CHEZ L ONCLK R1CHA.RD
— Pan! pan! — Qui va là? — Compagnons du Tour du monde !
— Cannelle et muscade! ouvrez I
— Mon oncle, ils sont trois !
— Trois ? girofle et piment !
— Les deux du Croisic, ramenant du Brésil Jean- Baptiste, le danseur, évadé de Bornéo !
— Quel chemin! une histoire!
— Qui en vaut quatre, embrassons-nous!
— Servez à boire, moutarde à la voile!
— Le Caridoso, c'était son nom, trois-màts portugais, venant de Malacca, mouille à Bornéo où donc nous étions en esclavage,..
— Eh bien, Jean-Baptiste, après?
— Tout en finassant, il nous prend à bord, moyennant pas mal de pierres fines...
— Mais pour lors Déodat est donc délivré aussi?
— Et rendu à sa mère !
— Oh! gingembre, poivre et citron!
— De Bornéo, nous allons à Mozambique où notre capitaine trouve justement cargaison pour Porto- Seguro!...
— Ah! ah! on commence à comprendre!
— Pat"! Déodat est dans les bras de sa bonne mère de sauvagesse qui va vous en faire le chef de sa tribu de Tupinambas...
— 0 fleur de massue! crème des épices!
— Mais écoutez donc le plus beau!
— Ah ! l'on écoute!
— Caurat et moi, Jean Breton, nous étions là, par la permission du bon Dieu, sur un navire de Dieppe chargeant de bois de teinture à la barbe des Portugais, vu que nous avions à bord douze bombardes gros calibre.
— Et vous vous y trouvez à miracle pour me ramener notre Jean-Baptiste!... Ah! piment! cannelle et macis ! Un tour de monde et demi ce fifi de la Canourgue, pis que moi!... Et bonnes nouvelles de mon gentil Deodat!... C'est à écrire au chevalier Pigafetta. Mais, mais, mais... Ne parlons pas tous à la fois! Verse à boire, Jean Villon; et trinquons au retour des amis I
— Pan! pan! — Qui va là? — Compagnons du Tour du monde !
— Sucre, miel et contilures! Mes enfants, ouvrez!
— > Mon oncle, ils ne sont qu'un !
— Barthélémy Prior! Ah! mon pauvre cher bon petit vieux, tu reviens de loin?
— Ce n'est pas sans peines! brigand de Carvalho! va I
— Embrassons-nous encore ! et buvons en l'écoutant. Verse, Jean Villon! Mon beau-frère, maître Prior.
— Mes compliments à tous les deux!
— Continue!
— Vous m'avez laissé maître d'équipage de la Trinidad au mouillage de Tidor, Espinosa toujours prévôt, second de ce rompu sans vergogne, qui, depuis la perte de son fils, était cent fois pire qu'avant. L'équipage en murmurait, mais ils avaient peur, et de qui? du prévôt notre lieutenant.
— Ça se comprend ! fit Jean Villon.
— De façon que, quinzaine après votre départ, j'entre un matin dans sa chambre et je lui dis tout bas : K — Notre capitaine est un brigand! — Oui, fait l'autre. — Un sans-cœur! — Oui. — Un voleur, un accapareur, une mauvaise peste! — Oui! — Et l'équipage en a assez! — Vrai? — On voudrait le mettre à bas. — Eh! — Mais on a peur de vous. — Oh! — Seriez-vous d'accord avec nous?— Heuml
— Voulez-vous prendre d'autorité le commandement?
— Non! — Il y a pourtant quelque chose à faire! — Dame! — Si je donne un coup de sifflet qui le démonte, que ferez-vousl — Rien! » Là-dessus, je donne un coup de sifflet : « — Tout le monde sur le
pont ! L'équipage en a assez du capitaine ; qui nommezvous à sa place? » Et à l'unanimité, on vous nomme, qui? — Le prévôt Espinosa.
— Bravo! — Bien fait! — A la bonne heure! s'écrient Jean Villon, Gaspard, Balthazar et générale» ment tous les membres de la famille fort au courant de la campagne autour du monde.
— Moutarde et sagou ! dit, en signe de satisfaction, l'oncle Richard lui-même.
Malheureusement, le prévôt, meilleur soldat que marin, malgré toute son énergie et sa scrupuleuse probité, n'avait aucune des qualités nautiques nécessaires pour ramener la Trinidad à bon port. On partit néanmoins de Tidor, avec le dessein, pour éviter les Portugais, de s'en retourner par où l'on était venu. Dans la mer Pacifique , on rencontre d'effroyables tempêtes fort inattendues. L'équipage est décimé par la mortalité. Il fallut rebrousser chemin et se livrer à ces mêmes Portugais qu'on voulait fuir.
Ceux-ci venaient de s'établir à Ternate. L'équipage réduit à dix-sept hommes fut enfermé dans leur forteresse en construction.
— Ahl mon pauvre vieux Prior! mauvais, ça!
— De cette prison, nous sommes envoyés dans une autre, à Cochin, où le vice-roi, Vasco de Gama, nous retient en menaçant de faire pendre notre brave Espinosa qui protestait. Dans notre troisième prison, le Limoeiro à Lisbonne, nous n'étions plus de survivants que trois...
~ Trois! miséricorde!
— Lui, moi, et un certain petit brun nommé Lavida.
— Une fois là, vous deviez être sauvés enfin ?
— Mon Dieu, non. Le bon seigneur Diogo de Souza n'a réussi qu'au bout de six grands mois de pas, de démarches et d'écritures à l'effet de prouver quaucun de nous n'était Portugais,
— Mais Carvalho l'était, lui!
— Aussi fut-il pendu dès notre retour à Ternate...
— J'aurais préféré, dit Toncle Richard, qu'on l'eiàt pendu comme voleur.
— Espinosa est retourné à Séville où il aura enfin rejoint sa femme, la bourse plate et le ventre creux; et moi j'ai pris passage sur une barque de Bayonne d'où, traversant Paris, j'ai la bonne idée de frapper à la porte des Rois-Mages.
— Et de huit! flûte en sucre! Prior, on revient de loin, tu en es la preuve! Oh ! j'ai idée que j'aurai le bonheur d'en revoir d'autres encore !
— Pan! pan! — Qui va là? — Compagnons du Tour du monde!
— Gingembre et girofle! ouvrez!
— Mon oncle, ils sont deux, des nouveaux!
— Dis donc, des anciens !... Ah! Pierre Gascon et Bernard Mahuri ! Neuf! et dix !
— Dégoûté d'être sauvage! fit l'armurier philosophe.
— Honteux de coiffer la reine de Zébu! dit le perruquier entreprenant.
Joli duo savouré par l'oncle Richard et sa famille.
— Heureux d'avoir recueilli le camarade en mon île Enchantée.
— Car après leur abomination de massacre, je n'avais qu'une idée : rattraper mon Pierre Gascon.
— Pas trop malheureux pour lui que j'y fusse.
— J'y ai réussi grâce à ce bonhomme de papa Colambu, roi de Massana, qui m'a un soir caché dans son balagai.
— Et me l'a renvoyé plus pâle qu'un mort.
— J'avais tout entendu de l'appartement des femmes.
— Ce qu'il me raconte me chiffonne. Merci! je reste vieux garçon, hormis pourtant que je me marie à Bordeaux.
— A deux, bien armés et bien approvisionnés sur l'île Enchantée, il y eut de l'agrément,
— Arrivent, par la suite des temps, des navires espagnols de l'expédition Loaisa. ..
— A bord de quoi est mort votre Sébastian del Cane.
— Deux matelots français, commandant I
— Eh! comment diable ici?
— On s'explique ; on nous prend î
— Tiens! tiens! tiens! nous retrouvons à bord ce Gonsalve de Vigo qui, tu te rappelles, avait déserté aux îles des Larrons!...
— Le reste coule de source.
— On a un peu bataillé, pas mal bourlingué, ramassé des prunes sans gober les noyaux...
— Et bref, nous voici!
— Gingembre et cannelle ! s'écria enfin l'oncle Richard, buvons d'abord; et avant que vous nous refiliez votre histoire un peu plus en longueur, un tout petit mot seulement?
— Cent, si vous voulez, maître. Trinquons I
— A vos santés!
— Comment a tourné finalement mon scélérat d'élève Henrique Malucoco-Malaco?...
— Fameux luron! — Fier coquin!
— Dévoué comme un chien. — Traître pis qu'un chat.
— Eh bien! après le massacre du brave Serrano, mon Hamadar, vexé de n'avoir canons, armures, esclaves, vaisseaux ni marchandises, l'a rendu à la potence d'où vous Taviez tiré dans le temps...
— Et de trois! Gomez, Carvalho, Henrique! ce sournois de Malais n'a pas gagné à revenir en son pays après avoir fait le Tour du monde.
Aimable contre-partie de son discours d'adieux à Humunu, Pierre Gascon fit l'éloge à perte de vue de la civilisation, de la France, de Paris et, en regardant autour de lui, de l'intérieur de l'oncle Richard :
— Amis, dit-il, c'est ici l'île Enchantée!
— Bornée, ajouta Jean Villon, par les ruisseaux de la fontaine des Innocents.
— Bravo! les compagnons du Tour du monde!
— 0 piment vert et poivre sec! fit l'oncle Richard avec une sorte d'onction, comme les contraires, au lieu d'aller à contre ne se contrarient pas! Benta, la mère à Déodat, sauvagesse, retourne à la sauvagerie, contente! Toi, Pierre Gascon, tu t'en déhales, content!
— Qui l'est encore? fit Bernard Mahuri; moi, de ne plus coiff'er la femme de ce renégat d'Hamadar!
— Mais à Narbonne, je pense, dit l'oncle Richard, tu la mettras sur ton enseigne tout de même?...
— Tout de même! soyez tranquille!
— Je le suis, mes enfants, plus que la tranquillité!
Le vénérable oncle Richard qui venait d'atteindre sa cinquante-neuvième année, disait, le verre en main :
— Amis, au départ de Séville nous étions sur nos bords deux cent trente-sept, dont une douzaine de Français, sans me compter!...
— Deux douzaines en te comptant, dit impétueusement Pierre Gascon.
Et tous les autres applaudirent.
Tous les autres; — oui, tous, car ils étaient tous là, convoqués à grands frais pour se retrouver, quinze ans après le retour, dans la vaste salle ornée de belliqueux trophées d'épicerie et de navigation, parée d'un globe terrestre sur lequel on avait tracé
l'itinéraire de la Victoria et décoré des portraits d'Albuquerque, de Magellan, de Pigafetta, de dona Béatriz, d'Isabel, la grande damoiselle, et de Diego de Souza, le frère de l'âme.
Bernard Mahuri, le perruquier entreprenant, pour être au rendez-vous, avait quitté sa femme, ses enfants et sa boutique de Narbonne à l'enseigne de la Berne de Zébu; — Pierre Gascon, son intéressante moitié et son atelier d'arquebuserie à l'enseigne de Vile Enchantée; — Jean-Baptiste, ses vignes de Frontignan, produits des bénéfices de sa pacotille vendue grâce à Belchior et au chevalier Pigafetta. Les autres, revenus du Canada, de Terre-Neuve, de la France antarctique, avaient dérapé du Croisic, de la Rochelle, de Saint-Malo.
— Merci du compliment, camarades, poursuivait l'oncle Richard, je fais le treizième à la douzaine, c'est assez d'honneur, et laissez-moi dire au nôtre que pas un n'a mal tourné. Portugais, Espagnols, Indiens, Malais, et autres, on n'y peut compter les déserteurs, les renégats, les filous ou les traîtres. Parmi nous, pas un !... Nous étions treize pourtant, mais, grâce à Dieu, le Judas a manqué.
— Vous nous aviez choisis, oncle Richard.
— Notre-Seigneur aussi avait choisi ses apôtres. Ceci soit dit sans vous dire que je sois plus heureux qu'un Dieu, non!... Mais plus qu'un roi, si : surtout me trouvant parmi vous les vivants, et retrouvant, sans plus rien d'amer, la souvenance de nos morts, toujours de même parés à bien faire! 0 mon vieux
Bruzen, épicier fini, né Normand comme moi!... 0 mon cher Pelit-Jean, fils d'un avocat !... 0 mon brave maître Jacques, Lorrain, mais pas traître au prochain, non, le cœur d'or!...
— Belle langue toujours, l'oncle Richard!
— Trinquons à leur mémoire et à l'espoir de retrinquer avec eux en paradis dans le grand banquet qui réunira pour l'éternité les compagnons du Tour du Monde î
En entendant son fils prêchant de même, la bonne mère Ripart pleurait à chaudes larmes. Son digne époux, devenu sourd, pleurait de confiance à la voir ainsi attendrie.
Gaspard, Balthazar et leur nombreuse dynastie écoutaient de loin, bouche béante, ces éloquents discours, ainsi que les relations homériques des compagnons du Tour du monde, récits de mer ou d'outremer, qui fourniraient aisément la matière de cent cinquante-six volumes in-folio imprimés en petitromain.
LA LIGNR DE DEMARCATION-
A Viterbe, ville papale où, après la perte de Rhodes, l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem recevait asile, le
chevalier Pigafetta, dont les vœux furent solennellement prononcés vers la fin de 1523, répondait aux questions de l'illustre grand maître Villiers de l'Isle- Adam.
— En partant de Tidor, les larmes aux yeux, car nous y laissions sur la Trinidad, plus de cinquante des nôtres, nous étions à bord de la Victoria soixante, dont treize indigènes libres ou esclaves. C'était le samedi 21 décembre, jour de Saint-Thomas, apôtre des Indes. Ah ! monseigneur, se séparer ainsi au dernier moment, quand tout était prêt pour notre retour de conserve, faisait grandement pitié ; mais on avait eu beau sonder, chercher, plonger, impossible de découvrir la voie d'eau de la Trinidad, qu'il fallait à cette heure décharger entièrement pour la réparer et la radouber. La mousson était favorable; il était urgent d'en profiter, de crainte surtout des Portugais que nous savions à notre recherche. C'est alors, monseigneur, que je passai sur la Victoria.
— Dieu a voulu vous épargner les douleurs de la captivité, dit le grand maître, qu'entouraient un certain nombre de chevaliers avides des récits de frère Antonio Pigafetta, qui poursuivit en ces termes :
— Nous avions deux pilotes moluquois, qui nous guidèrent fort habilement à travers les dangers sans nombre de Sulach, dont les naturels sont idolâtres et anthropophages. Nous allions côtoyant une infinité d'îles, telles que Silan, Biga, Bourou et autres, dont les noms se trouvent sur mon journal de route. Dans les eaux de Gatian, nous fûmes assaillis par la plus
horrible des tempêtes, le dragon d'Enfer, au dire de nos pilotes. Elle devait, en effet, être soufûée par le démon; c'est pourquoi, étant en perdition complète, nous fîmes le vœu d'aller, dès notre retour, en pèlenage à Notre-Dame de la Guida. Et notre vœu, exaucé par la sainte Mère du Sauveur, a été religieusement accompli, comme le sait Votre Excellence. Nous voguâmes ensuite dans les parages d'Arucheto, dont les habitants, hommes et femmes, n'ont qu'une coudée de haut, mais les oreilles si larges, que l'une leur sert de matelas et l'autre de couverture.
A ces mots, l'assistance, édifiée tout à l'heure par Vex-voto des navigateurs, ne manqua pas de rire bruyamment; le grand maître se bornait à sourire :
— Histoire fort ancienne, dit-il. Strabon la rapporte d'après Magasthène, l'un des capitaines d'Alexandre le Grand; mais vous, mon frère, avez-vous vu, de vos yeux vu, ces pygmées si commodément doués pour leur couchage?
— Je n'ai pas même vu l'île d'Arucheto !... Et les rires de redoubler.
— Mais je fais comme Strabon, monseigneur, en vous répétant les dires du plus vieux de nos pilotes qui, pour en revenir à notre voyage, nous conduisirent jusqu'à Timor, leur limite extrême et notre dernier point de départ. C'est le pays du bois de sandal qu'on y vient traiter de fort loin, même de Malacca. Les habitants sont idolâtres, sauvages et olivâtres comme l'était notre Malucoco de la Trinidad. Nous nous procurâmes chez eux, par ruse et un peu par force, des
vivres frais en trop petite quantité par inallieur. Dans la crainte des nouvelles privations qui nous attendaient, huit des nôtres désertèrent. En mer, la disette en fit périr vingt et un. Treize furent faits prisonniers à l'aiguade des îles du cap Vert, comme le sait Votre Excellence, et c'est ainsi que nous n'étions plus que dix-huit à notre retour à Séville.
— N'ai-je point lu dans votre relation, demanda presque aussitôt le grand maître, que dès votre arrivée aux îles Maluco, vous apprîtes la mort récente d'un Portugais, proche parent, ami et correspondant de votre capitaine général?
— Oui, monseigneur. C'était Francisco Serrào, en espagnol Serrano, mais n'ayant évidemment aucun rapport avec le brave capitaine massacré à Zébu presque sous nos yeux. L'un des trois premiers explorateurs des Moluques du temps d'Albuquerque, cet homme habile était mort depuis huit mois, laissant un fils et une fille en bas âge, d'une Javanaise qu'il avait épousée. Il était parvenu à exercer sur l'archipel une sorte de suprématie. C'était l'arbitre des divers souverains, rajahs, pattis ou sultans de ces parages, plus généralement dits Ck^ang Kaijas. Ils se le disputaient, se l'arrachaient et se soumettaient à ses décisions en véritables vassaux. Néanmoins il fut obligé plusieurs fois de recourir aux armes. A la tête des troupes du rajah de Ternate, "il avait vaincu et rendu tributaire le rajah deTidor, dont il oublia de se défier et périt empoisonné par vengeance. Francisco Serrào, monseigneur, était assurément un homme de premier
ordre; mais, je l'avoue en toute humilité, je n'ai jamais compris comment, étant Portugais et agissant aux Moluques pour le Portugal, il put continuer d'y appeler notre capitaine général, passé, comme il le savait bien, au service de l'Espagne. Aussi bien n'aije jamais osé demander à notre cher et glorieux Magellan comment, de son côté, il pouvait continuer à compter sur l'influence de son cousin.
— Rien de plus simple pourtant, dit Villiers de L'Isle-Adam au grand étonnement de l'auditoire.
— Je m'incline, monseigneur, dit Pigafetta.
— Question de longitude I reprit le grand maître, se rencontrant en ceci avec Ruy Faleiro, l'astrologue, le cardinal de Ximénès et le protonotaire apostolique Chiericato; question de longitude, c'est-à-dire d'astronomie et de bonne foi. Si ces îles aux Épices sont, comme vous l'affirmez, à l^ouest de la ligne de démarcation avant le 180*= degré, leur suzeraineté, en vertu de la bulle de Sa Sainteté, doit appartenir à l'Espagne; dans le cas opposé, au Portugal.
— Évidemment, dirent tous les chevaliers.
— Eh bien, Francisco Serrào et votre capitaine général, amis sincères, hommes supérieurs, vrais chrétiens et gens pleins de loyauté, devaient aisément s'entendre sur une question de fait emportant le droit avec elle.
Pigafetta, dont les récits d'outre-mer défrayèrent mille fois les loisirs des chevaliers, ses frères, à Viterbe, à Civita-Vecchia et, dès 1530, à Malte, ne se permit aucune objection, bien qu'il fût auteur d'un
traité de navigation où il donne trois méthodes pour trouver la longitude, — problème fort ardu.
Compliquée de grande politique, la question n'était pas, à beaucoup près, aussi facile à trancher que, dans~ sa haute droiture, le disait Villiers de l'Isle- Adam.
En effet, les Portugais, intéressés à la solution, provoquèrent un congrès scientifique destiné à la donner au monde savant, politique et commercial.
Vingt-quatre astronomes et pilotes hauturiers furent choisis en conséquence et s'assemblèrent.
Compas eu main, cartes marines et journaux de bord sous les yeux, on disserta, discuta, disputa. On fit à perte de vue des calculs arithmétiques, géométriques, astronomiques, fondés sur des thèses, des hypothèses et des métathèses, assaisonnées de force parenthèses. Et au bout de quinze tumultueuses séances, on arriva, — ô merveille ! — à une conclusion unanime, savoir :
« Le canon seul peut décider la question! »
C'était mathématique, mais un peu trop belliqueux.
Or Jean III tenait tout à la fois à la paix et à ses îles aux Épices; Charles-Quint, d'autre part, avait aux Antilles, au Mexique, au Pérou, et bien ailleurs l'emploi obligé de toutes ses forces navales : on transigea.
Le roi offrit à l'empereur cent cinquante mille pistoles pour sa renonciation à toute prétention sur les îles au girofle et à la muscade; l'empereur, en accep-
tant, vola d'autant le Portugal, car il y avait une modeste erreur d'environ cinq cents lieues (1).
Les Portugais, sans bourse délier, avaient donc des droits incontestables au point de vue de la bulle d'Alexandre VI.
Mais de ces droits se soucièrent fort peu les Hollandais, quand, en 1652, ils s'enflammèrent du dessein de faire de la grande politique, c'est-à-dire de l'épicerie en grand, selon l'aphorisme de Melchior Ripart ou Richard.
Les Hollandais, à leur tour, s'emparèrent donc de Ternate, Amboine, Bourou, Céram, Banda, Tidor et autres lieux circonvoisins, fertiles en aromates et condiments, — possessions que les Anglais leur ont escamotées vers 1796, mais qu'ils recouvrèrent en 1811, et sur lesquelles s'étend, de nos jours, leur domination ou leur protectorat.
Ceci ne prouve point, il est vrai, que la Hollande soit maîtresse du monde; heureusement, en revanche, rien ne saurait infirmer la colossale puissance de l'épicerie et des épiciers.
(1) Tous les cosmographes croyaient alors, d'après Ptolémée, que les côtes de Siam et de la Gochinchine étaient à 180 degrés de longitude comptés des îles Canaries (De Rossel, art. Magellan de la Biog. univ.}. — Avant le navigateur anglais Dampier (1700), on se trompait de 25 degrés dans la longitude. (Desbrosses, t. II, p. 92. Voyageurs anciens et modernes, t. III, p. 293 et 297.)