‹ Les circonstances de la vie: romanChapitre 1 sur 5 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

D'un côté de Tentrée, se trouvait la boulangerie et de l'autre un horloger. Il fallait suivre un long corridor, et monter un petit escalier de pierre. Le bureau était au premier étage ; on lisait en lettres noires sur une plaque de tôle émaillée :

EMILE MAGNENAT

Notaire

Plus bas :

Entrez sans heurter.

C'était donc là. Alors, si on entrait, on arrivait d'abord dans un couloir mal éclairé ; ensuite, par la porte à gauche, dans la chambre du commis.

Il y avait un pupitre en sapin, pareil à ceux qu'on a dans les écoles, seulement beaucoup plus

grand. Il était verni en noir, on voyait dedans toute la fenêtre, avec le dessin des rideaux ; parmi le reflet argenté, Tencre faisait des taches mates, et le buvard à coins de cuir avait, sur chaque feuillet, un calendrier imprimé.

On trouvait presque toujours Auguste Cavin, le commis, en train de faire des copies. Il était petit de taille et il se tenait penché en avant. Il portait les cheveux en brosse ; ses moustaches, dans son teint pâle, semblaient deux traits au charbon, et il avait les dents gâtées. Mais on remarquait surtout sa cravate : c'était une régate toute faite, do celles qui s'accrochent au bouton du faux col par une agrafe d'acier, et elles ont une armature de carton sur quoi on tend de la fausse soie; la sienne était bleu-marine, à rayures rouges, et le plastron empesé de la chemise était, par place, tout froissé.

De cette première chambre, on passait dans le vrai bureau où se tenait le notaire. On sentait bien la différence : les murs avaient un joli papier (des œillets et des rubans roses); la draperie de la fenêtre était verte et le tapis du secrétaire vert aussi. Le meuble le plus important était le cofire-fort scellé dans le paroi et verni en teintes décroissantes, depuis le brun jusqu'au jaune clair. A côté, se trouvait une espèce de bibliothèque pour le Code et les livres de droit dont on a souvent besoin. Et puis le téléphone; on pose le catalogue des abonnés sur la planchette, et la petite boule entre les timbres s'agite en tintant quand on ferme la porto fort.

La pièce donnait sur la place. C*est un endroit à peu près plat, qui est au centre de la ville et où se

LES GIBGONSTANGES DE LA VIE â

tiennent les marchés, ainsi que, chaque mois, la foire. De là partent cinq ou six rues qui vont dans toutes les directions et, toutes, elles montent ou elles descendent (il faut dire qu'Arsens est bâtie sur une colline et que tout le pays est très accidenté). Sur cette place donc, du côté du levant, on voit d'abord Thôtel de ville, beau bâtiment en pierres grises, qui porte un assez haut clocher; la halle au blé, appuyée contre, a des grosses colonnes carrées ; et puis, des trois autres côtés, sont des maisons particulières, avec celles du fond concaves, de sorte que, de ce bout-là, la place va s'arrondissant.

Comme il allait être six heures, le notaire plia la lettre qu'il écrivait, puis colla Tenveloppe et appela Cavin.

— Eh bien, Cavin, dit-il, avez-vousrédigécetacte?

— Oui, monsieur.

— C'est ça, alors il vous faudrait, en passant, me mettre une lettre à la poste. Et puis demain matin, vous irez à la banque.

— Oui, monsieur.

— Je crois que c'est tout.

— Et pour cette mise du 24 ? dit Cavin.

— Oh ! pour cette mise... nous verrons demain. Ils faisaient toujours ainsi d'habitude ; ayant fini

la journée, ils examinaient ensemble Touvrage. Et le notaire restait le dernier au bureau, comme c'est le devoir du maître.

Seulement, ce soir-là, qui était un soir important dans sa vie, il avait besoin de se faire beau. Il avait sa chambre à ce même étage ; il changea de chemise, et il changea d'habit ; il se brossa soi-

gneusement ; il se regarda dans la glace pour voir s'il était bien rasé ; et puis, comme le temps pressait, il se dépêcha de sortir.

Sur la place, le syndic causait avec un municipal. Le notaire les salua le premier, ils répondirent à son salut. Plus loin, Hauser, le cordonnier, était assis devant sa porte.

On ne rencontrait presque personne; c'était le moment du souper. Toutes les familles, parmi les bourgeois, dînent à midi et soupent à six heures. Quant aux vignerons et aux campagnards, ils étaient aux champs ou bien dans les vignes.

Le notaire prit par les Lignières. On est là presque hors de ville, c'est plutôt une route qu'une rue ; elle n'est pas pavée, en effet, et dans le haut encore, elle a bien un trottoir, mais il n'est pas large et cesse bientôt. On y sent déjà Tété l'odeur des foins mûrs qui sèchent, les arbres commencent partout. A main gauche, quand on descend, on a des petites constructions mises de travers, des écuries, des pressoirs et une forge aussi près d'une fontaine ; à main droite, au contraire, on a les plus belles maisons d'Arsens.

Elles sont là debout au-dessus du ravin où coule la Venoge et regardent vers le beau lac. Celle de M. de Hallwyl, lequel descend des baillis de Berne, a un perron couvert d'une marquise et deux girouettes à boules rouillées. Une autre se tient derrière un petit jardin, toute noire à cause d'un lierre. Celle qui suit a les contrevents presque toujours fermés. Il y en a encore deux. La maison de madame Buttet est la dernière de toutes.

Elle est également parmi les plus anciennes, elle )orde la rue et ses murs sont crépis. Le temps et a pesanteur du toit ont fait qu'ils surplombent m peu; par ci par là, on aperçoit une lézarde; nais ils sont solides quand même, car ils sont épais ît les fondements sont posés profond.

On allait servir le souper ; mademoiselle Hélène ivait mis. la table, pendant que Lucie apportait les )lats. Les plis de la nappe faisaient six carrés, trois Tun côté et trois de Tautre. Un bouquet trempait lans un vase. C'était un bouquet garni tout autour le branches de buis; et il y avait du lilas, des quarantaines et des tulipes.

Est-ce que tout était bien à sa place? Quelquefois m oublie le sel ou le service à découper ; il faut se léranger au milieu du repas ; aussi mademoiselle ïélène comptait les objets dans sa tête; elle vit que 'ien ne manquait. Tout à coup le soleil entra. Il irient ainsi, toujours un peu plus tard, à mesure jue la saison s'avance ; et puis toujours un peu plus ;ôt, une fois les longs jours passés; finalement il ae vient plus.

Madame Buttet, qui ourlait une serviette près de ia fenêtre, se leva, et dit :

— Qu'est-ce qu'il fait, Emile, qu'il n'est pas encore là?

Mademoiselle Hélène répondit :

— La demie n'a pas sonné.

— As-tu dit à Lucie de dresser les pommes de terre ?

— Ouï, maman.

Madame Buttet reprit :

— Il faut pourtant que j'aille voir; on n'est sûr de rien avec cette fille.

Mademoiselle Hélène avait un corsage de couleur, une jupe noire et un tablier à bavette, avec des larges brides qui croisaient dans le dos. Ses cheveux peignés à plat sur les tempes découvraient le front au milieu. Elle paraissait un peu fatiguée et cependant heureuse au fond. Cela se voit toujours quand même, il y a alors dans les yeux une petite flamme qui brille. Pour faire passer le temps, elle avait pris la Gazette et elle regardait les morts. C'est à la quatrième page : plus rien qu'un nom vite oublié, avec un encadrement noir. Cette fois, ils n'étaient que deux ; elle ne les connaissait pas ; elle referma le journal.

Madame Buttet revenait.

— Eh bien, oui, dit-elle, je suis arrivée au bon moment; une minute de plus, le riz s'attachait!

Et elle soupira. Seulement, presque en même temps que la pendule, la sonnette delà porte sonna. Mademoiselle Hélène savait bien qui c'était ; elle alla vite répondre. On entendit la voix du notaire; celle d'Hélène qui répondait; puis un silence et madame Biittet pensa : « Les voilà qui s'embrassent... Enfin, puisqu'ils sont fiancés... » Mais c'était pour elle une sensation désagréable; il lui semblait qu'on lui prenait quelque chose.

Emile Magnenat parut. Madame Buttet lui dit :

— Bonsoir, Emile.

Et il dit :

— Bonsoir, madame.

Madame Buttet sourit :

— Je suis toujours madame pour vous !

Emile Magnenat fut un peu gêné :

— Voyez-vous, chez moi, il faut toujours que je n'habitue.

Et sa fiancée ajouta :

— C'est pour rire, maman comprend bien.

Chacun s'assit à sa place et on commença à mander. Le soleil descendait derrière la maison d'en ace. Ses rayons, comme une barre, se levèrent l'abord depuis sur le plancher, montant contre le nur, puis frappèrent le plafond et glissèrent tout le ong peu à peu, se raccourcissant ; puis subitement lisparurent; et la chambre fut pleine d'ombre. Mais, i cause du ciel clair, les tasses gardaient encore un )etit luisant aux anses.

On parla de choses et d'autres. Dehors les enfants ouaientà la cache. Ayant fait le rond, ils comptaient )Our savoir qui chercherait. Et on les entendait îompter :

Amélie de Paris,

Prête-moi tes souliers gris

Pour aller au paradis.

On dit qu'il y fait si beau

Qu'on y voit les quatre agneaux.

Pin, pi, pomm' d'or,

La plus belle en est dehors.

A chaque syllabe, on touche quelqu'un ; le dernier qu'on touche, c'est celui qui cherche, et on entendait claquer les souliers ; c'était que les autres allaient se cacher.

Et on entendait aussi forger à la forge. C'est un son qui fait penser aux abeilles, à des pierres chaudes, à une couleur rousse.

Toutefois, Emile ayant repris de la viande, madame Buttet s'essuya les lèvres et dit :

— Qu'est-ce que vous pensez de mon rôti?

— Ah! dit Emile, il est très bon.

— Et toi, Hélène, tu n*as pas assez mangé.

Il fallait toujours l'obliger à se servir, elle n'avait pas d'appétit.

Hélène répondit :

— Je n'ai pas faim.

— Voyons, mon enfant, dit madame Buttet, ce serait pourtant le moment de prendre des bonnes résolutions.

Comme elle en était venue où elle voulait, elle reprit aussitôt :

— Vous savez, Emile, que le trousseau avance. Trois douzaines de draps qui sont prêtes, presque toutes les serviettes, les torchons ; encore quoi? ah! oui, les nappes, les petits rideaux. Reste Tétoffe pour les meubles. Il faudrait aller un jour à Genève.

— Ou bien à Lausanne, dit Emile.

— Plutôt à Genève, croyez-moi, on a plus de choix, et le choix fait tout.

Emile demanda à sa fiancée ce qu'elle en pensait.

— Oh ! dit madame Buttet, Hélène est de mon avis.

Et Hélène dit en effet :

— C'est comme tu croiras, maman. En tout cas, à Genève, il y a des bons magasins.

— Alors quand?

— Voulez-vous, dit Emile, la semaine prochaine? Lucie apporta le thé ; elle posa la théière à la

droite de sa maîtresse sur un rond de bois découpé ;

LES CIRCONSTANCES DE LA VIE y

'était une grosse théière de famille, en étain et de 3rine ronde, avec des côtes comme un melon. Maame Buttet remplit les tasses.

On avait pour le dessert un pudding au pain omme on en fait dans les petits ménages, parce u'ils sont économiques et faciles à confectionner, ►n met dedans des raisins de Corinthe, on les rrose d'un sirop de vin rouge, ils accompagnent ien le thé. Madame Buttet passa le plat, puis, Lucie tant sortie, revint à son entretien. Elle aimait assez lier au fond des choses.

— A présent, dit-elle, il reste la noce et c'est Tes- 3ntiel.

Les cuillers choquaient les assiettes, montant et ^descendant; personne ne répondit.

Elle répéta :

— Puisque la date est décidée, nous devrions tout pranger. Le temps va vite.

Emile leva la tête et dit :

— Je vous laisse faire.

— Oh! pas du tout. Vous avez voix au chapitre, ombien avons-nous d'invités? Les deux amies de oce, reprit-elle, sont déjà prévenues. Pour les mis de noce quelles sont vos intentions?

— Je crois, dit Emile, qu'il vaudrait mieux ne is avoir trop de monde.

— Seulement, qu'est-ce qu'on dira? On dira :

Ils veulent faire à l'économie. » Je suis bien

avis qu'on çpste modeste ; on ne peut pourtant

is se cacher.

Emile parut réfléchir.

— C'est que, pour les amis de noce, je suis un

peu dans rembarras. Tous ceux que je connais sont mariés.

— Voilà qui ne fait rien du tout.

-;- J'ai pensé à Henri Bovard et à Jules Favre à Morges. J'ai fait mon examen avec lui.

— Eh bien, dit madame Buttet, on mettra M. Bovard avec Jeanne Borle et M. Favre avec Berthe. Ça n'irait pas trop mal. Et puis tàtez le terrain : on verra après.

— Seulement, dit Hélène, crois-tu que Jeanne vienne, puisqu'elle est en deuil?

— Voyons! une tante qu'elle n'a jamais vue!

Quant à moi, après les amis de noce, j'aurai en premier lieu ma cousine Baud, des AUinges, et puis mon neveu René ; j'aurai ensuite ma belle-sœur avec une de ses filles; trois, sept, huit, neuf, dix, onze; ça fait onze pour ma parenté. Les amis sont des gens d'ici, n'est-ce pas? Nous les inviterons entre vous et moi. Mettons huit encore. Ce serait à peu près tout.

Pour Emile, le mauvais moment était venu. Il chercha une longue phrase, ne la trouva pas, hésita un peu et dit simplement :

— Je me demandais si je ne ferais pas bien d'inviter mon frère.

Car il avait un frère nommé Ulysse qui était jardinier et qui avait dans la ville mauvaise réputation; il buvait; on racontait aussi qu'il était socialiste. Et quoique madame Buttet ne l'eût jamais vu, elle savait bien de qui il s'agissait.

Elle dit :

— Votre frère qui habite Versoix?

— Vous comprenez, reprit Emile, c'est mon frère, e ne voudrais pas lui faire chagrin.

De nouveau chacun se tut. On avait fini de manjer, on buvait le fond des tasses, 1^ thé était tiède.

— Oui, dit madame Buttet, nous serions dix-neuf )u vingt ; il ne faudrait en tout cas pas qu'on dépasse a vingtaine.

L'habitude est de donner à manger avant ou après e mariage. Quelquefois on va dans un hôtel, mais m aime mieux recevoir chez soi ; et quand lesapparements ne sont pas très grands, il est bon de prendre jarde au nombre des invités. Il faut aussi veiller i ce qu'ils soient tous « comme il faut ». On vit 3ien pourtant, à sa réponse, que madame Buttet iédait, ne pouvant pas faire autrement. Alors Emile Fut enhardi pour sa seconde proposition qui était l'inviter le commis. Et il dit :

— On pourrait peut-être inviter Cavin.

Mais madame Buttet fit un petit mouvement de la lête. Car il est assez naturel en définitive qu'on veuille avoir son frère à ses noces ; un commis, c'est différent. Elle roula sa serviette et Tayant glissée dans le rond d'argent, elle répliqua :

— Croyez-vous ?

Emile dit :

— Je vous le demande.

Et Hélène qui avait bon cœur ajouta :

— Tu sais, maman, un de plus, un de moins, on Qe remarque pas la différence.

— Je crois, Emile, dit madame Buttet, qu'il vau- Irait mieux renoncer à votre idée. Premièrement, ivecqui est-ce qu'on le mettrait?

Emile ne savait pas.

— Ensuite, dit madame Buttet, il serait peut-être mal à son aise. Et encore, dit-elle, il préférerait peut-être ne pas venir et il se croirait forcé de venir...

Elle ajouta :

— Et puis vous ne voulez pas une grande noce... Et les choses en restèrent là parce queLucile était

revenue.

Les fiancés, chez nous, peuvent se promener ensemble ; cela leur est permis. De sorte qu'Emile et Hélène allèrent jusqu'à la Venoge. Il faisait si bon, il faut profiter.

La rue des Lignières se termine brusquement à côté de la maison, car le ravin s'ouvre là ; on n'a pour y descendre qu'un petit escalier ; les marches sont taillées dans la pente même, simplement pavées, avec un bord de pierre. De chaque côté, deux hauts murs portent des jardins et par- dessus ces murs, pendent les citronnelles. Plus bas il se trouve une route. C'est une route de première classe qui va vers le Nord où sont quatre ou cinq grands villages. Elle prend le coteau de côté et le suit, descendant toujours, jusqu'à ce qu'elle arrive au pont, et alors passe la rivière, et sur l'autre bord s'en revient, et remonte sans se presser.

On va donc, on a d'abord au-dessus de soi le vieux

château de la ville qui sort en l'air avec sa drôle de our ronde, près de l'église qu'on voit. Et il n'est pas omantique, pointu, crénelé, au contraire ;il est à la essemblance du pays, oii le doux langage roman est )arlé, c'est-à-dire tranquille de lignes; il est blanc, m plutôt gris, étant un petit peu sali ; et tout près les )ois commencent, car ce premier versant a des grandes forêts.

L'autre, plus abrupt, est tout creusé par les pluies ; les longues coulures jaunes se voient auprès Tautres, plus blanches, rangées tout le long vertilalement ; et entre elles il y a des bandes d'herbe lécoupées, des buissons de ronces ou d'épine blanche, )u encore des petites charmilles avec des dos ronds jui se suivent comme des troupeaux de moutons ; ît l'automne en venant met en elles une flamme cousse.

Cependant les fiancés, arrivés à la rivière, prirent un sentier qui la longe. On aperçoit entre les feuilles l'eau glisser; dès qu'une averse tombe, elle s'enfle terriblement et devient brunâtre comme du café au lait ; autrement elle est très pure ; tantôt lisse, tantôt soulevée ets'enroulant;ou bien dormante lorsque la rive fait un coude ; ou bien encore un caillou se dresse parmi le courant; alors elle jaillit, avec un peu d'écume.

Il était huit heures, c'est le temps où la nuit commence, la pointe des collines éclaire encore un peu, mais dans les creux l'ombre épaissit ; et ils y entrèrent tous les deux. Déj à les teintes étaient changées .

Premièrement ils ne parlèrent pas. Le sentier n'est pas large ; ils marchaient l'un derrière l'autre, lui

devant ; on le voyait de dos, dans son espèce de jaquette courte, un peu gros et le buste trop long en proportion des jambes, avec un chapeau de paille et la nuque découverte, parce qu'il avait un col bas; et elle, elle était maigre, petite.

Il avait trente-cinq ans et elle vingt-huit. Us ne faisaient pas tout à fait ce qu'on appelle un mariage de raison. Dans les mariages de raison, l'argent, les situations, les convenances se font des deux côtés équilibre. Or, madame Buttet était « de très bonne famille » et Emile « venait de la campagne ». Il ne possédait guère du reste que l'argent qu'il avait gagné. Mais Hélène avait longtemps attendu ; personne d'autre n'était venu ; trouverait-on mieux pour elle? Madame Buttet avait dit oui.

On doit songer qu'à vingt-huit ans, avec une nature timide, on n'a plus l'entrain des petites filles qui courent en riant après le bonheur. Pourtant Hélène avait senti un peu de joie venir en elle. Et lui aussi, un peu de tendresse, avec un peu de pitié et un peu d'orgueil, comme il arrive souvent dans l'amour des hommes; c'est quelqu'un de fort auprès de quelqu'un de plus faible. On se dit : « Elle ne pourrait pas aller toute seule, moi je l'aide et elle est appuyée sur moi. »

Ils passèrent auprès de l'usine électrique. De jour, on voit par les vitrages les grands volants qui tournent et les mécaniciens en vestes bleues qui versent de l'huile dans les rouages ; mais la vive lumière, faisant la nuit plus noire, on ne distinguait plus, dans la façade obscure, que trois carrés éblouissants.

Il dit :

— Vous devriez mettre votre châle.

Elle lui dit :

— Si vous voulez.

Et elle le laissa faire. Et elle dit encore :

— Ils travaillent toute la nuit dans l'usine ?

— C'est bien obligatoire, sans quoi les lampes déteindraient.

Après, l'usine leur fut cachée et le reste du jour levint visible de nouveau. A cet endroit les collines 5' élèvent, le vallon se resserre tout en se creusant ; 3n est environné par des grandes pentes qui se ferment en avant, car la rivière est sinueuse ; et eux, parmi ces choses, paraissaient tout petits, perdus. Le ciel était presque vert, et vide; on devait renverser la tête pour le voir encore, tout en haut. Puis ils entrèrent sous les arbres. Là se tiennent les bêtes elles oiseaux nocturnes, la chouette qui s'approche à minuit des maisons et crie perchée sur les noyers ; quelquefois les feuilles remuent sans qu'on devine pourquoi. Ils allèrent encore un bout. Hélène dit :

— On aurait vite peur ici.

n répondit :

— De quoi?

EUe dit :

— Je ne sais pas.

Elle ajouta :

— Et puis, vous savez, il est tard. Je ne voudrais pas que maman s'inquiète.

Alors ils s'en revinrent. Comme ils s'enrevenaient, la première étoile parut. Et aussitôt après une autre se montra. Et puis le signal est donné, toutes s'allument à la fois.

Une poussière blanche s'agitait devant eux, c'était la nouvelle lumière à travers laquelle tout est bleu et noir; et une ombre tomba des arbres au milieu de l'herbe en relief, on aurait dit des taches d'eau sur une étotfe.

Ils remontèrent la route. Justement venait un cheval, attelé à un char à bancs, et la mécanique grinçait. L'homme assis sur le siège souleva son chapeau.

Hélène toussa. Emile lui dit :

— Vous toussez toujours.

— Oh ! dit-elle, ce n'est rien.

Les noces avaient été fixées au mercredi 16 juillet. Mai passa, juin suivit ; la saison marche dans sa force, avec un éclat terne et dur. Le foin ayant mûri se tientprêtpourla faux près de l'avoine qui est blanche; et le long des murs, à chaque fenêtre, on voit une femme qui coud.

Les préparatifs furent longs. On veut qu'une cérémonie comme celle du mariage, qui est le centre de Texistence, reste bien marquée dans le souvenir. On fit trois voyages à Genève. Chaque jour, il arrivait des paquets : des boîtes plates de carton brun où une robe est pliée, d'autres ronds et bien ficelés dans d'épais papiers d'emballage; un jour on apporta la couronne de mariée. C'étaient les amies de noce qui l'offraient. Elles l'avaient choisie de cire blanche, avec des petites feuilles pâles, faites en étoffe gome ; la plupart des fleurs étaient en boutons, mais elques-unes étaient ouvertes et des belles étales jaunes se dressaient entre les pétales. Enfin,

vers le milieu de juin, Meyer, le tapissier, vint prendre les meubles pour les recouvrir.

Emile> de son coté, se commanda une redingote^ des souliers vernis, un chapeau de soie, mais il n'eut guère le temps de s'occuper d'autrechose. En somme ce fut madame Buttet qui eut le souci de tout : quand on a des manières, on cherche à le faire voir, et le moindre détail a son importance. Il faut organiser le service, composer un menu, trouver pour chaque dame un « cavalier qui aille bien ». Pendant p d'un mois, madame Buttet fut très agitée, d'autant plus qu'Hélène ne Taidait que peu; une jeune fille au moment de se marier, n'a plus toute sa tête i elle.

Toutefois, quand les meubles du salon furent d en place, avec un beau drap vert et des clous d*oi brillants, qu'on eut repeint la grille et râtelé 1 allées du jardin, le grand jour fut tout à fait là. 1 avait fait longtemps très chaud; le 14 et le 13, il plut mais la nuit fut calme ; et le 16, au matin en ouvri sa fen«3tre, madame Buttet aperçut le ciel bleu. Yen le sud, avec douceur, il allait en s'infléchissant à h rencontre des montagnes ; le soleil montait derrièn les arbres, et toutes les lignes tremblaient. C'est lî rosée qui s'évapore. « Quelle chance ! pensa madame Buttet, on aura le beau ».

Naturellement Lucile était restée endormie : ell( fut grondée pour commencer.

— Est-ce possible? disait madame Buttet, un joui comme aujourd'hui! Il aurait peut-être fallu qu^ j*aille encore vous réveiller moi-même. Sivousétie seule, qu'est-ce que vous feriez?

Tout reluisait pourtant dans la cuisine. On avait Frotté à la brosse le carreau, les cuivres à l'eau de cuivre, lavé les murs, noirci le fourneau, recouvert la table d'une toile cirée. La casserole au lait fixée

i rayon par le manche, on se voyait dedans. En outre les gâteaux secs, les vins et les desserts étaient préparés dans Tarmoire. Adrienne la cuisinière avait tout mis en ordre pour la commodité.

Il n'était pas sept heures qu'elle sonnait déjà. On la faisait venir dans les grandes occasions. Ayant été quinze ans en service à Paris, elle était entendue à tout, aussi bien aux rôtis qu'aux sauces et aux entremets qu'aux pâtisseries. Elle commença par changer de robe, ensuite elle alluma le feu, pendant que Lucie montait au bûcher.

— Mon Dieu! dit madame Buttet, quel bonheur que vous soyez là. Avec une bonne comme j'en ai une !

— Que voulez-vous, répondit Adrienne, en levant les épaules, c'est une jeunesse.

Le feu ronflait, tout allait bien. On sonna denouvesiu ; cette fois c'était François le jardinier qui venait décorer le perron.

— Ah! bonjour, François, dit madame Buttet.

François ôta son chapeau de paille et répondit :

— Bonjour, madame.

Il avait un tablier vert, muni sur le devant d'une poche carrée, qui faisait une grosse bosse ; il mettait là son sécateur, sa pipe, son tabac et toute sorte d'outils.

— Alors, reprit madame Buttet, comment allonsnous arranger tout ça ?

François se gratta derrière l'oreille :

— Eh bien, on pourrait mettre les palmien trée de l'escalier.

— C'est ce qui vaudrait le mieux.

— Et les autres fleurs dehors.

— Essayons, dit madame Buttet.

Des enfants regardaient de derrière la grill les maisons voisines, les gens s'étaient mis nôtres. On ne voit pas souvent de ces bea riages. Bientôt le père Borle parut à son habitait le rez-de-chaussée ; on le connaissa tout le pays à cause de ses allures et de son j Il portait une vieille veste tachée, des panto lisière et une casquette en drap de forme aile avec deux languettes qui pouvaient se rabattn oreilles. Entre les touii'es de ses cheveux, faisait des plaques jaunes. 11 marchait en I les pieds, les mains derrière le dos.

François ayant sorti les pots de fleurs de sa t et les ayant rangés sur le perron, on se reçu mieux juger de Teffet. L'effet était joli, tout le fut d'accord. Sur chacune des marches, il deux plantes, une à droite et une à gauche ; des hortensias violets ; plus haut, des marj doubles, des rouges et des blanches, puis de niums. Cela faisait comme deux haies qui me jusqu'à la porte ; et on avait entre elles j place pour passer. Surtout immédiatement ( chose est changé dans ra{)pareiice de la visent que le jour qui vient n'est pas un jour les autres. Madame Buttet inclinait la tète comme on fait quand on examine.

— Oui, dit-elle, c'est peut-être un peu maigre, mais ça ira quand même.

Et le père Borle disait :

— Etes-vous sûre au moins qu'elles soient fraîches, ces fleurs?

A chaque moment, il toussait, souffrant d'un ancien catarrhe qui ne voulait pas guérir et tirait de sa poche un grand mouchoir rouge pour cracher dedans.

Cependant Hélène venait seulement de se réveiller, car elle avait mal dormi. Comme elle ouvrait les yeux, elle aperçut la chambre, les meubles, le jour clair; sa première idée fut : « C'est aujourd'hui ! » Elle eut besoin d'un moment pour s'y habituer. Puis madame Buttet entra.

— Bonjour, maman, dit Hélène.

— Bonjour, petite, comment vas-tu?

Madame Buttet s'assit à côté du lit. Les vêtements

de la veille étaient plies sur une chaise. Au-dessus de la glace, une pelote de dentelle entourée d'un volant rose pendait à un cordon. Et on voyait sur un carton une chromolithographie qui représentait le Christ 3n berger, suivi de son troupeau, avec un verset de la Bible : « L'Eternel est le Bon Berger ». C'était un souvenir de première communion.

Hélène voulut se lever. Madame Buttet l'en empêcha.

— Tu as bien le temps, dit-elle, repose-toi encore ; [ajournée sera fatigante.

— Maman, dit Hélène, quelle robe faut-il queje mette en attendant ?

— Tu mettras ta bleue, elle est bonne pour la maison.

Elle reprit :

— Tu ferais bien aussi de commencer ta toilette, sitôt levée, pour que tu sois plus vite prête, quand le moment sera venu.

Alors elle baissa la voix. De temps en temps un moineau se posait sur la fenêtre ou il penchait la tête, tournant son œil en Fair.

Les invitations étaient faites pour deux heures et demie. Il avait été décidé qu'on offrirait d'abord du thé et des rafraîchissements, parce que plusieurs personnes venaient de loin. Ensuite on irait à l'église. Au retour de Féglise, on aurait le dîner, et il devait être fini avant sept heures pour que les mariés pussent partir à temps.

Tout se passa comme on avait prévu. Madame Buttet et Berthe Gandin aidèrent Hélène à mettre sa robe. Elle était en laine blanche, avec une traîne; le voile était de mousseline et les souliers de satin. Hélène avait peu de cheveux, on eut de la peine à la coiffer. Autour du chignon noué un peu haut, on disposa donc la couronne; le voile retomba autour d'elle :

— Te voilà, prête, dit madame Buttet.

Et mademoiselle Gandin détroussa sa jupe qu'elle avait relevée au moyen d'épingles pour ne pas la salir.

Emile arrivait. Il avait sa belle redingote et le

pantalon pareil, une cravate de batiste ; ses cheveux étaient partagés par une raie à gauche et relevés sur la tempe droite. Malgré que la chambre fût fraîche, il était très rouge et tout en sueur. Il s'approcha de sa femme; voilà qu'elle n'était encore sa femme qu'à moitié et il ne la connaissait pas bien. Comme il l'avait prise par les épaules et qu'il l'embrassait :

— Est-ce que tu m'aimes? dit-il.

— Oui, dit-elle.

— Es-tu heureuse?

— Oh! oui.

Ils étaient seuls pour un moment, ils ne surent plus que se dire, étant timides tous les deux ; et ils étaient émus encore par le grand voyage qu'ils avaient à faire, tout le voyage de la vie. Ils s'embrassèrent de nouveau.

On marchait dans le corridor, des portes s'ouvraient et se refermaient, la sonnette sonnait tout le temps. C'était le monde qui venait.

— Je crois qu'il nous faudra aller, dit Emile. Dans le salon, il y avait une dizaine de dames et

à peu près le même nombre de messieurs ; les dames avaient des chaises, les messieurs restaient debout. Et, à cause du grand soleil, les contrevents étaient fermés, si bien qu'il faisait assez sombre.

Quand les mariés parurent, on se tut tout à coup. Ils allèrent premièrement saluer les invités.

Madame Buttet avait une toilette de drap violette, ornée de dentelle noire; et une grosse broche d'or ronde, faite de torsades entrelacées, comme un ouvrage de vannier, fermait le col de son corsage. Madame Baud, sa cousine, avait une blouse de soie

brune et une jupe noire. Madame Gaudin, la femi du pasteur, était toute en noir, modestement n car le traitement de son mari ne lui permettait j des grandes dépenses ; en outre elle avait eu sa fille à habiller. Les demoiselles Bardet, deux vieilles filles maigres, portaient des costumes clairs pour se rajeunir. Madame Gailloud, la femme du receveur, avait une robe de voile Champagne sur fond rose, et un grand chapeau noir avec une plume d'autruche; c'était une femme coquette. Quant aux demoisell elles n'étaient pas jolies et elles étaient en bleu, en blanc ou en rose.

Les messieurs portaient des redingotes, sauf René Baud qui avait un habit, et enfin Ulysse Magnenat qui était venu en veste. Us se ressemblaient presque tous, étant plutôt gros et courts, rasés, avec des moustaches un peu rousses, des cols rabattus et une petite cravate noire. Les blonds sont rares dans le pays. Le vin acide avive le teint et donne du ventre. Et ils n'étaient pas avenants, ni empressés auprès des dames, restant plus volontiers entre eux.

Adrienne, Lucie et la femme de chambre des Baud servirent le thé ; il y avait pour les messieurs des bouteilles de vieux la Côle. On ne riait pas, on ne disait presque rien. Pourtant tous les invités se connaissaient, mais au premier moment on est un peu embarrassé et on cherche une contenance. On était aussi un peu serré. C'est pourquoi on fut bien content quand les voitures arrivèrent.

Madame Buttet, sa fille et les deux amies de noce montèrent dans la première. Emile, le préfet et les deux amis de noce montèrent dans la seconde. Les

autres invités suivirent. Le vieux Borle se tenait à côté du perron. A chaque couple qui passait, il ôtait sa casquette. Et sa grosse toux revenant, il dépliait son mouchoir rouge.

Pour aller à Féglise, on suit les Lignières jusque tout près de la place ; là on prend à droite une petite rue qui monte : c'est presque à côté du château. On ne met môme pas cinq minutes à pied. Devant le porche, est une terrasse avec un tilleul et, autour, des vieilles maisons. Beaucoup de femmes étaient venues voir, ayant vite ôté leurs tabliers, quelques hommes aussi, mais surtout les petits, parce que c'est la coutume de leur jeter en sortant des pièces de cinq centimes. Dans Téglise, quatre ou cinq bancs étaient entièrement garnis, il y avait même du monde sur la galerie ; c'étaient des connaissances ou bien des curieux; c'étaient encore les jeunes filles de la société de couture qui devaient chanter un chœur. L'organiste était à sa place; le pasteur mettait sa robe.

Puis, toute la noce étant réunie, les messieurs donnèrent le bras aux dames, les cloches sonnèrent, l'orgue joua et le cortège fit son entrée. 11 fit son entrée, on s'assit; l'orgue jouait toujours, on entendait moins bien les cloches tout en haut dans le clocher; elles cessèrent les premières; les grandes voix de l'orgue diminuèrent et puis se turent ; chacun se redressa et se tint immobile ; le pasteur venait de monter en chaire.

Il fit d'abord une prière. Toutes les fois qu'il bais-

t la tête, son rabat blanc se soulevait par le bas et, toutes les fois qu'il levait les mains, ses larges

manches se dt^ployaient comme des ailes. Après la prière, les jeunes lîUes chantèrent leur chœur. Ensuite le pasteur se remit à parler, l'assistance à ■ son tour chanta : tout se termina par la liturgie.

Cette liturjrie est très longue. Elle expose quel le vrai mariatre chrétien auprès du mariage civil; Tun est une association légale d'intérêts ; Tautre une union mystique où tout se donne mutuellement, de sorte que deux vies n'en font plus qu^une; l'homme prête sa force, la femme sa douceur; rhomme doit le secours, la femme la soumission.

Cependant, pour que cet état soit durable il ne faut point s'y enpfager sans avoir réfléchi. Alors le pasteur descendit de chaire. Les mariés étaient placés en avant de tout le monde, sur deux sièges apportés exprès; le pasteur s'arrêta près d'eux, tenant son livre ouvert. Ils se levèrent et lui lut dans le livre et il dit :

— Emile-Fran^'ois-Louis Ma«:çnenat, consentezvous h prendre pour femme Hélène-Jeanne Buttet?

Il semble qu'il faille soulever un grand poids pour répondre. Un instant, le sang s'arrête, le cœur bat. Puis Emile leva la tête, et ayant raffermi sa voix :

— Oui, dit-il avec force.

— Hélène-Jeanne Buttet, consentez-vous à prendre pour mari Émile-François-Louis Magnenat?

On entendit un petit bruit, c'était la seconde réponse.

Tout de suite on a envie de s'en aller. Ce qui peut venir n'intéresse plus. Il y eut encore un chœur, la bénédiction fut donnée, l'orgue attaqua une nouvelle marche, les cloches sonnèrent de nouveau, et,

cette fois, Hélène sortit au bras de son mari.

Quel soleil ! On le reçut comme un coup dans la figure. Tout branlait en Fair dans cette lumière, les arbres, les maisons, les murs et le ciel encore ; tout tourbillonnait. Les chevaux s'impatientaient à cause des mouches. Les fouets avaient des rubans de couleur. Les gamins se poussaient jusque sous les roues des voitures.

On rentra directement aux Lignières. Quoique la cérémonie eût duré plus d'une heure, il était pourtant encore trop tôt pour se mettre à table. On attendit dans le jardin. Il était tout planté d'arbres : il y avait un marronnier, un magnolia aux larges feuilles, des buissons de lilas, deux platanes, un prunier; et les branches, se rejoignant, faisaient au-dessus comme un toit. Les bancs récemment repeints étaient beaux verts. La société s'installa, les messieurs se promenaient dans les allées, les dames s'éventaient. Dans un coin le préfet Richard, ayant allumé un cigare, causait avec le receveur.

— Oui, disait-il, cette après-midi avant de partir, j'ai regardé le thermomètre; il marquait 30 degrés.

— Il ne doit pas y en avoir beaucoup moins à présent.

— Quand même, vous savez ; mais il y en a toujours bien 28.

— C'est tant mieux après cette pluie.

— Enfin le plus pénible est fait.

— Oui, dit le receveur, les voilà mariés, qui l'aurait cru?

Le préfet écrasa entre ses doigts son cigare qui brûlait mal et reprit :

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autour de la petite qu'on réservait à la jeunesse. Un billet avec un nom indiquait la place de chacun. Et les menus, copiés à la main sur un beau bristol, étaient rangés, de distance en distance, parmi les coupes et les compotiers.

On mangea d'abord un potage au tapioca. Ensuite on apporta la truite; c'était une truite saumonnée, de celles qui ont des petits points rouges et une chair ferme et très blanche. Elle avait bien cinquante centimètres de long. On l'avait étendue sur un grand plat de porcelaine; elle avait dans la bouche un bouquet de persil. Comme on la présentait à madame Magnenat, tout le monde se récria et aussitôt on se sentit à l'aise. Les messieurs avaient rempli les verres de vin blanc.

Il n'était pas encore cinq heures, cependant l'appétit était venu, personne n'ayant beaucoup mangé à midi par précaution. Ulysse Cavin qui ignorait les usages se servait de son couteau. Madame Gailloud, elle, tenait les coudes serrés contre le corps et levait sa fourchette d'un geste lent jusqu'à sa bouche. Le préfet commença par vider son verre d'un seul coup. Par la porte du salon, on apercevait l'autre table et René Baud avec son habit et son devant de chemise brodé.

— Ah! dit madame Gailloud, elle est exquise cette truite. Quel beau morceau !

— Oui, répondit le docteur Beausire, on n'en pèche pas souvent des pareilles.

Et se tournant vers madame Buttet :

— Elle vous était réservée.

Le préfet dit :

— Heureuîïenient que les pêcheries sont i nisées ; avec l'ancien système, c'était la ru poisson.

Et il se mit à j>arler du frai, des alevii échelles; on s'intéressait à ce qu'il disait. H pays d'eau courante, beaucoup de gens ont l vier.

— On se croyait tout permis. Ils péchaie dynamite, ils empoisonnaient les rivières a chlorure de chaux.

— Moi, dit le pasteur Gaudin, qui avait rej femme après la cérémonie, je ne mets rien aud'une belle truite comme celle-là.

— Avec leurs poissons de mer, reprit le c'est très bon, je suis bien d'avis, mais d'abc ce toujours frais et puis il y a l'odeur, les ar ce n'est jamais ce parfum.

— Jamais, dit le receveur.

On repassait le plat, et cbacun se resserv resta plus que la tête, la longue arête et U nageoires bleues du bout. Le saucier aussi él< Et madame Buttet pensa : « U ne s'en est p de beaucoup que je n'aie un affront ». AyanI veillance et la responsabilité de tout, elle n presque rien. Hélène non plus, par fatigue, i cherchait une occasion. Cependant on s'anini poulets étaient survenus, accompagnés d'un de laitue et de pommes de terre dorées ; on di d'autres bouteilles. A la table du salon les selles riaient. Et on entendit tout à coup Ulys^ qui disait en tendant son verre :

— J'ai une rude soif !

Alors les voix s'élèvent et se mêlent ; le vin agit, a tête part, tout le inonde parle à la fois ; on s'inerpellait d'une tableàTautre. Les dames s'excitaient ît le docteur Beausire devenait très aimable avec nadame Gailloud.

— La meilleure récolte que j'ai vue était celle de ieptante-cinq ; on avait fait dix-huit brantées dans .a* .'•

— ... On met beaucoup de poivre parce que c'est froid à l'estomac.

— Est-ce que vous la connaissez?

— Madame Gaudin, une goutte de vin, il n'est pas méchant, vous savez...

— ...Dans cette fête, on lui a expliqué que le règlement...

— A votre santé !'

— A votre santé !

Le service suivant fut du bœuf en daube dans sa 5auce brune ; après la daube, des petits pois au beurre; on but du Salvagnin cette fois, quelqu'un renversa son verre. Puis vinrent les bonbons, des fruits, une bombe glacée, outre du Champagne Mauier. Les flûtes achetées pour la circonstance avaient été mises d'avance devant chaque assiette. Pourtant la venue des bouteilles avec leur étiquette blanche et leur chapeau d'or, fit une grande sensation ; le moment est toujours assez solennel ; on fait d'ordinaire un petit discours, c'était le préfet qui devaitle faire et il se préparait déjà. Le receveur, le docteur et Emile coupaient les fils de fer; un coup, le bouchon part, une dame pousse un petit cri ; voilà une fumée qui sort avec la mousse et, dans la flûte qui

pétille, on dirait un feu allumé. Ils se levèrent tous pour trinquer, ils se rassirent ; le préfet seul resta debout. Il heurta son verre avec son couteau ; personne ne parlait plus; il toussa.

— Mes chers amis, dit-il.

Et il reprit :

« Mes chers amis,

« (Car vous me permettez, n'est-ce pas? de vous donner ce nom), je ne suis pas orateur, ce n'est pas un discours que je veux faire... je voudrais seulement vous dire au nom de tous ceux qui sont ici... (Il cherchait ses mots.)... les vœux de bonheur que nous faisons pour vous, pour vous deux, les vœux... de santé, de prospérité de toute manière que nous faisons pour vous. Que vous soyez heureux, c'est là tous nos vœux; et ils ne sont, pas de la bouche seulement, ils viennent du fond du cœur. Sont-ils même bien nécessaires, n'avez-vous pas tout ce qu'il faut... (11 hésita.)... n'avez-vous pas tout ce qu'il faut pour être heureux? Dans ce beau jour vos amis (jui vous entourent vous répètent quand même : bonheur, félicité! Quand je regarde ce beau soleil qui fait mûrir le vignoble, ce beau pays, ces belles montagnes... je sens qu'il nous faut être reconnaissants d'abord d'être dans un pays libre où chaque homme est un citoyen, ensuite dans un pays fertile où chacun trouve son pain en récompense de ses efforts, et nous particulièrement ; c'est pourquoi je vous répète encore une fois, le verre à la main : bonheur, prospérité! et je bois à votre santé. » On battit des mains et chacun admira le discours

LES GIRGONSTâNGES DE LA VIE 33

lu préfet. On le trouvait simple, bien fait et, comme il disait, partant du cœur ; même son peu de longueur ne déplaisait pas. Emile pour remercier serra la main de M. Richard ; les flûtes furent remplies une seconde Fois; on faisait circuler les assiettes de gâteaux. Ensuite, le docteur, nommé major de table, lut deux ou trois télégrammes de félicitations qu'on venait de recevoir; on applaudit beaucoup, car il savait amuser ayant de Tesprit et de Tà-propos. 11 était depuis longtemps médecin de la famille, il était membre du Club Alpin. On pensait bien qu'il prendrait la parole. C'est ce qui arriva.

« Ce n'est pas, dit-il, comme notre ami le préfet, un orateur et un poète qui s'adresse à vous, c'est un médecin ; un poète voit Fàme, un médecin le corps ; je ne dis pas qu'il ait la plus belle part, c'est son métier, que voulez-vous ? Toutefois, dans une si belle fête, un médecin n'est guère à sa place et le médecin s'oubliera. Il demandera simplement pardon à ces iames et à ces demoiselles, s'il ne trouve pas les Tiots qui conviennent pour les célébrer dignement*

« Mesdames, mesdemoiselles,

a On Ta dit bien souvent et je ne peux que le relire après tant d'autres : une fête sans vous est îomme un printemps sans fleurs. On pourrait dire mcore qu'elle est comme un jour sans soleil. Hélas I l'est-ce pas? j'ai l'air de mettre bien mal mes principes en pratique (il était resté garçon, rire général), nais ne voyez en moi que mes intentions. Que feîons-nous sans vous? N'êtes-vous pas celles dont )arle le poète :

Oui, femmes, quoi qu'on puisse dire, Vous avez le fatal pouvoir De nous jeter par un sourire Dans l'ivresse et le désespoir.

Oui, deux mots, le silence même, Un regard distrait ou moqueur.

Peuvent donner, à qui vous aime, Un coup de poignard dans le cœur.

« N'a-t-il pas tout dit en quelques vers? Aussi pour ne pas abuser de votre patience, me contenterai-je de vous remercier de votre présence ici et de lever mon verre en votre honneur. A vous, mesdames, mesdemoiselles, le plus bel ornement de cette belle fête. »

Le docteur Beausire avait parlé sans se reprendre. Il semblait, quand on Técoutait, que les mots étaient déjà tout attachés ensemble dans sa tète comme une chaîne d'oignons, on tire d'un bout et tout vient. Son discours plut beaucoup aussi, mais d'une autre façon que celui du préfet ; il plut surtout aux dames et, parmi les dames, à madame Gailloud particulièrement.

— Comment faites- vous, dit-elle au docteur, pour parler si bien?

— Madame, dit M. Beausire, vous êtes trop aimable, je n'ai fait que dire ce que je pensais.

Seulement pour les mariés, il était temps de s'en aller. Madame Buttet s'était levée, ils se levèrent eoï aussi et, comme on prenait congé d'eux, la fête fut interrompue. 11 y a un moment de tristesse à cause du changement qui survient tout à coup. Hélène

ivait les larmes aux yeux, madame Buttet était pâle 5t la politesse commande qu'on cesse de rire et de i'amuser.

Ce ne fut pas pour bien longtemps. Quand maiarae Buttet rentra, on avait débarrassé les tables 3t servi le café. Les messieurs fumaient dans la salle à manger; les dames se tenaient au salon.

On était dans les plus longs jours de Tannée ; on dirait que le soleil ne peut plus s'en aller, il est comme un amoureux avec celle qu'il aime. Sept heures avaient sonné qu'il brillait encore au-dessus des toits. Pourtant un air plus frais qui soulage descend déjà le long delà rivière et monte du fond du vallon.

— Voilà votre fille partie, vous allez bien vous ennuyer, dit madame Gaudin à madame Buttet, mais vous viendrez souvent chez moi.

Quelqu'un riait très fort dans la salle à manger. C'était Ulysse. Quelqu'un racontait une histoire qu'on ne comprenait pas. Madame Gailloud dit :

— Ces messieurs nous faussent compagnie.

— Ils ne tarderont pas.

En efiet, ils revenaient déjà. Et on fit des « productions », comme il est d'usage pour occuper le temps. Mademoiselle Gaudin se mit au piano et joua seule un morceau qui fut trouvé « un peu trop lent ». Puis elle accompagna mademoiselle Borle, laquelle chanta une romance. Et la romance, elle, fut jugée ravissante.

On félicita les deux demoiselles et, la gaîté allant croissant, quelqu'un proposa de danser. La place n'était pas très grande, mais les couples non plus

n'étaient pas très nombreux, et il faisait moins chaud. On rangea donc les chaises le long du mur et le docteur Beausire avec René Baud ouvrirent le bal. D'abord ils furent presque seuls avec leurs dames à tourner, mais peu à peu le receveur, le préfet et les autres suivirent; et on dansa bientôt jusque dans la chambre à manger. Même les demoiselles Bardet s'en étaient mêlées ; Ulysse Cavin dans sa veste courte avait invité l'aînée des deux sœurs et il la portait presque, pliant les genoux, frappantdu talon. Pourtant elle paraissait contente; elle avait du rose sur ses joues jaunes. Le préfet avait pris la cadette par la taille ; comme il était gros et son bras très court, à chaque instant sa main glissait. Mais René Baud qui avait engagé madame Gailloud pour la valse dansait parfaitement bien. Elle aussi.

Madame Buttet, le pasteur et sa femme faisaient les spectateurs ; ou bien un couple fatigué venait s'asseoir près d'eux. On avait allumé les deux bougies du piano. Les flammes tremblaient avec une lumière jaune dans le crépuscule ; vers les fenêtres il faisait bleu.

— Eh bien! disait le docteur, voilà un joli tour de valse.

On joua une sautiche, une polka, une mazurka, une seconde valse. Sitôt que le piano s'arrêtait, Ulysse criait : « Encore une ! » Et malgré la fatigue tous les danseurs repartaient. Cependant, comme la nuit était venue, le pasteur Gaudin et sa femme s'en allèrent les premiers, ayant appelé leur fille; puis les demoiselles Bardet ; et les autres furent

bien forcés d'en faire autant. On but encore un verre de sirop. Et tous les invités remerciaient madame Buttet. Il n'y eut qu'Ulysse qui ne voulait plus partir.

Car il resta le dernier, avec les Baud, mais les Baud couchaient dans la maison ; et lui n'y devait pas coucher. On faisait exprès de lui demander :

— A quelle heure part votre train?

Il avait l'air de ne pas comprendre. Il était un peu endormi d'avoir beaucoup bu et beaucoup mangé. De temps en temps, ses yeux se fermaient ; il les rouvrait péniblement et regardait madame Buttet, en disant :

— On s'est joliment bien amusé.

Madame Buttet ne répondait pas. A la fm il se décida.

Et madame Buttet étant restée seule considérait la chambre vide. Le parquet était tout rayé; des bouchons^ des morceaux de pain, une serviette sale traînaient sous la table ; la nappe était tachée ; on sentait partout l'odeur du vin et des cigares. Ainsi les fêtes laissent derrière elles du désordre, et puis c'est tout.

Ceux qui connurent à cette époque les jeunes mariés pourraient encore dire quel temps il faisait, le jour où ils rentrèrent de leur voyage de noces, car naturellement le notaire et sa femme furent Tobjet d'une grande curiosité. 11 y a toute sorte de questions qu'on se pose Par exemple : « Est-ce qu'ils sont heureux? Comment le gendre s'accordera-t-il avec sa belle-mère ? Comment se sont-ils arrangés pour la dépense ? » On ne s'occupa que d'eux pendant plusieurs semaines. On trouva généralement qu'Hélène avait pâli et maigri, mais qu'Emile avait plutôt meilleure mine. On remarqua que madame Buttet laissait rarement sortir sa fille et qu'on ne la voyait presque jamais en compagnie de son mari. Sans doute que, des trois, « c'était la mère qui portait les culottes ». Sur le chiffre de la dot, personne n'était d'accord; et les appréciations allaient de 2.000 à 33.000 francs. Enfin, au bout d'un mois, on racontait partout

qu'Hélène était déjà « dans un état intéressant ».

Pourtant, comme on s'habitue vite et que les curieux aiment le nouveau, le temps ayant passé, on parla d'autre chose. Précisément à ce momentlà les événements vinrent détourner l'attention. On apprit tout à coup que madame Ansermier avait demandé son divorce. C'était son mari qui la trompait. Avec qui? Avec une femme de Bouchy, la veuve d'un vétérinaire. Mon Dieu ! Est-ce possible? Elle est allée vers un avocat, elle lui a dit : « Quels sont les moyens de divorcer? j'ai à me plaindre de mon mari. » L'avocat « avait pris la chose en mains » .

On se représente assez une petite ville de deux mille habitants. Outre le syndic, les municipaux, et les fonctionnaires de toute espèce, la « bonne société » se compose encore de quelques gros propriétaires. Les modes quand elles arrivent, sont vieilles de deux ou trois mois. L'imprimeur qui imprime le journal delà ville, paraissant chaque samedi, est en même temps libraire-papetier et sa vitrine est pleine de cartes postales illustrées. Dans la boutique du tapissier, on commence à voir des meubles « de style moderne. » Mais on trouve tout l'ancien temps à l'enseigne des deux auberges qui se font vis-à-vis, la Croix-Blanche et l'Écu. Et dans les rues aussi où les maisons n'ont pas changé. Il y a bien un parti socialiste, mais peu nombreux encore et il se dit socialiste plutôt qu'il ne l'est réellement. Les deux vrais partis sont les libéraux et les radicaux. Tout est encore bien à sa place ; on sait ce qu'on vaut et on est pesé ; les uns montent, les autres descendent, selon l'argent qui vient ou s'en va, l'intelligence,

les relations, les principes de la morale. Et c'est ainsi qu'Emile, ayant fait un beau mariage, trouva, en rentrant, comme on dit, sa situation bien améliorée.

Pendant Tabsence des époux, madame Buttet avait préparé pour eux la grande chambre sur la rue. Avec un second lit qu'on avait acheté et une petite toilette à jupe de cretonne, son principal ornement était Tancien tapis du salon. Quoique un peu usé et fané par place, il donnait pourtant un air confortable à la pièce. Elle n'avait pas la belle vue qu*ont les chambres du devant. En se penchant à la fenêtre, on apercevait les Lignières en enfilade. Vis-à-vis, il y avait une petite maison basse. Là habitait madame Ménétrey chez qui l'État plaçait en pension les orphelins tombés à sa charge. On voit un fumier de chèvre près d'un puits peint en bleu, un platane et une brouette retournée, trois fenêtres à petits rideaux, et un poulailler adossé au mur. Or le coq chantait tout l'été au petit matin, et quelquefois pendant la nuit, étant trompé par la lune. Plus tard, quand le grand soleil est venu, les poules qui lèvent la patte, poussent un cri rauque, étonné, aussitôt repris et ainsi tout le long du jour, et les plumes claires brillent derrière le treillis de fil de fer et les lattes pas rabotées. A onze heures les petits pensionnaires rentraient de l'école ; ils étaient quatre, tondus de près, ayant des culottes de milaine, des socques et même en été des bonnets d'astrakan. Les deux plus grands soignaient la chèvre, les deux autres portaient l'eau et cassaient les fagots.

Comme il arrive souvent dans les vieilles maisons, les chambres n'étaient pas au même niveau. Elles semblaient mises au hasard Tune à côté de l'autre, tantôt carrées, ou tout en longueur, ou bien triangulaires, avec des paliers de deux ou trois marches et beaucoup de corridors. Un calorifère était installé dans le vestibule ; il était d'un système compliqué, le feu prenait de haut en bas, d'étroits carreaux de mica garnissaient le devant, et une tête de Minerve casquée, en métal poli, était vissée sur le couvercle. L'hiver, on ouvrait les portes des chambres pour que la chaleur pénétrât partout. On faisait avant l'automne, quand les prix sont bas, la provision d'anthracite. Madame Buttet se lamentait toujours sur la place perdue. En efiet, c'était plein de coins et de recoins qu'on n'utilisait pas.

— Quel nid à poussière! disait-elle. On ferait trois appartements avec celui-là et on y serait plus à l'aise. Une fois qu'on a fini d'un bout, il faut recommencer de l'autre, je ne suis jamais tranquille.

La maison lui venait de son mari, avec des vignes qu'elle avait vendues.

— Ah! reprenait-elle, si mon pauvre mari m'avait écoutée, il m'aurait débarrassée de ce souci avant sa mort. Un homme s'en tire encore, mais une femme toute seule! et si je n'avais pas mes souvenirs ici...

Cependant, mieux que personne, elle s'entendait à gérer son bien. Le père Borle payait un bon loyer, elle tirait profit même de la remise; elle savait distinguer entre les dépenses nécessaires et celles qu'on peut éviter, raccourcir les mémoires des maîtres d'état, choisir les meilleurs placements.

Aussi quand Emile fut là, elle ne permit pas qu'il se mêlât de rien. Les gens avaient deviné juste, elle continuait à mener tout dans le ménage. Elle s'était dit : « J'entends rester la maîtresse. » On ne doit ■ jamais céder ; céder une fois, c'est céder toujours. Et il est bon en outre que chacun, dans une famille, ait ses petites occupations.

Celles d'Emile étaient d'aller deux fois par jour à son bureau et de gagner le plus d'argent qu'il pouvait. Quand les chemins étaient mauvais, il trouvait sur le paillasson les pantoufles qu'Hélène lui avait brodées et madame Buttet veillait à ce qu'il les eût aux pieds pour entrer dans l'appartement. Il avait deux sortes d'habits, une pour la semaine, l'autre pour le dimanche ; les plus vieux étaient réservés pour les courses dans la campagne. Enfin on lui défendit de fumer la pipe comme il faisait quelquefois.

Quant à Hélène, sa vie demeurait après le maria 1 ce qu'elle était avant. Elle avait depuis longtea appris à obéir et ne souffrait pas d'obéir. Peut-être même qu'elle aimait, parce que, pour certains caractères, il n'y a rien de plus pénible que de prendre une décision.

Une fois par semaine, on faisait la petite lessive, celle du linge de corps. La grande, celle des draps, des nappes et des grosses pièces, n'avait lieu que tous les trois ou quatre mois, suivant la saison.

Chaque samedi, sitôt ses pensionnaires partis pour Técole, madame Ménétrey arrivait. Sa jupe relevée découvrait ses grosses bottines à élastiques, toutes tordues par un long usage, et un peu de ses

LES CmCONSTANGES DE LA VIE 43

las grossiers en coton brun. Tout de suite elle troussait ses manches et remplissait le cuveau.

La chambre à lessive était dans la cour, à coté de la remise. Il y avait Teau, une chaudière, des seiUes, tout ce qu'il fallait. Les bûches craquaient et les étincelles, depuis le foyer, sautaient jusq ue sur les daUes. Madame Ménétrey savonnait, frottant des deux mains, tordant, rinçant, tordant de nouveau ; puis lançait sur le tas, qui montait toujours plus, la chemise ou la serviette. De temps en temps elle se redressait, avec un soupir ; les reins lui faisaient mal. Une grosse vapeur s'échappait de la chaudière, secouant le couvercle et sortait par la porte, en haut sous le linteau, comme un large ruban effrangé par le bout. Et tout était dans la buée, madame Ménétrey, les cuves, les murs, et tout était brouillé et gris comme un dessin au crayon effacé.

Quelquefois madame Buttet survenait, pour voir où en était Touvrage. Alors madame Ménétrey recommençait ses plaintes. Elle était bien pauvre, eUe s'usait trop, elle crachait le sang.

— Hé oui, disait-eUe, je ne durerai plus longtemps. J'ai une gastrite de l'estomac qui me ronge, comme si j'avais bu du vinaigre qui me brûle dans la bouche, et le matin j'ai la langue aussi épaisse que la main.

— Avez-vous fait ce que je vous ai dit? répondait madame Buttet.

— Ah! madame, j'ai tout fait, rien n'y sert. C'est de repos que j'ai besoin, de bien manger, de bien boire et de dormir à ma faim. Eh bien, ces enfants ils ne sont pas méchants, et j'y suis pourtant bien

attachée, mais ce qu'ils vous coûtent de peine! G qu'est-ce que l'État donne pour la pension? Quinze francs par mois, nourris, blanchis, logés, habillés. Est-ce assez ? disait-elle.

Elle agitait, tout en parlant, ses mains pelucheu et violettes où les ongles étaient courts et blancs, puis d'un mouvement brusque reprenait son savon.

L'après-midi, on étendait la lessive. D'un arbre à l'autre le cordeau faisait tout le tour du jardin. Lu apportait la seille de bleu, on la posait sur l'herbe. Prenant le linge entre ses doigts, madame Ménétrey le plongeait dans la seille et puis le ressortait en l'air, et il ruisselait là, fixé avec des pinces, s'éclaircissant à mesure que le bleu s'égouttait. Bientôt corbeille était vide. De loin, parmi le vert des feuilles, toutes ces plaques blanches, on aurait dit des plaques de neige. La toile se ridait en séchant comme la peau des pommes. Ou bien un petit vent soufflait et tout se mettait à danser. On voyait les serviettes gonflées ; surtout les chemises étaient drôles, car elles se remplissaient d'air comme s'il y avait eu un corps dedans ; et leurs bras qui pendaient faisaient de grands gestes, pendant que le prunier rebroussé était de deux couleurs, gris et noir.

Chaque dimanche on allait h l'église ; avant chaque repas on faisait la prière. Une autre chose essentielle était chaque jour les commissions. Des deux épiciers. Barreau et Giroud, l'un était bon pour le café, le tfié, les épices, le sucre ; l'autre, pour les pâtes, le riz et les marchandises d'usage courant. Tantôt donc c'était chez Giroud, tantôt chez Barreau

qu'on allait. Madame Buttet prétendait ainsi ne pas Faire de jaloux. Elle se trompait, elle en faisait deux k la place d'un ; car les boutiques étant voisines, les deux hommes se surveillaient tout le temps à travers le vitrage ; et chaque client qui leur échappait leur semblait volé par le concurrent, réciproquement. A cause de cette jalousie commune, ils avaient Gni par se ressembler, avec leur teint jaune de bile.

D'ailleurs, le commerce d'Arsens, surtout le commerce de fin, fait difficilement ses affaires, depuis que tous ceux qui « peuvent » vont à Genève ou à Lausanne pour leurs emplettes. Il ne lui reste guère d'acheteurs que les campagnards, les jours de marché ou les jours de foire. Et il a beau réclamer, le commerce, c'est en vain ; on n'empêche pas les gens d'agir à leur tête, de sorte qu'en définitive, il il n'y a que la boulangère, la bouchère et la charcutière qui soient contentes.

Ces trois dames avaient connu Hélène toute petite. Madame Blanc, la boulangère, tellement grosse jue son menton semblait posé sur sa poitrine iomme un fruit sur un plat, était toujours de bonne lumeur. Madame Raymond, la bouchère, presque iussi grosse qu'elle, avait au contraire la graisse triste. Madame Tschumi, la charcutière, tenait un grand couteau.

— Eh ! bonjour, madame, qu'y a-t-il à votre service ?... Et comment allez-vous par ce vilain temps?... Allons, tant mieux. Et votre mère, comment va-t-elle?... Vous lui ferez mes amitiés.

On était là presque entre amies ; la sonnette sonnait au-dessus de la porte; selon l'endroit cela

sentait la croûte chaude, la saumure acide et piquante, ou l'odeur fade de la viande.

Quelquefois aussi, en sortant de chez madame Blanc, comme l'étude était dans la mèi maison^ Hélène montait chez son mari. Elle poussait la porte ; Cavin se levait k moitié de dessus sa chaise, pas tout à fait ; et restait ainsi, ne sachant que dire. Presque toutes les fois, le notaire était occupé ; ou bien elle repartait tout de suite, ou bien elle attendait un petit moment; dans ce cas, Cavin offrait une chaise ; et elle regardait dehors, pendant que l'autre se remettait à écrire. Le ciel passait sur les maisons qu'on voit, qui s'étagent avec le clocher et la tour ; mais du fond de la chambre on n'aperçoit plus rien que les toits voisins et l'appartement du docteur Beau sire, qui est vis-à-vis, au fond de la place. Enlin le client s'en aUait, c'était ordinairement un homme en blouse, qui tenait un fouet ou une canne d'épine, et remettait soigneusement avant de sortir son portefeuille dans sa poche.

— Ah ! c'est toi, disait Emile.

Elle ne faisait que s'arrêter, comme on dit, et ne

s'asseyait môme pas pour ne pas se mettre en retard. I

— Je suis seulement venue te dire bonjour en courant.

— Et comment vas-tu ce matin? '

— Au moins je ne t'ai pas dérangé?

Elle avait cette année-là un chapeau de feutre plat, avec une plume de coq, plantée obliquement dans le ruban.

LES CmCONSTANGES DE LA VIE 47

— Adieu, disait-elle tout à coup, tu seras là à rheure.

Elle avait ainsi par moment un peu de vivacité qui tombait vite. Elle redescendait les Lignières. Presque toujours, en arrivant à la maison, elle trouvait le père Borle qui la guettait sur le pas de sa porte. Parce que, dans la vie, il ne faisait plus attention à rien qu'au prix des choses et n'avait plus qu'une idée, acheter le moins cher possible. Ses lèvres tremblaient d'impatience. 11 l'arrêtait au passage :

— Combien les œufs ce matin? disait-il.

Sa voix semblait venir du fond de son ventre et sa casquette à visière enfoncée jusqu'aux oreilles tirait ses gros sourcils vers en haut :

— Combien les légumes, combien ? Et le beurre a-t-il baissé ?

On le comprenait à peine, car il n'avait plus de dents ; et puis dès qu'il avait parlé son catarrhe le reprenait, il avait un accès de toux ; ses yeux se remplissaient de larmes, il devenait violet et un fil d'argent pendait au coin de sa bouche. Mademoiselle Borle accourait :

— Bonjour, Hélène, disait-elle. Encore mon vieux qui t'ennuie. Allons I rentre, papa, ton lait de poule t'attend.

Mademoiselle Borle était une fille bien courageuse. A côté de son père à soigner et du ménage à diriger, elle avait encore chez elle deux jeunes filles à qui elle donnait des leçons. Elle faisait sa tâche sans en tirer gloire ni vanité, comme quelque chose de très naturel.

Les vendanges furent tristes cette année-là, il I plut continuellement. Cependant, à la fin d'octobre, le soleil ayant reparu, on fut invité chez les Baud, aux AUinges. Chaque année, au printemps^ en été et en automne, les invitations revenaient et madame Buttet n'en manquait pas une, car elle était fière de sa parenté. Les Allinges sont en efi'et un des plus beaux domaines du district.

M. Baud, mort depuis longtemps, avait la deux fils et une fille. La fille était mariée, Tun des garçons ingénieur en Belgique; René vivait avec sa mère.

Un dimanche donc, après le sermon, on se mit en route. Il faisait doux, beaucoup de gens étaient sortis. On rencontra Tofficier d'état civil qui promenait ses deux demoiselles, le sergent-major de gendarmerie dans son bel uniforme, avec ses souliers bien cirés ; enfin, madame Gailloud. Elle portait encore sa robe en voile Champagne et son chapeau noir de la noce.

Sur la place, des jeunes gens faisaient le cercle. C'étaient des ouvriers boulangers, des électriciens, des commis de magasin qui se réunissent ainsi le dimanche. Us fument, ils causent, ils vont boire. Ou bien un sort sa musique à bouche et se met à jouer un air.

Arsens est précisément à la limite du vignoble : au-dessous sont les vignes, au-dessus, les prés et les bois. On voyait encore à la porte des pressoirs les cuves qui avaient servi pendant la vendange ; mais^ à part le rouge dans quelques maisons, tout le vin déjà était encavé.

Madame Baud fut très aimable ; du reste, comme disait sa cousine, elle était installée exprès pour recevoir. Dans ces vieilles maisons, à la vérité, tout est large, fait pour vivre en grandes familles, le père, la mère, les enfants, les petits-enfants. Le bâtiment est orienté au midi, il a sept fenêtres de façade et les caves occupent tout le bas. Il n'y a qu'un seul étage sous un haut toit qui avance et d'immenses greniers. L'habitation du fermier se trouve un peu plus en arrière.

Quand on eut dîné et pris le café, on lit un tour dans le jardin. A cause du vent, les tilleuls n'avaient plus de feuilles. Les troncs rangés à la file se lei'aient tout droits jusqu'à une grande hauteur ; alors Is étendent deux bras noirs ; et les petites branches Lvec le ciel derrière, semblent les mailles d'un filet. iéjà le gazon était jaune ; dans les plates-bandes, il le restait presque rien : des trous par place, là où ine plante manquait, ayantétémise à Tabri ; oubien les feuilles d'iris gluantes, des oignons qui sortaient le terre ; et les boutons de roses étaient devenustout lurs.

Pourtant on admira beaucoup les chrysanthèmes. tls étaient aussi hauts que des personnes et serrés par une ceinture d'osier, si bien qu'on aurait dit des dames en robe verte et à chapeaux de couleur. Ce sont des couleurs en dehors des autres ; du roux comme du vieux cuir, du jaune comme le miel, du blond comme une peau de femme; certaines Heurs avaient le cœur plus foncé et les pétales plus clairs; d'autres étaient d'un blanc pur, comme du duvet de cygne i

— Quelles belles fleurs quand même ! ces chrysanthèmes, dit madame Buttet.

— J'aime surtout ces jaunes, dit Hélène.

Emile ajouta:

— On n'en voit pas beaucoup comme les vôtres.

— Seulement, répondit madame Baud, c'est René qu'il faut féliciter, c'est lui qui les soigne.

— Ah ! c'estRené, reprit madame Buttet, eh bien, René, tous nos compliments.

Et René qui était flatté fit une longue explication. Grâce aux progrès de l'horticulture, les jardiniers chaque année inventent de nouvelles espèces. Mais les premières venaient du Japon. Le grand avantage est que les chrysanthèmes fleurissent très tard, quand toutes les autres fleurs sont passées. Puis il cita des noms.

Il était habillé avec élégance, ayant un veston de drap gris, un col très haut et une cravate papillon. Il était ce qu'on appelle, et exactement, un joli garçon ; il le savait bien.

— Voilà, ditEmile, quand vousaurezdes chrysanthèmes de trop, vous nous en donnerez quelquesunes.

— On dit : un chrysanthème, dit madame Buttet Bientôt on rentra prendre le thé. 11 fut servi sur

une nappe à dessins rouges. La théière, le sucrier étaient d'argent, les tasses en porcelaine et dorées sur le bord, l'eau chauffait dans une bouilloire de cuivre. Madame liuttet aimait ce luxe. Et eUe en était réjouie et affligée en même temps, n'ayant ] d'aussi belles choses.

On parla du pâtissier d'Arsens qui avait déjà fait

deux fois faillite, du pasteur Gaudin qui « tournait difficilement » ; du renchérissement de la vie, de l'accroissement des impôts ; d'un roman contre Talcoolisme intitulé Face a F Ennemi^ où un ouvrier mécanicien, honnête et doux, mais faible, cédant à la tentation, finissait par tuer sa femme dans un accès de délire. On parla de choses et d'autres, et Taprèsraidi s'avança. Puis, comme René Baud était sorti avec Emile, Hélène les accompagnait :

— Pauvre fille ! dit madame Buttet, elle a bien pleuré le soir de son mariage, quand il a fallu partir. Elle ne m'avait jamais quittée, je la comprenais si bien. On se souvient, n'est-ce pas? de soi-même et c'est le moment qui coûte le plus.

— Mon Dieu, dit madame Baud, mon pauvre mari s'était bien moqué de moi. Il est vrai quej'étais toute jeune.

— Moi, je me suis vite consolée. Et puis ces chagrins-là ne durent pas longtemps. On en voit bien d'autres plus tard.

— Vous avez raison, on en voit bien d'autres. Et madame Baud soupira.

— Ce qui m'étonne chez Hélène, reprit madame Buttet, c'est que le mariage l'a laissée la même. J'ai toujours ma fille à moi.

— Ah ! vous êtes bien heureuse. On ne sait jamais ce qui peut sortir d'un mariage.

— N'est-ce pas?

— Surtout, dit madame Baud, qu'on a peut-être 3lus à craindre avec les filles qu'avec les garçons.

— Un gendre, pourtant, vous savez^ ils ne sont pas toujours faciles i

— Oh ! vous ne pouvez pas vous plaindre.

— Je reconnais qu'Emile a beaucoup de quali

— Et ils ont Tair de s'accorder si bien.

— Ils ont presque le même caractère.

Dehors les feuilles tombaient, une, une et enc

une ; elles font ainsi et indiquent que Fombre app che et le repos pour l'arbre, quand le fruit a mû: qu'il est retranché.

— Elle est si facile, cette Hélène ; elle est me trop facile. Comment vous expliquer cela? Elle réagit pas assez ; elle se laisse toujours faire. . quelquefois même un peu peur. Elle a une si pe santé. Elle me rappelle tant notre tante Alice.

— Ah! cette tante Alice ! dit madame Baud, ( était trop bonne.

La jeunesse revenait, on se prépara au dépf René avait détaché le chien ; il tournait en aboy autour (Je son maître; un chat effrayé grimpa d un arbre. Le chemin qui mène desAllinges àArs est un chemin de traverse et il est mai entretei Dès qu'il pleut, des grandes flaques jaunes sont elles brillent toutes ensemble quand le jour co mence à pencher. On descend entre les haies, traverse un petit bois ; et après qu'on a tourné la gauche, on aperçoit la ville tout à côté de soi ; elle reste longtemps cachée et puis se montre toi coup.

Madame Baud, René et madame Butlet étaient avant, Emile allait avec sa femme. 11 y avait part une petite brune. Les arbres les plus rapproc étaient encore nets et bien dessinés; plus le ils l'étaient déjà moins; puis on ne voyait p

que des formes confuses, et le Jura était caché.

Mais le soleil qui se couchait fit soudain une déchirure. Une grande étendue parut; des longues pentes montent du lac et le mouvement du terrain n'est pas régulier ; il s'élève par étages qui sont posés l'un sur l'autre, avec des espaces plats. Les routes vont et viennent, se croisant; quelque chose brillait, c'était un clocher ; les champs labourés étaient roses, les prairies broutées avaient la couleur d'un drap vert fané ; et le lac s'étend au-dessous : on distinguait sur le rivage, à l'endroit oii il fait sa îourbe, une petite ville assise.

Les choses sont là immobiles, elles se sont abanlonnées. Alors le cœur a besoin de s'ouvrir, étant lolitaire et souffrant. C'est ces vues du soir dans 'humideautomne. Emile vit qu'Hélène avait quelque ihose à lui dire. Mais ilne lui demanda pas ce qu'elle voulait et elle paraissait ne pas oser parler non plus. Is longeaient un verger plein de petits pommiers, iont les troncs étaient blanchis à la chaux. Elle s'enlardissait un peu, mais elle tardait encore ; puis leva

s regards sur lui ; et lui, il se rapprochait d'elle à li e du secret qui allait venir, l'ayant deviné. Enfin îUe dit :

— Écoute, Emile.

— Qu'est-ce que tu veux, ma chérie ?

— Ecoute, dit-elle... c'est que je ne sais pas si tu jeras content.

— Dis toujours.

Elle reprit tout de suite :

— Je crois qu'on aura un bébé.

C'était bien ce qu'Emile attendait; c'est ce qu'il

espérait surtout du mariage; et on attend ce qu'on espère. Aussi il ne fut pas précisément surpris ; il eut pourtant une secousse ; il y a des moments où on vit réellement, les autres sont une répétition des choses et le cœur s'y endort. Emile ressembla à un homme qui est réveillé tout à coup. Son premier mouvement fut de serrer sa femme contre lui, cependant il ne le fit pas. Et il aurait voulu pouvoir inventer une phrase, une tendresse, un mot bien doux, mais il ne le put pas non plus, parce que les paroles, pour ces choses-là, sont trop difficiles.

— Au moins, dit-il seulement, songeant aux précautions qu'on prend dans ces circonstances, au moins tu n'es pas fatiguée?

Elle répondit que non et éprouva un grand soulagement. Elle avait imaginé qu'il se fâcherait peutêtre, c'est pourquoi elle avait eu peur. Et non, ilne se fâchait pas, au contraire. Il était bon ; elle l'aimait.

Le soleil avait disparu et le jour baissa d^un seul coup comme quand on souffle une lampe; en même temps, labrume revenait et elle était comme épaissie. Les corbeaux criaient sur les champs, faisant de grands cercles avant de s'abattre. De temps en temps, par une porte ouverte, on apercevait dans une écurie un falot pendu et les croupes rousses des vaches bien alignées sur un fond noir.

Au petit bois, madame Baud et René s'en retournèrent. Dans le petit bois, c'était déjà à peine si on distinguait le chemin. On marchait dans les feuilles mortes; on en avait jusqu'aux chevilles; le bruit qu'elles font est pareil à celui de l'eau sur les pierres. Et Emile dit à sa femme :

— Donne-moi le bras, appuie-toi bien.

Une fois qu'on eut soupe, on s'installa au salon, comme on faisait tous les dimanches. D'habitude, les deux dames jouaient au jeu de l'Aima et Emile lisait la Famille ou le Magasin Pittoresque, Ce soir-là, par exception, le jeu fut laissé de côté, la Famille VQ^io. fermée. Ils causèrent. Madame Buttet avait joui de sa journée, Hélène aussi semblait heureuse. Et lui aussi était heureux.

Alors, parce que le bonheur donne un élan pour mre, il se mit à arranger les choses dans sa tête. Et, regardant d'abord derrière lui, il se figurait son enfance.

La maison était derrière Téglise. Il avait été longtemps dans un tenteben, c'est-à-dire un instrument de bois à roulettes où on attache les enfants qui ne savent pas encore marcher. A l'école, ils étaient quarante dans la même chambre. Il avait grandi; 3omme il était intelligent, on l'avait fait étudier.

Un jour sa mère était morte. Ensuite venait une îpoque obscure où tous les jours se ressemblaient. [1 apprenait les textes de lois ; il passait un examen ; il entrait en stage à Morges. Sept ou huit ans s'en iUaient ainsi. Et après samère, son père était mort; ivec le petit héritage il avait ouvert son étude à àrsens.

Puis il regarda en avant. Qu'est-ce qu'il auraitpu lésirer de plus que ce qu'il avait? La clientèle était v^enue, les affaires marchaient bien; enfin il était tnarié. Et, à présent, au commencement ce garçon, car ce serait un garçon ; ce garçon, un baptême. Comme madame Buttet était dans les personnes les

plus considérées de la ville, il aurait peut-être des chances d'entrer dans la municipalité; à trente-cinq ans, on est encore jeune, il avait du temps devant lui. Peu à peu les situations deviennent plus solides ; et quand on est municipal, il est facile d'être syndic. D'autre part, l'enfant grandirait ; on en ferait un médecin. Peut-être un second garçon, un troisième, et une fille pour finir. C'est ça! trois garçons, une fille.

Hélas, Hélène s'était trompée. Pendant un temps, Emile n'y voulut pas croire, bientôt il y fut obligé. Alors il eut beau se raisonner, car elle était bieninnocente, il lui en voulut néanmoins un peu, «Pourquoi, se disait-il, n'a-telle pas attendu d*être sûre pour parler? Elle a eu tort », se disait-il.

Quant à Hélène, elle tomba malade, parce que chez elle toute espèce de chagrin ou de tristesse agissait ainsi sur le corps. D'ailleurs l'hiver venait; et elle avait pris froid. Elle toussa de nouveau, une grosse toux sèche ; et elle eut de la fièvre ; le docteur Beausire la fit mettre au lit.

Il prescrivit des calmants, parla d'un régime, conseilla une alimentation abondante, le repos, le laitage et ne se prononça pas en définitive sur la nature du mal. On aimait à le voir écrire avec un crayon d'or sur son carnet de cuir. Il savait relever le moral de ses malades.

Un matin, justement, comme il rentrait de sa tournée, Emile le rencontra à la porte du Cercle ; et ils y entrèrent. Onze heures venaient de sonner, la salle était encore presque vide. Les fenêtres ouvrent sur deux rues des deux côtés delà maison, le billard s'aperçoit dans la pièce voisine. Les tables sont de noyer poli ; les journaux à manches de bois étaient alignés dans le râtelier.

Le docteur posa sur une chaise le petit sac qu'il ivait à la main ; et on commanda deux madères. SI. Milliquet, le tenancier, les apporta lui-même sur m plateau de nickel. Il était gros, avec une impériale noire et un bonnet de velours. Là-dessus, on 3ausa un peu politique.

Dans la salle d'en bas, qui est la salle à boire, les cens entraient et ressortaient. M. Milliquet redesiîendit. Et le docteur Beausire ayant demandé à Emile des nouvelles de sa femme, elles étaient meilleures 8n somme, pourtant la toux ne passait pas. Qu'estze que le docteur en pensait ?

— Ça ne va pas si vite, dit-il, il faut de la patience. Il reprit :

— Je connais votre femme depuis dix ans, elle n'est pas d'une constitution très robuste, elle a besoin de précautions.

Mais il y avait une autre chose qu'Emile aurait voulu savoir ; voilà, ce n'était pas facile à dire. Cependant, dans un mariage, il est naturel qu'on ne reste pas toujours sans enfants. Et pour cette fois, est-ce qu'on pouvait encore espérer?

— Ah ! dit le docteur Bausire, je ne crois pas pour cette fois.

On se trompe, c'est si fréquent, disait-il. La femme n'a pas la raison de Thomme. Supposez qu'elle vienne de se marier, toute sa vie est transformée. Et elle en est encore à sa première expérience.

Seulement pour une autre fois ? Pour une autre fois, c'était différent. Et encore Hélène était anémique, elle ne devait pas se dépenser.

Le docteur Beausire continua :

— Et tout cela dépend surtout de vous.

A mesure que le matin s'avançait, la rue devenait plus bruyante. Les garçons boulangers qui ont sorti le pain du four s'amusent devant la boutique. En face, Hauser le cordonnier donnait a manger à ses canaris. Des femmes s'appellent, les enfants crient.

Le Cercle lui-même commençait à se remplir. On vit entrer M. Devin, un des professeurs du Collège ; il avait un vieux veston brillant aux coudes et un pantalon qui tombait, faisant des plis sur la bottine. Puis M. Curchod, gros propriétairedes environs qui fumait des cigares cliers avec un anneau de papier rouge. D'autres encore, les habitués, c'est-à-dire le préfet, le second notaire Rayroud, le receveur, car tous ces messieurs venaient chaque jour à la même heure prendre l'apéritif.

Mais le docteur vida son verre, reprit son sac et se levant :

— Voyez-vous, ajouta-til, dans un état de santé comme celui de votre femme, le mieux encore est de ne pas vouloir trop en exiger.

n souriait en parlant ainsi, peut-être pour laisser entendre plus encore qu'il n'en disait, et s'en alla rapidement.

Quelqu'un frôla Emile du coude ; on le saluait, il fut obligé de répondre, il n'eut pas le temps de bien réfléchir ; et ses idées tristes ne durèrent pas. Lorsqu'il se trouva seul, elles lui revinrent, puis passèrent encore.

Hélène du reste avait repris des forces. Emile se disait : « Les docteurs se trompent. » 11 avait le caractère si indécis. Et puis la vie de tous les jours recommença.

Il se levait à sept heures. S'étant assis sur son lit, il bâillait et sortait lentement les jambes de dessous les couvertures. 11 faisait froid, il avait un frisson. Le petit jour dehors était tout gris et terne. Bientôt il fallut allumer la lampe. Déjà cependant madame Buttet allait et venait dans Tappartement, le laitier arrivait aussi et il fallait se dépécher. Hélène suivait son mari des yeux pendant qu'il faisait sa toilette.

Il avait Fair bossu à cause de sa chemise qui gonflait par derrière. Quand il se lavait la figure, la mousse du savon coulait entre ses doigts, tandis que ses cheveux collés se tenaient tout droits comme des pinceaux. Il passait son gilet et ses bras remuaient en Tair. A la fin, il était tout habillé ; il mettait sa montre dans sa poche.

— Je ne sais pas pourquoi cette montre retarde.

— As- tu peut-être oublié de la remonter?

— Comment veux-tu ? puisque c'est tous les jours.

Avant de sortir, il allait embrasser sa femme. Elle n'avait pas encore appris ; elle ne tendait pas la

bouche, mais se tournant sur l'oreiller, c'était lajouc qu'elle donnait ; une joue toute froide. Il se demandait quelquefois : < Est-ce une femme ainsi qu'il m'aurait fallu? »

Seulement c'est une question comme on s'en pose dans les moments de découragement, parce qu'on ne peut pas être heureux toujours, même avec quelqu'un qu'on aime beaucoup; et après, l'oubli vient. Et quelqu'un se dira peut-être : « Il va vivre comme il a prévu, ce notaire ; sans doute qu'il aura ce qu'il a désiré, parce que ce qu'il a désiré était en somme raisonnable. Ou s'il n'a pas tout ce qu'il a voulu, du moins il aura presque tout; ils vont aller les deux, comme ils ont commencé d'aller; ils vont aller longtemps ensemble. Et il ne se passera rien. »

En effet, il y a beaucoup de vies qui sont ainsi, la plupart même sont ainsi; mais il se passa quelque chose : ce fut que Frieda arriva.

Généralement madame Buttet attendait, pour fondre le beurre, le temps où les vaches sont à la montagne, parce qu'alors il est meilleur, c'est du lait d'herbe et non de foin ; mais cette année-là, par exception, au mois de février déjà, sa provision se trouva finie.

On dut aller pour une fois à la laiterie, et cette fois d(^cidément tout tourna mal. On avait rempli la marmite, on la mit sur le feu ; en la vidant dans la toupine (c'est une grande jatte en terre), Lucie fit une maladresse, la toupine se renversa et se cassa sur le carreau. Cinq francs de beurre jetés loin!

Il y avait longtemps que madame Buttet voulait changer de bonne. L'occasion se présentait. Et Lucie eut beau prier, protester, supplier, elle reçut son congé.

Il fallut donc bien s'occuper de se procurer quelqu'un pour la remplacer. Mettre des avis dans les journaux n'est pas quelque chose de bien sûr. Le meilleur moyen est de s'adresser à ses connaissances. Au thé de madame Gaudin, qui était toujours très nombreux, la question fut débattue. Ces bonnes du pays, il est si difficile d'en trouver maintenant; elles s'en vont toutes dans les hôtels, elles ont tant de prétentions ! Ou bien on les prend à seize ans, on les forme; dès qu'elles savent leur service, elles veulent « qu'on les augmente » ; elles s'en vont si on refuse. Madame Gaudin eut une idée.

— Voyez- vous, dit-elle à madame Buttet, ce qui vous conviendrait le mieux, c'est quelqu'un qui aurait de l'usage. Et ces filles de la campagne en ont si peu. Vous ne prendriez pas plutôt une volontaire? J'aurais une adresse.

Madame Buttet fut bien incertaine. Une volontaire? elle n'en avait jamais eu, il y a le pour elle contre. La question d'économie finalement la décida. Madame Gaudin écrivit; on prit desrenseignements, les renseignements furent bons ; on reçut la photo*

graphie, elle plut; la volontaire fut engagée. Son père était chef de gare dans une petite ville du canton de Soleure.

Pour commencer avec le mois, on avait fixé au )remier avril la date de son arrivée. Madame Buttet ïUe-mème alla la chercher à la gare et elle s'y rouva longtemps à Tavance, étant pleine d'anxiété. Vvec ces nouvelles figures, c'est de l'inconnu qui 3ntre chez nous. Frieda Henneberg devait prendre e tramway de midi et quart; en effet elle y était bien. On vit approcher la caisse jaune, avec sa barre de fer qui glisse le long du fil et grince. Deux ou trois personnes d'Arsens descendirent d'abord ; puis une grande fille tenant une valise. C'était elle. Madame Buttet se nomma. Ensuite, un homme d'équipe ayant chargé sur son épaule la malle noire à clous de cuivre, elles prirent par la Grand'Rue. Cinq minutes après elles étaient à la maison.

Frieda Henneberg n'avait pas du tout l'air étonnée, ni même gênée. Elle était comme chez elle. D'ordinaire le voyage fatigue et on est décontenancé; elle pas. Elle ôta ses gants de fil blanc, son manteau beige et son chapeau.

— Venez que jevous conduise dans votre chambre, dit madame Buttet.

On n'avait pas osé lui donner la chambre de Lucie, car une domestique qui est payée n'a pas le droit de se plaindre, tandis qu'une volontaire n'est pas payée ; elle travaille en échange de son entretien ; il faut bien qu'elle soit contente. Aussi on avait déménagé pour elle la chambre de débarras, elle était près de la cuisine» on entrait par la porte au fond du

corridor. Et ce qui amusait était le papier, un papier ancien avec une scène de diligence, répétée tout le long du mur. La grande voiture s'arrête devant Tauberge, un chien aboie, le postillon joue de la trompe, un voyageur passe la tête par la portière, et sur le perron se tient l'aubergiste qui a son bonnet à la main.

— Voilà, dit madame Buttet, si vous voulez vous rafraîchir, nous vous attendrons pour le dîner.

Frieda comprenait mal le français, elle le parlait plus mal encore, ne l'ayant appris qu'à l'école, et c'est précisément pour se perfectionner dans la langue, comme on dit, que ces jeunes filles d'Allemagne viennent dans la Suisse romande. Toutefois elle faisait comme si elle comprenait. Elle secoua la tète et répondit :

— Foui.

Bientôt après, on heurtait à la porte de la salle à manger. Elle entra. Sa robe était de drap vert avec des parements de velours aux manches; le devant du corsage s'ouvrait sur une espèce de faux gilet en satin crème ; elle avait une grande chaîne d'argent, une ceinture à boucle de métal et des bottines de cuir jaune.

— Eh bien, dit madame Buttet, voilà Frieda Henneberg. Je suis sure que tout ira bien et qu'elle ne s'ennuiera pas trop avec nous.

Hélène lui serra la main, Emile fit de même et ils s'assirent tous. Pour la dernière fois, Lucie servait à table. Elle devait avoir pleuré tout le matin, car elle avait deux lignes noires depuis les paupières

j usqu'au coin des lèvres, qui marquaient le chemin des larmes. Subitement, elle se mit à sangloter.

— Ma fille, reprit madame Buttet, c'est ridicule ce que vous faites. Il faut réfléchir avant ses sottises et non pas après.

Elle ajouta :

— Ne faisons pas attention.

Puis elle demanda à Frieda :

— Avez-vous fait bon voyage ?

Frieda répéta :

— Pon voyache?

— Oui ! dit madame Buttet, eine gute Reise?

— Ach! Ja... Merci.

Elle rit. Elle avait un rire clair qui montrait ses dents pointues; jamais dans la maison on n'avait ri ainsi.

— Vous avez couché à Lausanne? dit Hélène.

Madame Buttet traduisit.

— /a, dit Frieda, ichhabe daeineFreundin.

Ce qui veut dire : « J'ai là une amie. »

Elle parlait le bon allemand, mais avec l'accent de son dialecte, car chaque canton a le sien. Elle reprit en français :

— Froid !

— Oh! oui, dit madame Buttet, il a fait froid, mais nous voilà à la fin de mars, le printemps est bientôt venu.

Emile dit :

— Vous avez lu dans le journal les prédictions de Capré? Il annonce le beau jusqu'au 15. Ensuite de la pluie et du gel, tout le reste du mois. Espérons pour Tagriculture qu'il s'est trompé.

— Ils se trompent toujours, ces gens-là, c'est leur métier, répondit madame Buttet.

Et, s'adressant de nouveau à Frieda :

— Combien mettez- vous de temps pour venir de chez vous ici?

Frieda expliqua qu'elle était partie la veille à une heure et qu'elle était à sept heures à Lausanne. On met longtemps, les trains ne vont pas vite, ils traversent une région montagneuse, tout le canton de Berne, le canton de Fribourg, la moitié de Vaud.

— Je ne connais pas tout ce pays, répondit madame Buttet.

— Moi non plus, dit Emile.

— Moi non plus, dit Hélène.

Cependant Frieda Henneberg regardait autour d'elle. Des meubles, elle pensa qu'ils étaient vieux, d'Hélène qu'elle devait être malale et de madame Buttet qu'elle ne serait pas commode. Quant à Emile, elle pensa de lui qu'il était probablement riche, étant notaire.

Lui la regardait aussi par moments. Elle était beaucoup plus jolie en réalité que sur la photographie. Elle avait des masses de cheveux, ils étaient blonds et roux aussi, ou plutôt blonds avec des reflets roux; relevés par devant et sur les oreilles, noués par derrière en un gros chignon. Alors le front dessous paraissait très étroit et les sourcils faisaient une ligne droite. Elle avait aux joues un pelit rond rouge comme une poupée; la bouche était grande et le menton fort. Pour ses yeux, ils étaient bleus.

Il la regardait donc et ixiors, tout à coupi il regarda

i femme. Quelle différence il y avait! Un rapproliement et une comparaison se font ; ce qu'on n'a imais vu se voit. Elle lui parut plus pâle et plus laigre. Il remarqua, tout d'une fois, son peu de heveux, la teinte bleue qu'elle avait sous les yeux, e même ses mains trop osseuses; et, quand elle tendait les doigts, les tendons soulevaient la peau. Quelque chose de ralenti était en elle, qui devenait lair, évident. Et il pensa comme Frieda : « Elle est lalade ».

Toutefois à ce moment-là ses pensées n'allèrent as plus loin. On avait d'ailleurs fini de dîner. Et andis qu'Hélène surveillait Lucie :

— Écoutez, ditmadameButtet à Frieda, l'ancienne >onne doit partir à quatre heures. Vous avez tout le emps de mettre vos affairesen ordre. Et je voudrais incore avant vous faire voir l'appartenjent.

Elles visitèrent d'abord les chambres h coucher ; lans chacune, on s'arrêtait, et madame Buttet expli- [uait le service. Comme elle parlait allemand pour ie faire mieux comprendre, elle était forcée de chercher ses mots, et il lui fallait un peu plus de temps. V'oilà, chaque jour on faisait une pièce « à fond » ; es six chambres prenaient six jours, une semaine :out juste; le lundi suivant, on recommençait. A l'heure du dîner tout était en ordre. L'après-midi Frieda aurait son temps à elle; ou bien quelquefois (les raccommodages ; d'autres fois aussi des commissions. L'été à cinq heures et demie, l'hiver à six heures et demie elle devait être debout.

Dans le salon, on resta longtemps. C'était la pièce la pluB soi{2:née« A part les meubles remis à neuf et

la caisse à bois en tapisserie, on voyait deux ou trois tableaux, une pendule en bronze et partout, sur les étagères, sur la table, sur la cheminée, des photographies de famille. On a de cette façon tousses parents autour de soi. D'abord madame Buttet fiancée avec son fiancé; elle était assise dans un fauteuil sculpté, tenant un livre ouvert qu'elle ne lisait pas, et lui debout derrière elle, avec des cheveux frisés, une moustache et un col très ouvert qui laissait voir son cou. Ensuite Hélène bébé dans une grande robe blanche, madame Baud, René Baud, d'autres cousins ; une grande barque du lac se trouvait posée sur un chevalet.

— Le salon, dit madame Buttet, nous le ferons toujours ensemble. On bat le tapis dans la cour.

Puis, passant le doigt sur le dessus du piano :

— Quelle poussière ! dit-elle encore. Mon pauvre ménage est bien négligé dépuis quelque temps.

L'inspection continua. Après les chambres vint le bûcher et après le bûcher, la cave. Frieda voyait tout tout de suite, et tranquillement donnait son avis.

— Chez nous, disait-elle, à la cuisine on ne brûle que du charbon. On boit de la bière, pas du vin.

Quant à la lumière électrique, on l'avait partout, c'était bien commode. Quant à la literie, on coud le drap de dessus à la couverture, on aime la plume. Madame Buttet répondait : L'électricité à Arsens ne marchait pas bien, souvent le courant était coupé. Et enfin, n'est-ce pas ? les habitudes varient avec les contrées ?

— Et maintenant, Frieda, dit-elle, voulez-vous me faire un plaisir, ce serait de parler français;

Sans doute, Frieda aurait de la peine, mais c'est en pratiquant que les progrès se font. Il n*y a qu'à persévérer.

— Plus un mot d'allemand, n'est-ce pas?

Frieda voulait bien. A la bonne heure !

— Voilà qui est fait, dit madame Buttet, quand elle l'eut quittée, j'aime que ces filles sachent tout de suite à quoi s'en tenir. D'ailleurs j'ai idée que nous sommes bien tombés cette fois ?

Hélène tricotait, bougeant vite les aiguilles d'os ; une maille glisse, puis une seconde, puis une troisième ; une aiguille se couvrait pendant que l'autre se vidait ; et le fil en montant faisait rouler dans la corbeille le peloton de laine brune.

— Elle a l'air débrouillarde, poursuivait madame Buttet. Elle doit être active.

— Moi, dit Emile, je crois aussi qu'elle vous conviendra ; elle a l'air forte pour son âge.

C'était une phrase toute faite, comme il en avait une quantité. Beaucoup d'hommes sont comme lui et pensent avec les mots des autres.

Hélène tricotait toujours.

— Et toi, Hélène, qu'en dis-tu? demanda madame Buttet.

Hélène dit :

— Oh! non, moi je ne l'aime pas.

— Et pourquoi ?

— Je ne sais pas, elle est arrogante.

— Arrogante ?

— Elle a une façon de vous regarder...

— Tu te fais des idées, dit madame Buttet.

Emile s'était levé et tapotait du bout des doigts le

baromètre. Il avait plutôt tendance à la hausse ; car, sur Téchelle de cuivre où sont gravés les chiffres, avec l'indication de ce qu'ils signifient, la colonne de mercure, quittant variable, touchait à beau temps. Et Emile leva l'aiguille d'un cran.

— Ce sont des idées, elles passeront, répéta madame Buttet.

Il était deux heures, Emile sortit.

Le temps s'étant décidément levé, dehors il faisait clair et doux ; le printemps devenait sensible. Les lilas avaient une poudre verte ; c'est le moment, les buissons commencent à n\Hre plus si transparents; une force qui vient des racines pousse la sève vers en haut ; les bourgeons des marronniers collent, la vigne est taillée, et, au bout de chaque bois, une larme pend. Tout ce qui dort est éveillé; il y avait dans l'air une odeur qui est à la fois acide et sucrée ; et Emile sentit un mouvement en lui.

11 se disait : « Est-ce que je suis aussi heureux que je pourrais l'être? » et il avait un grand désir vers le bonheur, sans bien savoir encore d'où il pourrait venir ; seulement tout autour de lui était un exemple pour vivre ; et quand on voit rire, on veut rire ; tout était ravivé de couleur, tout était comme un gros bouquet ; et il allait avec légèreté et angoisse, attendant déjà quelque chose, sans savoir ce que ce serait.

Frieda de son côté, ayant ouvert sa malle, prit dedans une robe et l'étendit sur le lit. Elle en avait au moins trois autres : et rien pour les suspendre qu'une armoire en bois blanc avec un rayon dans le haut, et, sous les rayons, des crochets vissés. Les planches

mal ajustées laissaient des espaces entre elles par où la poussière entrait. Elle aurait voulu une armoire à glace d'acajou poli.

Pourtant le miroir accroché au-dessus de la table de toilette était pire que l'armoire. Frîeda avait dedans un œil plus gros que l'autre, le nez de travers, une grosse bosse à la place du menton, et, le verre étant d'une couleur verte, elle y semblait pale comme une malade ! « Mon Dieu, se disait-elle, comme je suis laide, comme ce miroir est vilain ! » Elle en avait un autre petit à elle; comme elle s'y mirait, ses belles joues lui revinrent; alors elle fut rassurée.

« Voilà, pensa-t-elle, ils m'ont donné leurs vieilles choses et ils ont gardé les neuves pour eux. Eh bien, je laisserai ma robe blanche dans ma malle, elle y sera mieux soignée ». Elle fit ainsi, elle pendit ses autres robes aux clous ; après les robes, il y eut les corsages, les chemises, tout le trousseau qu'elle avait fait, du linge en belle toile neuve qu'elle empila soigneusement. Elle avait également des cadeaux de ses amies, une poche pour les brosses en drap vert brodé de soie, un album de souvenirs, une épingle à chapeau d'argent avec une pierre fausse. Un morceau de savon parfumé.

Ensuite elle lit sa toilette. Levant les bras, elle enleva son peigne, ses grosses tresses se dénouèrent, et d'abord encore emmêlées, roulèrent seulement jusque sur ses épaules ; mais elle secoua la tête et ses cheveux tombèrent à la fois jusque plus bas que sa ceinture. Ils étaient ondulés, sombres dans leurs replis, et éclatants aux autres places ; et

ses coudes (elle avait ôté son corsage) étaient un peu grenus et roses.

Elle était justement en train de se peigner, d'un grand geste qui lui tendait la peau du front, quand quelqu'un ouvrit la porte de la cour. C'était le père de Lucie qui venait prendre sa fille. Frieda se mita la fenêtre.

Les contrevents étant tirés, en s'appliquant contre la fente, elle voyait sans être vue. Une vieille jument, qui avait encore son long poil d'hiver, était attachée à la grille ; il y avait un char-à-bancs sans ressorts, et tout déverni ; le fond était garni de paille ; sur le banc, une couverture pliée servait de coussin. Et bientôt Lucie parut, pleurant toujours et se mouchant.

— Voyez-vous, disait madame Buttet, je suis bien fâchée ; Lucie a certainement beaucoup de qualités; elle est honnête, elle est obéissante, mais nous ne nous entendions plus ; il valait mieux se séparer, c'est pour son bien.

Et le père, par fierté, faisait semblant d'approuver tout :

— Du reste, disait-il, on va avoir bien besoin d'elle, c'est pas l'ouvrage qui manque.

Puis il monta sur le siège, Lucie s'assit à côté de lui :

— Hue! dit-il, allons, Fanny.

Un petit mouvement encore, la jument ne bougea pas. 11 reprit tranquillement :

— Allons, Fanny, allons hue !

Les sabots l'un après Tautre tapèrent sur le pavé; et le cheval d'abord, l'homme ensuite et puis la

charrette, tout glissa peu à peu derrière Taiigle de a maison.

« Elle est partie, c'est moi qui reste », pensa ^rieda ; et elle ouvrit tout grands les contrevents. )n voyait une colline ; elle était faite, sur le ciel, de rois ou quatre lignes droites ; et les champs labourés itaient encore roses, car le blé germait à peine. Une naison se tenait là, dans un jardin fermé de haies ; 1 y avait un chemin, tout clair et blanc et sinueux •.oinme un ruban qui flotte au vent. Et Frieda ne se 'econnaissait pas dans ce pays nouveau qui ne ressemblait pas au sien ; mais elle n'avait pas de regrets ; c'est qu'on peut faire sa fortune partout dans le monde.

En efifet, en moins d'une semaine elle fut au courant de tout dans le ménage; elle avait appris la place des choses, celle de la vaisselle, celle de l'argenterie, celle du linge et des habits, n'oubliant rien, sachant d'avance son ouvrage et habile à se retourner. Mêmepourle français, elle avait des facilités ; il faut i'abord connaître beaucoup de mots ; elle les retenait tout de suite ; il faut d'autre part qu'ils se suivent bien, elle y arrivait aussi. Alors elle commença i parler avec tout le monde et elle plaisait, parce [u'elle était gaie.

— Eh bien, disait-on, vous êtes contente?

— Mais oui, merci.

— Allons, tant mieux.

Et certaines gens ajoutaient :

— C'est bien le moins qu'on vous traite comme 1 faut, on a le moyen.

Sauf les jours où madame Buttet avait des visites.

ii LES iJBCONSTA^CES DE LA TIE

FrieiJa mangeait à table : et à presque tous les repas, Emile la retrouvait à côté Je lui. Elle était du côté proche de la porte ; par moment, elle se levait, apportant un plat, ou le remportant ; puis elle se se rasseyait : et il évitait de la regarder. Cependant il se mit à penser à elle. Ou plutôt il n'y pensait pas; cela >e faisait malirré lui, et c'était quelque chose qui venait du dehors. Il était à son secrétaire, l'image paraissait devant sa feuille de papier. Ou il allait dans la campagne, occupé par d'autres pensées, voilà qu'il entendait un rire, un rire qu'il connaissait bien. Alors il s'effor<;ait de n'y pas prendre garde, mais, plus les jours passaient, plus cela revenait souvent.

A la fin du mois de mai, Ulysse arriva tout à coup un dimanche matin. D'où venait-il? On ne savait jamais exactement. Et comme il n'avait prévenu personne, et qu'elle n'aimait pas à être dérangée, madame Buttet le regut avec beaucoup de froideur. Il ne sembla pas s'en apercevoir, il était ainsi ; et Hélène, par bonté, essayait de paraître aimable, tandis qu'Emile était un peu embarrassé, mais lui se montrait tout à fait à Taise, parlant beaucoup et plaisantant.

L'aj»rès-midi, on descendit sur la terrasse. Dans cett(; belle saison, les roses sont ouvertes, la plupart tout au moins. On avait mis les bancs à l'ombre des I)latanes. C'était le môme endroit et presque la même heure que le jour du mariage, quand les invités attendîiient. Dix mois déjà! le temps va vite. On devient vieux.

— Surtout moi, dit Ulysse.

— Pourquoi toi? demanda Emile.

— Parce que je suis garçon. Ça conserve d'être rié.

La plaisanterie déplut à madame Buttet.

— Eh oui, dit Emile, plus on va, plus ça passe âdement.

[l'était là une vérité, mais Frieda venait de desidre aussi, ayant fini son ouvrage. Elle avait avec 5 un livre que madame Buttet lui avait prêté, rce que lire est le meilleur moyen de bien prendre une langue ; elle s était mise un peu à cart ; pourtant elle ne lisait pas beaucoup ; elle ne irnait pas les pages ; elle pensait à autre chose, rant à tout moment les yeux. On la voyait là sur n banc. Comme elle tenait les jambes croisées, le ut de sa bottine relevait sa jupe par devant ; le nou faisait une bosse ; plus haut le corps s'élarssant marquait la place de ses hanches, se resserit à la ceinture et puis se renflait de nouveau. Juste a place où bat le cœur, elle avait piqué une rose cette rose remuait avec un mouvement très lent ; st le mouvement de la vie. Et comme Frieda était e nue, ses cheveux, autour de son front, étaient it remplis de soleil. Les deux hommes ne disaient is rien.

Madame Buttet allait le long des plates-bandes, upant par-ci par-là une tige avec ses ciseaux, lène suivait portant un panier, on y mettait les urs fanées. On peut se permettre ce petit travail le ir du repos.

Et Vaprès-midi s'avançait. Soudain Ulysse se ^a.

— Eh bien, dit-il à son frère, il faut que j*aillc,; viens-tu prendre un verre à TEcu ?

Emile refusa, il restait chez lui le dimanche.

— Voilà bien ce que c'est que d'être marié! reprit Ulysse.

Et il ajouta presque à haute voix :

— C'est égal, tu as toujours une bien jolie bonne. Est-ce que madame Buttet entendit ? Est-ce

qu'Hélène entendit ? On ne pense pas. Mais Frieda entendit sûrement. Or Emile avait rougi comme rougissent les hommes ; c'est sous la peau rude, bleue de barbe, une teinte sombre qui vient et ne passe pas aussitôt, mais reste fixée comme une plaque là. Et Frieda n'avait pas entendu seulement, elle vit aussi sans doute, quoique Emile se fût détourné, car les yeux des femmes sont prompts.

Toutefois, elle ne laissa rien paraître, ni dans conduite, ni dans ses paroles. Il est vrai qu'Emile pendant tout Tété, fut très occupé ; Arsens recevait au mois d'août les « Musiques Vaudoises ».

Chez nous, dans les villes, même dans les grands villages, une fois la journée Unie, les hommes et les jeunes gens jouent dans des instruments de cuivre; ils font une société, on nomme un directeur; alors les morceaux s'apprennent. Ce n'est pas tout ; il faut encore se mesurer ; on avait décidé que tous les trois ou quatre ans, il y aurait une grande fête.

Arsens « ayant sollicité l'honneur » de recevoir cette année-là les « Musiques », il fallait leur montrer qu'on faisait bien les choses. On bouleversa tout dans la ville. On organisa cinq commissions : Emile présidait celle des logements.

Le premier jour de cette fête, le samedi, un conours devait avoir lieu : là tout le monde est classé elon son mérite, les bons, les mauvais — et voilà comment on fait des progrès. Mais le second jour, on .'amuse ; il y avait un concert à Téglise, la distribuion des prix et un bal.

Ce fut une belle fête, mais surtout un beau concert ! « De mémoire de vieillard, comme on lut d le journal, on n'avait pas vu l'église si pleine w.El le journal disait la vérité. Tous les billets étaient vendus. Les premières coûtaient un franc, les galeries cinquante centimes ; et on pouvait avoir aussi des places numérotées.

Donc, un bon moment avant l'ouverture des portes, il y avait déjà une foule dehors : « un rassemblement qu'on pouvait évaluer à deux cents personnes environ », disait le journal. Il est bon en effet de prendre ses précautions ; dans les vieilles églises, il y a bien des endroits d'où on ne peut rien voir; ainsi derrière les colonnes, à côté delà chaire, sous les galeries. Et pour jouir de la musique, il faut voir jouer. C'était l'avis de tout le monde.

— Moi, disait madame Saugy, la femme du forgeron, ce que j'aime voir, c'est celui qui dirige, vous savez il a le bâton*

***• Oui, le directeur*

— Ils doivent être forts dans leur partie !

On se demandait aussi combien de temps le conrt durerait, combien de numéros il y avait au proamme :

— Douze.

— Ah bien ! ça vaut la peine.

— On n'aura pas fini avant quatre heures.

Le concert commençait à deux, la demie sonna, s portes s'ouvrirent, on poussa d'abord un peu )mme c'est toujours le cas dans ces occasions; et, L porte étant étroite, il fallait viser juste au milieu our ne pas être pris sur les bords. Les femmes rient, les hommes se retournent et disent : « Allons! vez-vous assez poussé? » Pourtant on finit par ntrer; une fois dedans, les uns restaient en bas, 3s autres montaient l'escalier de la galerie ; comme i était en bois, c'était un grand tapage tout le temps ; t on apercevait en haut, à mesure, les têtes s'aligner u bord de la balustrade, pendant qu'au-dessous )ut se garnissait jusqu'aux murs du fond.

D'ailleurs même les chaises numérotées étaient ^jà en partie occupées. On avait vingt minutes icore avant le concert ; seulement beaucoup de ms sont impatients de nature ; et c'était une disaction que de regarder tout ce mouvement; isuite l'église était décorée. A chaque pilier, on 'ait cloué un écusson de la ville. 11 était rouge et ïrt en diagonale ; dessus venaient deux drapeaux )nt il cachait les hampes : un drapeau fédéral avec

croix blanche, un drapeau cantonal vert et blanc /ecla devise : Liberté et Patrie; et l'étoffe de coton 3ndait de chaque côté, remuant un peu datifl le

courant d'air. Des branches de sapin complétaienl l'arrangement. D'autre part, sous les galeries, entK les fenêtres, des guirlandes de mousse faisaient tout le tour de Téglise, relevées aux extrémités; et des roses de papier étaient piquées dedans, roses, jaunes, blanches. Enfin, dans le chœur, une inscription faite de fleurs naturelles : Bienvenue aux Musiques Vaudoises, se lisait depuis sous le porche.

Tel était l'ensemble et chacun pensait : ce Comme c'est dommage que l'église ne soit pas tous les dimanches comme aujourd'hui I » Car elle était d'habitude triste et nue, peinte à la chaux, sans vitraux, avec son orgue et sa chaire, la table de communion et le calorifère, tandis que les ornements l'égayaient, et on y avait du plaisir. Mais les minutes passaient ; on entendait, parmi les chuchotements, le bruit de béquilles que faisait Thorloge à chaque seconde; ainsi le temps va devant soi comme un boiteux sur son chemin ; et bientôt la tour tout entière craqua, c'était le coup de l'heure qui se préparait.

Alors, la dernière de toutes, arriva madame Buttet, madame Baud était avec elle, et Frieda, invitée aussi, accompagnait les deux dames. Elles furent obligées de traverser toute la nef; là est un passage assez large entre les bancs placés verticalement à droite et à gauche, et elles eurent beau marcher rapidement pour ne pas être remarquées, on les remarqua quand même : voilà ce que c'est de venir si tard. Mais ce fut Frieda qui surprit le plus, parce qu'elle avait les mêmes places que sa maîtresse ; et aussi par la façon dont elle était habillée^

Les femmes dirent : « Elle est mise comme une lame ! » En effet, elle avait mis pour la fête sa robe blanche, et c'était une robe comme on en porte dans les grandes villes, quoiqu'elle ne fût pas si bien Faite; elle collait aux hanches et elle était étroite usqu'aux genoux, s'évasant dans le bas, avec un îorsage très ajusté, et un peu ouvert par devant, jui laissait le cou tout nu. Est-ce une toilette pour une domestique, môme une volontaire? Et on se parlait à Toreille. On en voulait surtout à madame Buttet, parce que c'était à elle de ne pas laisser cette fille faire toutes ses fantaisies.

Ce fut donc encore une occupation, pendant un moment. Pour Frieda, elle était fière d'être belle et d'être ainsi examinée. Madame Buttet et madame Baud avaient trouvé des connaissances aux places voisines des leurs ; elles firent un peu la causette. 11 était deux heures et quart, le concert allait commencer ; et chacun se tut tout à coup.

Les programmes imprimés sur une grande feuille (le papier avaient un encadrement bleu « modernstyle », fait de lignes entrelacées. Sous la date et l'indication du lieu on lisait :

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