‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 5 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Neuvaine à Saint-Nicolas.

i.Vl. d'Erànville avait fait un mariage d'inclination : il était riche j et Rosalie j son épouse , ne lui avait apporté aucuns biens , pas même de successions a espérer, Rosalie était la fille d'un ancien militaire qui j pour honneurs , n'avait que la banale croix de Samt-Louis , qu'on donnait à tout le monde , et , pour existence , la modique pension attachée à cette dcooration si midtipliée autrefois. Rosalie ayant perdu son père de bonn e Jieure ^

avait été élevée par une mère j vertueuse sans doute , mais tlont la faiblesse était de s'entourer de prêtres , de religieux de tous les ordres , et de passer ses journées entières A l'église , où elle n'aurait pas manqué les sextes et les nones pour tout l'cr du monde. Rosalie avait pris les goûts de sa mère : la dévotion faisait le fonds de son caractère : et son défaut de fortune rappelant au cloître y genre de vie qui , d'ailleurs , ne contrariait pas son inclination 5 elle allait se confiner pour jamais dans un couvent , lyrsque INI. d'Eranville la vit j l'aima , la demanda à sa mère y et l'obtint en mariage. Rosalie perdit sa mère quelques années après son hymen 5 et ; femme douce , vertueuse , elle concentra toutes ses affections dans son époux , rêtre le plus cher qu'elle eût alors sur la terre. Rosalie savait bien qu'elle avait encore un parent qui lui avait don^' né des preuves de tendresse dans son en»

('7) fance : c'était un frère de sa mère, qui

jouissait à Paris d'une fortune immense ; mais ce vieillard avait deux enfans , leur éducation roccuDait , et il n'allait plus à Abbeville , près de laquelle ville Rosalie fixait son séjovir. Elle n'entendait point parler de son oncle, et elle ne pensait qu'à son époux.

Rosalie , toujours attachée à ses deroirs de religion , ne poussait cependant point la dévotion à l'excès. Elle était bien moins exagérée sur ce point que sa mère , à qui elle devait ce léger défaut. Bonne , je le répète , douce , sensible , amie du plaisir et de la dissipation j elle se prétait volontiers à tous les jeux j à toutes les plaisanteries même de la société j et si elle en faisait souvent le cliairne par son esprit et les talens qu'elle possédait , elle rendait constamment son mari le plus heul'eux des hommes par les qualités rares et précieuses de son excellent cœur.

( i8) Il ne manquait à ces tendres époux qu'un fruit de leur hymen. Un enfant eut été pour eux le don le plus cher de la nature j et la nature ^ sourde souvent aux prières de ceux qui Tinvoquent ^ le leur refusait. Ils avaient tout j hors ce tien y pour être heureux. Habitant une charmante terre près d'AbbevLlle ^ jouissant de toutes les aisances de la vie , au milieu d'un cercle choisi d'amis éclairés et si\rs , ils semblaient n'avoir rien à désirer 5 mais liosi.lie brûlait d'être mère 5 M. d'Eranville soupirait aussi après le doux lien de la paternité , et il leur importait peu à tous deux , pourvu qu'ils eussent un enfant , de quel sexe il fut : au contraire , madame d'Eranville souhaitait une fille ^ et son époux se réunissait à elle pour former le même vœu» Mais ni fille j ni garçon ! c'était aussi une trop grande privation.

Déjà onze années s'étaient écoulées j

(19) toujours dans le même regret , dans le

même désir, lorsqu' vui matin M. d'Eranville fut très-étonné d'apprendre que son épouse était partie secrètement de trèsbonne heure , portant un petit paquet sous son bras , et sans dire à qui que ce iut le motif de cette brusque sortie, Rosalie était sage , vertueuse : son époux ne pouvait la soupçonner d'aucune démarche contraire à l'honneur. Où donc était-elle allée sans l'en prévenir , sans le consulter ? Il rencontre la femme-de- «^ambre de Rosalie : Où est votre maîtresse?— Monsieur... elle est sortie. — ' Je le vois bien 5 mais où est-elle allée ?

— Monsieur ,... — Hein ? plaît - il ? du mystère? Qu'est-ce que cela veut dire? Où est madame y encore une fois ? — Aladanie , monsieur ? madame ne reviendra que dans deux jours , demain peut-être,

— Si vous ne me dites l'objet de ce voyage, je vous fais chasser. ~ Mon dieu 1 c'est

qu^ madame m'a défendu. ... — De mfc dire son secret? madame ne peut en avoir d'injurieux à son époux 5 elle n'en eut jamais pour moi. Parlez ^ Victoire , ou vous éprouverez l'effet de mon ressenti" ment.

La femme-de-cliambre hésite ^ pâlit 5 mais voyant que d'Eranville est égaré y liors de lui , elle prend le parti de tout avouer. Eli Lien , monsieur, lui dit-elle, vous saurez tout 5 et si je suis grondée , monsieiu' voudra bien prendre mon paiti? Monsieur connaît bien père Idulplie j le directevir de la conscience de madame y ce capucin qui demeure au couvent voisin ? — Sans doute 1 après ? — C'est que pore Idulphe.... Monsieur sait bien que madame brûle d'avoir un enfant ? —— Eh bien j père Idulphe ! comment y parlez ? — Père Idulphe lui a donné le secret d'en avoir un. — Je ne vous entends pas. — Monsieur devrait pourtant m' entendre 2

-— Oui , si je me laissais aller à la première idée que semble donner votre manière gauche de raconter les choses. — Mon dieu , monsieur , je dis ce que je sais , ce que j'ai entendu j ce que j'ai vu, — Vous avez vu ?... — Oui , le révérend père Idulphe dire à madame : Mon enfant , écoutez-moi : veuillez me suivre demain 5 je vous promets que vous deviendrez mère. — L'insolent ! — Père Idulphe continuait : II ne faut pas que votre mari sache ovi nous allons j il dérangerait nos projets. — Je le crois "bien. — H ajoutait , pardon , monsieur 5 .il ajoutait : Votre mari s'y opposerait ; c'est un homme du monde qui tourne en ridicule tous les pieux exercices de notre religion. — Il appelle cela mi pieux exercice ? — Sans doute , monsieur , et trèspieux encore 5 car ils vont passer deux , trois jours j neuf jours peut-être , à prier ensemble. — A prier j sotte ! — Sans

doute j à prier le bon St. Nicolas ! Si le bon St. Nicolas n'y fait rien , madame ira fouiTer sa tête dans le trou de St. Frambourg : si le trou de St. Frambourg n'opère pas j elle ira jusqu'au Val-d'Ombre baiser six fois par jour le pied miraculeux de Sainte - Marie de Bon-Recours ; et il faudra bien que tous ces saints - là lui <lonnent un joli petit enfant.

D'Eranville avait éprouvé d'abord un léger mouvement de jalousie. Il était sur de la vertu de sa femme 5 mais il craigna.it les séductions du cafard qui dirigeait sa conscience j et il n'avait pu maîtriser son emportement 5 mais en entendant Victoire parler de St. Nicolas , de St. Frambourg , de Sainte-Marie de Bon- Hecours , de toutes ces pratiques superstitieuses qu'on met dans la tête des femmes qui veulent devenir mères ^ il se calma , et ne put même s'empêcher de sourire. Ah , voilà le mystère , dit-il ; et

toi, pativre insensée î tu n'osais pas me faire part de cette extravagance de ta maîtresse ? Allons , ce n'est rien qu\in petit accès de dévotion, que je prétends néanmoins arrêter dans sa som-ce. Dis-moi , elle est donc partie ce matin pour St. Nicolas?— Oui , monsieur , pour cettk église qui , comme vous le savez , est la p AoisSe d'Onieval , du village voisin. — Et pourquoi ne t'a-t-elle pas emmenée avec ^e ? — Père Idulphe lui a remontré que s* pèlerinage devait être fait isolément , dans la plus grande humilité. — Ah ! fort bien : père Idulphe aime les tête-à-tête î Victoire , dis à Picard qu'il mette les chevaiix àlavoitiu-e. Nous allons partir, toi et moi , pour Onaeval. — Monsieur, ma maîtresse me grondera. — Point : tu lui diras.... Ma foi , tu lui diras que de ton côté tu as aussi un pèlerinage à faire à St. - Nicolas. — O monsieur ! mon mari Picard et moi , nous n'avons pas besoin

des saints du paratlis : voilà quatre an* que nous sommes mariés, et, dieu merci, :me voilà enceinte de mon troisième sans Jes secours de St. Wicolas ni du révérend père Idulplie ! .. .,

D'Eranville sourit de la naïveté de cette bonne femme , et un moment après il monta en voiture avec elle. Arrivé au yillrge d'Orneval , d'Eranville entra surle-fhamp dans l'église où l'on célébrait h messe. Dans une chapelle à gauche ^ 1 y avait une grande statue coloriée représentant St. Nicola§. A ses pieds était une énorme jalte de cuivi'e remplie d'offrandes de toute espèce , et autour de la chapelle , on voyait agenouillées une douzaine de jeunes femraes toutes plus jolies les unes que les autres. D'Eranville y remarqua bientôt la sienne, qvii rougit en l'apercevaiit. Mon ami , lui dit elle avec timidité en accourant à lui , pardonne si je ne t'ai pas averti du projet.... Je craignais

gnais ta censure , tes objections , ta défense d'entreprendie un saint pèlerinage dans lequel j'ai la plus grande confiance. — Rosalie , voilà la première fois que tu me caches tes projets : dis-nroi où est le père Idulphe ? — Chez M. le curé , mou ami. — Ah , chez M. le curé ! j'espère qu'il y restera j chez M. le curé , et qiife tu voudras bien revenir , sur-le-champ , chez toi? — Mon ami , laisse-moi prier? tu desires être père ? Un enfant ferait mon bonheur : il ne faut négliger aucun moyen : qui sait si le ciel , si le bienheureux St. Nicolas — Laisse-là le bienheureux St. Nicolas 5 Rosalie j et suis ton époux. — ' D'Eranville , tu ne m'as jamais rien refusé : ne commence point à mo causer du chagrin. Tiens y voilà une petite place près de moi 5 prions nous deux , et sois sûr que le pieux dévouement do deux cœurs ne peut qu'être agréable au saint prélat que d'autres femmes viennent

(26) invoquer comme moi. — Effet ridicule du fanatisme ! — Ali , te voilà , d'Eianville j toujours impie ! si tu savais quelle peine cela me fait ! c'est le seul défaut que je te connaisse,

Rosalie laissa tomber quelques lar^ mes. Son époux les aperçut , et ne se sen» tit plus la force de contrarier ses projets. Il poussa la complaisance même jusqu'à marmotter quelques mots de l'oraison à saint Nicolas 5 et Rosalie lui témoignant le désir de faire , au pied du saint , une neuvaine complette , il se détermina à rester avec elle à Onieval pendant tout le tems de sa benoitte ferveur 5 mais, surveillant toujours Rosalie, éloignant d'elle le moine superstitieux , il passait tous ses niomens à chasser avec des amis, outre les plaisirs de la table et ceux des promenades champêtres.

De retour à sa terre avec Rosalie , d'Eranville , qui se proposait d'écarter

(^7) de chez lui toute espèce de moines y et

qui cependant craignait de s'aliéner le cœur de sa femme par ce coup dY'clat , trouva tout naturellement le moyen d'effectuer son projet j en procurant à son épouse un voyage qui pouvait faire diversion à ses pratiques de dévotion.

Page 1