‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 39 sur 39 · MO · texte numérisé non relu

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ce désir était bien naturel ! Briceval monte en voiture , et le voilà arrivé chez madame Dolmont , où d'abord il ne trouve que Xécile. ( Cécile elle-même ignorait que Jeannette , un notaire et un jugede-paiï fussent dans la maison : tous trois étaient cachés dans le cabinet de M. de Vemeuil ).

Briceval entre : il regarde Cécile y tombe dans un fauteuil, et met les deux mains sur ses yeux , dont s'échappent des toiTens de larmes. Briceval, mon ami, s'écrie Cécile non moins émue , vous êtes bien à plaindre , et Jeannette nous a cruellement trompés ! — Quel cœur différent <lu vôtre , ô Cécile ! — Qui l'aurait pensé ! mais est-elle vraiment coupable? Ne vous a-t-on pas abusé ? Non, je ne croirai jamais que cette femme estimable ait pu manquer à ses devoirs. — Elle les a tous trahis , tous ! — Briceval , le monde est si méchant ! des rapports 11. i

infidèles .... vous vous êtes trop pressé de rompre. — Cécile!... je ne pouvais plus y tenir... Des liaisons vicieuses, le jeu 5 ma ruine eût été son ouvrage.

— Cette pauvre Jeannette ! elle était si bonne autrefois , si vertueuse ! elle fit long-tems votre bonheur! — Elle a fait mon désespoir, ma honte !... — Où. estelle à présent? elle gémit sans doute de vous avoir perdu. — Elle m^a prouvé que cette séparation comble ses vœux.

— Impossible , mon ami j impossible l vous êtes d'un prix ! . . .

Cécile rougit et se tait. Briceval l'examine : Cécile , vous m'' aimez toujours?..,

— Puis-je oublier le père de mon enfant ?

— Quoi ! vous ne gardez aucun ressentiment d'un hymen malheureux; .... dont je suis bien puni ! — Le hasard a fait notre malheur à tous. — Il peut encore faire notre félicité. — Qu'entends-je ! Briceval ! . . . Vous pourriez espérer ! . . . — Eh ,

Cécile , dans ce triste moment , sais-je si je suis digne encore... si votre cœur?... Pardon , pardon ? La cruelle Jeannette a troublé toutes mes facultés : elle a fait

Votre bonheur, s'écrie une voix! et soudain une porte s''ouvre : Jeannette paraît accompagnée de M. de Verneuil , de madame Dolmont, du notaire, du jngede-paix et du fidèle Bernard!

Quoi ! vous ici, madame, s'écrie Briceval en se levant comme pour sortir !

— Oui, j'y suis, répond Jeannette , pour vous uiiir, tendres amans, pour vous rendre époux.

Cécile s'écrie à son tour : Qu'entcndsje? — Il est teins, poursuit Jeannette, CI Lie vous me rendiez tous justice 5 il est tenis enfin que je me fasse connaître.

Vous m'avez crue légère , volage , dissipée , joueuse , et peut-être épouse infidèle 5 apprenez que je n'étais rien moins que tout cela, et que je n'ai pas cessé un seul

instant de mériter voti'c estime. — Osezvous, interrompt Briceval? — Laissezmoi parler?

ce Vous vous rappelez ce jour, ce jour fatal où Cécile reconnut Saint- Ange dans mon époux? quelle douleur me fit ressentir cette fatale lumière! j'étais la rivale de mon amie ! je lui avais enlevé povir jamais tout espoir de bonheur 1 les plus violens combats s'élèvent soudain dans mon cœur ! D'im côté la tendresse et l'estime que j'avais pour mon époux, me fèsaient frémir à la seule idée de le perdre. De l'autre, la reconnaissance, l'amitié que j'avais vouées à mademoiselle d'Eranville 5 tout me faisait une loi de lui rendre son amant. Elle est mère , me dis-je, Cécile! ses droits sont plus forts t[ue les miens. Sans les cinquante francs qu'elle m'a donnés , je n'aurais pu faire le voyage de Chartres 5 je n'aurais pas retrouvé ma famille, épousé l'amant de

mon amie. Son malheur est donc son propie ouvrage! il faut tout réparer, lui ren tire un époux, donner un père à son enfant! Mais comment m'y prendre? M. deBriceval abhorre le divorce : il me le dit souvent ; il est impossible qu'il consente au sacrifice que je lui proposerai de sa main en faveur d'une autre. Cécile aussi ne voudra pas être heureuse aux dépens de son amie. Soyons assez adroite pour les forcer tous les deux à s'unir, pour rendre^ malgré lui, la liberté à mon époux? Ce projet fut la suite de mille réflexions cruellesj mais enfin je m'y arrêtai, et rien ne me coûta pour l'exécuter !

3) Ce qui me l'épugnait le plus, c'était d'affecter de la froideur envers mon ainie que je chérissais davantage , me voyant la cause de son malheur î J'en eus la force j j'eus celle aussi de susciter des querelles à mon mari, de prendre le ton «l'une coquette , de feindre la dissipation ^

une mauvaise conduite en un mot : cai" û lui fallait de fortes raisons pour l'amener à mon but. Son notaire, que voici, fut jnis dans nm confidence, et me servit audelà de mes souhaits 5 M. de Verneuil voulut bien aussi entrer dans mon projet après l'avoir vainement combattu. Il poussa les procédés jusqu'à laisser dans l'erreur commune ma chère Cécile , qui ignora mon dessein. Enfin, ce fidèle serviteur , le bon Bernard fut chargé de faire à son maître les fausses confidences qui le poussèi'ent au dernier degré d'indignation contre moi. Briceval , les nuits que jVi passées loin de vous , c'est avec madame Dohnont à sa campagne qu'elles se sont écoulées dajis la pratique , j'ose le dire , de quelques bienfaits envers des pauvres indi^ens de son village. Je n'ai point emprimté de sommes à M. de Verneuil, ni à M. B.... comme ils vous l'ont fait accroire j et les rouleaux de louis qvie vous m'avez donnés, je les ai tous déposés entre les mains de votre notaire : il les a , il TOUS les rendra. Ma mère , instniite par mai de ma conduite, a eu la bonté de

l'approuver 5 en un mot, j'ai Torgueil (îe me dire une coupable très-vertueuse \ et &i ce rôle désagréable m'a fait souffrir, j'en SUIS bien dédommagée par votre bonheur, qui en est Touvrage.

Tout le monde reste muet d'étonnément : Cécile rompt le silence : Je le sauvais bien , mol , dit-elle , qu'elle ne pouvait être coupable ! — Femme généreuse, s'écrie Briceval ! Eh quoi, j'ai pu!... Quelle honte pour moi ! mais je réparerai ma faute : tu seras mon épouse , ange du ciel! je reprendrai tes doux liens. — Impossible, monsieur, répond Jeannette, {^souriant) nous avons divorcé j oh, l'acte est signé j ( (Fun ton plus sérieux") et puis vous avez signé aussi la promesse d'épouser Cécile ! — Moi ? — La voici : c'est le papier que M. B . . . . vous a présenté en second.

Briceval se tait. Cécile se jette dans les bras de son amie : elle ne veut point profiter de tant de générosité 5 et ils'élève alors, entre Cécile , Briceval et Jeannette , un débat où brillent la délicatesse ensemble et la plus touchante amitié. Jeannette

prenJ enfin le parti d'élever dans ses Bras le petit Charles entre Briceval et Cécile : Eli bien j leur dit-ellej si vous n'écoutez pas les prières de votre amie , entendez donc, cruels , la voix plaintive de cet enfant q^ui TOUS crie : Rendez-moi l'honneur en me donnant un père, une mère que je puisse avouer dans la société où vous avez lancé ma triste existence !

L'enfant , comme par instinct , répèle ma triste existence d'un ton si touchant , que Briceval s'écrie ; Eh bien, puisque l'amitié , la nature , tout conspire pour notre bonheur , ô Cécile ! soyons donc heureux î

Jeannette prend la main de son amie ^ la met dans celle de Briceval , et les unit m disant : Mes amis!... j'ai le prix de mes soins!... Et voilà, ma chère Cécile y l'intérêt de vos cinquante francs], .,

Le notaire rédige sur-le-champ ce nou' veau contrat: et Cécile versant dans le sein de Jeannette , des larmes de sensibilité t Mon amie, lui dit-elle , femme généreuse et vraiment sublime , souffrirez- vous encore cpril exista ici un être malheureux?

( ^49 ) ]M. (îe Verneuil ! . . . il vous aime depui"» long-tems!,.. il soupire en secret 5 mais j'ai su deviner sa passion: et certes (^souriant) je ne m'étonne pas qu'il ait si bien secondé votre projet de divorce : je plaisante néanmoins : son cœur m'est trop connu pour que je lui suppose d'antre intention , en se prêtant à la vôtre, que celle de contribuer à mon bonhem...

Jeannette, ferez-vous le sien?

M. de Verneuil se jette aux genoux de Jeannette, et lui dit : Madame, si j'ai toujours caché l'amour timide et respectueux que vous m'avez inspiré , et quim'a fait verser en secret bien des larmes depuis que je vous ai vue mariée, ce n'est point dans l'espoir d'obtenir votre main que j'ai justifié votre confiance dans cette affaire-ci. Je voyais trois êtres malheureux par une union à laquelle le boiiheur ne pouvait plus présider : j'ai admiré la grandeur de votre ame, et la nouveauté de votre sacrifice m'a engagé à vous aider de tous mes moyens 5 mais, madame , je n'ose pas encore aspii'er au bonheur de succéder à M. de Briceval i tant de félicité passe mas

( 25o ) espérances , et je ne demande uniquement que le Lien de lestei* votre ami !

Jeannette sourit, regarda le notaire , et lui dit : Monsieur , uxi second contrat l'ous fatiguerait peut-être à écrire?... Le notaire répondit par la négative j et M. de Verneuil , ainsi que sa respectable sœur, furent au comble de la joie.

Allons tous maintenant, continua Jeannette , vivre dans la retraite , auprès d'une mère chérie , et que je m'y délasse un peu des sociétés bruyantes et méprisables que mon rôle m'a trop long-tems forcée de voir! Cécile, Br-iceval, M. de Verneuil , sa sœur , madame Déricourt et moi , nous ne formerons tous dorénavant qu'une seule famille. N'oublions pas d'appeler près de nous cette bonne Emilie qui nous a prouvé aussi tant d'amitié , et de bien récompenser ce fidèle Bernard , qui n'a trahi eu apparence son maître et sa maîtresse que pour les servir. Occupons-nous tous de l'éducation du jeune Charles, à qui va maintenant appartenir le nom de Bnceval 5 et c'est ainsi qu'au milieu de bons amis , et de sei-viteurs zélés , nous sommes sûrs de

(^5i) jG.xer désormais un bonlieur constant. Le juge-cle-paix attendri Ini-même de la noblesse du procédé de Jeannette , pres- :rivit aux uns et aux autres ce qu'ils ivaient à faire pour suivre les loix du divorce et conclure les deux mariages proies 5 puis tous ces amis partirent pour irtres , où ils furent reçus avec la plus vM tendresse par l'estimable madame LéiVourt j qui approuva tout, et ne cessa d^ fiAre Téloge de la conduite de sa fille , û! la Konne et généreuse Jannette.

Au bout du terme prescrit par les loix, Ei'jceval épousa Cécile , et Jeannette fut l'épouse de M. de Verneuil. Cécile, un ai après, devint mère d'une jeune et jolie ptlte fille qu'elle nourrit : ces quatre îmis vivent encore aujourd'hui dans la plus grande intimité, et sont heureux par le sacrifice surnaturel de l'un d'entr'eux, de Jeannette, le modèle touchant de l'amitié et de la reconnaissance !

Fin. du second et dernier Tome,

TABLE DES CHAPITRES Contenus dajis ce Volume.

\->liAPlTRE XIX. Refus qui n'a pa d'exemple. Pa^e i.

Chap. XX. Joie du Papa y et suite funeste. i

Chap. XXI. Sa tête va bien travailler. 34I

Chap. XXII. Adieii ^ Jeannette \ 46

Chap. XXIII. Tendresse réciproque. »'>o

Chap. XXIV. Il va vite en amour. 7^

Chap. XXV. Où Von verra paraître et disparaître plusieurs héros. 81

Chap. XXVI. On voit bien des mariages comme cela. lO(

Chap. XXVII. .Mari comme il y en a tant. 12

Chap. XXVIII. Petite cause et grand effet. 14

Chap. XXIX. Touchons - Tious au dénouement ? l5t

Chap. XXX. Bonne intelligence qui

ne durera pas. 173

CuAP.XXXI. Qui Ti' apprend rien au lecteur intelligent. l83

Chap. XXXII. Jeannette va bien

changer de caractère. 192

Chap, XXXIII. Ah 1 Jeannette

n'est plus aimable. 20,7

Cha P. XXXIV. Cela va de pis en pis. 22 1 Chap. XXXV. Scène violente. Conclusion. 2d4

I , Ducray-Duminil, François ^ 20 Guillaume

'6C5 Les cinquante francs de Jeannette

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