‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 38 sur 39 · Scène -violente. Conclusion · texte numérisé non relu

Scène -violente. Conclusion

J-Jeux jours s'écoulent sans que madame reparaisse dans l'hôtel : elle rentre enfin 5 et son époux, outré de fureur, ne veut pas entrer chez elle , dans la crainte de s'emporter. Il fait monter Bernard. D'où viens-tu ? lui dit-il : où ta maîtresse at-elle passé ces deux jours-ci ? — Hélas , mon cher maître , ne me le demandez pas 1 — Je veux le savoir, ou je te chasse. >— Monsieur! — Parle, vil complaisant des désordres d'une femme coupable ! — Je suis perdu , monsieur , si madame sait.... — Choisis, dix louis, ou cent coups de hâton et ton compte ? — Eh bien , monsieur , si vous l'exigez , je choisirai les dix louis , et je vous dirai que nous avons été à la campagne chez celte madame des Etanges.... Il y avait

( ^35 ) grande société .... Madame y a Joué , perdu tout, jusqu'à ses bijoux. — Quelle horreur î mais ce goût du jeu ^ elle ne Tavait pas autrefois? — Oh que pardonnez-moi , monsieur ; je m'en suis aperçu , moi qui ne suis qu'un ignorant, sur-tout pendant Tannée que vous avez été absent. A Chartres, madame avait des sociétés où elle allait jouer, le soir, à l'insu de sa mère. — C'est cela qui l'a perdue t et elle a engagé ses diamans ? — Eh puis encore.... — Hein? — Ah! nionsteiu" va se fâcher ! — Dis tout , maraud ? — Eh puis encore une somme qu'un jeune monsieur lui a prêtée bien galamment , oh ça... — Un jeune monsieur? — Que madame trouve bien aimable , et qui a bien des soins pour elle, — Retire-toi , malheureux !...

Bernard , effrayé , se sauve. Briceval est désespéré : il connaît , pour la preîiilère fois , les transports de la jalon-

( 236 •) sie.... Il marclie à grands pas 5 il frappe les mevibles 5 il est dans nn état affreux. Enfin y il se décide à entrer chez sa femme. Madame.... je sais tout! — Tout, monsievxrl eh quoi donc? — Qui est ce jeune homme qui voxis suit par -tout chez la des Etanges , cette vile créatui'e chez qui vous avez passé deux jours ? — Ce. . . jeune homme ^ monsieur ! — Vous vous trouhlez ! . . . — Qui a pu vous dire ? — Je sais tous vos déportemens , vous dis-je ! — Qu'appelez-vous , monsieur j mes dépoi*temens ? ne suis-jc pas la maîtresse de mes actions? — Femme indigne î vous me forcez enfin à regretter Cécile ! — Il vous sied bien de prononcer devant moi ce nom qui devrait vous faire rougir ! — Ah! c'est à moi de l'ougir! eh bien , madame , vos procédés ont vaincu ma liaine pour le divoixe. C'est trop souffrir: il faut une fin à ceci j et je vous prie de consentir. ... — Jamais , monsieur. Le

(237) divorce est un acte scandaleux, et qui déshonore toujours une femme. — Il ne pourra rien ajouter à votre réputation.

-— Je vois ce que c'est , raonsieui- ; vous brûlez de revoler dans les bras de Cécile ! c'est affreux y et je suis bien malheureuse d'avoir épousé un homme qui en aimait une autre. — Ali ! vous croyez que je me remarierais , madame ? eh bien , faisons mieux 5 séparons-nous doucement , sans éclat , sans invoquer l'autorité des lois. — Non, monsieur, non 5 je veux être libre , moi , de donner ma main à qui bon me semblera. — Au jeune homme de la des Etanges?-^ Bernard m'a trahi!.., mais je m'en vengerai. — Avant tout, madame , il me faut dire si vous voulez changer de conduite , ou accepter le divorce? — Non, monsieur 5 je ne veux ni renoncer à mes sociétés , ni divorcer. — Ah ! cela est trop fort , par exemple ! Eh

( 238 ) bien j madame j nous verrons ! nous verrons!...

Briceval sort furieux 5 il va faire quelques tours dans la rue j comme un fou , comme un insensé!... Il balance j il hésite 5 enfin , il se rend chez son notaire j <[u'il consulte. Ce notaire l'affermit dans son projet de divorce , et ne \e quitte pas qu'il ne l'ait mené chez le juge-de-paix , où Briceval , plus mort que vif, signe l'acte que le notaire fait dresser. Tous deux reviennent à l'hôtel avec le juge-depaix. Jeannette n'est point sortie. Le notaire lui adresse des reproches assez vifs , l'engage à signer. Elle s'emporte , elle crie y elle donne de nouvelles preuves d'un caractère âpre, violent, et elle signe enfin l'acte de divorce par consentement mutuel. Ce n'est pas le tout , dit le notaire en tirant un autre acte de son portefeuille : pour consolider cette séparation j

(239) il faut encore que monsieur signe cet autre papier. — Eh , monsieur , s'écrie Briceval , quand aurez- vous fini ?

Il prend la plume , signe sans lire , et se renferme cliez lui pour se livrer à l'excès de sa douleur. Jeannette , au comble de ses vœux , monte en voiture avec le notaire , le juge-de-paix y et tous trois se rendent chez M. de Verneuil j qui est prévenu.

Vers trois heures après midi , un carrosse s'arrête à la porte de l'hôtel de Briceval. Une dame en descend ; c'est madame Dolmont , qui monte chez l'époux affligé j qu'elle trouve baigné dans les larmes. Monsieur ^ lui dit - elle , mon frère et moi nous avons appris ce matin l'acte de courage qui vous sépare d'une femme indigne de vous. Je viens calmer [ vos regrets, vous offrir des consolations, et vous prier de venir passer la journée avec nous. — IVladame... je suis sensi-

{Ho )

Me.... mais je veux être seul aujourd'hui, toujours ! . . . — Vous ne me refuserez point cette grâce , monsieur : vos amis ne peuvent vous abandonner dans l'état affreux où vous êtes 5 ils doivent vous consoler , vous enlever malgré vous. — Je ne puis ^ madame... après avoir été trompé aussi cruellement. — Ne regrettez plus une femme volage ^ et venez avec nous ? Cécile est tien affligée aussi ! — Cécile ! . . . Vous dites que Cécile ?. . . — Elle pleure sur vos malheurs , sur l'inconduite de celle qui fut son amie.... Cécile veut vous voir ! — Elle pleure sur moi , cette bonne Cécile ! hélas ! je suis libre à présent : mais l'hymen peut-il sourire encore à ma pensée ?

Briceval refusait toujours d'aller chez M. de Verneuil 5 mais madame Dolmont le pria tant , qu'enfin il céda à ses instances. Le désir de revoir Cécile fut sans doute le motif de sa complaisance , et

ce

Page 1