‹ Les circonstances de la vie: romanChapitre 2 sur 5 · Première partie · texte numérisé non relu

Première partie

V Ouverture de concert (Echo des Montagnes) Marschner.

2<* Le Lac des Fées (La Sentinelle de

la Broie) Auber.

3*' A ida, grande fantaisie (Harmonie du Léman) Verdi.

4° Pot-pourri sur des airs connus (La Montreusienne) Muller.

Et cela continuait ainsi jusqu'au bas de la page.

Les musiques se divisaient en deux classes. Dans la première, étaient les fanfares, c'est-à-dire les Hiusiqiiesoùiln'y a absolument que des instruments de cuivre; dans la seconde, les harmonies qui admettent d'autres instruments, les flûtes, les hautbois. Comme il n'y avait pas assez de place dans le chœur pour que toutes les musiques ensemble pussent y attendre leur tour, elles entraient l'une après l'autre, chacune jouait son morceau et ressortait.

On les vit ainsi toutes défiler; elles Décomptaient pas ordinairement plus de vingt musiciens ; c'était selon les catégories, mais la plupart avaient des uniformes. Des uniformes très brillants, bien cousus, en beau drap; on aurait dit des uniformes d'officiers à cause des galons ; les uns ressemblaient aux uniformes militaires du pays, les autres pas, étant plus de fantaisie; quelques musiques avaient des képis avec des pompons; quelques-unes des casquettes avec des plumets; presque toutes des épaulettes; et le porte-drapeau (car il y en a toujours un) avait un large baudrier de cuir verni. Les couleurs habituelles étaient le rouge et le bleu foncé ; plus rarement le gris : la Sentinelle de la Broie portait même des tuniques vertes, mais la plus belle de toutes

était la fanfare italienne; un grand panache de plumes de coq blanches couvrait jusqu'à la visière la casquette de drap ; et les franges dorées des épaulettes étaient longues en proportion; ils avaient au pantalon des bandes rouges, larges comme trois doigts ; enfin sur la poitrine tout un écheveau d'aiguillettes également en or. D'un côté, elles étaient rattachées à l'épaule par une sorte de cocarde ; de l'autre, elles pendaient plus bas que la ceinture; et à chaque mouvement elles cliquetaient sur le cuir. Enfin le commandant avait une épée et des gants blancs.

D'abord, dans chaque société, les hommes se rangeaient par deux sous le porche; ils se tenaient prêts; puis, le moment venu, ils entraient, en faisant bomber la poitrine. Tous les instruments étaient reluisants ; on les avait polis, frottés, depuis les plus gros, les trombones, où on pourrait mettre un enfant, jusqu'aux cornets à piston qu'on tient dans la main ; les uns en cuivre, les autres, ceux de luxe, nickelés, blancs et jaunes, tout clairs parmi les labits sombres. Et le directeur marchait seul levant.

Ces directeurs, le plus souvent, étaient en civil, nême quand leurs musiciens étaient en uniforme; Is portaient une redingote, et ils marquaient le pas, in pas lent de cérémonie. Certains étaient gros et deux, les autres jeunes et maigres ; ils savaient bien [uelle importance ils avaient et se tenaient raides. Il j en avait un qui avait une mèche, on voyait que ^'était un artiste. Us prenaient place sur une petite îstrade, la musique faisait le cercle; à droite les

trombones, à gauche les cornets, entre les deux les altos et les bugles ; attention ! le directeur frappait trois coups sur le pupitre et toutes les joues se gonflaient; le bras retombait, et tous les instruments partaient en même temps.

D'ordinaire, dans ces morceaux, le plus grand bruit est au commencement et à la Gn ; un accord de tous les instruments à la fois, en fortissimo, qui fait sursauter sur les bancs ; suit un solo, une succession agréable de nuances, oii tous les mouvements du cœur sont peints ou figurés. La colère ou la grande passion de l'amour ont de l'impétuosité ; la tristesse est repliée dans les notes basses qui traînent; c'est la mélancolie qu'on confie àla clarinette ; la tendresse s'exprime pianissimo ; la gaieté, par un pas redoublé; ou la joie, alors un air de danse; le mouvement d'une part, de l'autre le son, la rapidité, tout sert à se faire comprendre, c'est une traduction. Quelquefois aussi on représente le monde extérieur; on entend le vent dans les arbres, son long bruit et son sifflement; ou l'orage annoncé par la grosse caisse qui est le tonnerre au lointain ; il se rapproche, la grosse caisse bat plus fort; un roulement; Fouragan mugit, la grêle tombe : les cymbales éclatent comme des éclairs; et il semble qu'on voit tout parce que l'oreille fait travailler Tœil en imagination ; et ainsi tout est reconstruit.

Et puis, à un coup de baguette, comme quand le rideau se baisse, tout disparaissait de nouveau : le morceau était fini. Alors toute l'église remuait; on entendait une espèce de murmure, comme Tair dans les feuilles : c'étaient les programmes qu'on dépliait

pour voir la suite; et tous ces papiers agités faisaient des lignes blanches tremblotées les unes derrière les autres. Une heure et demie s'écoula de cette façon : et personne ne s'ennuyait, tellement cette musique était intéressante.

Mais la société favorite était l'Union Instrumentale. « On la gardait pour le dessert. » Partout en effet elle remportait les premiers prix ; elle avait une vitrine pleine de médailles, de coupes et de couronnes. En outre elle était la plus nombreuse, comptant quarante- cinq musiciens. Ce qu'on remarquait aussitôt, c'était sa belle discipline. Ils entrèrent au pas militaire, bien alignés, sans hésitation; et, quoique le chœur fût petit, eurent tout de suite trouvé leurs places. Chacun se tenait immobile au garde-à-vous fixe.

Quel beau spectacle que celui de ces képis à pompons blancs sur quatre rangs de profondeur! Les figures sont mises à égale distance, avec des moustaches, la visière, le col rouge; et il y a un vide autour de la grosse caisse. L'Union Instrumentale exécuta cette fois-là le Chœur des Pèlerins dans le Tannhaeuser de Richard Wagner. Au théâtre, quand l'opéra est vraiment joué, on voit les pèlerins; ils sont fatigués par un long voyage, \ieux, voûtés, et sortent entre les rochers par un petit sentier qu'ils suivent. A Téglise, on ne voyait rien. Seulement, encore une fois, la musique suffit, quand elle est bien exécutée : on aurait cru avoir la scène sous les yeux. Pas une fausse note, toutes les mesures bien indiquées, tous les instruments fondus, un ensemble extraordinaire. Quand le chœur se rapproche, Tefifet

est rendu par un crescendo, ce fut comme si la fanfare s'avançait à travers l'église : après, elle s'éloigna, elle diminua encore, et les voix parurent venir de très loin, derrière une porte fermée.

Jamais on n'avait rien entendu de pareil, on était dans l'admiration. Cependant dans les églises il est défendu d'applaudir, et on se retenait, quand tout à coup M. Curchod se leva :

— Malgré le respect pour le Saint Lieu, dit-il, aujourd'hui on applaudira.

Cela suffit, toutes les mains battirent à la fois, les gens applaudissaient debout, on criait : bravo! bravo! les murs étaient ébranlés. Le directeur sur son estrade faisait des révérences pour remercier, on ne s'arrôtaitplus, il ne s'arrêtait pas non plus; et les musiciens derrière lui souriaient, très rouges, étant décontenancés. Puis, quand les applaudissements cessèrent, on redemanda un morceau. H fut accordé.

Il eut autant de succès que l'autre, mais il se faisait tard et l'église se vida vite. Sur la terrasse, les musiques, avec leurs drapeaux déployés, étaient déjà rangées, celle de la ville en tête. Et on partit pour les Ormes, o\x était le champ de fête.

Les Ormes sont une belle promenade, juste à la sortie de la ville. Une double allée de grands arbres, qui a bien trois cents mètres de longueur, la limite à l'orient. On voit de loin cette grande muraille verte, comme une construction faite de pierre et de mortier, tant le feuillage est épais. De trois côtés, elle domine le pays. Dans le bout, se trouve une petite maison blanche qu'on appelle le Casino, où

on va boire et manger, mais plus de côté, il y a un grand espace plat. On n'y fauche guère, les femmes de la ville y amènent les bébés pour leur faire sentir Tair; le collège y joue au foot-ball; dans les fêtes, les abbayes, elle est réservée aux baraques.

La première qu'on voyait était le carrousel à vapeur. Il avait un mécanicien, une chaudière, des machines à engrenage et un sifflet comme une locomotive. Les voitures, peintes en rouge et toutes dorées, roulaient sur des rails, mais le plan n'était pas uni, c'était une montagne russe, c'est-à-dire que la piste tout le temps monte et redescend ; et tantôt on est soulevé en l'air ou on retombe, comme les bateaux sur les grandes vagues. Une vive force, qui emporte tout, fait tourbillonner le système ; alors les baldaquins de coutil claquent dans le vent, les chapeaux s'envolent, les robes collent aux jambes. L'orgue de Barbarie montrait trente pavillons de suivre superposés et de là sortaient les sons avec iéchirement. Partout des verroteries. Au centre, où îst l'axe, quatre grands miroirs faisaient une espèce le colonne carrée; elle tournait aussi, parmi le grondement des roues et le retentissement des trompettes, et, mirés dedans au passage, les arbres, la ouïe, les gens semblaient s'abattre pôle-mele, iomme Fherbe fauchée par le pied, pendant que les employés, vêtus en matelots, glissaient de voiture en /oiture.

Auprès de ce carrousel, les tirs de pipes étaient les endroits calmes. L'ombre de la toile coupe Therbe isée. Sous cette tente, sont deux dames avec trois Stages de tresses sur leurs figures rondes. Elles vous

88 LES CmCONSTANGES DE LA VIE

arment une carabine, pour cinq centimes on a leur sourire et une balle en plomb. L'homme au canoo tient son canon chargé ; il faut toucher le troisième bouton de l'habit; les autres sont peints, celui-là est vrai ; si on touche, le coup part. Un soleil de tôle qui tourne lentement porte à chaque rayon une pipe de terre blanche, et une boule de verre mince est posée au bout du jet d'eau où elle rebondit comme un volant sur sa raquette ; il y a le violoniste, la femme qui fesse son enfant, beaucoup de ces mécaniques à ressorts ; sans compter les pipes, la plupart cassées au ras du fourneau; et enfin, pour les hommes raisonnables, les cibles de carton graduées où on peut vraiment s'exercer au tir.

Le second carrousel était à l'ancienne mode ; les chevaux de bois sont pendus autour, deux de front, à de fortes tringles. Ils ont une vraie queue et une vraie crinière ; les étriers sont en acier. Il faut pour la musique tourner la manivelle. L'homme pousse de l'épaule et il fait par terre, avec ses pieds qui frottent, un rond blanc qui dure longtemps. Seulement on aime le bruit, la rapidité, les choses brillantes; c'est le nouveau qui plaît le plus; on ne rencontrait là que des petites filles qui serrent dans la main leur pièce de monnaie et les mamans qui regardent, en attendant que le tour soit fini.

La baraque de la Femme Sauvage attirait plus de monde. On y donnait une représentation toutes les demi-heures; entre chacune, le patron faisait son boniment. Il parlait très vite, avec l'accent français et des belles phrases, pleines de grands mots qu'on ne comprend pas. C'était quelqu'un de bien savant.

e casquette de drap à carreaux, un veston de ours, des moustaches cirées, beaucoup de bagues es gros doigts, il avait Fair de faire ses affaires, femme sauvage était enfermée dans une cage, lime les lions et les panthères des ménageries. Il vait une fenêtre à gros barreaux; elle s'y monit par moment ; on entendait un bruit de chaînes luées. « Elle vient des forêts de TOcéanie, elle lourrit de lapins vivants qu'elle déchire de ses près mains. Venez voir le plus beau spécimen mu des races anthropophages, présenté à plujrs Académies de médecine, approuvé par les limités Scientifiques, décoré de nombreuses mé- Ues. » Alors on apercevait une face brunâtre où ient deux yeux qui roulaient et une bouche ouverte is des cheveux éparpillés ; mais l'homme claquait fouet contre la grille, et la tête se recachait. Toutefois le musée de cire garnissait tout le fond la place, ses grandes peintures se voyaient de a. Des hommes nus, des femmes nues, un tas de •ps, c'étaient premièrement les massacres d'Attila, suite une toile brun foncé pour indiquer la nuit, ies taches jaune clair dans le haut; c'étaient des rtyrs chrétiens que Néron faisait brûler. Pour miner, une opération moderne ; on faisait le mal, )résent on fait le bien. D'une part la souffrance comme un chemin qui mène à la mort; de litre, elle mène à la vie. 11 y avait là plusieurs îrurgiens en tabliers blancs, d'autres en habits irs, des étudiants ; parfois un peu de vent passait us les toiles ; tous ces personnages remuaient; on rait dit qu'ils étaient vivants.

II fallait pour entrer monter trois ou quatre marches ; à côté de Tescalier se trouvait un blessé couché dans une caisse -en verre. II portait le costume des zouaves, le pantalon boufiant, les guêtres, la ceinture ; il était coiffé de sa chéchia rouge ; seule ment sa chemise et sa veste déboutonnées découvraient toute sa poitrine ; il avait été frappé d'une balle dans la région du cœur ; on voyait un bourrelet rouge sombre autour du trou, et un caillot de sang noir comme une grappe pendait dessous; sa peau était comme la cendre, ses lèvres blanches entr'ou vertes, ses poings serrés ; à chaque seconde son ventre se soulevait ; en même temps il bougeait les paupières ; il exhalait son souffle et ses yeux se refermaient.

Dans une autre caisse de verre, était une tôte écorchée jusqu'à la moitié du visage; ainsi la première moitié gardait son aspect naturel, avec un teint bien rose, des cheveux bien peignés ; tandis que Tautre faisait peur presque autant que le zouave ; l'œil, une grosse boule bleue, saillait hors de Torbite; les artères étaient comme du corail, les veines comme des cordes noires ; et la mâchoire sciée laissait voir la langue jusque dans le fond de la gorge.

Là-devant les garçons hésitaient un moment, mais on s'accoutume atout; ensuite on est courageux, et ils entraient par petits groupes, en balançant les bras.

Sitôt après le dîner, on était venu de tous les villages voisins. La jeunesse part en bande, les filles se sont faites belles; les routes sont noires de monde ; caries vieux aussi quelquefois, et les vieilles,

Stant curieuses, donnent la clé à la voisine et s'en «^ont un peu s'amuser. Il va bien sans dire qu'on ne juittait pas la place de fête et les gens arrivaient oujours. Autour de chaque baraque, il y avait un ittroupement. On tirait aux tirs de pipes; le car- •ousel à vapeur ne s'arrêtait plus. La machine siflait, on sonnait une cloche : « Approchez^ approchez! c'est l'instant, criait le patron de la Femme Sauvage, le grand repas va commencer. » On venîait du sucre d'orge et des bonshommes en pain répices;les enfants soufflaient dans les mirlitons. A a tète de Turc, chaque coup de maillet faisait trembler la terre. Et enfin les rires des filles, les voix qui ^'appellent, des jupes blanches avec des nœuds rose vif, des hommes en manches de chemise, portant leur habit sur le bras, la poussière, le soleil.

Mais ce fut bien autre chose encore quand le cortège déboucha sur la promenade ; toute la ville l'escortait; d'un seul coup, la cantine fut remplie. C'était une grande construction de bois, couverte de bâches, qui longeait l'allée. Une tribune s'élevait au milieu ; et des tables faites de simples planches, avec des bancs sans dossier, occupaient toute la place; on y pouvait boire et manger. Les messieurs des comités qu'on reconnaissait aux cocardes de couleur qu'ils avaient à la boutonnière étaient chargés de la surveillance. Elle ne fut pas facile. Les sociétés avaient soif, le public aussi, les garçons perdaient la tête, chacun voulait être servi tout de suite ; on protestait, on tapait du poing sur la table. Peu à peu Cependant les choses s'arrangèrent ; et le vin d'honleur se mit à couler, plus qu'on n'aurait jamais pu

croire. C'est la ville qui le fournit; et eUe est intéressée à la vente. On trinquait entre amis, on s'échauffait déjà. Soudain tout le monde grimpa sur les bancs : la distribution des prix commençait.

Au bas de la tribune, huit demoiselles de la ville, prises dans les meilleures familles, étaient rangées sur une ligne. Elles se tenaient bien droites, les mains posées contre les jupes : une belle écharpede soie rouge et verte contournaitleurs corsages blancs. Elles avaient la tête nue et des fleurs dans les cheveux. Alors un monsieur avec un papier à la main parut à la tribune ; et il se mit à lire : « Première catégorie... Seconde catégorie... couronne de lau- | rier... couronne de chêne. » La couronne de laurier est la plus haute des récompenses; ensuite on a la couronne de chêne, enfin la mention honorable. A l'appel de son nom chaque directeur se levait, on l'apercevait, dans la foule, qui s'avançait péniblement; pendant ce temps, une des demoiselles d'honneur choisissait dans la corbeille une couronne de ' carton ; et on guettait le moment où ils allaient se rencontrer. L'usage veut en effet que, dans ces circonstances, le monsieur embrasse la demoiselle; et on est bien forcé de suivre l'usage. De cette façon les caractères se montrent; il n'y en a pas deux pareils : chacun se conduit comme il peut, ainsi regardé par tant de personnes. On vit donc venir riiomme timide qui baisse la tôte, devient rouge et se décide subitement avec des gestes maladroits, j Puis l'homme un peu dédaigneux, qui condescend I pourtant à ce qu'on exige de lui et qui prend un air détaché. Ou bien l'homme habitué à ces sortes de

cérémonies ; il sait d'avance ce qu'il a à faire et le fait ans hésitation. Mais aucun n'avait autant de succès [ue le bon vivant, tout heureux de cette coutume; c il embrasse pour de bon », et il y revient avec un )aiser qu'on entend claquer; tout le monde riait et )a applaudissait.

11 y avait néanmoins un grand nombre deméconents; c'est toujours ainsi; chaque société prétend

''oir le premier prix ; si elle ne l'obtient pas, on dit : :< C'est une injustice. » Des groupes se forment, on iiscutc, on parle de réclamations, d'articles dans les journaux, quelques-uns montraient du doigtlejury rassemblé non loin de la tribune, surtout un monsieur français, chef d'une musique régimentaire, qui venait de Bourg-en-Bresse ; il avait présidé les délibérations. Pourquoi un étranger? Nous sommes entre nous, on s'y connaît aussi bien qu'eux, n'est-ce pas? Comme si le canton de Vaud manquait de bons musiciens! D'autres cherchaient au contraire à remettre les choses en ordre ; ils n'y réussissaient pas trop. Et, entre deux bans, un cantonal et un fédéral, les protestations reprenaient.

Par bonheur, le bal suivit immédiatement ; et on déserta la cantine. Le rond de danse était tout près; il était décoré de la même manière que l'église, avec des branches de sapin et des guirlandes de mousse ; élevé d'un pied au-dessus déterre; et entouré d'une barrière pour éviter les accidents. Une espèce de porte surmontait l'entrée ; c'étaient deux perches debout et une troisième en travers : au bout de celleslà on avait mis un gros bouquet et des rubans étaient entortillés autour.

94 LES girgonstânges de la vie

L'air était pesant; il s'alourdissait toujours plus.

Mais quand on veut s'amuser, on n'est retenu par rien. Les couples tournaient déjà. Gomme sur un plancher les semelles ne glissent pas, on faisait le pas en sautant ; et on marquait la mesure du talon. Quoique le rond fût presque plein, il y avait encore plus de gens qui regardaient. Même les membres du comité, le préfet, le receveur étaient venus voir danser. Emile était avec eux; il avait une cocarde rose, le préfet une cocarde blanche.

Toute l'après-midi, ces messieurs étaient restés à la cantine : ils avaient beaucoup bu, ils s'étaient beaucoup démenés, à présent ils se reposaient. M. Richard était très gai et le col de sa chemise était tout mouillé de transpiration. M. Leyvraz, le municipaly plaisantait : on lui répondait sur le même ton; et puis, de temps en temps, on considérait le bal.

Le rond étant surélevé, le bas du ciel servait de fond, avec les carrés jaunes des baraques. On n'apercevait que le haut du corps des danseurs. Les têtes, tantôt rapprochées, tantôt s'éloignant selon la cadence, laissaient un peu de clair entre elles ; mais au-dessous, les épaules se confondaient en une seule masse remuante. Qui est-ce qui était là? Les dames, les demoiselles de la ville, les demoiselles d'honneur; les musiciens, des jeunes gens; pourtant les femmes étaient plus nombreuses, souvent elles dansaient entre elles. Généralement les couples étaient noirs et blancs, noirs et bleus, noirs et roses; mais on voyait aussi quelques complets de fantaisie, gris ou bruns ; puis les uniformes. Toutes ces couleurs s'agitaient, se déplaçant l'une devant Tautre. On re-

LES GfRGONST ANGES DE LA VIE 95

bondissait sur les planches élastiques, elles étaient )nores comme une peau tendue ; et, à distance, le )ruit des pas couvrait l'orchestre.

— Oui, dit le préfet, on a eu encore de la chance l'avoir agrandi le rond. Je leur ai dit : « Méfiezrous, c'est toujours le bal qui attire le plus de Tionde. » Avec douze mètres de côté, nous étions Derdus.

— Ma foi ! dit M. Leyvraz, ils sont encore bien serrés.

— Oh ! c'est une première danse.

Quelqu'un ajouta :

— Toujours est-il que le coup d'oeil est joli. Il n'y a pas à dire, Curchod s'y entend, aux décorations.

— Ah ! reprit le préfet, il a du goût cet hommelà.

Et ils parlèrent de la fête ; en somme, on pouvait être satisfait.

— Bien sûr, dit le receveur, il y a toujours des àcoup ; à certains moments, on est débordé, seulement c'est inévitable. L'important, c'est l'effet d'ensemble. Eh bien, il était réussi.

Emile dit :

— Tout à fait.

— Et ils pourront comparer, s'ils veulent. Je crois bien qu'ils n'ont pas eu beaucoup de fêtes aussi belles.

— Voyez-vous, continua le préfet, une organisation bien faite, c'est tout. Des commissions, des sous-commissions, nommez-en tant que vous voudrez ; si on ne s'entend pas, elles ne servent à rien.

Ils étaient tous de cet avis.

— Enfin c'est fini, n'est-ce pas? Et la prochaine fois on fera encore mieux.

Emile ofirit un cigare au préfet ; il le prit et il ralluma ; c'était un Vautier 4/3 léger, des cigares qu'on aime. La cloche est imprimée sur le papier jaune du paquet, dessous la devise « Grand-son », du nom de la ville, par un jeu de mots. Et ils font en brillant une fumée bleue agréable.

— Merci bien, dit M. Richard. Tu ne sais pas à quoi ce bal me fait penser? A celui de ton mariage.

(Ils se tutoyaient, étant devenus grands amis, car les fêtes rapprochent).

— Tu n'y étais pas^ tu ne Tas pas vu. Moi qui y étais, je m'en souviendrai. On s'est amusé ce jourlà. Tu as eu bien tort de ne pas rester.

— Il n'y avait pas moyen, dit Emile.

— Allons bon, je dis ça pour rire. C'était un autre genre que celui-là, si tu veux — un autre genre, mais le cœur y était, tu sais... En voilà justement un qui en était, reprit-il. Eh bien ! dit-il, ils s'en donnent !

C'était René Baud qui dansait avec Frieda. Emile les avait presque à côté de lui, car ils s'étaient avancés en tournant, depuis le milieu du rond jusque sur le bord oij il y avait plus de place ; et on aurait pu compter les coqueUcots sur le chapeau de Frieda. Seulement eux ne voyaient rien, ils étaient pris tout entiers. Comment est-ce qu'ils étaient là ensemble?

Emile chercha à se l'expliquer : « Voilà, se ditil, René Baud a dîné h la maison, il est venu en-

uite à la fête, elle aussi, ils se sont rencontrés, 'est naturel. » Il se disait : « C'est naturel. » ourtant il jeta son cigare.

— Ils dansent bien, reprit le préfet. Le soir de la oce, il fallait voir le fils Baud avec madame Gail- )ud. Ils auraient passé leur vie à danser.

Il parlait seul pour le plaisir, il ne pouvait pas arrêter. Mais Emile n'écoutait plus. D'ailleurs la anse était finie. Le mouvement en rond fut inter- 3mpu : comme Teau d'un remous qui se met à cou- ;r, les couples traversaient le pont de danse, puis s descendirent les marches. Le préfet sortit les lains de ses poches, secoua les épaules, rajusta sa ravale qui tombait : il était agité. Tout à coup, il

it:

— Moi aussi je vais lui demander de faire un tour. Comment se fait-il que certaines femmes aient

DUS les hommes autour d'elles ? Emile vit le préfet ^'approcher de Frieda, s'arrêter, soulever son cha- [)eau, René saluer ; elle qui souriait, qui lâcha le bras de René ; elle prit le bras du préfet ; et René enfin s'éloigna, tournant de temps en temps la tête. Et puis l'orchestre repartit.

Le préfet avait pris Frieda par la taille. Pendant un temps on aperçut encore les coquelicots du chapeau qui dépassaient toutes les têtes et Emile les suivait des yeux ; mais bientôt ils se perdirent. On 'it des indifférents, des inconnus.

Il attendit tout seul plus de dix minutes, enfin le réfet revint. Il était tout essoufflé, heureux quand lême, ayant dansé toute la danse, de la première Mesure à la dernière. L'âge a beau venir, on est

robuste encore, il Tavait bien montré ; et il eut pitié d'Emile.

— Tu ne danses pas, qu'est-ce que tu fais?

— Non, dit Emile.

— Elle danse joliment bien, pourtant. Écoute, tu devrais Tinviter.

Ah! oui, c'était tout ce qu'il désirait. A présent, il se l'avouait.

— Une jolie fille ! dit le préfet. C'est peut-être la plus jolie de toutes.

Cependant Emile hésitait encore, songeant aux convenances. Il était poussé, retenu. Qu'est-ce qu'on dirait surtout? Mais est-ce que c'est une raison saffisante?Quel mal y a-t-il à faire danser sa volontaire ? Lentement il cédait ; de la même façon, quand on est accroché à une branche, on la sent d'abord qui plie ; et elle glisse dans la main.

— Et puis, qu'est-ce que tu veux? dit le préfet; aujourd'hui tout est permis.

Précisément Frieda n'était pas retenue et elle venait de leur côté. Peut-être, s'il ne l'avait pas vue, il ne se serait pas décidé. Mais il la vit et il se décida. Il fit quelques pas vers elle, elle l'aperçut et ses lèvres (elle souriait) s'écartèrent en s'amincissant.

— Je ne sais pas, dit-il, mademoiselle, si j'ose... je ne sais pas bien danser...

— Vas-y quand même, dit M. Richard, tu ne t'en tireras pas plus mal qu'un autre.

Et Frieda, pendant qu'il lui offrait le bras :

— Je vous montrerai, vous n'aurez qu*à faire comme moi*

Ils entendirent encore le préfet qui leur criait . (c Bonne danse ! » ; après ils passèrent sous la porte aux rubans ; et voilà ils se trouvaient dans le rond. On jouait une valse. L'introduction fut courte ; une cadence se marqua : Frieda lui posa la main sur Tépaule. Une valse, dans ces bals en plein air, c'est un peu tout ce qu'on veut. Premièrement leurs pieds hésitèrent, se contrariant ; mais elle le guidait et le rythme étant bien accentué, petit à petit, il fut entraîné..

Il sentait son corps contre lui ; et il s'écartait plutôt d'elle par gêne, tandis qu'elle le maintenait, l'attirant contre elle. Dans sa main gauche, il avait ses doigts, sa main droite était appuyée contre sa ceinture souple qui s'effaçait à son contact et fuyait, quand elle cambrait la taille ; alors renversée un peu en arrière, son menton se haussait ; ou bien d'un mouvement inverse, elle s'inclinait vers lui. Ils tournaient, étant deux en un. Le plus souvent il tenait ses yeux fixés devant lui, par-dessus son épaule à elle; seulement parfois aussi, les ramenant de côté, il l'apercevait là tout près ; elle avait (les petites taches brunes sur la peau, du duvet sur la joue, au bas du cou un petit creux et dans le petit creux des gouttes fines de sueur. Ses cheveux un peu défaits remuaient sur son oreille ; et le balancement de ses jambes était régulier sous la jupe.

— Eh bien, le notaire, dit M. Ley vraz les apercevant, il ne s'y est pas mis tout de suite, il rattrape le temps perdu.

— Il la trouve de son goût, dit le municipal*

— Il n'est pas difficile I

iOO LES CIRCONSTANCES DE LA VIE

Lademiedesix heuresvenait de sonner ; et le soleil du mois d'août ne se couche qu'entre sept et huit. Pourtant, à ce moment, il fut diminué. On le vit mordu au bord par une plaque noire, et la lumière changea. Car, dans son grand éclat, elle boit le re lief, tandis qu'il fut rendu ; le feuillage redevenait vert; et la couleur luit, se détache. Mais ensuite il fit plus sombre, sur le premier nuage un second s'étant étendu.

Il en venait de deux côtés, un nuage à Test et l'autre à Touest, et le ciel ressemblait à un œil qui se ferme. Il n'y avait aucun vent, l'air était immobihsé, il était plein d'un brûlement sourd ; et les drapeaux pendaient dedans. Mais si on se tournait vers le lac en bas, il était comme le plomb, avec des lignes claires en rond ; et soudainement, comme l'eau qui bout, il fut soulevé, avec une teinte violette.

L'orchestre s'était arrêté, tout se tenait dans l'attente. L'oiseau gagne le dedans des arbres et il se cache contre le tronc. Ce fut ainsi et on entendit vers le fond du lac le premier coup de tonnerre. Et puis un grand vent souffla. Il venait horizontalement, ou bien il venait depuis par terre, ou bien il tournait sur lui-même, soulevant le gravier, les pailles ; et les branches apointies se levaient droit en l'air. Tout de suite après, des gouttes tombèrent, elles étaient larges, noires sur la terre blanche.

Le pont de danse fut aussitôt abandonné; des femmes, troussant leurs jupes, se sauvaient vers la ville et les hommes couraient avec elles, ayant

loué sur leurs chapeaux neufs leurs mouchoirs de oche. La plupart des gens toutefois se réfugièrent ans la cantine. C'était l'abri le plus voisin. On s'y était de tous les côtés. Et Emile et Frieda furent •ris dans la cohue.

Ils se trouvèrent donc assis au bout d'un banc, Tesque sous le rebord du toit, car on ne pouvait as choisir ses places dans tout ce remuement, ''rieda était excitée, mise en grande joie par l'évélement, cet orage tout à coup, leur fuite. Emile emblait inquiet. Il regarda le ciel ; les nuages vaient la couleur des ardoises sur les toits ; et, paressus, des boules blanches roulaient très rapidenent. Mais les mêmes gouttes tombaient toujours me à une ; peut-être qu'on aurait encore le temps le rentrer.

— Si nous partions, dit-il. On nous attend pour B souper; on arriverait avant l'averse.

— Et ma robe ! dit Frieda.

Emile vit encore madame Buttet, Hélène, la table ervie ; un petit remords passa, il ne s'y arrêta pas Dngtemps, déjà il était emporté. Les chants recomlençaient dans la cantine, seulement plus en déordre. « Roulez tambours », « Salut glaciers ublimes », « Les bords de la libre Sarine », toutes es mélodies à la fois ; elles étaient interrompues, leines de notes fausses, avec des voix rauques qui éprenaient le refrain. Les bouchons de limonade autaient, la mousse coulait des chopes, et le petit in tranquille était dans des litres blancs.

Cependant Toragese rapprochait. D'abord il s'insille et il fait sa place dans tout le ciel, d'un bord à

102 LES GlRGOiNSTANGES DE LA VIE

l'autre ; après il prend de Tassurance. Un grand éclair monta, comme une fusée, depuis le Jura jusque sur la ville; un coup sec, un déchirement; et le ciel s'ouvrit d'un seul coup. Les fils d'eau, tendus en travers, firent comme une toile qui traînait parle bas; et les choses dedans apparurent brouillées ; un arbre grisâtre, au loin les collines ; on n'apercevait bien que la place vide et les baraques là debout.

L'averse donnait sur les bâches, elles s'étaient tendues, bondissant sous le choc, avec une grande rumeur comme les vagues sur le sable. Et la terre but ayant soif, et puis des flaques se formèrent. Elles avaient des bulles et un rebord d'écume, rejaillissant à chaque goutte, jaunes parmi les mottes sombres. Le tonnerre n'arrêtait plus ; c'était un roulement avec des ressauts, parfois une détonation, comme deux rocs qui se heurtent, une secousse, un long tremblement, un sifflement et, entre deux éclats, des sons doux qui descendent comme le bruit des chars qui rentrent la moisson. L'orage avait éclaté droit au-dessus de la cantine, mais on n avait pas peur, on était trop nombreux.

— Adieu le reste du bal, dit Frieda, et l'illumination pour ce soir.

11 la vit là; ils ne tournaient plus comme tout à l'heure, ils étaient calmement assis et plus seuls parmi cette foule qu'autrement au milieu d'un bois. Il la vit là, ses yeux étaient brillants, sa bouche était humide, quelque chose d'animé et comme une puissance habitait son regard ; est-ce qu'elle avait pris des forces au vent, au bruit, au mouvement,

s'étant enrichie d'eux? une mèche de cheveux penlait sur son front encore moite, il la vit là ; et il sentit un flot de sang monter en lui.

Il se mit à pleuvoir plus fort. Ce n'était plus des jIs, mais des paquets, comme on dit, sous une grande illumination d*éclairs, des verts, des violets, les jaunes ; comme des points, ou des larges taches rondes, ou une barre cassée en plusieurs endroits. Et il fît plus obscur encore. Peut-être était-ce déjà le commencement du soir ? non, on ne savait pas. La marche du temps était incertaine. Mais on fut effrayé surtout par une nuée qui venait ; elle était comme un linge blanc ; et s'allongeait sur les collines. On pensa : « Voilà la grêle ! »

Souvent il arrive qu'en quelques minutes toute la récolte est détruite ; les grappes encore dures sont marquées de points noirs qui font tomber les grains; et les feuilles sont percées. Plus de vin, on a travaillé inutilement. C'est pourquoi, dans un orage, on peut laisser pleuvoir, venter, faire des tonnerres; seulement dès que le nuage pale se montre, le cœur bat. Les gens s'étaient poussés jusque sous les gouttières, avançant la tète pour voir. Il suffît d'un mouvement d'air pour écarter le danger; il va à d'autres simplement, on ne s'inquiète pas des autres.

— Tant mieux, dit Emile, ce n'est pas pour nous cette fois.

Il avait eu peur, la peur s'en alla; le nuage suivit la ligne des collines ; peu à peu il se dissipait. Et la peur lui ayant passé, voici, de nouveau, il la voyait là. Le sang chantait dans ses oreilles, et il com-

prenait qu'il devait parler, car elle lui parlait. Elle parlait de la grêle.

— Une fois chez nous, disait-elle, trois heures après, on en ramassait encore à la pelle, des morceaux comme des œufs. On les tenait sur la main, ils ne fondaient pas, durs comme la pierre ; ils avaient cassé des vitres.

Un grand coup de tonnerre.

— Oh! disait Emile, une fois, ici aussi, les vignes du bas ont été hachées. Celles du haut n'ont point eu de mal.

— Chez nous, dit Frieda, on avait déjà, comment est-ce qu'on dit... coupé le blé...

— Fauché...

Un grand coup de tonnerre.

— Fauché le blé, mais les arbres, ils n'ont presque plus eu de fruits.

— Ça, ce n'est rien, dit Emile.

— Chez nous, il y a beaucoup d'arbres.

Un coup de tonnerre.

Elle parlait français, toujours avec un fort accent et un peu lentement, mais presque sans faire de fautes. Quand un mot lui manquait, elle en mettait un autre à la place ; et ainsi on la comprenait. Emile récoutait; elle était là. Et il se disait : « Elle est là, c'est elle qui est là ; c'est elle qui aurait pa être ma femme. » Et il n'y avait encore jamais pensé ; et à présent il ne pensait plus qu^à cela.

Cependant l'orage, ayant perdu de sa force, décroissait dansl'éloignement, car le ciel était épuisé. On ne voyait plus d'éclairs qu'à d'assez longs intervalles ; ils allèrent s'espaçant, on n*entendait

que plus le tonnerre, on ne Tentendit plus du . Et la pluie tomba fine, encore quelques ins-

était huit heures et demie et la nuit se préit. Tout doucement le ciel ressortait à son tour armi les derniers nuages ; ils s'élevaient et en le temps ils se défaisaient, on voyait à travers, s étaient pareils à une étoffe usée. Les arbres )uttent ; il pleut dessus, pas ailleurs ; un air ise descendit des collines ; il faisait frais. Quelle le odeur à la terre mouillée !

ors les orgues de Barbarie recommencèrent à r, tandis qu'on allumait partout les lampes à ^lène ; elles faisaient des flammes blanches, par ir là, dedans le gris, sans éclairer encore, à e du jour qui restait. Que de bruit dans cette ne! On y criait toujours plus fort. Déjà pourles groupes se répandaient sur la place où la molle collait aux semelles^ les carrousels ihaient, et Thomme de la Femme Sauvage anait de nouveau la représentation, la regardait, elle le sentit ; et elle ne le regarda seulement, tout à coup, retenant d'abord son le, elle aspira Tair avec force ; et sa poitrine ée souleva Tétoffe claire et redescendit lente-

Le lendemain Emile, en rentrant à midi, trouva le ménage sens dessus dessous.

On Tavait attendu la veille pour le souper. Sept heures, sept heures et quart, il n'était pas là. Sept heures et demie, les plats refroidissaient, il n'était toujours pas là. Et qu'il ne fût pas venu et Frieda pas plus que lui, c'est ce qui avait d'abord fâché madame Buttet. Puis il y avait eu encore cet orage.

Car le feu du ciel est soudain et il frappe au hasard ; qui sait s'il nous épargnera ? C'est pourquoi madame Buttet prenait toujours ses précautions. Toutes les seilles étaient remplies, et les portes bien fermées pour empêcher les courants d'air, et l'ar* genterie sortie, avec les papiers précieux. Elle n'avait eu personne pour l'aider. Est-ce qu'on laisse deux femmes seules, n'est ce pas le devoir d'un homme d'être auprès des siens dans ces momentslà? Hélène avait passé tout le temps de Torage étendue sur un canapé, la tête cachée parmi les coussins.

Et lui OÙ est-ce qu'il était? Qu'est-ce qu'il faisait?

Huit heures, personne encore. « Ah ! pensait nadame Buttet, il n'en a peut-être pas l'air, il est juand même de la famille. Chien de chasse chasse le race ; c'est un insouciant comme son frère. »

Il était plus de neuf heures, lorque Frieda arriva, Emile bientôt après elle et madame Buttet gronda ; mais comme on était encore au dimanche, la vraie explication fut remise au jour suivant. « Ils m'entendront l'un et l'autre, se disait madame Buttet, je n'irai pas par quatre chemins. » La réflexion de ia nuit (car elle dormait peu) changea toutefois ses résolutions. En somme, tout au fond, elle craignait un peu son gendre; et puis il avait des excuses, étant de la fête ; Frieda n'en avait pas, c'était elle la vraie coupable. Depuis quelque temps déjà, « elle 5e donnait des allures ». « Elle m'entendra, pensa nadame Buttet. Ce sera une leçon, un bon seau l'eau froide ; Emile comprendra tout seul. »

Seulement Frieda savait se défendre : il y eut une rraie bataille, qui durait encore à midi. La table •estait à moitié servie, et, quand Emile ouvrit la )orte, personne ne vint le recevoir.

Il attendit patiemment, se doutant bien de quelque ^hose. Hélène parut la première; elle avait les ,reux rouges.

— Qu'as-tu? lui dit-il.

— Je n'ai rien, dit-elle.

Madame Buttet parut ensuite, avec les lèvres jerrées et un pli entre les deux yeux; Frieda ne se nontra pas. C'était un dîner qui commençait mal. Pourtant Emile ne dit rien, car les disputes des

femmes sont quelque chose de terrible, le mieux est donc de ne pas s'en mêler ; il ne le put pas. Peu à peu en effet madame Buttet, le sentant près d'elle, comme il était là, sans parler et mou, se retournait contre lui. « 11 sait bien à quoi s*en tenir, pensaitelle de nouveau, ne pourrait-il pas me faire des excuses? Ou bien au moins, il pourrait s'informer de ce qui s'est passé. Non, rien. Il est en bois. » Et songeant à Hélène : « Est-ce qu'il a seulement fait attention à elle? Voilà où il en est après un an de mariage. »

La soupe étant mangée, elle rassembla les assiettes sales :

— Il faut bien se servir soi-même, commença-telle. Au temps où nous vivons les domestiques sont les maîtres. Je leur donne le bon exemple.

Et elle ajouta ".

— Tout le monde n'en fait pas autant.

Emile se tut. Elle reprit :

— La jeunesse, à présent, na plus le sentiment du devoir, plus de respect, plus rien. On ne pense qu'à s'amuser.

La remarque fut inutile. Emile se taisait toujours.

Alors elle essaya un autre moyen :

— Qu'est-ce qu'elle a fait hier soir? dit-elle.

Le moyen cette fois fut bon. Qui était-ce : elle? 11 n'eut même pas l'idée de le demander ; il répondit tout de suite :

— Elle est venue danser, je crois.

— Je pensais bien, dit madame Buttet. Elle aime mieux danser que faire son ouvrage. Elle pense

peut-être que je vais la remplacer dans son service. Ça ne durera pas plus longtemps.

Est-ce que Frieda allait partir?

— Vous voulez la renvoyer? dit-il.

— Je vais le faire.

— Pourquoi? dit-il.

— Elle m'a mal répondu, dit madame Buttet, je ne peux pas le supporter, elle se croirait tout permis.

Mais il insista et madame Buttet fut surprise; malgré quoi, ayant le bon droit pour elle, elle continua :

— Je lui ai reproché très poliment sa conduite. Elle est montée sur ses grands chevaux. Elle m'a dit : M'avez-vous permis d'aller à la fête? Je lui ai dit que oui, mais qu'elle devait revenir avant sept heures, comme c'était convenu. Elle m'a répondu : « Il pleuvait trop fort. » Je lui ai dit : « Vous pouviez être à la maison avant la pluie ». Alors elle a été insolente, et quand j'ai voulu la remettre à l'ordre, elle m'a répondu : « Je ne suis pas une domestique. »

Madame Buttet était sûre de sa victoire. Emile voulait tout savoir, eh bien, il savait tout. Qu'estce qu'il aurait à dire ? Mais il eut quelque chose à dire, car ayant réfléchi :

— C'est que, dit-il, elle a peut-être raison. Madame Buttet reçut le choc. Et elle en fut

d'abord privée de souffle et ébranlée; puis se ressaisissant :

— Pourquoi raison? dit-elle.

Elle avait un ton sec qui faisait trembler. Seule-

ment Emile était soutenu; et ce n'était pas par un raisonnement, c'était par une sorte d'instinct, par une impulsion qui se faisait en lui ; il ne se reconnaissait pas lui-même.

— Oui, dit il, n'est-ce pas, c'est une volontaire, elle doit avoir sa liberté, je trouve, elle a compté làdessus.

— Comme vous voudrez, dit madame Butlet.

Mais elle n'y tenait plus. Elle posa sa serviette sur

la table, repoussa la chaise et quitta la chambre. Hélène hésita ; puis partit à son tour.

On était au dessert ; il y avait sur une coupe les premières pommes de la saison, déjà jaunes et qui sentent doux. Emile en pela une, la coupa en quartiers et la mang-ea tranquillement. Il en prit une seconde ; rien ne pressait, il était chez lui. S'il plaisait h Hélène de faire comme sa mère, elle était certainement libre, il ne l'empêcherait pas. Seulement il était libre lui aussi. L'homme est le maître.

Pendant assez longtemps il demeura dans ces idées. Cependant comme il arrive toujours chez les natures molles, après l'excitation, quand elle est partie, vient une période d'affaissement, comme la pâte qui a levé tombe de nouveau. Par degrés, on redevient comme avant, puis on descend au-dessous de soi-momo ; et Emile fut effrayé de ce qu'il avait osé faire. Comment est-ce que tout cela avait été possible? Alors, s'interrogeant, il fut plus effrayé encore. C'était à cause de cette fille! Et lui il était un homnïe d'ordre, il était marié, il était notaire, il pouvait tout perdre à la fois. D'autre part, l'orgueil qui est en nous parlait également. Auprès de sa

femme, le notaire était le plus fort; auprès de Frieda il n'était plus rien. Alors il se fit des reproches. « Tu aurais dû laisser partir cette fille », se disait-il.

Il était seul dans son bureau, Cavin faisait des courses. Un chat traversa la place ; et on le vit à l'autre bout qui se couchait sur le trottoir devant la charcuterie. Les boutiques avaient baissé leurs stores de coutil, et l'horloge craquait par moment, ^u mois d'août, beaucoup de personnes sont à la campagne; les demoiselles Bardet étaient loin, e docteur Beausire avait pris ses vacances. C'est le :emps où les ombres tournent toutes seules, le ong du jour, sur les pavés. On fait l'obscurité partout dans les chambres pour avoir la fraîcheur, on ittend le soir pour sortir.

Jamais la place n'avait été si vide. C'est qu'aussi 3eaucoup de personnes étaient fatiguées, ayant iansé et ri la veille. Il y avait des restes de la fête ; 'arc-de-triomphe à côté de l'hôtel de ville n'était pas încore démoli; mais à cause de la grande pluie^ il 3tait tout fané, ruiné; l'écriteau déchiré pendait, la charpente perçait sous les branches arrachées. Et la Tiême phrase revenant en lui, elle prenait un autre :on :

— J'aurais dû laisser partir cette fille.

Dans notre pays, la religion est enseignée aux petits enfants dans les écoles du dimanche ; on ipprend le bien et le mal ; alors ces choses sont îcrites pour toujours dans le fond de la conscience ; 3t plus tard, on peut ne plus aller à l'église, et ne plus croire à rien, et devenir mauvais; quand on

trouve le répit et qu'on regarde en soi-même, on y lit de nouveau les dix commandements.

Comme il en était là, on heurta h la porte : c'était une vieille femme de la campagne, avec un panier à couvercle et un chapeau gris par-dessus sa coiffe. Ses bras paraissaient très longs, parce qu'elle avait le dos voûté ; sa tête était enterrée entre ses épaules trop hautes ; et eUe essayait de la redresser un peu quand eUe parlait, mais, chaque fois, ce poids trop lourd la rejetait en avant.

S'étant assise, elle arrangea bien comme il faut son gros panier sur ses genoux, croisant les mains dessus et s'étant préparée :

— Monsieur le notaire, dit-elle, je voudrais bien que vous puissiez avoir un moment un de ces jours, pour venir jusque chez nous, chez David Joyet, à Arzier, vous savez bien.

— Eh bien, dit Emile, c'est entendu; ce serait pour quoi faire?

Elle soupira ; leva une de ses mains et pais l'autre ; les croisa de nouveau, secoua la tête et reprit :

— Mon Dieu ! ce serait pour cette vente.

— Alors vous êtes décidée?

— C'est mon mari qui veut, dit-elle. Moi, je voudrais bien que non. Seulement voilà il ne peut plus bouger avec son rhumatisme. On ne pourra pas payer l'intérêt.

Elle s'arrêta, et on entendit un petit bruit, comme quand l'eau monte dans le tuyau d'une fontaine; ses épaules furent secouées, elle se retint encore, mais elle ne put pas longtemps ; une goutte sortit

LES GIRGONST ANGES DE LA VIE il3

abord entre ses paupières, et puis toutes les rmes vinrent à la fois, comme les graines roulent land la gousse a crevé.

— Allons, dit Emile, il ne faut pas vous frapper ; i n'est pas bien terrible. Combien devez-vous déjà, ir votre maison ?

— Douze mille francs.

— Et elle est taxée combien ?

— Dix-huit mille.

— Vous en avez toujours six qui vous restent. Il Ludrait essayer d'attendre encore un peu.

Il voulait la consoler, mais on ne la trompait [us.

— Oh ! non, reprit-elle, à présent c'est fini. On a 1 beau bien travailler, tant qu'on a pu, ça n'a îrvi à rien. Quand il m'a dit : « J'ai cette jambe ai est plus lourde que du plomb », j'ai déjà eu eur. On loue sa campagne, est-ce que ça rapporte? uand il faut payer des quatre pour cent; ils nV lettent pas de fumier, alors va comme je te pousse,

présent quand il veut marcher, il doit se préparer abord, avec sa canne, pour rien faire qu'un pas, [lez chercher. Et une maison où on est depuis cinuante ans ; une maison de sa mère, et quand les utres viendront, nous, où est-ce qu'il faudra qu'on ille? Et puis comment vivre? dit-elle. Il m'a dit :

Va chez M. le notaire, tu lui parleras de ça ; tu t'aringeras pour le mieux.» Seulement c'est dur à notre ge ; on est comme les chats, on est habitué. Seulelent si on attend, les autres nous mettront à la orte...

Elle racontait son histoire comme une petite fille

récite sa leçon. Quand elle eut fini, un grand sanglot la prit. Et Emile ne trouva plus rien à lui dire.

Il ne trouva rien à lui dire et, lorsqu'elle s'en fut allée, cette voix pleine de larmes, il l'avait encore à côté de lui, qui lui parlait là. Voilà, c'était une vieille femme qui avait du malheur ; il y a tant de malheur dans le monde, il y en a partout, il y en a pour tous les hommes: si on est heureux, on Toublie, tout à coup il revient sur nous. Et le notaire ainsi se figurait la vie, les vraies douleurs, comment on souffre ; on souffre souvent par sa propre faute, mais souvent aussi, c'est celle des autres; est-ce qu'il n'avait pas fait souffrir? L'attendrissement le prenait. « Pauvre Flélt'ne, se dit-il, elle a dû bien s'ennuyer. Je vais être plus gentil avec elle. »

11 descendit souper avec ses bonnes résolutions. 11 n'était plus triste ; et même il était plutôt presque heureux parce qu'il se sentait meilleur. Aussi il trouvait les choses changées, non qu'elles eussent changé en réalité, car elles restent toujours les mêmes, mais il ne les voyait plus de la même façon. L'image du soir était devant lui. On avait fini de traire ; les petites filles sortaient de la laiterie, portant des gros pots de lait ; le feu brûlait dans les cuisines, alors sur chaque toit se tient une fumée comme des colonnes en verre bleu; parfois pourtant l'air i)èse sur elles, elles sont rabattues ; elles sont comme un bonnet sur la cheminée ; ou bien, jetées loin par le vent, elles se perdent tout de suite.

Emile monta l'escalier. Il se disait : « Je vais faire des excuses à ma belle-mère et puis tant pis pour cette fille : ce sera entre nous de nouveau

(.ES GIRGONST ANGES DE LÀ VIE liB

:omme avant. » Seulement il eut beaucoup plus de )eine qu'il n'aurait cru. Madame Buttet ne pardonlait pas facilement, surtout pour des choses si graves. Puis, comme elle voyait qu'Emile cherchait i faire la paix : « 11 y vient, se disait-elle, mais il y dendra tout seul. » En effet, elle ne fit rien pour l'aider. C'était à son tour de ne pas comprendre.

La fenêtre était grande ouverte sur le ciel joli de couleur ; pourtant il y avait partout des nuages en ficelle et c'était comme une étoffe qu'on est en train de tisser; peu à peu les fils se resserrent, ils annoncent le mauvais temps.

— Le temps se gâte de nouveau, dit Emile, le soleil était bien rouge.

Pas un mot.

— Il ne serait pas impossible qu'on ait encore un 3rage.

Tout cela n'avait rien à faire avec la vraie question. Madame Buttet ne répondit pas. Elle attendait. Et Emile finalement fut obligé de demander pardon.

— Voilà, expliqua-t-il, le lendemain des fêtes, on l'est pas dans son assiette, on est un peu énervé probablement.

— Peut-être bien, dit madame Buttet.

Il avait mal dormi : dans ces conditions on ne îait pas bien ce qu'on dit. Il avait été un peu loin.

— Je trouve aussi, dit madame Buttet.

— Je regrette de vous avoir fâchée.

Enfin ! c'était bien une excuse.

— Non, Emile, vous ne m'avez pas fâchée, vous m'avez fait de la peine. C'est parce que je tiens beaucoup à votre affection, disait madame Buttet^

il6 LES GIRGONST ANGES DE LA VIE

que j'ai été si chagrinée. J'ai cru que vous aviez parlé avec intention.

— Oh! pas du tout, reprit Émile^ c'était une idée que j'avais : je n'ai pas pensé aux conséquences.

— Tant mieux, dit madame Buttet.

— J'aurais dû y penser.

— C'est bien, n'en parlons plus.

Emile avait pris les mains de sa femme. Hélène, dans sa mine pâle, avait encore les yeux rouges : de temps en temps sa mère la considérait. Puis, la discussion étant terminée et comme la nuit venait, madame Buttet alla chercher la lampe.

— Comment est-ce que tu vas aujourd'hui? dit alors Emile à Hélène.

— Bien, merci.

— Est-ce vrai ?

Le père Borle justement se promenait dans le jardin. Les marronniers avec leurs branches étalées faisaient comme un plancher à la hauteur de la fenêtre, un plancher plein de trous; par les trous on voyait le vieux. A petits pas, il suivait les aUées, traînant ses pantoufles, et à tout moment il crachait. Cependant les deux pensionnaires venaient de sortir aussi, et se poursuivaient en riant.

— Tu n'as pourtant pas l'air très bien, reprit Emile.

Mais elle secouait la tête voulant dire qu'il se trompait.

— Écoute, dit-il, on va bien te soigner, tu boiras du lait, tu prendras des joues.

Elle fit de nouveau un signe de la tête. Les pensionnaires avaient imaginé un jeu. Car le mouchoir

du père Borle pendait un peu hors de sa poche, etle jeu était de s'approcher de lui par derrière, marchant sur la pointe des pieds, et de tirer le mouchoir. Lui ne s'apercevait de rien. Le mouchoir finit par tomber par terre.

Alors elles se sauvèrent.

— Est-ce que tu as été peut-être aussi fâchée contre moi? ditÉmile.

— Non, dit-elle.

— J'ai pensé que tu étais fâchée.

Elle leva les yeux vers lui et lui dit :

— Pourquoi est-ce que tu n'es pas revenu vers moi, hier soir?

— Que veux-tu? dit-il, j'ai été empêché. On a eu beaucoup à faire.

Elle reprit :

— Je crois bien que tu ne m'aimes plus.

Tout à coup on entendit la voix de mademoiselle Borle.

— Papa, disait-elle, tu as perdu ton mouchoir. Et ensuite :

— Rosa, Marie, il est temps de rentrer.

— Est-ce sûr que tu m'aimes? dit Hélène.

Il voulut se pencher vers elle et, afin de tout effacer entre eux, la prendre et l'attirer vers lui, mais elle résistait. Etait-ce sa timidité? Cependant on sentait en elle, et sans qu'elle eût rien avoué, une sorte de méfiance, quelque chose de différent, quelque chose qui disait non : il allait vainement à elle, elle ne venait plus à lui. Elle avait peut-être un pressentiment? Ou peut-être même qu'elle le soupçonnait ?

Et comme madame Buttet apportait la lampe^ il fit une dernière tentative.

— J'ai oublié, lui dit-il, de vous en parler tout à l'heure. Si vous voulez que Frieda s'en aille, moi je suis bien de cet avis à présent.

Madame Buttet posa la lampe sur la table et répondit :

— C'est trop tard, voyez-vous, je ne peux pas revenir en arrière.

Ce soir-là tout fut décidé.

e fut chez la charcutière, parce qu'elle était « en cl » avec madame Buttet, que Frieda alla se ndre. Là elle raconta Thistoire à sa façon.

- Ah! lui répondit madame Tschumi, quelle me fîère, quelle femme avare ! Quand elle est ue la dernière fois, c'est tout juste si elle m'a ié. Et qu'est-ce que je lui ai fait? Ce que je lui ai , c'est que j'ai été trop bonne; tous les services

je lui ai rendus! Qui est-ce qui lui g^ardait son ier pendant les marchés ? qui est-ce qui se déranit tout le temps pour elle? à qui est-ce que je îrvais toujours les meilleurs morceaux? Plus on lonne de peine et plus on est méprisée.

- C'est vrai, dit Frieda.

- N'est ce pas?

- Seulement, reprit Frieda, ne dites rien à sonne.

ladame Tschumi le promit. Elle dit tout à tout le nde. Et il se fit deux partis, celui des dames

riches qui était pour madame Buttet, celui des dames pauvres qui était pour Frieda. On discuta, on s'amusa aussi, surtout le préfet et les autres qui étaient dans le secret.

11 y avait une modiste à la rue de rHôtel-de-Ville, une vieille fille qui lisait parmi ses chapeaux Ponson du Terrail et Xavier de Montépin. Elle imagina un roman. Elle seule vit le vrai.

On put ainsi laisser venir Tautomne. Gomme un peintre avec son pinceau, il fit une grande tache jaune; à côté une tache rouge; à côté une tache brune ; il lit ainsi et là où était un grand vert, on vit ces diverses couleurs. On distinguait le hêtre du cerisier, le cerisier du frêne, et le bouleau comme du vieil or. Les noyers étaient variés de teinte, les poiriers plutôt bruns, mais les cerisiers les plus rouges. De nouveau on fit les vendanges, et les pressoirs sentaient acide, pendant que les dernières poires tombent et s'écrasent, étant trop mûres.

Le 11 novembre est le jour de la Saint-Martin. On dit : l'été delà Saint-Martin. Souvent après des pluies, avant le froid et la neige, on a le beau temps pendant quinze joursà ce moment-là. Et on eut en effet un beau soleil de nouveau chaud, avec une gaie lumière, car la petite peau qui est sur le ciel à rautomne s'était en allée. Madame Buttet dit à Hélène :

— Tu devrais profiter de ce temps pour sortir un peu. C'est la dernière qui sonne, tu sais.

Car l'hiver va venir, on sera enfermé chez soi. Et madame Buttet pensait, voyant sa fille toujours plus triste, qu elle manquait de distractions.

Une promenade fut donc arrangée avec mademoi-

selle Borle, pour une après-midi, à la Pierre à Cabotz. Elles descendirent d'abord à travers les prés. On était étonné de trouver près des buissons, aux endroits humides, les fleurs du printemps qui s'étaient trompées. Une pâquerette avec son doux petit cœur jaune, ou une violette, ou un bouton d'or. Même Therbe avait reverdi, poussant de nouveau, et quelques vaches étaient dessus, éparpillées. Leurs gros corps roux et blancs se tiennent sur quatre jambes raides comme des bâtons plantés dans la terre ; et longtemps elles ne remuent pas, broutant seulement au bout de leur mufle penché; et les cloches sonnent, de temps en temps un coup.

Après on remonte sur l'autre versant qui est tourné au midi. On y trouve encore quelques vignes, qui sont disposées en petits casiers entre les murs blancs. Quand le raisin est cueilli, les portes restent ouvertes ; les feuilles sont tombées et les sarments tordus semblent du fil de fer rouillé. Il y a, devant le bois, une bande d'herbe, et les arbres de la lisière sont très hauts. Leurs masses étaient rondes, serrées. Le soleil donnant de côté, les ombres se tenaient près des fortes lumières, avec un vigoureux relief, comme le tuf rongé par l'eau. Les branches pendaient jusqu'à terre. Et le chemin pénètre là, faisant un trou comme un tunnel dans un talus.

Elles y entrèrent; déjà le feuillage n'était plus aussi épais qu'en été. Il forme une voûte que les troncs supportent, comme les colonnes dans les édiiiCes, mais elle est percée par places et on apercevait le ciel. On continuait à monter. Un petit ruisseau s'est creusé un lit dans la terre molle. Il y a de

122 LES CmCONSTANGES DE LA VIE

la mousse et les grosses racines sont comme des veines gonflées. Plus de champignons, c'était fini. Le tapis ordinaire des feuilles devenait plus pesant aux pieds. Car h cette saison, allez, un coup de vent, et puis voilà, toutes les forêts sont soufflées.

Au-dessus de la pente on parvient h une clairière. Elle est annoncée de loin par un grand jour qui y descend. On trouve une surface plate qui ressemble à un jardin potager, car le forestier du district y a des plantations. D'un bout sont des petits sapins plantés, de l'autre des ormes, ou des frênes ; quelquefois aussi des arbres étrangers qui viennent d'Amérique. Les semences germent; il sort d'abord une pointe verte et deux feuilles dures, épaisses comme des grains de café, puis une tige qui durcit, et la seconde année on reconnaît un arbre. Mais les grands baliveaux dominent tout; on dirait des mains levées avec des doigts noirs écarlés. Par endroit, il y avait des espèces de taillis ; ou des ronces comme le cuivre, de celles qui ne perdent pas leurs fouilles riiiver. Le sentier passe sur le ruisseau environné de roseaux blancs, une planche est jetée dessus.

— Nous y voilà, dit mademoiselle Borle.

La pierre à Cabotz est à moitié cachée dans les arbres. On raconte que ces blocs, qu'on appelle blocs erratiques, viennent des hautes montagnes. Ils ont été apportés par les glaciers. A une époque très ancienne, ceux-ci se sont mis à marcher et ils sont descendus d'en haut leur habitation ordinaire, glissant avec ce poids de pierre, rampant avec lui sur le dos, comme une bête sous sa charge ; et, s'étant retirés,

Tont laissée là debout. Ainsi on trouve tout à coup dans les bois, sur la terre noire, ces quartiers rugueux de granit.

L'air était doux, toutes les botes couraient. Par terre, des insectes noirs, des insectes verts, des fourmis, des punaises ; dans Tair, les moucherons, pas encore tués par le froid, comme une mousseline noire que le vent agite ; des oiseaux qui venaient, Dn entendait le pic cogner à un tronc ; et dans le çrand carré de bleu, plus d'hirondelles, il est vrai, mais bien des troupes de ramiers.

Mademoiselle Borle avait des tartines dans un petit panier, car les deux pensionnaires étaient de la promenade. On s'installa sur un tronc de chêne depuis longtemps abattu ; Therbe, les anémones et les autres plantes des bois avaient repoussé tout autour.

Les pensionnaires mangèrent leur pain. L'une, Marie, était assez grande et maigre ; l'autre petite et grosse. Rosa avait une figure rose, tandis que Marie avait la peau jaune avec des boutons. Elles portaient toutes les deux des tresses ; Tune les avait blondes, l'autre les avait noires.

— C'est joli ici, dit Rosa.

— Comment est-ce que ça s'appelle déjà? dit Marie.

Mademoiselle Borle redit le nom. Puis, le goûter étant fini, elle leur permit d'aller s'amuser.

L'air du soir se levait déjà, mais tiède, plein d'odeurs, les odeurs fades de l'automne : le bois pourri, les feuilles mortes et la vase près des ruisseaux.

124 LES CmCONSTANGES DE LA VU

— Tu n'es pas fatiguée? dit mademoiselle Borle.

— Oh ! non, répondit Hélène.

Le soleil rond, bien découpé et puis tout rouge, toucha la cime des sapins. Il était enveloppé dans une vapeur blanche; ainsi on peut le regarder.

— C'est rhiver, dit Hélène.

Les pensionnaires avaient disparu. Un moment on les avait vues qui couraient entre les arbres; on ne les entendait même plus. Où est-ce qu'elles avaient passé?

Tout à coup un chapeau se montra au sommet de la pierre, la figure suivit, et on vitRosa. Un second chapeau, et on vit Marie. Mon Dieu, si elles allaient tomber!

— Voulez-vous redescendre tout de suite, cria mademoiselle Borle.

On ne Técoutaitpas. Au contraire, tranquillement, les pensionnaires s'étaient assises, les jambes pendant dans le vide, et paraissaient très fières et heureuses où elles étaient.

— Descendez tout de suite 1 répéta mademoiselle Borle.

On ne Técouta pas davantage. Là-haut, les jeunes filles, car elles étaient à Tàge où on a le plus de méchanceté, semblaient s'amuser d'elle. Et elle fut forcée pour se faire obéir d'aller jusqu'au pied de la pierre. Alors Rosa, ensuite Marie, s'étant levées se mirent à redescendre. Seulement, elles faisaient exprès de descendre très lentement, restant toute coup accrochées, hésitant pour poser le pied.

— Malheureuses I disait mademoiselle Borle,

VOUS ne savez pas ce que vous faites. Vous vous conduisez comme des enfants.

Enfin elles étaient en bas ; et elles se turent d'abord, mais dès que leur maîtresse eut tourné le dos, elles éclatèrent de rire.

Mademoiselle Borle poussa un grand soupir. Elle avait repris sa place près d'Hélène :

— Ah ! tu ne pourrais pas croire, dit-elle, toute la peine que j'ai. Démon père ou des pensionnaires, je ne sais pas qui m'en donne le plus.

Elle ajouta :

— Ce n'est pas pour me plaindre, mais quand je pense à toi, je t'envie quelquefois.

— Pourquoi? dit Hélène.

— Pourquoi? parce que tu es mariée, tu es libre, tu n'as pas tous ces soucis.

— Oh! oui.

— Tu peux être heureuse.

Hélène baissa la tète. Elle tenait ses mains dans le creux de sa jupe, ses doigts remuaient sur l'étoffe; puis elle fît un mouvement des épaules, comme quelqu'un qui se décide et dit :

— Est-ce que tu crois?

Cependant mademoiselle Borle reprenait :

— Tu peux aimer quelqu'un, toi. Et tu as quelqu'un pour t'aimer.

Les lèvres d'Hélène bougèrent, elle eut Tair de vouloir en dire davantage, mais elle se reprit bien vite ; en même temps ses yeux se remplissaient de larmes ; et, comme elle se sentait rougir, elle cacha ses joues dans ses mains.

— Qu'est-ce que tu as? dit mademoiselle Borle.

126 LES CmCONSTANGES DE LA VIE

Et elle attendait la réponse. Mais déjà il était trop Lard, les deux pensionnaires arrivaient.

Pour revenir on prit la route. Le vieux cantonnier curait la rigole en fumant sa pipe. Il faisait des tas avec les débris, à intervalles réguliers. On traversa un premier village, puis un second.

Comme elles entraient dans la cour, lepèreBorle se montra sur la porte de la remise. 11 semblait tout heureux, tenant à la main une trappe d'où sortait une longue queue.

— Un rat ! dit-il, c'est un rat cette fois.

11 cracha. Rosa et Marie s'étaient approchées. Et pendant qu'elles se penchaient sur le bassin de la fontaine pour voir noyer la bête, Hélène grimpa en courant l'escalier.

Le lendemain ou le surlendemain, elle ressentit une douleur dans le bras. C'était une piqûre sourde suivie d'un élancement. La place était mal définie, c'était tout le bras ; et il était devenu pesant, difficile à porter.

— C'est des rhumatismes pour le cliangement de temps, dit madame Buttet.

Mais les douleurs ne passèrent pas. Elles devinrent plus fortes et montèrent dans l'épaule et là comme une étoile avec ses rayons, elles allaient dans le dos de tous les côtés, devenues en même temps profondes. Hélène ne pouvait plus lever le bras, elle s'affaiblit vite. On fît de nouveau venir le docteur Beausire. C'était une pleurésie.

Cette maladie s'attaque à l'enveloppe du poumon qui adhère aux côtes ; et chaque fois qu'on respire, la poitrine en se soulevant tire sur la plèvre collée.

ja pleurésie est toujours une maladie grave : chez lélène, elle le fut particulièrement, parce qu'elle ivait trouvé « un terrain tout préparé ». Le docteur îeausire fut « énergique ». Un épanchement s'étant léclaré, il posa tout de suite un premier vésicatoire, [ui ne prit pas. Alors il en posa un second qui ne >rit qu'à moitié. Alors il en posa un troisième qui ouvrait les deux omoplates et celui-là prit tout à ait. Comme Hélène souffrit ! D'abord, dans les comnencements, elle serrait les dents ; mais la morsure lUait augmentant avec une vive brûlure, comme si )n avait creusé dans son dos avec un couteau îmoussé, elle poussait un cri ; elle avait beau se contenir, les douleurs augmentaient toujours et elle le s'arrêtait plus de crier. Dans l'appartement d'en Das, le père Borle étonné écoutait ; les pensionnaires ivaient peur; mademoiselle Borle pensait : «Pauvre Hélène ! » et madame Buttet près du lit ne savait plus ce qu'elle faisait. Le docteur Beausire était là, ittendant l'effet de l'emplâtre ; on avait préparé des linges, de la ouate, une cuvette ; on la remporta pleine d'eau.

Pourquoi est-ce que quelqu'un qui n'a point fait de mal souffre pareillement ?

Pourtant, au milieu de décembre, « le danger était écarté ». On permit les premières visites, à condition qu'elles fussent très courtes. Mademoiselle Borle et mademoiselle Gandin montaient tour à tour. Le battant de la sonnette était entortillé de chiffons ; elles heurtaient doucement à la porte d'entrée, Prieda venait leur ouvrir. Puis madame Buttet sortait de la chambre.

128 LES GIRGONST ANGES DE LA VIB

— Comment va-t-elle ?

— Merci, elle continue à aller joliment.

— Est-ce qu'on peut la voir ?

— Un instant ! disait madame Buttet. Je Vt annoncer votre visite.

Sur le conseil du médecin on avait mis H dans la chambre de sa mère ; elle avait plus d' d'espace ; aussi plus de tranquillité. Un petit b< de nuit en piqué blanc cachait ses cheveux e front, et ses yeux, sous la dentelle, avaient un extraordinaire, à cause de sa peau éteinte.

Alors mademoiselle Gaudin et mademoiselle paraissaient, hésitant un peu, et traversaie] chambre sur la pointe des pieds. Toujours apportaient des fleurs ; c'étaient des tout petits quets, car les fleurs sont chères à cette saison, ï. les faire venir de Nice.

Hélène remerciait de la tête et tendait la hors des draps.

— Asseyez-vous un petit moment, disait ma( Buttet.

On s'asseyait donc, il faisait très chaud, le ] était plein. Et il brûlait avec un grondement, secoué par les flammes, tellement le tirage fort.

— Quelles belles fleurs ! Vous êtes bien aim; de penser à ma fille.

Alors Hélène disait quelque chose aussi :

— Comment est-ce qu'on va chez toi ?

— Eh bien, voilà, disait mademoiselle Borl suis bien contente de te trouver mieux. Mais il que je me sauve.

On ne la retenait pas.

Deux fois par jour à l'heure des repas, madame »uttet poussait près du lit la table ronde et étendait i nappe dessus ; c'était là qu'on mangeait. Quant à [élène, elle ne prenait eniîore que des mets très 5gers, comme du bouillon et des œufs. Et madame ►uttet faisait elle-même le service, parce que sa fille 'avait pas permis que Frieda entrât dans la chambre. Quelle drôle d'idée ! « C'est bien une idée de maide », s'était dit madame Buttet. Pourtant, elle avait ait comme Hélène avait voulu .

Pour Noël, on lui prépara une surprise, on garnit in arbre. Après le souper Emile sortit et rentra portant le sapin allumé. C'était un tout petit sapin, ivec un pied de noisetier; on l'avait posé sur la table. Il était de haut en bas couvert de choses brillantes, en or ou en argent, des noix, des boules de verre, des fils métalliques ; outre des pétards, du chocolat et des bonbons. Les bougies brûlaient toutes droites, et les flammes étaient très pointues, renflées, bleuâtres dans le bas ; mais au inoindre mouvement elles se penchaient et les larmes de cire roulaient sur les bobèches. Parfois aussi le bout d'une branche prenait feu, on respirait un bon parfum de résine. Et, en levant les yeux, on voyait Dut en haut du sapin un petit ailge rose ; il avait es ailes ouvertes, comme s'il allait s'envoler.

— Est-ce que ça te fait plaisir? dit madame luttet.

Hélène s'était tournée vers les lumières et sur le liroir noir de ses yeux, les petits feux se reflétaient.

— Oui, merci, dit-elle.

On n'avait invité personne. De temps en temps, Emile ou madame Buttet se levait, soufDant une bougie. Dans le silence on entendait le pétillement des aiguilles.

La coutume dans le pays est de sonner les cloches la nuit de Saint-Sylvestre. C'est à minuit juste. Elles annoncent que Tannée est finie et qu'une autre est ouverte devant nous, par leur voix qui chemine en Tair et va par-dessus les toits, de sorte que de ville en ville et de village en village, elles se rejoignent et couvrent la terre.

D'abord la plus haute sortit du clocher, puis une deuxième plus basse ; enfin la troisième toute sourde. On les avait récemment accordées, et elles n'allaient pas chacune de son côté, mais étaient fondues, comme une note d'orgue. Cela se balançait en l'air, avec un mouvement de haut en bas, avec un rebondissement, et la maison était enveloppée. Ou bien à un moment donné, les sonneurs sonnant plus fort, il y avait un éclat, une espèce de claquement.

D'ordinaire on attend minuit avant de se coucher. C'est une occasion pour repasser sa vie. On regarde d'abord derrière soi, on regarde ensuite devant soi et on se sent bien triste. Mais madame Buttet voulait paraître gaie.

— Eh bien, Hélène, dit-elle, tu n'as pas eu de chance l'année passée ; la voilà finie, encore un mois ou deux et tu recommenceras à courir.

— Et puis, ajouta Emile, au prochain Nouvel An, on ne te reconnaîtra plus.

Hélène était assise dans son lit, appuyée à un tas de coussins où son corps maigre s'enfonçait.

LES CmCONSTANGES DE LA VIE 131

Tout à coup elle dit :

— L'année prochaine, je ne serai plus là.

Il y eut d'abord un silence, ce fut un grand étonlement ; puis la réflexion survenant :

— Comment peux-tu dire des choses pareilles?

épondit madame Buttet.

Et on ne s'y arrêta pas. Ce n'était encore sans loute qu'une conséquence de la maladie. On le vit >ien, Hélène continuait d'aller mieux. Bientôt nême, eUe put quitter le lit. On l'installait dans un auteuil, devant la fenêtre. Les carreaux, à cause du roid, étaient tout couverts de buée ; elle les frottait Lvec la main ; alors, qu'est-ce qu'elle voyait?

Souvent, il y avait du brouillard ; eUe ne voyait )as grand'chose. Elle voyait sous eUe la pente du 'avin qui est très raideet descend jusqu'au ruisseau ; le l'autre côté, sur la crête, deux ou trois maisons leuves, à plusieurs étages, à pignons de bois découpé, aux murs jaunes et à toits d'ardoises.

Parfois aussi, elle apercevait le lac. On aurait dit ine plaine de sable, mais tout à fait une plaine, sans m monticule, ni un sillon, comme un désert mort ît aussi sans bords, sinon là où le ciel venait reoindre Feau. Et puis, s'il se faisait un trou dans un luage, la lumière, sortant parla, s'élargissait, fornantun cône, avec la pointe tournée en haut; et à a surface du lac, elle était comme un rond doré. SUe semblait ranimer l'eau, car à la place où l'eau ^tait frappée, des petites vagues naissaient, chacune ivec son étincelle ; et le gris à côté devenait plus

iâ.

Un bateau à vapeur 8e montrait à distance. L^été,

ils sont nombreux ; Thiver, on n'en voit presqui point. Longtemps on ne distinguait rien qu'un poin noir, puis le point prenait une forme ; et la fuméi était immense. Elle traînait loin en arrière ; compacta et resserrée d'abord, et puis s'étalant peu à peu s'allongeant ainsi indéfiniment et couvrant enfint un grand espace.

Hélène s'amusait à suivre le bateau des yeux. U s'arrête au bout du débarcadère, se tient là un moment et repart. 11 suivait la rive, il bougeait à peine, à cause de l'éloignement.

Mais d'autres fois encore, la vue était plusétendue. Et alors on voyait les Alpes de Savoie. La neigedescendait presque jusqu'en bas. Tout était bleu et blanc. A de certains jours cependant, la montagne se rapproche ; c'est que la pluie va venir ; et tout était blanc et gris, de la couleur de la roche. On distinguait aussi les carrés noirs des bois de sapins, les villages éparpillés et les champs, comme des pièces cousues à un vieil habit.

Enfin certaines fois, quand l'air était parfaitement pur, derrière la première chaîne, les hautes Alpes se levaient. C'est le Mont-Blanc, l'Aiguille d'Argentières, l'Aiguille Verte, toutes les aiguilles déglace, qui brillent et luisent et c'est comme un rang de petites flammes qui tremblent ; au dessous viennent les rochers comme des portes en métal ; puis des grandes surfaces rondes ; etchacunea un beau reflet qui est bleuâtre ou argenté.

Et Hélène regardait donc. Et tout à coup, il lui semblait que le monde s'éloignait d'elle, se creusant peu à peu sous elle ; et qu'un souCUe l'emportait et

qu'elle flottait en Tair. En bas, tout était confondu, les arbres, les prés, le lac, le rivage et autres choses sur la terre. Etait-ce parce qu'elle était aflaiblie? Mais il lui semblait bon d'être ainsi reprise, ainsi soulevée, se diminuant sans cesse, et toujours plus haut, comme une fumée, comme le nuage. Car ce n'était plus lapeine devivre. Et quand elle retombait, elle se trouvait brisée, plus triste et plus abattue, comme après un grand voyage.

Cependant l'après-midi les visites ne cessaient plus. Il y avait madame Gaudin, madame Gailloud, madame Curchod, madame Leyvraz, d'autres encore ; même souvent des dames avec qui les Buttet n'avaient presque pas de relations, qui reparaissaient tout à coup, un peu par curiosité, un peu par pitié. La maladie fait oublier toutes les petites chicanes. Elles reviennent quand la maladie a passé.

Ces dames apportaient des brochures ou un livre; Bert'Hur traduit de l'anglais, ou bien des nouvelles de lan Maclaren, traduites aussi de l'anglais, ou par exemple encore les livres du pasteur Wagner.

— Eh bien ! qu'en pensez-vous ?

— C'est très bien, disait madame Buttet.

— N'est-ce pas?

— Oui, mais peut-être que...

Car il y a toujours si on veut, à côté de la louange, une critique à faire.

Quelqu'un arrivait, la sonnette sonnait de nouveau. Souvent il y avait cinq ou six personnes pour le thé.

— ... Avant de fermer le bocal, ayez soin démettre

dedans un petit bouquet d'estragon pour donner du goût. Mais surtout il faut du bon vinaigre.

— On n'en trouve plus.

— ... Maintenant, n'est-ce pas, si vous voulez, vous pouvez écouler deux mailles par aiguille. C'est même plus commode. Une fois que vous avez fini les diminutions...

— Notre pauvre société de couture ! vous nous avez bien manqué cet hiver.

— Quelle jolie robe vous avez!

— Trouvez- vous ?

— Chez qui Tavez-vous fait faire ?

— Chez Bonnard.

— Il est cher, n'est-ce pas î

— Oui, mais que voulez-vous? unerobe bien faite, çk se paie toujours.

Au moment de partir, on félicitait encore Hélène de son rétablissement.

— Comme je suis contente de vous avoir trouvée si bien.

— Il faut des précautions, disait madame Buttet.

— A qui le dites-vous? Allons, au revoir.

— A bientôt.

Il était passé cinq heures quand tout le monde était loin.

— Ne trouves-tu pas, disait madame Buttet, que madame Curchod avait un drôle d'air? Veux-tu que je prépare le lit?

Elle mettait la chambre en ordre. Puis on entendait un pas dans le vestibule, c'était Emile qui rentrait.

Le notaire embrassait sa femme et lui deman-

dait comment elle allait. Elle répondait toujours la même chose, c'est-à-dire qu'elle allait bien.

— Tant mieux, j'ai des amitiés à te faire de la part lu préfet.

— Ecoute, Hélène, reprenait madame Buttet, tu îs levée depuis midi, il n'est pas prudent de rester dIus longtemps debout^ tu vas te coucher. Ça ne te ferait rien qu'on serve le souper dans la salle à Tianger ?

Voilà, on revenait aux vieilles habitudes. EtFrieda reprit sa place à côté d'Emile.

Elle avait, cet hiver-là, une blouse en flanelle rouge, avec des boutons de nacre, toujours ses beaux cheveux, toujours ses mêmes yeux hardis. Il était ie force ramené vers elle.

Car la bouche ou le cœur pouvent prendre toute espèce de bonnes résolutions, combien de temps 3st-ce qu'elles durent? On peut être bien sincère, seulement on est faible aussi. On s'agite à cette sur- Face, on veut être bon et honnête ; et Emile allait plus profond, regardant au dedans de lui : les mauvaises pensées et les mauvais désirs (c'est lui qui les jugeait mauvais) avaient tout envahi.

Plus une place pour le reste ; ni pour le repos qui est dans la conscience d'avoir fait ce qu'on devait faire ; ni pour la tranquille amitié ; ni pour le plaisir d'être assis avec celle qu'on a. choisie, les soirs d'hiver, au coin du feu, tandis qu'elle tourne la page i'un livre ; ni pour le bon travail ; ni pour rien l'autre, dans sa vie.

Cela s'était fait petit à petit. Et soudain il vit ce ;rand changement.

136 LES gibgonstânges de la vie

A chaque instant, René venait ; il venait chercher des nouvelles, du moins c'est ce qu'il prétendait. Le matin, le soir, dans l'après-midi, chaquejour, il était là ; et il restait longtemps, cela durait depuis l'automne. 11 s'occupait dans le ménage, on le trouvait souvent à la cuisine :

— Quel garçon dévoué ! disait madame Buttet.

Il était dévoué peut-être, mais était-ce tout? Une fois, Emile le surprit avec Frieda, dans le corridor. Au bruit de la porte, elle s'était sauvée, René n'avait pas eu le temps. Et pour prendre une contenance, il avait fait semblant de chercher son chapeau. Mais il était devenu rouge.

Et Emile se dit : « Il n'est plus possible que cela dure. » Et il se disait aussi : «Ou bien il faudra que je m'en aille, ou bien il faudra que Frieda s'en aille, ou bien il faudra qu'Hélène s'en aille. » Ce fut Hélène qui s'en alla.

Le docteur Beausire lui avait permis, si le temps était beau, de sortir un moment, le dimanche suivant. Le temps futbeauet elle sortit. On l'aidaà descendre l'escalier ; elle se promena un peu dans le jardin, bien enveloppée dans un châle. Ses jambes avaient de la peine à la porter, elle marchait toute voûtée comme une vieille femme ; mais on pensait : « C'est naturel, après trois mois de chambre, l'air Fétourdit. »

Un accordéon jouait. Les après-midi de dimanche, les doniesti(|ues, pour se distraire, fontun petit brin de musique. Avec leur instrument nickelé, peint de fleurs, ils se tiennent assis sur le banc devant l'écurie ; et le gros souftlet s'étend, entre les plaques des poignées où sont les boutons qui font les notes.

On n'eut pas le temps de voir le malheur venir, parce qu'il y a des maladies qui durent longtemps ; mais d'autres sont comme le feu dans un tas de paille.

Le soir, elle eut un grand frisson depuis le tête jusqu'aux pieds ; puis le froid descendit en elle. On a beau mettre les couvertures les unes sur les autres, elles ne servent à rien. Elle dormit mal. Au matin, après le froid, vint une grande chaleur, la fièvre la prit. Le second soir, le thermomètre indiquait quarante degrés. Et elle tomba dans le délire.

Il continua pendant toute une semaine. Elle avait pourtant des moments de calme, mais ensuite elle était reprise, comme l'eau du lac reprend sur le sable un bouchon qu'elle y a jeté. Alors elle ne savait plus où elle était, elle ne reconnaissait plus personne ; quelquefois elle parlait et on ne pouvait pas comprendre^ car c'étaient des mots sans suite, les mêmes mots qui revenaient ou bien des moitiés de mots comme des cris. Et ils devenaient préci-

pités ; elle s'agitait dans son lit, rejetant les couvertures ; elle poussait une espèce de gémissement; et ensuite elle restait un long temps sans remuer.

Emile, madame Buttet et madame Gaudin la veillaient, tour à tour. Il fallait lui laver souvent le front et les mains avec de Teau glacée. Il fallait aussi la faire boire, mais elle avait les dents serrées et il fallait les desserrer avec le manche d'une cuillère. Après quoi elles se resserraient. Quand on se penchait sur les draps, on sentait à travers la brûlure de la peau. Parce qu'elle respirait avec beaucoup de peine, l'air dans son cou faisait on bruit comme une lime sur le bois.

Et aussi, si on arrêtait le docteur Beausire dans le corridor et si on lui demandait ce qu'il pensait, il prenait un air sérieux, sans rien répondre de certain ; ou bien il haussait les épaules en disant :

— C'est très grave, vous savez, mais elle peut s'en tirer quand même.

Et on lui disait :

— Est-ce qu'on ne pourrait rien lui donner? Estce qu'il n'y a pas de remède?

— Il n'y a rien d'autre à faire qu'à attendre. La médecine ne peut pas tout.

Au septième jour, le docteur Beausire s'en retourna chez lui vers les dix heures du soir et dit :

— Demain la crise sera finie, je reviendrai avant sept heures. Faites-moi appeler, si vous avez besoin de moi.

On n'avait donc pas peur pour tout de suite.

Madame Buttet, qui était fatiguée, alla se coucher un moment. Et Emile resta à veiller.

LES CmCONSTÀNGES DE LA VIE 139

Une petite lampe était posée sur la table de nuit, i^rès de la lampe, il y avait les bouteilles de pharnacie, et la plupart étaient à moitié vides ; mais ine, encore pleine, gardait son chapeau rouge )lissé. Il y avait aussi un verre avec de Teau, le hermomètre dans l'étui de bois ; et le marbre était .aché.

Est-ce qu'Hélène dormait? Elle était en tout cas ranquille. Une ombre couvrait sa figure. On ne listinguait pas non plus la forme de son corps, car /édredon était tiré sur elle.

De temps en temps, Emile se mettait debout pour a regarder. A cause de sa maigreur, certaines paries du visage paraissaient en forte saillie, comme ['os de la tempe, celui du nez, ceux des pommettes. Elle avait deux grands creux à la place des yeux et eiu milieu des joues. Et la mâchoire était plus carrée, d'une arête vive, et le menton aigu et le cou reculé dessous. Elle n'avait pas les lèvres fermées, mais enlr'ouvertes; non pas des lèvres roses, )ien lisses et humides, mais sèches et pâles et 'omme du sable. Pendant que le feu qui brûlait en îUe faisait briller un peu de rose sur la couleur frise de sa peau.

Et puis Emile se rasseyait, ayant vu ; ou il trempait un coin du linge dans la glace de la cuvette, aisant attention d'aller doucement, avec une main •ien légère; et se remettait alors sur sa chaise, 'antôt il s'appuyait au dossier, tantôt il se penchait n avant, les coudes sur les genoux. Quelquefois ussi il sentait que le sommeil pourrait bien lui enir et se redressait brusquement.

Ce n'était plus la chambre du milieu du jour, quand le beau soleil est là en visite. Il faisait loarc et il faisait sombre, sauf autour de Fabat-jour, où tombait un peu de clarté ; et plus on allait vers le fond de la chambre, plus Tobscurité devenaii épaisse, avec tout ce qui s'y cache et les meubles accroupis. Le temps va pesamment : « Quelle heure est-il? )) se dit Emile. La montre était pendue àur clou au mur. Il vit qu'il était onze heures. Depi une heure, il était là ; il y serait encore une heure, peut-être deux. Et ses yeux se refermaient...

Quand les faucheurs fauchent ils ne se tienneni pas en ligne droite, mais chacun un pas en arrière de l'autre sur une ligne oblique. Et le premier entn dans l'herbe avec sa faux qui fauche en rond et faii un chemin clair que le second reprend, quand c'es son tour d'entrer, et il l'élargit, le troisième auss et le quatrième.

Quel joli matin! Il descend sur le bois. Iles venu, il s'est posé à la fine pointe des arbres e d'en haut regarde, en bas, dans le pré, les fleurs d( trois ou quatre espèces; plus loin vers l'étang oi sont les canards, et puis vers la route où le vacher part pour la laiterie, portant la traite sur son dos. On lève déjà les petites filles, elles ont encore sommeil et elles se frottent les yeux...

Tout à coup il sembla à Emile qu'Hélène le regardait. En effet elle le regardait. Mais elle n'avait plus la môme figure ; le rose était parti, elle était toute blanche. Elle avait la bouche fermée. Elle le regardait et lui la regardait aussi.

Il fut troublé et il lui dit :

— Qu*est-ce que tu veux, Hélène?

ilst-ce qu'elle ne pouvait plus parler ou bien estqu'elle ne voulait rien? Mais elle ne répondit pas. ils se regardaient toujours. Elle tenait ses yeux n appuyés sur lui, et lui regardait dans ses yeux, pouvant pas s'en détacher. Peu à peu, la pensée tait revenue ; ils devinrent pleins de tristesse ; et s il y lut un reproche : « Qu'as-tu fait de moi? aient-ils. » Après on vit la peur venir, les paures s'étaient écartées ; et ils se mirent à bouger.

— Est-ce que tu as besoin de quelque chose? dit lile.

^omme quelqu'un qui enfonce dans l'eau s'ac- >che avec les mains aux branches, ils paraissaient, \ yeux, vouloir s'accrocher à la vie, cherchant e saillie au mur; puis ils revinrent sur Emile : et espéraient là le secours. Comme ils demandaient ! [nme ils mendiaient ! Et après s'être plaints, dérmais ils pardonnaient tout pour un petit peu dde, mais rien ! quelque chose de plus fort que xi les entraînait déjà vers l'ombre et aussitôt mbre y monta. De nouveau, ils étaient fixes; un 5tant ils se résignèrent, puis la terreur y parut, j élargissant, avec la révolte.

— Ecoute, Hélène, dit- il, qu'est-ce que tu as? Sa poitrine était soulevée, elle balançait sa tête à oite et à gauche, ses mains glissèrent sur l'édre- •n; sa bouche s'ouvrit avide d'air, l'air n'entrait us.

Emile fut effrayé et il appela.

La maison dormait, personne n'avait entendu. Il

>pela. Toujours rien, il courut jusqu'à la porte et

l'ayant ouverte appela ; alors il se retourna vers le lit. Hélène avait essayé de se soulever sur les coudes, elle n'avait pas pu ; elle essaya encore ; ensuite tout son corps fut comme contracté, ses poings se fermèrent, elle grinça des dents ; et ensuite ses yeux pâlirent, d'un mouvement contraire son corps se détendit ; elle retomba morte.

Il était resté debout devant elle. Madame Buttet arrivait. Bientôt après Frieda entra. Elle s'arrêta au chevet du lit. Elle ne pleura pas. Déjà on fermait les yeux à Hélène. Et Frieda la considérait; Tautre était là couchée, elle pleine de vie; Tune avait perdu, l'autre avait gagné, car la vie est comme un jeu. Cependant on frappait à la porte; c'était mademoiselle Borle, et madame Buttet éclata en sanglots.

Dès le samedi, tout fut préparé pour l'enterrement. Au petit matin on fit la toilette d'Hélène; ensuite il y avait « plusieurs formalités à remplir»; le décès s'annonce à Tétat-civil ; ils commandèrent un cercueil et des faire-part à l'imprimerie, fl y a aussi les habits qu'il faut acheter, on met un crôpe h son chapeau. Mais la morte qui est étendue a une grande nuit sous le front.

Le dimanche, les cloches sonnèrent comme tous les dimanches. A dix heures les gens partirent pour l'église. Puis, après le sermon, comme il ne pleuvait pas, on s'aborda devant le porche. Ni madame Gandin, ni sa fille n'étaient venues. Les autres étaient là, des groupes se formèrent ; on peut causer sans se presser.

C'était une nouvelle toute neuve. Qui est-ce qui s'est habitué à l'idée qu'un jour tout doit être interrompu, comme un fil est coupé? Non seulement le soleil qui est agréable, ce qu'on voit, ce qui se respire, l'odeur des prés, celle des arbres et la belle couleur de tout, mais encore au dedans de nous le mouvement de nos pensées? On a tellement souffert qu'on a crié, ça ne fait rien. On pourrait souffrir mille fois plus, cela ne ferait toujours rien : parce que tout est préférable à la mort.

— Est-ce vrai? disait-on.

— Comme ça a été rapide !

— Elle n'avait pas trente ans. C'est triste de mourir si jeune.

— Avez-vous vu quelqu'un?

Les dames causaient à voix basse, en se penchant Tune vers l'autre et secouaient la tête. Et les messieurs qui s'en allaient marchaient devant à petits pas.

— De quoi est-elle morte ?

— D'une pneumonie.

Le lundi qui était le jour de l'enterrement, les dernières fleurs arrivèrent. On les posa près de la porte, appuyées aux barreaux des chaises. Enfin le Cercueil fut vissé.

Rien ne ressemble plus à une noce qu'un entérinement. D'abord les mêmes personnes étaient venues, Ulysse, René, le préfet; et elles étaient habillées ^out à fait de la même façon : de même Adrienne aidait de nouveau au ménage; il ne restait que les dames qui n'avaient plus des robes de couleurs élégantes, mais des robes noires, celles qu'on garde

justement pour ces sortes de cérémonies ; on les sort la veille des- armoires; quelquefois elles sont devenues trop grandes, d'autres fois trop courtes : on fait vite un point pour les rajeunir, on coud un ruban.

Cependant il y a encore une autre différence, c'est Tair qu'on se donne; dans les fêtes il fautsoQ* rire, dans les enterrements pleurer. Les femme! pleuraient en effet, assises sur les canapés. Ou, s elles ne pleuraient pas, elles avaient les yeu3 mouillés et tenaient toutes leur mouchoir à la main Il n'est pas convenable non plus de parler.

A une heure, le corbillard s'arrêta devant h maison. Il était encore neuf, ayant peu servi; i était noir avec un toit et des franges d'argent ton autour. Quand le cercueil fut mis dedans, Ennili sortit le premier, derrière lui la famille, puis le; amis de la famille. Dans la rue plus de deux cent personnes attendaient, le bas des Lignières étai plein de monde. C'étaient des personnes de la villi qui viennent parce que c'est l'habitude. Le coche prit les rênes, les chevaux tirèrent : et, à mesun qu'ils avançaient, les gens suivaient quatre pa quatre.

La tête du convoi était tout en haut de la nu quand la queue était encore tout en bas. Comme l pente est assez forte, on apercevait le cortège da toute sa longueur; les files n'étaient pas bien ali gnées; elles serpentaient, allant d'une rigole l'autre, le balancement des têtes et des dos sembla: passer de rang en rang, comme une vague vient e roulant ; et dans le haut c'était tout noir, et d)

3as grisâtre, parce qu'en haut allaient les habits cérémonie, dans le bas les habits ordinaires ; et dedans rien qu'une tache verte : c'était l'unime de Renéf

1 venait en eflfet d'entrer à un service militaire ; itait lieutenant de dragons. La tunique de drap •t clair a des épaulettes d'argent et un col rouge ; m plumet noir se tient tout droit sur un képi à lînettes.

Sur la place, « l'honneur fut rendu », puis on prit : la rue où se trouve la gare. Barreau et Giroud maient leurs boutiques, apportant les derniers lets ; et ils se dépêchaient : alors tout fut fermé iqu'au premier étage; là oii étaient les vitres ires avec les paquets de macaronis, les morceaux

savon et les affiches coloriées, il y avait deux 1rs de bois, en signe de deuil. Quelquefois un mme qui passait ôtait son chapeau.

Emile venait droit derrière le corbillard. En haut tête du cpcher dépassait la vilaine caisse ; et les IX croque-morts, avecleurs bras pendants, marlient un à droite et l'autre à gauche. Quant aux ironnes, la plus grande, fixée au milieu, avait

envoyée par madame Baud; elle était de roses nches et de pensées bleues; une autre à côté it toute blanche ; il y avait aussi le bouquet de .dame Gaudin dans une belle dentelle ; mais une isième couronne traînait sur la roue, avec un it petit bruit et une fleur étant usée s'effeuilla it à coup.

Toutefois le cortège était devenu plus petit ; les iversations commençaient: On entendit d'abord

une voix, une autre se mit à répondre et petit à petit elles se rapprochèrent. « Voilà, se dit Emile, je si à l'enterrement de ma femme. » Car il y a des moments dans la vie où on a besoin de s'expliquer ce qu on voit. Il sentait une douleur partout en lui comme dans le commencement des maladies, quand le mal n'est pas encore fixé dans un organe ; quelque chose dont on voudrait se débarrasser d'un seul coup, et on ne peut pas et on ne sait pas ce que c'est. Il oubliait où il était; et puis il se rappelait tout : (c C'est Hélène qui est morte. »

On était déjà plus loin que la gare, on laissa à gauche les Ormes, la mécanique se mit à grincer. C'est que le cimetière est au-dessous de la ville; on va quelquefois là en promenade pour jouir delà vue qui est réellement très belle. Il y a quatre mars qui font un carré ; d'un côté se trouve la grille, une vieille grille; elle est entre deux piliers qui portent chacun une boule de pierre. Sur la grille est un très grand saule; le tronc s'élance droit en Tair; mais toutes les branches retombent comme des lanières de cuir.

Les croque-morts ouvrirent la grille, elle fui difficile à ouvrir parce que les gonds étaient rouilles; enfin on put entrer. On suivit premièrement l'allée du milieu qui est large. Au-dessus sont les très vieilles lombes, celles qui ont été achetées à perpé- ! tuité ; et tout cet endroit est très vert au printemps, i Au-dessous de l'allée, sont les tombes nouvelles et des grands espaces d'herbe, qui n'ont pas été ouverts; on aperçoit le marbre neuf, des petites colonnes rondes, brisées au sommet, quand ee sont

des enfants, pour marquer que leur vie a été en effet brisée ; ou des plaques debout ou d autres couchées.

Alors on tourna dans une seconde allée qui fait la croix avec la première ; elle n'est pas gravelée, à peine tracée, les roues enfonçaient et le corbillard ralentit encore. On avait le temps de lire les noms sur les tombes; il y en avait une toute petite, bordée de buis, avec un rosier et de la pervenche; on lisait dessus :

Page 1