LE LABYRINTHE
Les deux capitaines, Carvalho et Sébastian del Cano, étaient marins et bons marins, mais n'avaient l'un ni l'autre connaissance des plans, cartes hydrographiques et routes projetées par Magellan.
300 LE PREMIEll TOUR DU MONDE
Duarte Barbosa et San-Marlino l'astrologue ayant péri, Pigafetta seul était en mesure de leur donner des conseils. Affligé, irrité, il s'en souciait peu.
L'on navigua donc fort à l'aventure, comme dans un labyrinthe, du nord au sud, de l'est à l'ouest, du sud au nord, de l'ouest à l'est; on tournoyait.
Le désarroi fut même tel, très-peu de temps après la catastrophe de Zébu, que plusieurs fois les équipages affamés furent sur le point d'abandonner les navires, de s'établir sur quelque terre habitée ou non, et de renoncer à retourner en Europe. Mais chaque fois, par exemple, le lieutenant Belchior protesta énergiquement :
— Non! mille fois non! disait-il, devrais-je rester seul à bord, j'y resterais et tâcherais de moyenner moyen de revoir notre enseigne aux Rois-Mages, rue de la Buffeterie, quartier des Lombards, à Paris.
— Et moi, la Quiquengrogne de Saint-Malo, dit le maître d'équipage Prior.
— Et moi la place de la Canourgue à Montpellier, ajouta le commis aux écritures Jean-Baptiste le danseur.
— Giralda! fit le prévôt en songeant à la matrone Espinosa, sa moitié, qui l'attendait, inquiète, à Séville.
— Ni moi non plus! pensa le chevalier remis de ses blessures et dont le moral se raffermissait.
Cependant on avait côtoyé Panilongon, île exclusivement peuplée par des indigènes primitifs, noirs comme des Ethiopiens. On avait eu le passage'barrë
par la grande île de Maïndanao qu'on reconnut fort mal et d'où, après des aventures pacifiques, on s'en vint faire tête sur l'île de Palavouan ou de la Paragoua, pour s'en aller, sans le vouloir, découvrir la grande île de Bornéo.
Ici, l'on se trouve en présence d'une civilisation beaucoup plus avancée qu'aux îles Saint-Lazare. On est au mouillage devant une place fortifiée, armée de bouches à feu.
Le roi mahométan, Si-Ripada, est un personnage à qui l'on ne parle qu'au moyen d'une sarbacane; une étiquette sévère défend son abord; il est entouré de secrétaires, de gardes, d'officiers. Un luxe oriental est déployé autour de lui. Il a des éléphants, une armée, des jonques de guerre. On peut solliciter son alliance, mais non s'aviser de prendre possession de ses Etats au nom de roi, ni d'empereur quelconque.
A Bornéo, d'autres drames déplorables succèdent à ceux de Zébu.
On livre par erreur un injuste combat naval aux jonques de Si-Ripada. Les Espagnols ont le dessus et s'emparent d'un prince, fils du rajah de Luçon, capitaine général du potentat de Bornéo et récemment victorieux à Laoë.
C'est un otage précieux; mais au détriment de l'intérêt des siens, Carvalho lui rend la liberté pour une forte somme versée secrètement.
Presque aussitôt, son fils Déodat, chargé du négoce à terre, et quelques autres dont l'aimable Jean- Baptiste de Montpellier, sont outrageusement faits prisonniers.
Sans sa malversation, Carvalho aurait aisément pu se les faire rendre par échange. Sa vénalité entraîne la captivité de son propre fils et celle de l'avant-dernier compagnon du Tour du monde.
Cette cruelle mésaventure achève d'assombrir le lieutenant Belchior. Elle ne corrige aucunement Carvalho, qui, toujours cupide, s'approprie seize hommes et trois femmes esclaves qu'on se proposait de conduire en Espagne, mais dont il trafiquera.
On s'est enfui de Bornéo, l'on s'en revient sur Palavouan, non sans faire un peu de piraterie. On pille et l'on rançonne barques et jonques du pays, de manière à se remonter en marchandises pour en commercer plus tard à Maluco si jamais on y arrive.
Il a fallu radouber les bâtiments. En quarante-deux jours de travaux horriblement pénibles, l'on y parvient, sur l'île que Pigafetta nomme Cimbonbon.
Tristes navigations, maussades et vilaines rencontres dont se lassent tout ce qu'il y a de gens de bien dans les équipages.
Enfin, au bout de six mois, l'on se retrouve dans les eaux de Maïndanao. Alors, en songeant aux volontés de Magellan, à Béatriz et au petit Rodrigo qu'il doit croire vivant, Pigafetta se décide à exhiber ses cartes et à indiquer à l'indigne Carvalho, puisque c'est nécessaire, la route à suivre pour se rendre à Maluco.