LE CAPITAINE DE CHARITE
Sabre au côté, dague en ceinture, salade en tête, Tarquebuse chargée d'une main, mèche allumée de l'autre, Belchior Ripart disait philosophiquement :
— Eh bien, nous voici à de drôles de noces!... Et ce qu'il y a de plus laid, c'est que personne n'est capable de mettre une barque à flot.
En effet, depuis la chute du grand mât, on manquait de l'un des points d'appui nécessaires pour soulever les embarcations et les lancer à la mer.
Il n'est, hélas ! que trop fréquent qu'on se batte ainsi devant l'impossible, qu'on se tue pour des chimères, qu'on se précipite les uns les autres dans l"abîme, au lieu de s'unir pour le salut commun.
— Avant de trépasser, poursuivait le sergent, a; â vrai que mon père est épicier quartier des Lombards, ma première prune, j'en réponds, sera pour dom Lopo Soarès d'Albergaria !
Entre les deux factions, foule de pauvres diables de rapatriés, leurs femmes, leurs enfants poussaient les hauts cris.
Ils encombraient le tillac; leur inoffensive présence fut peut-être cause qu'arquebuses ni couleuvrines ne se mirent de la partie.
Brutalisés par les routiers des fidalgues, refoulés dans les entreponts par la garnison et l'équipage, ces malheureux allaient enfin laisser le champ libre à la fratricide bataille, quand un jeune officier, tenant d'une main un crucifix, de l'autre son épée nue, sortit de la grande écoutille et s'élança entre les canons démarrés.
Un prêtre et une femme d'environ trente-cinq ans, portant une petite fille d'une dizaine d'années, le suivaient de près. Sur leurs pas se pressaient des passagers, des passagères, des esclaves ahuris.
— Par la sainte Croix de Dieu, criait le jeune officier, bas les armes! et qu'on m'obéisse!... Car je jure, moi, de rester à bord le dernier I
— Je te reconnais là, capitaine de mon coeur! fit Belchior.
— Bravo!... soit!... Viva Magalhaens ! crièrent d'une Toix les gens de l'équipage parmi lesquels se trouvait Duarte Barbosa le pilote qui, malgré les injures des fîdalgues, faisait de son mieux en s'efforçant d'improviser un appareil de mise à flot.
Avec le concours d'une vingtaine de matelots d'élite, et sous la protection des soldats du sergent Belchior, il était parvenu, malgré le tumulte et les chocs de la mer, à rassembler les matériaux d'un système de force.
Le dresser, le consolider, le faire fonctionner était évidemment l'opération la plus urgente.
Elle occupa sur-le-champ le jeune officier salué par acclamations du vieux cri d'usage :
— Commande!
— Obéir, moi! dit l'orgueilleux Soarès. De quel droit, jeune homme, prétendez-vous commander ici?
— Du droit du courage et de la charité! Je veux vous sauver tous avant de me sauver moi-même !...
Ainsi répliqua Fernando de Magalhaens dont les historiens des diverses nations ont transformé le nom selon le génie de leurs langues.
La prononciation portugaise de Ih correspondant au double l toujours mouillé des Espagnols qui ne peuvent guère prononcer le son nasal aens {ains ou inché), il est appelé en Espagne Magallanés. Le même l mouillé étant représenté par gl en italien, son nom est devenu Magaglianès dans la langue de Pigafetta,
l'un de ses compagnons du grand voyage. En latin, langue savante de l'Europe, on l'appela Magellanus, d'où nous avons fait Magellan.
Sans se soucier davantage des propos du grand seigneur disgracié :
— A l'ouvrage, enfants ! dit-il aux marins ; aidez le pilote!... Et vous, routiers, allégeons le navire! A la mer les bombardes et couleuvrines ! après quoi, aux cordes, aux palans !
Les mêmes gens qui allaient se canonner jetèrent les bouches à feu par-dessus le bord.
Alors dona Britès Barbosa et sa fille Béatri? avaient rejoint le pilote, leur parent et protecteur, qui devait les ramener à Diogo Barbosa, son oncle.
Le prêtre qui avait mis le crucifix entre les mains de Magellan, implorait dom Lopo Soarès au nom du Dieu de paix.
L'orgueilleux fidalgue, que tous ses gens abandonnaient devant l'évident avantage du bon ordre, celui qui avait refusé de fléchir devant l'illustre Alphonse d'Albuquerque, était bien forcé de céder au simple officier subalterne acclamé par l'équipage.
— Bien, mon père! répondit-il. Puisque tous les rôles sont renversés sur ces planches minées par la mer, laissons faire le capitaine de charité !
Vasconcellos et Diogo Pereira, qui avaient grand besoin du crédit de Lopo Soarès, sourirent obséquieusement. A quelque chose malheur est bon : le naufrage anéantissait le dossier des plaintes portées contre eux par le vice-roi.
— Ce gentillâtre, disait Vasconcellos, est le favori de son impeccable Seigneurie d'Albuquerque.
— L'un des apôtres de saint dom Alphonse, ajouta Pereira enchérissant.
Soarès ne pouvait être que flatté des traits décochés contre l'illustre vice-roi et son officier de confiance.
L'aumônier se retira pour assister les blessés et les mourants.
Le pont se déblayait; le grand màt rompu venait d'être jeté dehors; l'appareil de mise à flot des embarcations se dressait; les cadavres étaient relevés.
Assis sur le château de pouppe qu'arrosait le rejaillissement des lames, les disgraciés, dédaignant de prendre part à aucun travail, attendaient non sans impatience.
Ils n'en affectaient pas moins le mépris des généreux elTorts de celui qui les sauvait.
De petite stature, mais d'une complexion robuste, souple, agile, musculeux, évidemment énergique, vaillant soldat, marin consommé, Magellan avait dit aux gens du bord :
— Nous les laisserons partir, mais ils jureront de nous envoyer chercher dès qu'ils auront mis pied à terre. D'ailleurs nous choisirons nos rameurs!
— Finement palabré ! fit Belchior; ce choix-ci, mon capitaine, vaudra mieux que tous les serments d'un Vasconcellos, d'un Pereira ou d'un Soarès!...
— Assez! interrompit Magellan; mais, dis-moi, que s'est-il passé tout à l'heure? Au premier choc, je me
précipite au secours des gens casernes dans l'entrepont et la cale. J'en remonte; c'est pour vous voir aux prises au lieu de travailler sous la direction du pilote.
— Ces maudites seigneuries accusaient Barbosa d'ignorance et de trahison.
Magellan dit alors de manière à être entendu de l'avant à l'arrière du navire :
— Pilote hauturier ne peut être responsable de la rencontre d'un écueil sous-marin inconnu que rien ne rend visible. Je déclare donc que Duarte Barbosa ne mérite que des éloges pour avoir préparé comme il l'a l'ait, l'appareil de mise à flot.
— Bien dit !... A la bonne heure ! ajoutèrent les gens du bord.
Le pilote, redressant le front, dit à dona Britès d'un ton pénétré de reconnaissance :
— Par ces paroles, le capitaine Magellan me rend son débiteur pour la vie.
— Sans lui, Duarte, nous étions noyées dans l'entrepont, ajouta la jeune femme. Que Dieu le protège I
La manœuvre ne permit pas aux Barbosa d'en dire davantage. Des environs du château de proue, la petite Béatriz avait ses grands yeux noirs fixés sur l'énergique officier dont les traits devaient rester à jamais gravés dans sa mémoire et dans son cœur.
Sur le château de pouppe, LopoSoarès d'Albergaria dit avec une sombre colère :
— Les impertinents me bravent; mais chacun aura son tour !
L'ordre le plus narfait succédait à la confusion, à la
'«4 LE PREiMlER TOUR DU MONDE
fureur; au moyen de Ligues dressées par Barbosa, une première barque est mise à flot. Le grand canot et la chaloupe suivent de près.
— Pilote, désignez les rameurs et qu'ils soient bien armés, ordonne Magellan qui conûa le commandement de l'une des corvées à Narvâo Fornez, jeune cavalier élevé avec lui à la cour du roi Jean II, choisit pour diriger la seconde le sergent Belchior et chargea de la chaloupe Duarte Barbosa lui-même : — Dès que vous aurez touché terre, vous reviendrez droit ici, et mort à quiconque essayerait de vous retenir!
— Celui qui l'essaye, je le mange sans sel ni poivre I dit Belchior en grinçant des dents.
Et sur ces planches trouées que l'écueil seul empêchait de couler, malgré les pertes de chacun, malgré l'assaut des vagues qui, sans être très-fortes, contrariaient tous les mouvements, malgré les dangers et les incertitudes les plus douloureuses, un bruyant éclat de rire répond à l'aventurier français.
Le jeune capitaine avait commandé :
— Les blessés, les malades, l'aumônier, le barbierchirurgien, le coffre à médicaments et pansements, les femmes et les enfants, d'abord !
Belchior, cuisinier terrible, commenta ces ordres en disant à ses rameurs :
— Jamais on ne fit bon ragoût en mettant tout pêle-mêle dans la casserole!... Mon capitaine sait son affaire!... Attention au ressac! doucement! Ce que je regrette le plus dans ce naufrage, c'est un quartier d'éléphant confit aux épices de Maluco, morceau de
prince que j'aurais vendu dix mille reis au bas mot sur le marché de Lisbonne et le triple peut-être rue de la Buffeterie. Je ne me consolerai jamais d'avoir dépensé tant de girofle et de muscade pour régaler les requins.
Vint le tour des fidalgues et des officiers qui, touchés de la conduite de Magellan, jurèrent spontanément pour la plupart de se conformer à ses volontés. Mais dom Lopo Soarès dédaigna même de lui rendre son salut, et s'assit dans la chaloupe à la place d'honneur.
Vasconcellos et Pereira voulaient le suivre.
Magellan, l'épée à la main, leur barre le passage.
— Les prisonniers, dit-il, ne partiront qu'avec le dernier des canots !
En faisant ainsi son devoir, il amassait sur sa tête des haines implacables. Mais il se créait aussi des amis dévoués prêts en toute occasion à partager sa fortune.
Cependant, à bord du Sinzel, toutes choses s'étaient différemment passées. Cette caravelle, calant moins d'eau que la caraque et ne la suivant pas de trop près, avait eu le temps d'amortir sa vitesse avant d'échouer, sans violence, sans ruptures de mâts, sans désordre.
Magellan, dès que ses trois embarcations furent parties, héla son cousin et ami Alvaro de Mesquita qui commandait le Sinzel. Celui-ci accourut. Les plus sages mesures furent prises de concert.
A l'aide des embarcations qui firent plusieurs voyages, une grande partie des effets des naufragés
de la Santa-Luz et une certaine quantité d'approvisionnements purent être débarqués sur l'îlot. Malgré les murmures de Vasconcellos, de Pereira et des autres prisonniers, contraints maintenant à travailler au sauvetage, Magellan mettait une héroïque obstination h le prolonger, car l'îlot désert sur lequel les naufragés avaient pris terre était dénué de toute ressource. Les assauts de la mer démantelaient le navire qui, tout à coup pris en travers par la marée montante, se coucha sur le flanc.
Un cri d'horreur est entendu dans les trois embarcations, et à bord du Sinzel, et sur l'îlot où dona Britès, Béatriz et toutes les femmes s'agenouillent en priant Dieu d'épargner leur sauveur.
Les dernières pièces de la mâture avaient éclaté. La carcasse se brisa. Deux parties informes de la carène émergeaient.
Les trois embarcations s'avançaient au secours des derniers naufragés qui tous avaient disparu.
Magellan fut tout à coup aperçu sur un débris du château de pouppe; puis cinq ou six hommes furieux l'y rejoignirent. Vasconcellos et Pereira l'insultaient et le menaçaient.
Accroché de la main gauche à un bout de planche, son épée nue dans la main droite, le jeune officier, prêt à repousser leurs attaques, ordonnait aux rameurs de les secourir.
— Mille trompes d'éléphant en marinade! c'est par trop de bonté, mon capitaine! s'écria Belchior qui tendait la perche.
Mais il fallut d'abord recueillir les rebelles.
Le pilote Barbosa qui montait toujours la chaloupe, Narvào Fornez avec le grand canot, sauvaient dans les débris, sur des planches flottantes, sur les mâts roulés par la mer, tous les autres hommes, hardis marins pour la plupart.
Debout encore au milieu de l'écume, cœur de roche dans les brisants, Magellan les comptait.
Avec un accent de triomphe, il s'écria enfin :
— Je suis le dernier!... je suis bien le dernier!
Et il s'élança dans les flots où le sergent Belchior eut le bonheur de le saisir à deux mains.
Une gigantesque lame de fond s'abattit à l'instant même sur les restes de la Santa-Luz. La mer s'était soulevée tout entière. Dans une nappe d'eau croulant en cascade, furent entendus des craquements effroyables, suprême agonie du bois, de la corde, de la toile et du fer. Après quoi Ton ne vit plus que planches tordues, futailles défoncées, pièces de charpente tourbillonnant au-dessus du fatal écueil sousmarin.
— Victoire! s'écria presque aussitôt Magellan. Le Sinzel flottait.
Arrachée à son lit de misère par un contre-effet du ressac, soutenue par la marée montante et de plus allégée par les soins d'Alvaro de Mesquita, la caravelle put s'amarrer à l'îlot même où Magellan venait d'être accueilli par mille cris reconnaissants.
Dom Lopo Soarès, Vasconcellos, Pereira et quelques autres étaient irrités de cette ovation.
— Viva Magalhaens! criaient routiers, marins et soldats.
— Vive notre sauveur! disaient les marchands, les passagers et les simples esclaves.
Deux jours après, le Sinzel. dont les voies d'eau avaient été aveuglées du mieux qu'on avait pu, allait partir pour demander aide et secours au vice-roi. Magellan était à bord; il achevait de donner à son cousin Mesquita ses instructions confidentielles; et, pendant qu'ils conféraient, les amarres avaient été larguées, les voiles desserrées. L'avant de la caravelle cessait de toucher la rive.
— Il nous abandonne! s'écrie un routier ombrageux. La foule consternée s'ameute sur le rivage.
Des hurlements furieux attirent l'attention du jeune capitaine.
— Silence donci tas de pleurards! fait le sergent Belchior.
On se tait.
Mais la voix d'un vieux matelot dit encore avec amertume :
— Ah ! seigneur Magellan, vous nous aviez promis de rester avec nous !
Le jeune officier comprend de quelle lâcheté on l'accuse, rougit, et, s'élançant d'un bond sur le rivage, dit simplement :
— Me voici !
Le naufrage de la Santa-Luz fit que Magellan ne retourna pas à Lisbonne, non plus que Belchior et
certains soldats ou matelots des moins bien notés pour Lopo Soarès d'Albergaria.
Quant aux autres naufragés, parmi lesquels il avait, durant cinq semaines, maintenu la plus sage discipline, ils passèrent tous sur le Retorto, gros bâtiment de transport commandé par Mesquita.
Au moment de la séparation, Magellan fut encore remercié, acclamé, béni par cette foule qui lui devait la vie.
Duarte Barbosa le pilote vint lui dire :
— N'oubliez jamais, capitaine, que je vous appartiens, car vous m'avez sauvé l'honneur.
— Je regrette que vous partiez, dit Magellan à demi-voix.
— Ne faut-il pas que j'accompagne cette femme et son enfant?
— Prudence donc !
— Je me défie de mes ennemis, qui sont les vôtres. Dona Britès s'approcha :
— Seigneur Magellan, dit-elle, à Séville, dans la maison de mon père, comme à Lisbonne dans celle de Diogo mon mari, tout ce qui nous appartient est à vous.
Dom Lopo Soarès et ses courtisans les plus assidus, tels que Pereira et Vasconcellos, ne laissèrent point que de remarquer ces circonstances; mais rien ne put leur faire soupçonner l'étroite intimité qui unissait Magellan à Mesquita. Les deux cousins et amis se séparèrent en apparence avec froideur. En outre, durant la traversée, jusqu'à Lisbonne, le capitaine du Retorto
ne parut jamais faire le moindre cas du pilote Duarte Barijosa ni des siens, pour qui les disgraciés purent être impertinents autant qu'il leur plut.
Au fond, il importait peu de les préserver de quelques impertinences. Dom Lopo Soarès d'Albergaria n'avait-il pas dit au brave Duarte :
— Pilote ignorant doit payer de la tête la nef perdue par sa faute.
La législation du temps avait cet aphorisme terrible.
— Oui, oui, disait Belcbior à ce sujet, Duarte Barbosa aurait mieux fait de rester ici, comme nous, sous la coupe de notre vice-roi qui sera un grand saint dans l'autre monde aussi vrai qu'il est dans celui-ci une crème de justice à la vanille. A Lisbonne, le Lopo Soarès redevient grand à la cour, et nous n'y sommes pas, nous, pour porter témoignage... Mais, mais, fallait ramener maman Diogo et sa fillette!... Voilà ce qui a fait le guignon!