Les Cinquièmes quarts de jour
Jeunes, belles, caressantes, riches de promesses, prodigues d'illusions, perfides, criblées d'injustices, cuirassées de dédains, fécondes en angoisses, elles se succèdent au seuil de la gloire, les années de lutte dans l'attente. Quel est l'inventeur dont les débuts aient été faciles? Combien périssent inconnus, victimes des sirènes enchanteresses? Combien triomphent de l'épreuve et conquièrent la palme de l'immortalité?
Les vastes desseins sont frères jumeaux des profonds soucis ; les ambitions héroïques soeurs des persécutions.
Soumettre le monde à la science en décrivant son tour entier pour la première fois, retrouver à l'Occident le point extrême atteint déjà par l'Orient, fut la pensée qui guida l'homme de génie et d'action dont un détroit fameux a transmis le nom à la postérité. Magellan!
Moins connues que ses travaux, elles ne sont pas moins dignes d'inspirer l'intérêt et l'admiration, ses années de lutte dans l'attente.
iA GRANDE POLITIQUE OU LE FILS DE L EPICIER
Sur le château d'avant de la grande caraque la Santa Luz, partie de Cochin pourLisbonne, il faisait bon écouter le sergent Ripart Melchior ou, à la [lortugaise, Belchior, surnommé Français, Normand, Parisien, Sans-Craintes, Belle-Langue, la Frigousse, Coquelicot et Paille-de-Fer.
Tant de sobriquets attestent que l'aventurier n'était pas un de ces vulgaires personnages qui passent inaperçus.
Dans l'Inde comme en Portugal et bien ailleurs, cabarets, casernes, vaisseaux, cuisines et salles d'armes l'avaient vu à l'œuvre. Il était né en Normandie, d'un gros marchand d'épices fixé à Paris, rue de la Buffeterie ou des Lombards. Son qualificatif Sans- Craintes rend hommage à son intrépidité, Belle- Langue a sa faconde, la Frigousse à ses talents culi-
naires; Coquelicot renseigne sur le ton prédominant de son teint; Paille-de-Fer indique qu'il était maître d'escrime.
A bord, il faisait fonctions de sergent.
— Politique ! s'écria-t-il, parlons-en ! j'en connais deux : la petite et la grande.
— Explique-nous ça, Belle-Langue.
— On t'écoute, Coquelicot.
Le rubicond soudard, facétieux mais formidable compagnon, retroussa sa moustache rousse, posa sa salade de fer entre ses jambes croisées, y jeta tout ce qui l'embarrassait, et, arrondissant le bras droit :
— Voici, les mignons! La petite politique, c'est: « Tu as un joli champ, je veux l'avoir. » Tu ne veux pas me le donner, je te tape, tu me tapes, coups de poings, coups de pieds, arquebusades, mitraillades, assauts, abordages, batailles de toutes sortes, la guerre, quoi ! Si tu es le plus fort, tu gardes ton champ ; si tu ne l'es pas, je te le prends avec les bâtisses que tu as dessus et le bétail qui pâture dedans, bœufs et moutons, hommes, femmes et loups-garous. Petite politique.
— Qu'est-ce donc que la grande?
— N'allez pas rire comme des niais : c'est I'Épicerie!... raison pourquoi, soit dit en passant, je suis pour le moment, retour des Indes, à bord de la Santa Luz.
L'auditoire n'avait pas osé rire, tant le sergent Belchior le prenait de haut :
— Mon père, qui est dans la partie, poursuivit-il.
m'a renseigné par le menu avant de m'envoyer voir. L'épice, donc, c'est la grande richesse que se disputent toutes les nations. Celle qui a l'épice, poivre, cannelle, muscade, saccharum Tartarorum, et le reste, est reine du monde, vu que le monde entier lui paye tribut.
— Quelle langue que ce Paille-de-Fer î
— Pour le fin du fin , point de pareil à Coquelicot.
— Oui, mes petits Portugalais, parce qu'étant fils d'épicier, on a ses instructions sur l'article. Le sucre, le girofle, le gingembre, ou, comme nous disons, zingibel, petit roseau fleur de massue, voilà qui rapporte plus qu'une province ou deux des Flandres qu'on se prend ou se reprend à coups de petite politique, couleuvrines et bombardes. Par la grande, on gagne en douceur. Ayez le commerce des épices, vous êtes maîtres de tout.
Ce la Frigousse en remontrerait au premier ministre d'Espagne !
— Hum! fit l'aventurier en hochant la tête. Le cardinal de Ximénès est un malin, et l'Espagnol ne serait pas fâché, m'est avis, d escamoter la boutique aux épices à votre roi, comme le Portugal l'a prise aux Vénitiens qui l'ont soufflée à ceux de Gênes, et ainsi de suite jusqu'aux temps du roi Salomon et de la reine de Saba.
Belchior Rîpart devançait, par sa grande politique,
le czar Pierre le Grand, qui a dit en son testament :
« Se pénétrer de cette vérité, que le commerce des
« Indes est le commerce du monde, et que celui qui « en peut disposer exclusivement, est le souverain de « l'Europe. »
Avant que les Arabes se fussent rendus maîtres de l'Egypte, l'opulent commerce des denrées asiatiquesse faisait par la mer Rouge et par le Nil commeau temps du roi Salomon, des Phéniciens et plus tard des Romains. Les navires de Venise, de Gênes, d'Amalfi et de Pise s'en chargeaient, et les répandaient sur tout le bassin de la Méditerranée. Mais quand les Arabes leur eurent fermé les ports de l'Egypte, les Génois, avec le concours des Grecs de Constantinople, s'emparèrent du monopole des épices par la mer Noire, la Tartarie et la Perse.
Les Turcs, ayant dompté les Arabes, rouvrirent l'ancienne route aux Vénitiens leurs alliés, qui, par le fait, anéantirent la prépondérance des Génois.
Mais les Portugais, en doublant le cap de Bonne- Espérance, avaient conquis, avec les Indes, un commerce que l'Espagne ambitionnait de son côté, comme le prouve bien la glorieuse tentative de Christophe Colomb qui, en courant à l'ouest, cherchait le chemin le plus direct pour atteindre l'extrême Orient de l'Asie, ou, selon ses propres expressions, la terre où naissent les épiceries (1).
Belchior Ripart, digne fils d'un épicier parisien, n'ignorait pas que, si les papes Martin V, Eugène IV et Nicolas V avaient été d'abord favorables aux Por-
(1) Voyageurs anciens et modernes, t. III, p. 82.
tugais, Alexandre VI accordait aux Espagnols la souveraineté de toutes les terres qu'ils découvriraient à l'ouest du méridien de l'île de Fer.
— Cette ligne de démarcation, mes agneaux, poursuivit l'aventurier, donne déjà lieu à chicanes entre les deux couronnes; il y aura du grabuge rapport aux épiées, vous le verrez... Nous le verrons!
— Cette Belle-Langue de Français, dit un camarade, sait tout et le reste.
— Eh bien, qu'il nous dise un brin quel est ce tas de monde que nous avons à bord?
Il s'agissait des passagers, maîtres et serviteurs, grands seigneurs, marchands, routiers, esclaves et autres qui remplissaient les châteaux de pouppe et de proue, les entre-ponts et même une partie de la cale.
Désignant de loin un grand personnage, magnifiquement chamarré, qu'éventaient à l'arrière quelques esclaves jaunes :
— Commençons donc par le pire! dit Belchior. Celui-ci s'appelle dom Lopo Soarez d'Albergaria, la peste en veste de soie! Et si Coquelicot Belle-Langue est ici en train de palabrer, sans avoir perdu goût à la moutarde, ce n'est pas la faute à Sa Grandesse. Non ! bien au contraire, ma belle!
— Qu'appelles-tu ta belle ?
— Mon étoile! Regarde à bàbord-arrière, dans le grillage des haubans, tu l'y verras qui joue à l'escarpolette.
L'étoile du rude orateur se balançait en nombreuse compagnie, car le rouhs berçait la haute et lourde
caraque. Le soleil couchant, la lune, toutes les constellations du soir, glissaient entre les cordages et les voiles tendues.
Beau temps, belle mer, brise favorable, grande vitesse.
Le capitaine Dolfo Pi u, ancien compagnon de Vasco de Gama, et son pilote Duarte Barbosa, navigateur émérite, n'avaient pas lieu de se plaindre.
— Ah çà, Normand, on t'écoute ! dirent les soldats et matelots du château d'avant.
Belchior, qu'avait distrait le défilé de certains prisonniers conduits par la garde dans leurs casernements, fit claquer ses doigts, haussa les épaules et reprit :
— Vilain oiseau ! Pas filou pourtant, comme ce Vasconcellos et ce Diogo Pereira, que le capitaine renvoie au bloc, gentilhomme d'extraction, un fidalque, un vainqueur, général, amiral, capable de commander, mais non d'obéir, — trop orgueilleux, grincheux, haineux, mauvais comme Satanas, — c'est pourquoi notre glorieux vice-roi dom Alphonse d'Albuquerque l'expédie au roi Emmanuel avec prière de le garder.
— Comme il sait la politique, ce la Frigousse !
— Mais enfin, pourquoi et comment le seigneur d'Albergaria t'a-t-il mis en danger, toi ?
— Pourquoi ? Parce que, dans les Indes ni ailleurs, personne n'est capable d'assaisonner uue trompe d'éléphant aux épices de Maluco comme moi, fils de la Normandie et du quartier des Lombards, hallebar-
dier, arquebusier, bombardier et fin cuisinier, à preuve qu'étant à la terre du Verzin sous Cabrai, avec un certain Carvalho qui s'y maria....
— Doucement, Paille-de-Fer, tu changes d'histoire.
— Au fait! Mon Lopo Soarès, qui me connaissait de réputation, m'engage pour lui fricasser tout un assortiment de gibier gros et menu, à l'effet de traiter les mécontents en opposition avec noire honoré viceroi, que Dieu ait en sa sainte garde !
Ici, le soudard fit une pause respectueuse avant d'ajouter :
— Oui, oui, vive d'Albuquerque ! car j'allais être arquebuse le long d'un mur quand, par la permission ,des rois Mages, mes saints patrons, il passe et de- Imande : — « Qu'a donc fait ce malheureux? » — Je réponds vivement : — a De trop bonne frigousse, pour celui justement qui le condamne... »
— Pas possible. Coquelicot, tu nous gausses ?
« — Explique-toi I » me dit le vice-roi. — « Voici, monseigneur. Le parfum de mon rata attire dans la cuisine de dom Lopo Soarès une quinzaine de ses goulus de routiers. Ils décoiffent mes marmites et vont tout avaler; je me fâche, ils se fâchent; l'odeur du fricot les grise, ils me cognent, c'est trop fort ! Je tire mon sabre et j'en embroche trois sans les avoir plumés. C'est apparemment pour me punir de cet oubli que Sa Grandesse d'Albergaria veut qu'on m'emballe... »
— Farceur ! s'écria la galerie.
— « Farceur! » répéta Belchior Ripart, c'est juste-
ment ce que dit le brave capitaine Fernando de Magalhaens, qui était de la suite du vice-roi. — « Mon capitaine, c'est tout simple; je me sens sauvé, et il y a bien de quoi risquer un calembour. »
— Case comprend, continue.
— Dom Alphonse d'Albuquerque, le ciel le protège ! me regardait avec bonté. — « Altesse, lui disait le capitaine Magalhaens, cet homme m'a l'air d'être condamné fort à la légère. » — « Je me défends contre des maraudeurs, et je payerais les pots cassés! » — « A la geôle! » dit d'Albuquerque. w — « Vive le vice-roi ! » Une fois sous les verrous, plus de risques.
— Oui, Belle-Langue, mais tu l'as échappé d'un fil.
— Grâce à mes patrons Gaspard, Melchior et Balthazar, à mon calme, à notre glorieux vice-roi et à mon jeune capitaine Magalhaens qui a du flair, j'en réponds! Vous devinez le reste.
— Mais non, pas tant que ça.
— Eh bien, dom Alphonse fait des observations sévères au Soarès : — « Ménageons nos braves soldats, dit-il, et ne frappons pas de mort sommairement des gens qui n'ont fait que leur devoir. »
— « Mais il a tué trois de mes routiers ! répond l'autre insolemment, et c'était chez moi !» — « Chez vous pas plus qu'ailleurs, vous n'avez le droit de haute justice! répond le vice-roi. Notre enquête prouve que vos drôles avaient tous les torts; on attaquait ce soldat. Vous étiez inique et cruel en ordonnant de l'arquebuser. Sachez qu'à l'avenir je ne vous pardonnerais plus un abus pareil ! » Ceci n'était pas la
première querelle entre le vice-roi, que Dieu bénisse ! et d'Albergaria, que le diable... Ce ne fut pas la dernière...
— Et voilà, fit judicieusement l'un des compères, pourquoi dom Lopo Soarès est envoyé à Lisbonne.
— Avec tous les invités à son gala, des vantards enorgueillis, qui ne trouvent jamais bien ce que fait notre vice-roi.
— On connaît cette espèce.
— Notre bord en est rempli ! poursuivit Belchior en égrenant un chapelet de noms presque tous éminents en Portugal, car pour se permettre de faire opposition au représentant du roi Emmanuel, il fallait se sentir en crédit auprès du roi Emmanuel lui-même.
— Le plus drôle, continua l'aventurier, c'est que ces fiers cavaliers ne se souciant pas de s'embarquer, il se trouve que moi, Belchior, j'étais le sergent du détachement qui les a escortés jusqu'à bord. Quels yeux, mes agneaux, nous faisait le Soarès, au capitaine Magalhaens et à moi 1
Jusqu'à l'heure du changement de veille, l'éloquent soudard fit les délices de ses camarades en leur donnant mille détails sur les passagers des diverses catégories.
Il y avait les disgraciés, et leurs tenants ou aboutissants, gens à gages, clients ou serviteurs. La suite de l'opulent dom Lopo Soarès d'Albergaria, par exemple, ne se composait pas de moins de quarante routiers enrôlés sous sa bannière, de trois jeunes officiers attachés à sa fortune avec autorisation du roi Emmanuel, d'une douzaine de valets et d'une trentaine d'es-
claves de l'un ou l'autre sexe : un intendant et une femme de charge complétaient ce train de maison...
Il y avait les rapatriés qui, sur leur demande ou par ordre de la cour, revenaient en Europe, soit pour y passer un congé, soit pour y remplir d'autres fonctions. Des marchands et leurs familles, des voyageurs de plusieurs autres genres et de toutes les conditions doivent être rangés dans la même calégorie.
Il y avait enfin des prévenus^ prisonniers d'État, tels que Diogo Pereira et Yasconcellos, renvoyés en Portugal pour malversations, gentilshommes trop considérables pour que d'Albuquerque eût retenu leurs causes, mais qui seraient traduits à Lisbonne par devant le conseil des Indes.
— Je ne suis pas clerc, dit Belchior à leur sujet, et Dieu me garde de rien blâmer en notre vénérable vice-roi I Malgré ça, au lieu de chasser ce tas de coquins, je les aurais, moi, pendant que je les tenais, jugés, condamnés et exécutés net comme trébuchet.
— A commencer par le dom Lopo Soarès, n'est-ce pas?
— Naturellement, mes petits épiciers !
Sur ces propos, on alla se coucher; et le lendemain il fit jour, très-grand jour.
Le soleil éclairait parfaitement les flots fouettés par une brise fraîche, mais excellente. L'horizon était clair; l'on y voyait à merveille, — eh bien, malgré cela, la caraque la Santa Luz et le Sinzel, sa conserve, caravelle de moindre tonnage, s'échouèrent tout à coup sur des bas-fonds inconnus.
Presque aussitôt, la perte totale est imminente.
Naufrage, terreurs, discorde, — horribles complications.
Les épées et les poignards sont tirés; la manœuvre abandonnée. Avec un acharnement furieux, on se dispute les canots pour se réfugier sur un îlot situé à environ quatre milles.
Plus de capitaine! Dolfo Piu vient d'être écrasé par la chute de l'arbre-mestre.
Plus de discipline ! Le pilote hauturier Duarto Barbosa, accablé parlesmenaces injurieuses des grands seigneurs passagers, s'est éloigné du château de pouppe.
Dom Lopo Soarès d'Albergaria, le prenant à la gorge, lui avait crié avec rage :
— Pilote ignorant doit payer de la tête la nef perdue par sa faute.
— Oui, drôle! tu mérites la mort! hurlaient Vasconcellos et Diogo Pereira sortis des arrêts à la faveur du tumulte.
— A nous les canots !
Les hautains fidalgues prétendaient que leur rang leur donnait droit à disposer des embarcations ; leurs serviteurs libres ou esclaves reçurent l'ordre de les mettre à la mer. Les gens du bord, équipage et garnison, repoussaient ces malheureux en criant :
— Pas de ça, les seigneuries !... Quand vous seriez à terre, vous nous laisseriez ici périr sans secours !
— Mais si la soldatesque s'empare des canots, elle nous abandonnera nous et nos gens ! disaient de leur côté les gentilshommes.
— Chargeons ces coquins! s'écria Lopo Soarès.
— Aux arquebuses!... aux bombardes! ripostait l'équipage.
Les soldats apprêtaient leurs armes. L'un des canons de l'avant était tourné contre le groupe des seigneurs passagers dont les gens se disposaient à faire feu avec les couleuvrines de l'arrière.
Il ne suffisait point que le pont fût déjà ensanglanté par fortune de mer, que le capitaine et quatre de ses compagnons eussent péri, que dix autres fussent grièvement blessés, et que la caraque clouée à l'écueil sous-marin penchât en coulant à vue d'œil; on perdait un temps précieux; au lieu de mettre la chaloupe et les autres barques à flot, on s'en disputait la possession trop vraisemblablement inutile. L'artillerie les fracasserait ou la mer les emporterait, tandis que tous et chacun périraient en tuant et en blasphémant.