CHAPITRE II
Voilà Jeannette.
JLr 'Eranville comptait trente - un anSj et sa femme vingt -neuf. Il y avait onze ans qu'ils étaient mariés ^ et qu'ils s'adoraient comme le premier jour de leur hymen. Il n'était pas étonnant que d'Eranville eût pour son épouse tous les égards que méritait cette femme , adora- <>ble j à. son travers près. Quant à ce travers , né pour ainsi dire avec elle , fortifié dès son enfance par les conseils et l'exemple de sa mère , il ne pouvait que s'accroître avec l'âge de Rosalie : elle n'avait rien d'ailleurs qui l'occupât, pas d'enfans , rien qui put fixer son attention, sa tendresse 5 il fallait bien qu'elle fît quelque chose j et la dévotion , pour une feninie qui n'a rien à faire , est une très-
( ^9 ) grande occupation : cependant , Je le répète , elle ne lui prenait que par accès y et toujours dans l'espoir de devenir mère^ d'obtenir du ciel ce que la nature lui refusait. Hors ce vœu qui la fixait au pied des autels , c'était une femme de société , bonne^ bonne! et sur -tout d'une sensibilité exquise. Tant de qualités devaient bien faire excuser en elle un défaut j et d'Eranvillé était trop admirateur des perfections de sa femme , pour la tourmenter , pour se tourmenter lui-même , en répétant toujours ce qu'il lui avait dit déjà cent fois.
En rentrant donc à sa terre , après la neuvaine de Saint - Nicolas , d'Ei'anvilIe trouva une lettre ainsi conçue :
35MoK CHER Neveu,
55 Je suis 5 vous le savez , l'oncle de 5i votx'e femme , et je ne puis oublier j 3> sur -tout dans ce funeste moment j
(3o) S) l'enfant Je ma sœur , l'intéressante « Rosalie, que j'ai toujours aimée , quoi- 3î que je l'aie perdue Je vue Jepuis long- 5) teras. Apprenez tous mes malheurs.
3) Une malaJie épidémique j cruelle y î> affreuse , a étendu ses ravages sur ma 35 triste famille : je n'avais que deux en- 3) fans 5 la petite vérole, vient de me les 3> ravir tous deux , déjà grands y déjà 5) formés... Cette fujieste maladie m'at- 53 teint moi-même , du moins je le crains, 33 dans le moment où je vous écris. Je 53 suis seul , et peut-être vais-je terminer 3> ma carrière. . . . Venez j mes chers ne- 33 veux j mes enfans à présent , oui y les 33 seuls enfans qui me restent j venez 33 fermer les yeux d'un oncle . d'im père 33 infortuné : et si vous le perdez , que 33 ses bienfaits gravent à jamais dans 33 votre cœur sa mémoire et son nom. 33 François D u r a n d j ancien négociant me de la Ferronnerie , etc*
(3i) Cette lettre fit verser clés larmes à 11 sensible Rosalie j quoiqu'elle n'eût pas vu son oncle depuis plus de vingt ans* D'Eranville fut sensible sans doute aux malheurs de la famille Durand 5 mais il était homme , et les calculs de l'intérêt Tinrent calmer sa douleur. Quoique riche, il ne p\it penser , sans émotion j que si le sort enlevait M. Durand , sa ibrtune allait s'acci'oître de plus de quarante mille livres de rente. Cette pensée fit sourire son esprit , et , faut - il le dii'e ? elle endormit sa sensibilité. Soudain il fit ses préparatifs pour partir ; et , quelques jours après , d'Eranville , après avoir laissé sa terre aux soins d'un régisseur , monta en voiture avec sa femme , Victoire et son mari Picard , qui fit voler la berline jusqu'à Paris. Là , d'Eranville descendit chez un ami , M. de Briceval , qui occupait une fort jolie maison , avec jin charmant jaidiu j dans un des fau-
bourgs , à la poite des bou evards neïifs. Briceval fit l'accueil le plus obligeant à d'EranvilIe , à Rosalie ; et le même jour les deux époux se rendirent rue de la Ferronnerie , chez leur oncle Durand , qu'ils tx'ouvèrent presqu'à l'extrémité. Ce vieillard , seul maintenant sur la terre , était livré à des mercenaires qui lui prodiguaient les soins de l'intéx'ét. Dès qu'il sut que sa nièce et son neveu étaient arrivés j il recouvra ses foices pour les embrasser , et pour faire un testament en leur faveur. Quelques jours après il expira , et d'Eranville se livra aux affaires «le la succession , tandis que la bonne Hosalie songea, avec Victoire , aux pratiques de piété qu'e tigeait j selon elle ^ îe repos de l'amedu défmit.
Tout se calma néanmoins peu-à-peu :
et le séjour de Paris plaisant singulièrement à d'Eranville , il forma , pour s'y fixer j un projet que sa femme appi-ouva.
(33) D'abord , il acheta un snperbe hôtel , rue du Cherche - INIidi , tout près de celui de son ami Briceval : puis ayant pris des laquais , il se foirna une maison pour lui , ainsi qu'une autre pour madame j tout cela sans faste y sans prodigalité ^ mais d'un bon ton j et tel que sa fortiuie le lui permettait. Le voisinage de Briceval plaisait infiniment à nos époux i c'était un homme d'un commerce sûr , mais assez triste j et qui avait éprouvé des malheurs. Ces malheurs , il ne les avait jamais communiqués à personne ^ pas même à d'Eranville, ni à Rosalie ^ qui étaient ses amis les plus intimes.
Briceval avait juré de les ensevelir avec lui dans sa tombe : et il vivait retiré , occupé uniquement de l'éducation d'un fils qui avait cinq ans , et qui était l'unique fruit d'un hymen malheureux.
Briceval était âgé au plus d'une quarantaine d'années : bien fait , aimable ^
il joignait à beaucoup d'esprit un grand fond de sagesse , et sur - tout une exacte probité. Sa parole d'honneur une^ fois donnée ^ rien n'aurait pu la lui faiie retirer. Il était franc , sincère j bon , sensible , généreux , et sur -tout très-délicat dans ses procédés. Briceval, en um mot y était un ami digne des estimables d'Eranville. •
Nos époux , de leur côté , habitués à une vie sédentaire et tranquille , ne voyaient que Briceval y et sortaient rarement de leur quartier. Au bout d'un an de séjour dans le faubourg Saint -Germain j ils ne connaissaient pas encore les autres quartiers de Paris 5 et lorsqu'ils allaient au spectacle y ce qu'ils se perwiettaient rarement y leur voiture les y conduisait, et les l'amenait chez eux sans qu'ils se fussent ai'rêtés ailleurs. Ils vivaient donc heureux dans le sein de l'amitié , et riches tant de levir propre
( 35 ) fonds 5 que de l'héritage considérable que leur avait laissé leur oncle Durand.
Ils ne pouvaient s'habituer cependant à la privation d'un enfant , et leur fortune , plus que doublée j leur donnait encore des regrets de n'avoir point un héritier. Douze années d'hymen ne pouvaient calmer leurs regrets 5 et si d'Eranville avait renoncé au bonheur d'être père , Rosalie avait la preuve que toutes les neuvaines possibles , à tous les saints du paradis j ne pouvaient combler ses vœux. Il fallait se résigner y et même se forger des motifs de consolation , des raisons pour s'applaudir de n'avoir ni l'embarras j ni les soins j ni les inquiétudes que cause toujoux'S un être à qui l'on a donné la vie : c'est ainsi qu'on calcule en pareil cas. Cependant, quand Rosalie voyait une femme de la classe indigente obtenir de l'hymen deux , quatre J et souvent huit enfans qi;e leur
(36) mèi'e pouvait à peine nourrir, Pi.osalie. sV'criait dans son langage dévot : Mon Dieu ! pourquoi donnes-tu tant d'enfans à ceiix à qvii tu n'envoies point les nioyens^ de les élever? Pourquoi fais -tu tant de malheui'eux , quand je ne te demande qu'un seul être qui serait si bien , si forluné j si tendrement aimé î . . .
Elle était triste, et ne pouvait voir sans envie le bonheur des autres mères ^ mais aussi quand des maladies cruelles privaient ces mères de leurs enfans , Rosalie se consolait de n'en point avoir ; car elle le sentait , la perte d'un fils chéri lui aurait coulé la vie.
Un jour , Hosalie témoigna à son époux le désir de visiter quelques - uns des principaux monumens de Paris. On lui avait parlé de l'église Notre-Dame , de ses hautes tours , des chefs - d'oeuvres de l'ai't qu'on y admirait. Rosalie demanda à commencer son examen par
(37) cette cathédrale anti<jue, qui , suivant ses goûts , piquait le plus sa curiosité. D'Eranville y consent j et , pour comble d'agrément , Briceval demande à être de la partie. Nos époux acceptent son aimable société j et toixs trois montent en voiture. D'abord l'aspect imposant de ce gothique monument charme les regards étonné»
de Rosalie : elle entre , et la ligure colossale de saint Christophe ( qu'on a abattue depuis ) fixe son attention. Son ame pieuse ramène ensuite ses yeux vei's le chœur de l'église , et elle s'agenouille pour faire sa prière ^ tandis que d'Eranville et Briceval examinent la statue équestre de Philipoe-le-Bel. Un silence profond régnait dans l'église , où méditaient seulement quelques fidèles, i outà-coup Rosalie est distraite par ces mots qu'on entend piononcer très- haut par une jeune voix :
if. N'oubliez pasj s'il vous plaît j les
( 38 ) y> pauvres petits enfans-trouvés , qui prie » roiit bien le bon Dieu pour vous ! 3)
Rosalie se retourne , et appelle son mari : Mon ami, lui dit -elle, qu'est-ce que cela veut dire ? As -tu entendu?
Le même cri recommence. Briceval s'approche : Ce sont , madame, lui dit-il, les petits enfans-trouvés , élevés aux frais du gouvernement , qui demandent quelques secours aux âmes charitables. — Où sont-ils ? — Là- bas; suivez -moi: est-ce que vous ne les avez pas vus en entrant ?
Rosalie , étonnée comine le sont tous les étrangers quand ils entrent dans un monument très - vaste , n^avait pas remarqué en effet l'espèce de boîte ou de vaisseau dans lequel une religieuse lisait, entourrée de sept à huit petits enfans. Rosalie s'approche ; Qu'ils sont jolis l s'écrie-t- elle.
<c Ma bonne dame , n'oubliez pas les
(3?) » pauvres petits enfans-trouvés , qui prie-
» ront Lien le bon Dieu pour vous î îî
Oh non y non , s'écrie Rosalie , non , je ne vous oublierai pas , enfans cliarmans , intéressans y dont l'aspect m'attendrit jusqu'aux larmes ! Tenez , prenez , prenez ?....
Elle ouvre sa bourse , et la répand dans les petits tabliers de ces jolis enfans, qui, d'un air sérieux, vont porter tout cela à leur gardienne. Heureux âge ! poursuit Rosalie 5 l'intérêt ne parle point à ces jeunes cœurs : ils prennent froidement l'or qu'on leur présente 5 un jour ils feront tout pour l'avoir, ils en sentircait le piix : pour le moment , je crois que ceci leur plaira davantage.
Rosalie tire de sa poche une bonbonnière. Tous les petits yeux gourmands se fixent sur ce bijou précieux : elle l'ouvre , et les petites mains s'allongent de tous les côtés. Rosalie dispense également ses
bienfaits ^ et le sourire voltige sur le» lèvres de rose de tous ses aimables convives. Rosalie a vuidé sa bonbonnière , et elle s'aperçoit avec peine qu'un petit enfant est resté muet et pensif au fond de la crèche , sans avoir osé se montrer , ni s'avancer. Pauvre petit ! dit Rosalie , je t'ai oublié , et malheureusement je n'ai plus rien : aussi j pourquoi ne t'es- tu pas appi'oché comme tes camarades ?
L'enfant rougit, et baisse les plus beaux yeux du monde. Tu rougis , mon ami ? poursuit Rosalie : je t'ai fait de la peine : j'en SUIS fichée : attens j je vais t'en acheter 5 tu n'y perdras rien.
L'enfant s'approche , retient Rosalie par la main , et lui dit : Non , madame ^ je n'en ai pas besoin. — Quoi î tu n'aimes pas les bonbons? — Si, madame. — Eh bien? — Mes camarades les aiment mieux que moi. — Après ? — Je suis bien aise qu'ils les aient mangés. —Bon petit cœurî
Regarde -moi : mais regarde- moi donc.
La charmante figure ! Comment t'appelles-tu? — Jeannette, madame. — Jeannette ? ah ! c'est une petite fille ! Et ton papa ? — Je n'ai point de papa , madame : nos papas , nos mamans nous ont abandonnés 5 nous sommes les enfans du bon Dieu. — Pauvres petits ! Ils m'arrachent des larmes !... Les barbares ! elles sont mères , et elles abandonnent leurs enfans ! et moi , moi , je ne suis pas mère 1 O mon Dieu ! — Dieu ne nous abandonnera pas ; il est le papa de tout le monde. — Charmante enfant ! oui, Dieu est le père commun de tout ce qui respire. Il vous a pris sous sa protection î — INous ne prions que lui , et nous le chérissons autant que nos bonnes mères de l'hospice. — Quelle facilité à s'exprimer ! Quel âge , ma sœur? — Quatre ans , répond la sœur gardienne. — Quatre ans ! si jeune , et tiint de présence d'esprit I Ses petits rai-
Soimemens me charment. Jeannette j viens j oh j viens sur mon cœur , que je t'embrasse j que je te prodigue les tendres caiesses que méritent ton sort et ton ingénuité !...,
Madame d'EranvîUe embrasse l'enfant^ qui se prête à ses douces effusions.