LE P' MAI
Fini de rire pour les compagnons du Tour du monde !
Dans la baie Saint-Julien, on était au complet, lors de la tragédie où chacun joua si bien son rôle; au sauvetage des naufragés du Sant-Iago, l'on était au complet; mais à présent! Belchior pleurait son glorieux capitaine et ses amis morts les armes à la main.
Au premier bruit du désastre tout commerce cessa. La boutique fut précipitamment fermée; les marchandises rapportées à bord. Bernard Mahuri avait cessé de coiffer la reine.
Les équipages, — chose inusitée, — soumirent à l'élection le choix du commandant en chef. D'aucuns opinèrent pour Duarte Barbosa, cousin de Magellan, bon pilote et capitaine de la Trinidad; d'aucuns, pour le sage Serrano dont les avis, par malheur, n'avaient point prévalu; et le nombre des voix s'élant partagé presque également, ils furent conjointement nommés gouverneurs^ au grand dépit de Carvalho, suspect de malversations, menacé d'une enquête et craignant fort d'être démonté du commandement de la Victoria.
Pigafetta, empêché par ses blessures, prit très-peu de part à l'organisation nouvelle qui, du reste, ne déplaçait guère l'autorité.
La prévôté de la division restait de droit au rigide et vigilant Espinosa.
En signe de deuil, les vergues étaient en pantenne, les pavillons en berne. D'heure en heure, on tira le canon, funèbre glas naval. La messe et l'office des morts étaient dits à bord de la Trinidad. L'aumônier s'abstenait de descendre à terre.
Cependant, à la demande des gouverneurs, Humadar-Humabon, témoin du désastre et fort déconcerté par un échec qui anéantissait ses ambitions, était entré en négociations avec le chef de Mactan pour
obtenir la restitution des corps des guerriers tués au combat et spécialement de celui du capitaine général. Le rachat en était proposé.
— A aucun prix, répondit l'orgueilleux Si-Lapu, je ne rendrai les restes des hommes de fer. Le cadavre de leur chef est le gage de ma victoire 1
Impossible d'en appeler à la voie des armes; impossible également de raffermir la souveraineté de l'Empereur sur l'archipel Saint-Lazare. En conséquence, les deux gouverneurs se disposaient à reprendre la route de Maluco, d'après les indications de Pigafetta et de l'astrologue San Martino qui, sous les yeux de Magellan, avaient dressé la carte provisoire des mers malaisiennes.
Mais il fallait des vivres.
Henrique, l'interprète, reçut l'ordre de s'en procurer. Affligé, indifférent à tout, il prétexta de ses blessures et ne bougea de sa natte.
— Coquin ! s'écria Barbosa, crois-tu donc que la mort de ton maître t'ait affranchi? Je te ramène à dona Béatriz. En attendant, obéis, ou gare au fouet!
Déplorable emportement.
Isabel et Magellan ne sont plus ! Aussi vindicatif que reconnaissant, Henrique n'est retenu par aucun frein. Il n'a jamais aimé dona Béatriz; que lui importent les résultats de l'expédition? A Zébu, il serait libre. Il veut y être riche et puissant; il veut surtout se venger de Barbosa dont l'autorité lui est odieuse.
Il se rend droit chez Hamadar et combine avec lui
une trame horrible. L'intérêt et l'ambition les avaient faits chrétiens ; l'ambition et l'intérêt les feront renégats et criminels.
Les vivres sont fournis avec lenteur, en quantité insuffisante; le prince demande du temps, mais feint toujours le plus grand zèle pour la religion, le plus grand dévouement pour les serviteurs de l'empereur Charles, son parrain.
Enfin le l^r mai, dès le matin, Henrique Malaco vient annoncer que le rajah de Zébu a préparé, pour son auguste suzerain, un présent de pierreries, et qu'afin de le remettre avec plus de pompe, il prie les deux gouverneurs et tous les officiers des trois navires de venir dîner chez lui.
L'invitation est acceptée.
La reine désirant être coiffée par Bernard Mahuri, on le lui envoie sur-le-champ.
Capitaines, pilotes, lieutenants, commis et fonctionnaires de l'escadre étaient, par surcroît de précautions, désignés nominativement tous tant qu'ils étaient; et, en vérité, il ne serait demeuré à bord que des subalternes du dernier ordre sans un concours de circonstances fortuites qui réduisit à vingt-quatre le nombre des convives.
Pigafetta, blessé, ne se sentait point en état de quitter le navire.
L'excellent maître bombardier Belchior avait le cœur trop gros pour prendre part à un banquet.
— Se régaler, fi donc! dit-il à Barthélémy Prior, témoin, comme lui, de la mort de Magellan. Les
gouverneurs, passe, affaire de service pour eux. L'aumônier, passe encore! il doit jusqu'au dernier moment saisir le joint pour être utile h la religion. Mais les autres, foin! Quand ils devraient avoir le deuil dans l'âme, aller s'empiffrer d'oeufs de tortue, de gibier au girofle, de crème de muscade, de vin d'orange, de palme et de coco, des sans-cœur, Prior, des sanscœur!
— Pourtant, maître, fit le Malouin, votre ami le prévôt y va.
— Oh! oh! quant à celui-là, il a ses bonnes raisons.
— Hein ! quelles raisons, s'il vous plaît?
— Ne me plaît pas!
— Suffit, maître, assez causé!
Par un sentiment de rancunière fierté, Sébastian del Cano, blessé des observations à lui faites en plein conseil, ne voulut pas être exposé à trinquer avec les gouverneurs.
Carvalho, tout au contraire, résolut de se rendre au banquet, pour les flatter et s'efforcer de détourner leurs soupçons. Or, le prévôt, serviteur intègre et formidable au besoin, s'était juré de le surveiller de très-près.
Depuis la bagarre, Carvalho l'avait toujours aux talons. A peine à terre, Espinosa marche dans son ombre. Carvalho s'arrête, l'ancien alguazil en fait autant. Quoique l'heure du festin approche, Carvalho se détourne de sa route, Espinosa le suit sans plus se soucier que lui de l'heure du festin.
Ce jeu les met en retard, tous les autres convives étaient entrés quand ils s'approchèrent du palais. Mais alors, chose étrange, ils voient Si-Fernando, le prince miraculeusement guéri par Magellan, sortir avec l'aumùnier par une issue dérobée (1).
Si le prévôt était défiant, Carvalho était ombrageux.
Le frère du rajah et l'aumônier se dirigeaient vers la mer. Carvalho les imita et fut, à son tour, imité par le prévôt. Le prêtre était dans un état d'agitation difficile à peindre. Il joignait les mains, conjurait, suppliait. Si-Fernando paraissait lui répondre :
— J'en suis au désespoir moi-même, mais je n'y puis rien et dois encore m'estimer heureux de vous avoir sauvé.
— Il y a guet-apens, c'est clair! pensa Carvalho mais, en ce cas, Barbosa et Serrano périssent et je suis le chef!... Assez d'élections!
Pour faire son coup d'État, il se jette dans un balagai où l'alerte Espinosa est aussitôt que lui.
— Eh quoi, prévôt, vous manquez le banquet!
— Mais vous?
— Je crains une trahison...
— Ah!
— Et je vais mettre la division en branle-bas.
— Bien.
De la Victoria où il donne à son fils l'ordre d'imiter tous ses mouvements, Carvalho passe sur la Concep-
(1) V. Pigafetta, trad. d'Amoretti, eh. ii, p. 12S.
cion où il avise Sébastian del Cano et puis s'empare du commandement général en montant sur la Triiiidad. L'aumùnier, terrifié, le seconde fatalement en disant aux équipages :
— Hamadar fait égorger nos amis.
— Aux armes! Silence à bord! a commandé Carvalho.
— Encore un malheur! murmure Belchior, rendu méconnaissable par la tristesse.
Les canonniers, rangés à leurs pièces, écoutaient. La Trinidad est près de terre; le palais, voisin de la mer. Effroyable clameur ! on y entend des cris, des plaintes, des hurlements affreux.
— Les gouverneurs crient au secours! dit le chevalier Pigafetta, débarquons! débarquons!
— Assez de folies! interrompt Carvalho, sauvons les vaisseaux de Sa Majesté! Feu sur la ville ! Feu sur le palais!... Levez les ancres!... Larguez les voiles !
Henrique Malaco, qui se proposait assurément de sauver Belchior, donna le signal du massacre en plongeant son cric dans la poitrine de Duarte Barbosa. Tous les serviteurs se transformèrent en assassins. San Martino l'astrologue, les lieutenants, pilotes hauturiers, maîtres, sergents et commis furent poignardés coup sur coup.
Serrano seul put se mettre en défense et il vivait encore lorsque la canonnade commença.
Trois bordées d'un feu roulant prouvent au perfide Hamadar que ses crimes ne lui rapporteront pas les fruits qu'il en attend. Les vaisseaux sont commandés, en état de combattre, en mesure de partir.
— Armes, munitions, marchandises, esclaves, navires, tout m'échappe! s'écrie-t-il en frémissant de terreur. Ah! vilain Malaco, tu m'as trompé!
— Non! dit le Malais, trop d'invités se sont abstenus de venir.
— En ce cas, pourquoi frapper?
— Serrano est encore vivant, exigez pour sa rançon des canons, de la poudre, des armures...
— Va, toi-même, faire le traité.
Juan Serrano, blessé et garrotté, est immédiatement traîné sur le rivage :
— Ne tirez plus, ou l'on m'achève! crie-t-il aux gens des navires.
Le feu est suspendu.
— Or çà, mon compère, demande Carvalho, que sont devenus Barbosa, San-Martino et les autres !
— Tous ont péri. Seul, je suis mis à rançon.
— Je suis chargé de traiter du prix de rachat, dit Henrique. Vous voici trop peu nombreux pour trois navires, livrez-nous la Concepcion avec tout ce qu'elle contient, votre compère vous sera rendu !
— Tu es donc de la bande aux assassins, toi?
— Je me suis vengé de Duarte Barbosa.
— Mes compliments! dit Carvalho. Quant à la rançon de Serrano, pas un vieux mousquet, pas un grain de poudre! Malepeste! ce sont propriétés sacrées de Sa Majesté l'Empereur!... Bordez les voiles, la barre au vent !
La Trinidad pivote sur elle-même et s'éloigne du rivage. La Victoria la suit. Par les ordres de Carvalho,
la Concepcion avait, la première, mis sous voiles.
— C'est infâme, murmura Pigafetta.
Belchior, Barthélémy Prior et Jean-Baptiste sont consternés.
— Attendez! disent-ils sur des tons divers.
— Livrer un vaisseau! Me prenez-vous pour un serviteur indigne? réplique Carvalho avec une ironie superbe qui paralyse jusqu'au prévôt Espinosa et rend inutile l'intervention de l'aumônier.
Les équipages, avec une incroyable faiblesse, obéissaient à l'usurpateur du commandement en chef.
— Misérable! lui criait Serrano, sois maudit de Dieu à qui tu rendras compte de mon ùme !
Cette imprécation que recueillit, avec horreur, le chevalier Pigafetta, fut à peine entendue. Les trois navires, vent sous vergues, s'éloignaient du havre fatal de Zébu.
— Il n'y a donc plus à nos bords que des lâches ou des traîtres ! disait Belchior à son ami le prévôt.
Celui-ci grinçait des dents,
— Concussionnaire, accapareur, voleur, assassin, mais décidément notre commandant en chef! dit-il avec une exaspération bien grande puisqu'elle lui fit prononcer dix mots de suite.
Homme de discipline par-dessus tout, non-seulement Espinosa était incapable d'organiser une révolte, mais il devait soutenir l'autorité de Carvalho, puisque Carvalho commandait.
Dès le lendemain, au mouillage de Bohol, à dix-
huit lieues de Zébu, il fallut, faute de bras pour la manœuvre, brûler cette même caravelle, la Concepcion qui avait été refusée pour le rachat de Serrano. Mais, à la vérité, l'on en retira d'abord les canons, les munitions et, en général, tout ce qui pouvait servir.
Carvalho montait la Trinidad; Sébastian del Cano prit le commandement de la Victoria.
Le jeune Déodat rejoignit, comme de raison, son père à bord de la capitane, où se trouvèrent réunis, en suite des mutations nécessaires, les trois derniers compagnons du Tour du monde : Belchior, qui désormais faisait fonctions d'officier; Barthélémy Prior, qui fut nommé maître d'équipage ; Jean-Baptiste de Montpellier, débarquant de la Concepcion avec la meilleure des réputations commerciales, ce qui lui valut un poste de commis.