salive de ceux qui ont complètement beu et mangé : mais toutefois, ils en meurent tousjours, soit tost ou tard. » Du Pinet, Commentaires.

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même du siècle dernier, ont écrit maintes lignes, pour soutenir que la salive de l’homme à jeun est un poison mortel pour les animaux venimeux. En voici quelques-unes :

Est uti serpentes hominis contacta salivis

Disperit ac sese mandato confîcit ipsa.

Crachez sur un serpent, sa force l’abandonne ;

Il se mange lui-même, il se dévore, il meurt.

(Lucrèce, trad. de Voltaire.)

La salive fait mourir les scolopendres marines, ainsi que les rubites et les grenouilles. (Pline, 1, VIT, ch. II, trad. de du Pinet).

Salive d’homme,

Tout serpent domine .

(Leroux de Lincy.)

La crovance de la toxicité de la salive humaine

a été rajeunie en 1887 par le docteur Biondi. Ce savant a recherché les micro-organismes pathogènes du liquide salivaire, et il en a trouvé cinq, qui sont : i° le bacillus salivarius ; 20 le coccus salivarius septicus ; 3° le micrococcus tetragenus ; 4° le streptococcus septopyoemicus ; 5° le staphyloccus salivarius pyogenes.

Le Progrès médical, rendant compte de ces belles trouvailles, disait : « Le bacille salivaire septique a été plus particulièrement l’objet des études de l’auteur ; on le trouve plus fréquemment que les autres (20 % des cas) ; il est surtout abondant le

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matin où la salive est légèrement acide et plus toxique. »

Vers la meme époque, le Dr Sternberg braqua son microscope sur la salive humaine et y découvrit un micro-organisme pathogène, qu’il nomma micrococcus Pasteuri.

Les Propriétés septiques de la Salive.

Depuis de nombreux siècles, les Chinois, devançant les simulateurs de nos pénitenciers, avaient reconnu les propriétés septiques de la salive et s’en étaient servi non point pour produire de simples phlegmons, mais pour déterminer des infections mortelles.

Le Sit-Yuen (médecine légale) relate des cas de mort chez des individus qui s’étaient, intentionnellement, mordu et profondément déchiré les extrémités des doigts : d’où inflammation, fièvre, abcès, douleur, gonflement de l’avant-bras, hecticité et mort (1).

Singulier usage de la Salive.

Un curieux trait de moeurs : pour tanner les peaux de phoques et de morses, afin d’en faire des souliers, des casaques, des gants, etc., les femmes et les jeunes filles se réunissent en chambrées et font subir à ces peaux la macération de leur salive,

(1) J. -J. Matignon, Superstition, Crime et misère en Chine, 1 4 4 - 1 4 5 .

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en les prenant contre les dents. C’est, comme ailleurs, les chambrées de fileuses ; les Esquimaux emploient ainsi « leurs soirées du beau sexe » (i).

L’utilité de la Luette.

A la luette, dont l’utilité est très problématique pour le physiologiste, mais non pour le paysan, l’imagination populaire attribue un grand rôle. Il y a des bonnes femmes qui « remettent la luette ». C’est même là un usage presque universel, puisque les négresses des Antilles n’y sont pas moins expertes que les matrones en France (2).

Le Dr Tholozan a communiqué jadis à l'Académie de médecine une note sur l’excision de la luette par les barbiens persans.

M. Tholozan affirme que, dans les districts de Semnan et de Firouz-Kouh, situé à cinq journées de marche à l’est de Téhéran, l’excision de la luette est pratiquée par les barbiers persans chez presque tous les enfants, comme moyen prophylactique des inflammations de la gorge. M. Tholozan fait remarquer avec raison qu’il n’est pas sans intérêt de voir que cette pratique n’existe dans aucune autre localité de la Perse, et qu’elle reste cantonnée dans les deux petites villes citées plus haut et dans les villages qui les environnent, où

(1) Bull. Soc. Géog., 1881.

(2) Brissaud, Hist. des expressions populaires, etc., 46.

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