DELCOURT
dans ses chansons militaires
disait le programme. Contre un fond où était peinte une grande route en pleine campagne^ on vit venir un soldat français, en pantalon rouge, qui marchait sur place au pas militaire. Le képi mis en arrière,
il levait les poings en mesure, repliant le bras chaque fois qu'il levait le pied. D. ne fît rien d'autre un moment. Ensuite dans sa grande figure blanche, les yeux se firent tout ronds ; il se forma deux gros plis de narines au coin des lèvres, qui s'allongèrent peu à peu; et l'homme se mit à chanter.
Il chantait d'une manière monotone, sans faire de halte entre les couplets, sans cesser non plus de remuer les pieds et les mains, et sa figure était immobile, mais ses yeux dedans bougeaient tout le temps. Tantôt ils ghssaient au coin des paupières, tantôt se haussant ils semblaient vouloir entrer sous le front, ou bien il les tenait baissés avec un air niais. Puis chantant toujours, il prit son mouchoir de poche, s'épongeant avec; et, la voix sortant étouffée de dessous Tétoffe, la salle tout entière fut mise en gaîté.
Frieda riait aussi. Alors à un coup brusque de la grosse caisse, Delcourt, les doigts écartés, fit un beau salut militaire, et, tournant sur les talons, disparut dans la coulisse.
Il revint un moment après, cette fois habillé de blanc, dans un bourgeron de treillis, étant celte fois de corvée; et il tenait un balai à la main. Il ne chantait plus, il disait un monologue : « Il m'a dit le colonel : « Laripette, qu'est-ce que c'est que ça?» « Mon colonel, que j'ai dit, sauf votre respect, mon colonel... sauf votre respect, ça c'est... ça c'est... » Et les rires recommencèrent, pendant qu'on baissait le rideau.
Frieda battait des mains. »
— Est-ce que tu t'amuses? demanda Emile.
— Bien sûr, dit-elle, c'est amusant.
Peu à peu la salle s'était presque remplie. Il y avait d'abord quelques familles ; des gens venus là, une fois, comme Emile, pour voir comment c'était ; le père et la mère, parfois un grand fils, assis ensemble aux places bon marché. Il y avait ensuite quelques hommes seuls, de ceux qui ont une soirée à perdre et fument tranquillement un cigare en écoutant les « numéros ». Ensuite des messieurs en partie de plaisir qui iront bientôt manger une fondue dans un café des environs. Enfin il y avait les habitués. C'étaient, pour la plupart, des jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, commis de bureau ou employés de magasin, avec des grands fauxcols, des cravates bleues ou roses et des bottines à boutons. Ils viennent là tous les soirs. On voyait qu'ils étaient chez eux. Et deux ou trois dames un peu fardées, qui étaient entrées, se promenaient entre les tables.
— Encore un peu de café, madame Thurmann?
dit Emile.
— Non, merci.
— Et toi, Frieda?
— Regarde, dit-elle.
Le rideau s'était levé de nouveau. Miss Daisy s'avançait sur la pointe des pieds et vint jusqu'à la rampe d'où elle lança un baiser des deux mains; puis grimpant à un cordage, se trouva en moins de rien sur le fil de fer. On lui tendit son balancier; elle fit d'abord divers exercices. Elle avait un maillot vert clair, et dans son corsage serré, remuait sa gorge un peu bleue. Elle glissait un pied en avant, puis
l'autre ; ou elle s'arrêtait ; alors l'équilibre est plus difficile k garder et ses bras bougeaient par saccades comme des ailes de papillon; puis elle repartait en allongeant les bras et renversant un peu la tête. Ensuite on lui passa un grand parasol japonais. Elle le faisait tenir tout droit sur le bout de son nez, elle le lançait en Tair oii il tournait sur luimême et le rattrapait par le petit bout ; c'était admirable de voir son adresse. Mais il y eut mieux encore; on posa sur le fil de fer un mouchoir de soie; elle devait le ramasser avec ses dents.
Elle était bien perchée à trois mètres de haut. Pendant qu'elle se baissait, toute la salle était pendue à elle. «Mon Dieu ! se disait-on, si elle allait tomber ! » Elle n'avait pas l'air de vouloir tomber; elle se baissait toujours plus, une jambe pliée, l'autre étendue en arrière; puis sa tête toucha le fil; elle avait le mouchoir. « Bravo, bravo! » criait-on. Cependant elle se relevait lentement; à cause de l'effort, on voyait sous le maillot, dans le mollet rond et ferme, deux muscles séparés par un pli en hauteur. Sa gorge remuait plus vite et, sous le rose peint des joues, paraissait le roùge du sang.
— Tiens! dit à ce moment madame Thurmann qui regardait vers la porte, voilà M. Lambert qui entre.
M. Lambert entrait en effet. Etant entré, il s'arrêta et il alluma une cigarette. Il semblait un homme content de lui-même, qui est à son aise partout oii il est. Il avait les mains dans ses poches, il portait un chapeau carré de feutre dur et un pardessus mastic à col de velours. Il n'était plus jeune.
mais il avait l'air jeune de loin. Une dame entre les tables le frôla du coude en passant et il la suivit des yeux; puis, s'étant retourné, examina la salle en tordant du bout des doigts sa belle moustache.
— Il ne nous a pas vus, dit madame Thurmann.
Et àFrieda :
— Est-ce que vous vous connaissez déjà?
— Je ne crois pas, dit Frieda.
— Comment? vous ne l'avez jamais rencontré chez nous? Et vous, monsieur Magnenat ?
— Moi, en tout cas pas, dit Emile.
— Il a pourtant passé tout Tété à Thôtel.
Mais M. Lambert les avait aperçus.
— Eh! bonjour, madame, dit il, je vous demande pardon, quelle bonne surprise! Et M. Thurmann?... Il va bien, tant mieux. Allons, dit-il, et vousmême?... Allons, tant mieux.
Il tenait en parlant son chapeau à la main.
— Permettez-moi de vous présenter. . . mon amie. . . M. Magnenat... dit madame Thurmann.
Il s'inclina devant Frieda, à Emile il serra la main.
— Enchanté, disait-il, comme quelqu'un qui est du monde. Quel vilain temps !
Pourtant il commençait à geler. Heureusement, car rien n'est plus malsain que ce temps humide et froid. Et cette boue ! N'est-ce pas ? Et les chemins sont mal entretenus.
— Ah ! dit madame Thurmann, nous en savons quelque chose.
Elle fut interrompue par le timbre qui sonnait, annonçant la comédie.
— Si VOUS le permettez, dit M. Lambert, nous nous reverrons à Tentr'acte.
— C'est ça, répondit madame Thurmann.
Ayant salué de nouveau, il s'en alla prendre sa
place. Il avait un fauteuil d'orchestre.
— Quel homme poli! reprit madame Thurmann.
Ne trouvez-vous pas?
— Oh ! oui, dit Frieda.
— Et qui a une belle sitiiation !
La comédie avait pour titre : Les choses vont comme elles peuvent. Le monsieur entre tout à coup chez la dame ; elle pousse un cri et laisse tomber son livre. Le valet de chambre referme la porte. Dialogue : « Comment ! c'est vous ? » « Vous voyez^ » (c A cette heure-ci ! » « Je ne pouvais plus attendre. » « Quelle imprudence, mon ami ! » Et caetera... Ils se rapprochent. On a voulu donner l'idée d'un salon meublé à la dernière mode. Un tapissier de la ville avait prêté l'ameublement, comme on lisait sur le programme. Les chaises ont un dossier bas à petits barreaux; en outre on voit dans un coin une sorte de haute étagère qui est en même temps un canapé et une bibliothèque. Le dialogue continue ; on entend un coup de sonnette. « Je suis sûre que c'est lui», dit la dame. « Cachez-vous vite ! cachez-vous vite!» Le monsieur passe dans la chambre à côté. C'est bien le mari. Il a une barbe rouge mal collée qui lui pend au menton, sa perruque descend trop bas et lui cache les sourcils. « Vous êtes seule? » « Mais oui. Pourquoi me le demandez- vous? » Le mari va et vient de long en large dans la chambre, faisant une mine terrible et il ne dit rien, ou bien
il dit : « Ça va bien, ça va bien ! » Et tout à coup voilà un deuxième coup de sonnette. C'est la tante de province. Elle a une capote à fleurs, un grand chàle en cachemire, et un cabas à la main.
— Comprends-tu ce qui se passe ? dit Emile, moi, je ne comprends pas bien.
Madame Thurmann dit :
— On ne comprend jamais bien au commencement, mais ensuite tout s'explique.
Il n'y avait rien à expliquer. C'était une « scène de mœurs » qui est faite pour qu'on s'amuse. La tante veut entrer dans la pièce où est le monsieur, la nièce la retient, mais la tante insiste; un moment i'émotion. Puis elle s'aperçoit qu'elle a oublié à la jare une bourriche de gibier. Elle sort avec le nari.Lemonsieursort de sacachette.Latante revient :out à coup, le monsieur va se recacher, etc., etc.
La pièce avait un grand succès. C'est qu'on aime es choses drôles et on aime les gens ridicules parce :|u'ainsi on peut se dire : « Je vaux bien mieux ju'eux. » Il y a aussi des choses qu'on a de la peine 1 comprendre et la peine qu'on a fait partir le plaisir. Là il n'y avait pas de peine, voilà pourquoi on avait du plaisir. Ensuite vint l'entr'acte et tout le monde se leva pendant que le premier rideau, avec la dame dans la clairière, était baissé de nouveau.
Comme il était convenu, on retrouva M. Lambert. Où est-ce qu'on irait ? car l'entr'acte durait un quart d'heure. Dehors il faisait froid.
— Allons au café, dit M. Lambert.
On se laissa donc conduire. Le café était plein de lustres électriques ; il y en avait tant qu'ils faisaient
mal aux yeux. Au-dessus des têtes serrées, envoyait passer les garçons, en vestes noires, à gilets très ouverts ; et ils portaient, au bout des doigts, des plateaux chargés qui penchaient. On appelait : « Garçon ! garçon ! » et eux, ils répondaient : « Voilà ! » Ils allaient, venaient, repartaient ; et des gens se levaient, d'autres prenaient leurs places, d'autres entraient, d'autres sortaient.
— Vous voyez qu'on sera très bien ici, reprit M. Lambert.
C'était un monsieur galant, il avait avancé des chaises pour les dames ; Frieda se trouva en face de lui. Il dit :
— Que peut-on vous faire servir?
— Oh ! dit Frieda, je vous en prie.
— Vous êtes trop aimable, dit madame Thurmann. Emile ajouta :
— Ce serait plutôt à moi...
— Pas du tout, pas du tout, c'est à moi. Vous, madame?... et vous, madame Thurmann?...
On prit simplement de la bière.
— Voilà ce que j'aime, dit M. Lambert, être tranquillement assis avec deux aimables voisines.
En même temps, il regardait Frieda. Il était gros. De près, on distinguait sur son front et sur ses joues toute sorte de rides et de plis, comme si la peau était détendue et elle était pâle en dessous. Ses sourcils étaient trop noirs, sa moustache trop noire aussi. Il avait une grosse perle à son épingle de cravate, beaucoup de bagues à ses doigts, et à ses manchettes un large bouton ovale, fait moitié en or, moitié d'une pierre noire.
— Eh bien, dit madame Thurmann, que pensezvous de notre Kursaal ?
— Mais c'est très bien, dit M. Lambert.
— Vous dites ce que vous pensez ?
— Je vous assure.
— Voilà, répliqua madame Thurmann, vous avez tant vu de choses, vous devez être difficile.
Emile dit :
— C'est que c'est vrai, toutes les personnes qui s'y entendent sont d'accord là-dessus ; c'est très bien monté, ils engagent des bons artistes.
— Comme je suis là, dit M. Lambert, je crois bien que je connais les deux tiers de l'univers ; Lausanne soutient la comparaison. Oh ! je ne dis pas que Paris...
— C'est bien évident, dit Emile.
— ... Une ville qui a de grandes ressources, mais entre des villes d'égale importance... C'est propre, c'est soigné, c'est discret. Je suis sûr que madame est de mon avis.
En parlant ainsi, il considérait de nouveau Frieda et elle se sentait étrangement remuée par les yeux de cet homme qui se posaient sur elle. Ils se posaient sur elle et ils semblaient la chercher sous ses vêtements. Elle se sentait remuée et elle sentait une répulsion, puis un mouvement en avant, en elle; et pour la première fois, elle ne sut pas que répondre.
— Mais certainement, dit-elle.
— Voyez-vous, dit M. Lambert, Lausanne a bien fait de se mettre en frais. Il y a deux ou trois ans, s'il vous arrivait par hasard d'avoir une soirée à
288 LES CIRCONSTANCES DE Lk VIE
perdre, vous étiez bien embarrassé. Lâchons le mot : on s'embêtait! Maintenant, quand je suis ici, je vais au Kursaai.
— Oh ! oui, dit Emile, le besoin s'en faisait sentir.
— Et il ne me semble pas qu'il fasse de trop mauvaises affaires. Pas le café du moins.
11 montrait de la tête tout ce monde autour d'eux, les tables garnies, tout ce remuement et il ajouta :
— On se croirait dans un grand café des boulevards.
Madame Thurmann dit :
— Le tenancier a su s'y prendre.
A travers les glaces, au loin, la petite place Bel- Air semblait un endroit bien abandonné. Sous le bec de gaz qui fait un reflet, la terre a durci, elle devient grise ; et la flamme dans le vent dansait seule sur les murs.
— Il faut bien se distraire, disait M. Lambert.
Il regardait Frieda. Pour elle, cette fois, elle fut blessée. Alors elle ne parla plus. Elle faisait semblant d'être occupée ailleurs. Ayant pris son manchon, elle passait la main dessus, lissant le poil; elle s'amusait à entortiller sa chaîne de montre autour de son doigt; puis elle se mordit la lèvre, et on vit dedans trois petits trous rouges qui étaient la place des dents.
Cependant M. Lambert continuait de causer. Il avait fait un long voyage ; il s'était, en revenant, arrêté à Monaco ; voilà un pays oii l'argent n'est rien ; mille francs dans ce pays, sont comme cinq francs ailleurs. Et presque toutes les nuits, on trouve
un pendu aux arbres ; ou c'est quelqu'un qui se tire un coup de revolver. Mais il faut voir le théâtre, il faut voir la salle des jeux. Les palmiers poussenten pleine terre. Et on rencontre là des gens de toutes les nationalités.
Ensuite M. Lambert avait été à Nice et à Marseille ; à Marseille c'était son cinquième voyage ou même son sixième, si bien qu'il connaissait la ville en détail. Il parla du port, de la Cannebière, de Notre-Dame-de-la-Garde sur son rocher, et il souriait entre les phrases, ayant Pair de dire : « Et encore, je ne vous raconte pas tout. »
Depuis un moment déjà, les tables autour d'eux étaient vides. « Eh ! oui, si ces dames voulaient voir la fin du spectacle... » On s'était oublié.
Tout fut fini avant minuit. Ayant donc quitté ma dame Thurmann, Emile donnait le bras à Frieda. Il faisait un temps de ceux dont on dit qu'ils donnent envie de marcher. Il avait en effet gelé ; les pas résonnent sur la route, il semble que les pieds sont moins lourds à porter. On aime à sentir Tair sec et cassant, et le vent ayant nettoyé le ciel, il était tout noir, avec des étoiles blanches, comme des dessins de givre.
Pendant qu'ils allaient ainsi, Frieda dit :
— Pourquoi est-ce qu'il est resté avec nous ce M. Lambert, il ne me plaît pas.
Emile répondit :
— Qu'est-ce que tu dis? Il ne t'a point fait de mal.
Elle pensa : « Il ne comprend pas ! » et le méprisa davantage encore. Seulement, pour son Nou-
vol An, elle eut une jolie surprise. Sur une nappe blanche, elle trouva pour elle une boîte ronde en carton ; il y avait aussi un mouton pour Gottfried et (les pantoufles pour Hortense, mais la boîte était pour elle. L'ayant ouverte, elle vit un boa, justement ce qu'elle voulait. Il était en fourrure grise, à longs poils frisés, et à un bout pendait la tète de la bète, avec les petites dents, une langue rose et deux yeux de verre jaune.
Ce fut h ce môme moment qu'on colla dans la ville les affiches de la Lactéa. Il y a un homme exprès qui a un long nez, une barbe noire, une blouse grise et un tablier bleu. Dans la poche du tablier, sont les rouleaux de papier à coller. Il porte éjçalement un pot à colle, plein d'une pâte d'amidon, où est plongé un pinceau. Il s'arrête, prend son pinceau, enduit le mur, tire la feuille de sa poche, et l'applique encore pliée ; puis, quand le bas tient, drronle le haut; puis lisse le tout avec une brosse.
Ce qui étonna Emile, ce fut que l'affiche parût si petite, elle qui était si grande à l'usine. Mais les proportions dehors ne sont plus les mêmes, et d'autre part les couleurs étaient devenues plus vives. C'est l'essentiel. Il faut qu'elles appellent. Si on aperçoit de loin ce rouge et ce bleu dans le gris des rues, on se dit : « Qu'est-ce que c*esl?» Et puis on s'approche. Remarquerait-on la nouvelle affiche? Emile guettait. Et il vit que non, personne n'avait l'air de la remarquer, il y en a trop.
Toutefois, dans la réunion des sociétaires qui eut lieu au milieu du mois, les nouvelles furent assez
bonnes. Les machines fonctionnaient bien, le lait venait en suffisance. Il était sans doute encore un peu tôt pour se rendre exactement compte de ce que donnerait la vente, mais il semblait bien qu^elle dût marcher. Quelque chose pourtant laissait encore à désirer; on manquait de bons voyageurs, car un bon voyageur peut tout, disaient ces messieurs. S'il a Téloquence qu'il faut et s'il sait la varier, suivant les clients ; s'il sait aussi être aimable, s'il sait insister, s'il sait revenir, il finit toujours par faire une affaire. Malheureusement, ces voyageurs-là sont difficiles à découvrir.
Emile pensa à M. Lambert. Il était représentant d'une maison de Champagne, il pourrait peut-être indiquer quelqu'un. Parfaitement, si le notaire voulait voir... Et le lendemain, Emile était chez M. Lambert.
M. Lambert Técouta avec attention; l'entreprise, disait-il, l'intéressait beaucoup; il était bien heureux de rendre à ces messieurs un petit service. Il demandait seulement un délai de quelques jours, afin d'avoir le temps d'écrire et de prendre des renseignements.
— Et puis, ajouta-t-il, ne vous donnez pas la peine de revenir. Si vous le voulez bien, je passerai chez vous un soir.
Emile protesta, ce serait un dérangement.
— Au contraire, dit M. Lambert, et puis je suis si rarement chez moi ; chez vous, nous serions plus sûrs de nous rencontrer.
Il fallait bien accepter en remerciant. C'était un plaisir pour M. Lambert.
— Et comment va madame Magnenat? disait-il.
Vous lui ferez mes compliments.
— Je n'y manquerai pas.
Vers le 20 janvier, c'est-à-dire cinq ou six jours après, on recevait un billet. M. Lambert s'annonçait pour le samedi.
On avait fait allumer un beau feu dans la cheminée (lu salon; le froid durait. Toute sorte de feuilles blanches, celles de la fouj^ère, celles du capillaire, celles du chêne et d'autres, mélangées à des fleurs, se voyaient sur les vitres, où elles imitent un rideau brodé sur (hi tulle fin, et quand on s'appuie contre, l'haleine fait dedans un rond noir. Un grand soleil blanc éclaire, mais il ne réchauffe pas. Et, si on met (lu pain sur la fen(Hre, il vient du fond des bois des oiseaux qui ont faim : le bouvreuil bourru et enflé, le hoche-queue qui est vif, la mésange qui aime les noix, et le tout petit rouge-gorge.
On avait allumé du feu, on avait aussi allumé deux lampes; une était sur la table et l'autre sur le piano. On avait tiré les rideaux. On avait poussé vers la cheminée une chaise et deux fauteuils. Emile (Usait :
— Jl faudra lui offrir quelque chose.
— Ne t'inquiète pas, dit Frieda.
A huit heures et demie, on entendit sonner. Et Ilortense, ouvrant la porte, fit entrer M. Lambert.
— Quelle température! dit-il.
— Oui, dit Emile, c'est la Sibérie.
— Mais comme il fait bon chez vous I
On lui fit prendre place devant la cheminée.
Comme on lui offrait le fauteuil :
— Et madame? dit-il.
— J'en ai un aussi, dit Frieda.
Alors il l'accepta et reprit :
— Excusez-moi d'abord si je me débarrasse d'une letite commission, je n'ai que deux mots à dire à
Magnenat.
11 eut vite fait; Frieda était sortie, quand elle entra, il parlait déjà d'autre chose. Un peu depousière de givre était restée à ses semelles ; elles umaient contre la flamme. C'étaient des épaisses emelles, à la mode américaine ; il avait mis un gilet e fantaisie, d'étoff'e grise, laineuse, avec un quarillé noir.
— J'espère bien, madame, que ce n'est pas moi ui vous ai fait sauver.
— Oh ! non ! dit-elle, j'avais à parler à la bonne. Il répéta :
— Si vous saviez comme il fait bon chez vous ! Avec lui la conversation se soutenait facilement.
[ avait toujours quelque chose à dire ou à ajouter à e qu'on disait ; et non seulement il causait, mais ncore il faisait causer. Il y réussissait même avec mile. On parla un peu de tout. Et c'était Frieda qui e parlait pas.
Emile se disait : « Elle est toujours de mauaise humeur. » M. Lambert, de son côté, comme n homme galant doit faire, quelquefois s'adreslit à elle. Alors elle répondait ; et puis c'était
)Ut.
Vers neuf heures et demie, Hortense apporta des rogs. Et il y avait, sur un plat, pour aller avec les rogs, des biscuits anglais au gingembre.
— Je ne sais pas si vous les aimez, dit Frieda à M. Lambert.
— Eh! madame, quelle idée! je les adore.
— Alors, servez-vous, je vous prie.
Il se servit, et ayant bu : « Jamais, disait-il, il n'avait goûté h un meilleur grog. Est-ce que c'était elle qui l'avait préparé ? Comment est-ce qu'elle s'y prenait? Est-ce qu'elle lui donnerait la recette? »
— Oh ! dit Frieda, je l'ai trouvée dans mon livre de cuisine.
Malgré tout, elle était flattée. Quand son verre fui vide, M. Lambert le lui laissa remplir une seconde fois ; et elle pensa que c'était au moins un homme qui savait ce qui est bon.
Mais M. Lambert s'était levé; il alla jusque vers: le mur. Là, dans un coin, était un petit guéridon que Frieda avait acheté quand elle s'était mise en ménage. Dessus était posé un album à photographies, en peluche rouge, avec un écusson d'acier ; M. Lambert considéra le guéridon, ensuite l'album, puis plus loin un tableau pendu ; puis le palmier dans son cache-pot en porcelaine de Chine imitée. 11 dit :
— Je vous demande pardon, madame, de la liberté que je prends, mais tout est rangé avec tant de goùtl
Il était arrivé devant le piano.
— Sans doute, reprit-il, vous chantez?
— Oh! non, dit Frieda, j'ai un peu chanté autrefois, mais depuis longtemps je ne chante plus.
— Quel dommage ! je vous aurais accompagnée.
— Comment, dit Emile, est-ce que vous jouez dï piano?
M. Lambert feuilletait la musique. Il n'y avait |
rien que quelques cahiers, des valses faciles, des études, un recueil de mélodies populaires.
— Penh! dit-il, ça m'arrive quelquefois.
— Eh bien, continua Emile, vous devriez nous jouer un morceau.
— Si je ne craignais pas d'ennuyer madame...
— Vous ne m'ennuieriez pas du tout, au contraire, dit Frieda.
— Si vous me promettez d'être indulgente...
Allons, c'est promis?...
11 s'assit sur le tabouret, posa sa main sur le clavier, parut réfléchir un moment, et puis il dit:
— Ce sera, si vous voulez, la marche de Faust, de Berlioz.
Les mains étaient tombées ensemble pour le premier accord, il fut marqué, mais court, car le rythme est précipité, la double-croche suit la croche ; c'est un mouvement de marche rapide, toujours croissant en force et en rapidité. M. Lambert jouait par cœur et d'ailleurs ne jouait pas tout, il ne jouait qu'une surface, mais cela suffit pour l'effet. Les mains allaient et venaient, glissaient, la droite plus légère, la gauche un peu plus lourde, et on voyait le petit doigt s'allonger tout à coup, pour prendre une note basse, tandis que les autres se tenaient posés, prolongeant le son.
Quelle habileté ! Quand elle jouait, Frieda jouait avec un doigt, ou bien elle essayait un accord de deux notes, elle n'allait pas au delà. Comment pouvait-on arriver à jouer pareillement bien? Et encore, chez une dame, cela se trouve quelquefois, mais chez un monsieur! pensait-elle.
— Oh ! encore un morceau, dit-elle quand il eut fini.
— Oui, n'est-ce pas? encore un morceau, ajouta Emile.
M. Laml)ert ne parut pas y prendre garde ; subitement il se mit h chanter. 11 avait une voix de ténor qui pouvait monter très haut et aussi descendre très bas ; dans le bas, à certaines notes, elle avait comme un tremblement, étant fatiguée; puis elle s'assurait et en haut devenait très claire, comme on voit briller un sabre, quand il est levé en l'air. Elle mordait sur le ccrur. Et M. Lambert connaissait sa voix, de sorte qu'aux bons moments, il savait la faire valoir.
Ce qu'il chantait, c'était un chant d'amour. L'amant est loin do son amante et il soupire près elle. 11 lui dit : « Ah! sans toi je ne suis rien, où es-tu? Je sonlfre et je n'ai })]us la force de souffrir. Je ne me plains pas, je suis triste et je t'aime. » Mais ensuite, (juand morne des plaintes lui échappaient, il la réclamait dans son chant. « Ah! reviens, disait-il, je no poux plus attendre. » 11 l'appelait ainsi, et le morceau so terminait par un cri aigu, prolongé.
Frioda regardait vers le piano. Quelque chose s'ovoiilait en elle. On se tut. M. Lambert ne bougeait pas, et parmi la lumière blanche des lampes, le feu d'une bùcho qui allait s'éteindre battait sur le mur on longs rollots rouges.
— Merci beaucoup, monsieur Lambert.
Frieda ne remercia pas. Mais, comme il passait devant elle et qu'il s'était tourné vers elle pour s'excuser, ainsi qu'on fait, ce fut comme s'il y avait déjà un secret entre eux.
Il était tard quand M. Lambert s'en alla. Emile l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Il l'ouvrait, quand un coup de vent éteignit la lampe qu'il tenait à la main. Et il remonta dans l'obscurité. Frieda l'attendait. Il lui dit :
— Eh bien, on ne peut pas se plaindre de l'avoir eu à la maison. On voit bien que c'est un Français.
Elle répondit :
— Il faut reconnaître en tout cas qu'il a une belle voix.
Il y eut de nouveau une réunion de la Lactéa dans le mois de février. Tout n'allait pas aussi bien. Des deux adresses que M. Lambert avait données, ni l'une ni l'autre n'avaient pu servir. Les premiers acheteurs n'étaient pas revenus ; c'étaient des simples curieux. On pourrait chercher ailleurs d'autres débouchés, mais il fallait de l'argent. Il n'en restait plus beaucoup. Qui est-ce qui ferait de nouvelles avances ? Cependant on ne doit pas se décourager si vite, on trouverait une solution. Et chacun faisait sa proposition.
Le petit Gottfried marchait, mais il n'était pas encore bien solide. Il avait les jambes courbes, comme il arrive souvent chez les enfants faibles. Il avançait avec difficulté, étant obligé de faire un mouvement en dehors, chaque fois qu'il faisait un pas, et son petit corps branlait sur ses hanches, pendant qu'il tendait les bras, s'accrochant aux meubles. Ou on le voyait assis, au coin du tapis, avec son mouton. C'était un mouton à belle laine blanche frisée et quand on lui pesait sur la tête, il bêlait. Sous les pattes étaient des roulettes et il
avait au cou un greAot, attaché à un ruban rous Un jour, madame Thurmann était en visite, sei avec Frieda. Elle lui dit :
— Est-ce que tu as revu M. Lambert?
— Il est venu deux fois et il ne m'a pas trouve la troisième, il m'a trouvée, mais tu étais là.
— C'est qu'il me parle souvent de toi.
Elle reprit :
— 11 est venu me demander quand tu étais à maison. Je lui ai dit : « Oh ! elle sort beaucoup. » m'a dit : «Je sais, mais il y a un bon piano chez elle N'est-ce pas qu'il joue bien?
— Je trouve surtout qu'il chante bien.
— Et ton mari?
— Merci, dit Frieda, il est en bonne santé.
— Et ses affaires?
— Il ne m'en parle pas beaucoup.
— M. Lambert, dit madame Thurmann, n'a p l'air d'avoir grande confiance. Et il s'y connaît!
Elle dit cela sur le pas de la porte, et Frieda pens comparant cet homme avec son mari : « Il est bi plus intelligent. »
Au mois de mars, un grand cirque vint s'établir Beaulieu. Des voitures à quatre chevaux, toute journée, passèrent dans les rues. Le lendemain, tente fut dressée. Une foule monta pour voir. Ce tente était ronde ; elle avait, disaient les annonc plus de 200 mètres de tour. Ce qu'on admir encore, c'était sa hauteur, car elle avait une fon conique ; la toile était tendue par des gros càb durs fixés tout autour à des pieux et, sur la poin deux drapeaux, un suisse et un américain, claquai)
ensemble dans la bise. Ce fut un événement.
Comme Hortense devait aller à la représentation le soir même, elle ouvrit sa fenêtre et appela la bonne du second :
— Vous venez ce soir? dit-elle.
— J'espère, répondit l'autre, je tâcherai de m'arranger.
— Faites tout ce que vous pourrez, nous serons quatre.
— Si j'ai fini à temps ; à quelle heure?
— A huit heures,.
— On avancera un peu le souper.
— C'est ça, dit Hortense. A propos, vous savez, ja ne va de nouveau pas. Ils ont recommencé à se lisputer.
— Est-ce vrai ?
— Vous comprenez, de nouveau il est arrivé des •actures et le patron a dû payer. Seulement c'est 3as lui qui se fâche, c'est elle.
Hortense reprit:
— Et puis il est occupé dans une fabrique et ça l'a pas l'air de marcher bien fort.
— Laissez-les se débrouiller.
— Oh! c'est bien ce que je fais.
Elles rirent. Et la fenêtre du second se referma soudainement.
Elle était sortie sans savoir où elle irait. Elle avait eu une dispute avec Emile. Elle avait besoin (le marcher. A l'Avenue du Théâtre, elle prit à gauche. Au bas de la Grotte, elle prit encore à gauche. La route d'Ouchy descend, Frieda se laissait aller à la pente. Et elle se dit : « Allons à Ouchy, puis(|u'il fait beau temps. »
C'était le premier vrai soleil de Tannée, un vrai soleil, car celui deThiver n'est qu'un peu de couleur, et i] n'empêche pas le froid. Quels beaux pains tout dorés dans la boulangerie ! Sous le gros orme qui est là, deux mendiants étaient assis.
Au mois d'avril, dit l'almanach, on fait les dernières semailles d'avoine, on plante les pommes de terre, on sème l'esparcette et, en dernier lieu, la luzerne ; on herse et on roule les blés. Au mois d'avril également, on finit de tailler la vigne et on plante les échalas. Au mois d'avril, il faut rester dans son jardin, c'est là qu'il y a de l'ouvrage. On
compte entre ses doigts les grains qu'il faut pour chaque trou. Déjà on arrose les petites pousses. Il faut vite repiquer les laitues et les choux. Et par les nuits de clair de lune, faire bien attention aux haricots qui ont germé.
Elle avait gardé son boa, parce qu'il « rhabillait bien » ; mais elle avait trop chaud avec et elle le laissa glisser sur ses épaules. Dans ce quartier aussi, on bâtissait beaucoup. A tout moment, on voyait une grande maison en train de se construire. A. l'entrée d'Ouchy, par exemple, il y a toute une •ue neuve. Les nouveaux magasins, comme ceux de avilie, ont des grandes glaces, des enseignes mauves ît la lumière électrique. Frieda traversa la place levant l'hôtel du Château. Elle était au bord du ac.
Les loueurs avaient ôté les bâches qu'ils mettent 'hiver sur leurs bateaux ; on pouvait recommencer t se promener sur Teau. Une petite fontaine est là jui coule. Et Frieda s'en alla jusqu'au bout du lébarcadère.
Il s'y trouvait quelques personnes qui viennent 'egarder la vue; un tram attendait, avec un cheval le fiacre, et le fiacre, et le cocher assis sur une bar- •ière. Elle s'y accouda un moment, se disant : « Je rais remonter, il fait trop triste ici. »
Ce n'était pas triste, mais tout était en nuances. îUe voulait dire : « C'est trop solitaire. » La pointe l'avance dans l'eau et on n'a rien d'autre que l'eau m avant de soi. Partout une teinte grise était ré- )andue ; et sur la montagne était cette même teinte ; 1 n'y avait rien qu'une barre bleu sombre tout au
fond, la haut, là où Teau s'appuie contre les br lards. Mais le ciel au-dessus était parfaitement ti parent, bien lavé, avec une clarté tranquille, ( reilet en descendait, visible dans les plis de 1 depuis un peu de blanc et de vert, jusqu'à un léger qui fuyait et revenait. Puis il se fit dans un mouvement qui se communiqua à l'eau ; et '. s'accrut en couleur et on vit se former les va^ bien régulières, comme un labourage. Et pui nouveau elless'aplanirent, devenant lisses, tour en rond.
Elle pensa : « Je vais prendre le tram qui mon Mais il sonnait déjà, elle aurait dû courir. « Tant se dit-elle, je prendrai le suivant. »Lasecondestc était un peu plus loin, a Je m'en vais aller jus là », se dit-elle de nouveau. Elle suivit les rails, un mur des enfants péchaient avec des petites lij pas chères (ju'on vend dans les bazars; un a était entré dans Teau avec ses bas et ses souI gagnant un bateau amarré plus loin ; justemen poisson avait mordu à l'hameçon, et on le {)endu en l'air, qui se tordait, tout en argeni bout du fil; puis, comme Frieda ramenait ses y elle aperçut M. Lambert.
L'avait-il vue? Il était encore loin, mais c'était elle le reconnaissait bien. Si elle continuait, était sûre de le rencontrer. Là oii elle était les < mins bifurquent ; l'un tourne avec le rivage; Ta mène au funiculaire, elle aurait pu aller par là. en eut d'abord envie. C'est qu'elle sentait, san l'expliquer, (ju'elleétait à un moment bien impor de sa vie ; et qu'à présent encore elle pouvait cho
éviter cet homme OU le rencontrer, et fut indécise, mais pas bien longtemps, et poursuivit droit devant elle.
Certainement, cette fois, M. Lambert l'avait vue, car il souriait et se mit à marcher plus vite. 11 avait à la main une canne à corbin d'argent. Quand il fut à quelques pas de Frieda, il ôta son chapeau et il s'avança tête nue, avec une grande politesse.
— Comment, dit-il, est-ce vous ? Je ne pensais pas vous trouver ici.
— Moi non plus, dit Frieda, vous faites une promenade ?
11 dit :
— 11 fait si beau ! on a besoin de prendre Tair. Vous venez souvent par ici ?
— Oh ! bien rarement.
— Moi, j'y viens souvent. C'est Tendroit de Lausanne que je préfère.
Ils s'étaient arrêtés pour causer. M. Lambert se recouvrit ; puis, changeant de position :
— Faisons-nous quelques pas ensemble?
Et maintenantils marchaient, Tun à côté del'autre. Un loueur de bateaux leur cria de loin :
— Monsieur, madame, un joli bateau?
— C'est un temps, dit M. Lambert, à vous en donner l'envie.
Elle ne parut pas comprendre. Alors il parla d'autre chose. Ils arrivèrent près d'un banc.
— Si nous nous asseyions? dit-il.
Elle se laissa faire ; ils s'assirent. Un platane ouvrait sur eux ses branches qui sont tachetées. Elles avaient été taillées, elles étaient encore arides.
En avant d'eux, toute la rade. Et à côté d'eux, dans le quai, était taillé un escalier. Là aussi il y avait des petits bateaux. Quelques-uns, à l'ancienne mode, sont larges, ventrus et courts, peints en blanc ou en rouge, avec des noms comme : Coquette, Favorite ou Mistigri ; et les tolets pour les rames sont deux chevilles de fer. Les autres sont minces, allongés, faits de planches étroites, en bois brun verni au copal, et ont des bancs mobiles et des avirons légers qu'on fait tourner dans la main. Mais quand une vague arrive, tous ont un même mouvement, un balancement de hanches, qui est repris en mesure; on entend de temps en temps Teau claquer contre les pierres.
— ... Oh! oui, dit-elle.
Ce qu'il disait, ce qu'elle répondait, ils n'y pensaient ni Tun ni Tautre. Ils disaient des choses comme on endittous les jours; seulement, enmême temps, sa voix à lui avait un autre son ; et elle, elle avait une autre manière de tenir ses mains, une . autre manière de bouger la tête. Avec sa canne, il faisait un dessin dans le gravier ; et il se penchait, les coudes sur les genoux. Il dit :
— ... On y est admirablement. C'est un hôtel très propre, très bien tenu ; si je les ai quittés, c'est que j'y ai été forcé. Un hôtel, c'est toujours un hôtel.Là où je suis, aux Terreaux, j'ai deux chambres. On les a rangées comme je désirais.
Elle dit :
— Vous êtes ici encore pour longtemps?
— Oh! je peux partir quand je veux, mais je me trouve bien ici, le climat me convient.
— Est-ce qu'il ne fait pas plus froid ici qu'à Paris?
— Un peu, dit-il, il n'y a pourtant pas une grande différence; deux ou trois degrés, peut-être l'hiver...
Et il s'arrêta brusquement. Il s'était redressé ; il se rapprocha d'elle ; et, changeant encore de voix, se faisant une voix plus douce et plus basse :
— Vous n'avez pas l'air heureuse, aujourd'hui, dit-il.
Elle regardait. A sa gauche, dans l'air déjà plein d'une poudre de soleil, les coteaux de Lavaux transparaissaient en jaune, avec des traînées blanches qui sont des routes ou des murs. De ce côté venait une grande voile de barque à pierres; et partout d'autres, plus petites, étaient posées, ne bougeant pas.
— Dites-moi ce que vous avez.
— Je n'ai rien.
— Si! vous me cachez quelque chose.
Il reprit :
— Vous savez bien que je suis votre ami. Vous pouvez tout me dire, à moi.
— On a souvent, dit-elle, des petits ennuis dans la vie.
— Est-ce tout?
— Les choses ne vont pas toujours comme on voudrait.
— C'est vrai, dit-il, je vous assure que je vous plains, vous devez quelquefois vous ennuyer ici, c'est une si petite ville... et vous qui méritez bien mieux I
Tout à coup, elle dit :
— Oh! si ce n'était que la ville!
— Et puis peut-être que vous ne trouvez pas non plus, dans votre intérieur...
— Si vous connaissiez son mari!
— Je le connais, dit-il.
— Non, dit-elle, vous ne le connaissez pas; il est trop bète. J'en ai assez.
— 11 n'est pas très intelligent, mais vous exagérez peut-être.
11 parlait ainsi par habileté. Un bateau à vapeur s'avançait à ce moment. Comme il se présentait de face, il était tout en largeur, avec ses deux grosses roues, une de chaque côté et entre elles la cheminée^, qui fumait une fumée noire. Après il vira de bord peu à peu; on distinguait, dans sa cage vitrée, le pilote debout manœuvrant le gouvernail; puis on put lire le nom écrit en lettres d'or sur le tambour : « Ilelvétie ». Et les roues battirent plus lentement, frappant h coups plus espacés dans l'épaisse mousse blanche ({ui se gonfle et qui s'étale. Tandis qu'en arrière, dans l'eau incertaine, la route est pour on temps encore tracée, s'élargissant et s'effaçant.
— Attention à la vague, dit M. Lambert.
Elle venait en effet, surplombant dans le haut, avec une crête frisée, roulant sur elle-ménie; passa, se recourbant sous un premier bateau, qui fut soulevé tout entier, puis se redressa, et parut s'élancer ; et alors tout le long du quai jaillit toutà coup une écume avec un bruit clair de verre brisé.
— Ça y est! dit M. Lambert.
Au-dessus de l'embarcadère^ c'est-à-dire vers le
couchant, ils voyaient le ciel devenu tout blanc, parce que le soleil baissait. Ils s'étaient remis à parler. Et il avait lu beaucoup de livres d'amour, il avait aussi connu d'autres femmes; c'est pourquoi il savait par cœur les phrases qu'il avait à dire; et il savait qu'à chacune il serait un peu plus près d'elle; à chacune il faisait un pas et il mesurait le chemin.
— Ah ! dit-il, il y en a tant d'autres comme vous dans le monde. Pourtant qu'est-ce qu'on peut mettre au-dessus du bonheur? Et si on ne Ta pas trouvé qu'est-ce qui vous reste alors ?
Elle lui dit :
— Moi j'ai fait ce que j'ai pu.
— Je saisbien, dit-il... Et si on ne l'a pas trouvé, est-ce encore la peine de vivre? Et vous surtout, dit-il, je voudrais tant vous voir heureuse.
Comme elle se taisait :
— On n'a pas rencontré celui qu'on attendait, et si un jour on le rencontre, on se dit qu'il est trop tard. Mais vous, vous êtes jeune; une ^vie peut se refaire. C'est un devoir de la refaire. Pourquoi s'oublier?
Il répéta :
— Pourquoi s'oublier?
Elle se disait qu'il avait raison ; n'était-elle pas ainsi excusée d'avance? Elle avait des droits, c'est ce qu'elle voyait et c'est ce qu'il lui faisait voir. Et puis il lui montrait aussi qu'il était venu quand il le fallait.
— Dès que je vous ai vue, dit-il, je vous ai devinée.
Des gens passaient, parlant des langues étrangères; eux n'y prenaient plus garde.
Alors il pencha la tête vers elle. Il eut comme un soupir et il dit :
— J'aime vos cheveux.
Et elle sentit son épaule à lui contre son épaule.
— Dites donc ! dit-elle en riant.
Mais elle ne se défendit pas. Elle ne le regardait pas non plus. Elle regardait devant elle, l'eau, le ciel, la montagne (jui se découvrait à présent. Elle regardait, le bateau était toujours au bout du débarcadère, mais les passagers avaient débarqué. Et on les avait vu sortir, et passer Tun après Tautre, petits [)oints noirs sous la pente du ciel, avec Talignement des arbres bien découpés sur Thorizon, des arbres encore sans feuilles ; là étaient la douane et un kiosque à journaux, et ses yeux étaient là aussi pendant que la voix parlait tout contre elle.
— J'aime également vos yeux, disait-il. Mais je ne peux pas vous dire ce que j'aime; j'aime tout. Quand vous riez, il y a des dents blanches, elles sont jolies, vos dents.
Elle dit :
— C'est pour mordre.
— Mordez seulement, je dirai merci.
— Vous savez, continua-t-elle, c'est que je suis méchante.
— Vous ne me faites pas peur... Frieda! dit-il.
— Est-ce que vous m'obéirez? Je veux qu'on m'obéisse.
— Frieda ! reprit-il.
-^ J'aime les toilettes, les jolies robes, l'argent;
lui, c'est un avare, il le garde, son argent. Si je désirais quelque chose, est-ce que vous me le donneriez ?
— Frieda!... dit-il encore.
Et il lui prit la main. C'était le 13 avril. Elle abandonna cette main. Cela pesait bien peu de chose, il la posa sur ses genoux.
Le soir était presque venu. Il y a partout dans Tair quelque chose qui s'allonge ; et là-haut les couleurs changèrent, puis elles changèrent aussi sur le lac; on aurait dit des fleurs jetées.
Il tenait cette main, la serrant dans la sienne; ils ne parlèrent plus. Puis doucement, avec le pouce, il lui déboutonna son gant. Elle sentit son doigt glisser sur son poignet là oîi la peau est comme une soie fine; et cette caresse l'amollissait toute.
Il dit :
— Quelle peau douce vous avez!
Elle ferma les yeux ; il se passa du temps ; elle l'entendit qui reprenait :
— Nous ferons de la musique ensemble. On peut se mettre deux sur un tabouret de piano.
Puis il se mit à lui dire encore d'autres choses, des choses qui venaient toujours plus bas à son oreille; ce n'étaient presque plus des mots, mais une haleine tiède qui remuait dans ses cheveux. 11 disait :
— Appelez-moi André.
Les petits bateaux rentraient les uns après les autres. Le rameur cessait de ramer, la quille glissait toute seule, touchant le bord; le rameur sautait le premier et tendait la main aux dames, on aperce-
vait sur les bancs les petits coussins rouges qu'on met pour (|ue ce soit moins dur ; et les rames qu'on reposait faisaient un coup sec sur le bois.
Tout semblait bien arrangé pour une agréable vie; tout disait : « Voyons, réjouissez-vous! » ; et l'eau dit : « Je vais, je me laisse aller, je suis apportée, emportée » ; et la fumée qui passe dit : « Regardez, le vent qui me pousse » ; et on sent à ces moments-là (jue les volontés de l'homme sont en dehors de la nature, parce qu'elle cède, et lui il ne veut pas toujours céder; et c'est pourquoi il souffre et a grand mal et dure vie.
Ils s'étaient donc levés; elle était engourdie: ils s'en allèrent le long du quai. Il y a une route; il y a tout le long des parterres de gazon, où l'été on plante des fleurs; on y plante des palmiers, mis en pleine terre, et des massifs d'arbustes rares. Quelques personnes, par-ci par là, étaient encore assises sur les bancs, une ou deux bonnes d'enfants, deux amoureux, un vieux monsieur paralysé avec sa petite voiture; et à mesure qu'on s'avançait, le lac qui se dégage augmente en étendue. Il apparaît alors sans détails; seule, la tour Haldimand occupe une place à gauche. A cause du repos de l'air, Teau était toute retombée, à peine avec des petits plis comme du papier de soie froissé. Et il restait encore dessus des feuilles mortes de l'automne.
Comme Fair redevenait frais, Frieda rattacha son boa. Ils marchaient plus rapidement. Quelle heure est-ce qu'il pouvait être? Bientôt sept heures sûrement; c'est l'heure où le soleil se couche. Et s'ils
LES CIRCONSTANCES DE LA VIE 3ll
s'étaient retournés, ils l'auraient vu derrière eux tout en bas sur la montagne. Ils ne se retournèrent pas. Ils allaient devoir se quitter.
— A quand? dit M. Lambert.
Car ils en étaient venus aux questions précises.
— Voulez-vous que ce soit la semaine prochaine? Jeudi par exemple ?
Elle répondit :
— Je ne peux pas vous dire encore exactement.
— Oh! pourquoi?
— Peut-être que je ne pourrai pas.
Il dit :
— Je vous attendrai quand même. Venez. Vous viendrez?
Elle ne dit ni oui, ni non.
— C'est au numéro trente, une des dernières maisons. En bas il y a une boucherie, c'est au second étage ; il y a « Pension:Famille » sur la porte, vous demanderez après moi.
Une automobile lilait sur la route ; le conducteur était encore tout emmitouflé dans sa fourrure, et de derrière la machine, sortait un jet de fumée bleue.
— J'écouterai, on sonnera ; je vous entendrai dire : « M. Lambert est-il chez lui ? » On dira : « Oui, madame. » Moi, je serai derrière la porte.
— C'est la maison, dit-elle, qui est en face de l'église ?
— Une maison blanche, une maison neuve. Les chambres ne sont pas grandes. On y sera bien quand même.
A ce moment, sept heures sonnèrent.
— Eh bien, dit Frieda, suis-je assez en retard ?
— A jeudi, dit M. Lambert.
Et il garda longuement sa main dans la sienne.
Il la regardait s'en aller, avec cette démarche décidée qu'elle avait, grande, un peu forte^^ comme elle était; le soleil éclairait encore ; le drap bleu de sa robe avait un joli reflet, à chacun de ses pas le dessin de sa jambe se marquait sous Tétoffe. Il pensa : « C'est tout à fait ce qu'il me faut ».
Frieda remonta par le Denantou. Le chemin, plein d'ombre l'été, est un petit chemin qui va sous les vieux arbres ; il y a là des parcs et des prés d'herbe bien fauchée; dans l'un coule un ruisseau, et l'eau sonne au creux des mares. C'est ce son qui vient de loin ; et il croît quand on s'approche et décroît quand on s'éloigne. Puis, à un tournant, on ne l'entend plus. Seulement on voit derrière les grilles, à travers les barreaux de bois, un vieux jardinier qui ratisse les allées ou une dame qui a été faire le tour de son jardin et qui rentre, poussant la porte ; une voix appelle, une cloche tinte.
Et Frieda se disait : « C'est un homme riche, c'est un homme indépendant. » Elle se disait : « Tant pis pour Emile, c'est lui qui l'a voulu. »
Lundi vint, mardi, mercredi ; puis le jeudi passa. Elle resta chez elle. Elle avait fait sortir le linge des armoires et l'examinait pièce à pièce. Ce linge était bien en désordre : troué, déchiré, décousu ou taché, mal plié ; des nappes manquaient ; elle tria, elle reGt les piles, elle mit de côté ce qui était usé ; puis elle donna des ordres à Hortense, à savoir que dorénavant, h chaque lessive, le linge rendu serait visité
3t compté, et qu'aussi on la préviendrait si le compte n'y était pas. Hortense disait :
— Oui, madame... Oui, madame.
Le lendemain, au courrier de quatre heures 'c'était l'heure où Emile était toujours absent), Frieda trouva une lettre. ElJe l'ouvrit. Et elle lut : [( Je vous ai attendue toute l'après-midi? Qu'est-ce jui est arrivé? Seriez-vous malade? Rassurez-moi nie. J'avais acheté des roses pour vous^ à présent îlles sont fanées. Mais j'en aurai d'autres, lundi... ^ndré. »
Le lundi, de nouveau, elle resta chez elle.
Et le lendemain, au même courrier, il y eut encore une lettre : « Je ne sais plus que penser. Si TOUS ne venez pas, j'irai. Vous êtes entrée dans ma rie et maintenant c'est pour toujours. Souvenez- ;^ous de vos promesses, souvenez-vous de l'autre ioir. Ou bien serait-il arrivé quelque chose? De oute manière, rassurez-moi vite. Demain, n'est-ce )as? Celui qui est toujours avec vous dans ses )ensées. »
Elle s'assit devant sa glace ; Emile venait de partir. 3n avait eu pour le dîner des côtelettes de mouton ît des pommes de terre frites. Le notaire avait l'air xiste ; il n'avait rien dit et elle non plus. Après le :'epas, on avait ouvert la fenêtre, pour laisser le soleil entrer. Et le soleil était entré, avec la bonne 3deur des pierres un peu chaudes. Une première mouche essayait de voler, prise dans les rideaux. Le petit toussait un peu.
Elle s'assit devant sa glace. Elle avait acheté un flacon de parfum, de la poudre de riz, et une voilette
H [>ois blanclie. La voilette était encore enveloppée dans son papier; elle défitle papier, elle essaya la voilette, puis elle essaya les gants. Les ayant essayés, elle ùta son chapeau, qu'elle avait mis d'avance, et elle se peigna. Comme ses cheveux étaient longs et souples, sous les dents du peigne! Et ils avaient presque la même nuance que le soleil sur le parquet. Elle pensa : « Comment faut-il que je me coili'e? » Alors elle alla chercher son journal (l(î modes.
Il y avait dedans toute une page de modèles ; coiffures de bal, coiffures de ville, nouvelles coiffures: l(*s unes étaient basses, couvrant les oreilles ou cachant le front ; d'autres au contraire étaient élevées, mises au sommet de la tête ; les unes liss(*s à bandeaux, d'autres frisées et d'autres à ondulations. Elle avait défait ses tresses ; elle sépara simplement ses beaux cheveux par une raie; puis elle les tordit en une masse molle et s'examina dans la glace. « Comme il sera étonné de me voir ainsi î » pensait-elle.
Elle était bien jolie ainsi, encore plus jolie qu'avant. Ayant pris sa houppe, elle se poudra le cou el les joues. Cela fit un petit nuage. Le parfum était de Fanibre; elle en versa dans son mouchoir; et, mouillant le bout de son doigt avec, elle se lissa les sourcils.
« Quelle robe est-ce que je m'en vais mettre? H fait chaud aujourd'hui, je mettrai celle de printemps. » Et puis elle se dit : « C'est qu'elle est de l'année passée... Seulement je n'en ai point d'autre. Tant pis, il ne la connaît pas. »
Enfin elle était prête, elle appela Hortense :
— Je sors, dit-elle encore. Je serai rentrée pour le souper.
La porte s'était refermée. Et un petit moment iprès, on entendit Hortense qui disait à sa fenêtre :
— Dites donc, elle a changé de coiffure !
Il y eut encore au commencement du mois une réunion de la Lactéa,
Les affaires, décidément, ne marchaient pas.
Quand une entreprise doit réussir, même si elle traverse un temps de lourdeur, on sent qu'elle prend peu à peu, on a de la confiance. C'est comme pour lancer un cerf-volant ; il peut retomber deux ou trois fois ; s'il est bien construit, il finit toujours par s'envoler; on n*a besoin que de persévérance.
Avec la Lactéa, les choses n'allaient pas ainsi. On ne voyait pas de progrès, on voyait plutôt un recul. Comment TarrêterîLes mesures qu'on proposait ne servaient à rien. Et après la période calme, vint la période ag-itée. Les sociétaires allaient les uns chez les autres; on avait des conciliabules. Les reproches sortent tout seuls. On dit : « C*est la faute de celui-ci. » Ou : « C'est la faute de celui-là. » On dit : « Ah ! si j'avais prévu... » Parce que c'est dans le malheur, que l'homme devient le pire.
En outre, pour Emile, sa seconde année de bureau ivait été encore moins bonne que la précédente. 1 ne « perçait » pas, loin de là. A chaque calcul qu'il ecommençait, le total des recettes avait diminué, ;elui des dépenses augmentait. Mais il n*avait plus a force de se plaindre. Il aurait voulu pardonner out à Frieda ; et alors aller vers elle et lui dire : ( Aide-moi, je suis malheureux, j'ai besoin de ton lecours. » Car la femme est mise à côté de l'homme ; i'est pour qu'il l'ait là, se retournant, la trouvant à, et s'il s'adresse à elle, elle répond : « En quoi )uis-je t'être utile? Car je n'ai pas d'autre idée, ni l'autre désir que ton bien. »
Seulement Frieda semblait se désintéresser du lotaire toujours davantage ; et plus il avait besoin Telle, plus il était éloigné d'elle. S'il rentrait, elle ournait vers lui ses yeux qui étaient froids et vides ; î'il lui demandait quelque chose, elle lui répondait )ar un mot, pas au delà. Il était devenu pour elle ce ju'est un meuble dans une chambre, c'est une chose jui est là tous les jours et on s'en sert.
Quelque chose s'était passé. Il le fallait bien. Elle n'était plus seulement indifférente, elle devenait étrangère. Elle n'avait plus seulement Tair ennuyée, comme avant, elle avait encore l'air distraite. Certaines fois, elle se mettait à réfléchir un grand moment, sans rien voir, ni rien entendre ; d'autres fois 3lle était très gaie, se mettant à rire pour rien. Et )n ne savait jamais ce qu'elle allait faire, parce [u'il n'y avait plus de suite chez elle.
Ulysse vint un jour. Elle ne parut plus le conlaître* Elle fut avec lui comme on est avec quel-
([u'un qu'on rencontre par hasard. Et Ulysse partit facile. Elle donna deux de ses robes à Hoilense. Comme on craignait que le petit n'eût la coqueluche on avait appelé le docteur.
— Qu'est-ce qu'il a dit? demanda Emile.
— Qui (;V?
— Le docteur.
Elle ne s'en souvenait plus. Elle ne pouvait plus le dire.
Et c'était ainsi pour beaucoup de choses. Il s'interrogeait sur elle, il ne comprenait pas bien; finalement, il se dit : « C'est le chagrin qu^elle a, comme moi ; seulement elle le cache. »
11 y eut une séance de la Lactea.
11 recevait beaucoup de lettres, il devait répondre, il cherchait ses phrases ; elles ne venaient pas.
Un soir, il rencontra René. En eflFet, il était joli et bien habillé ; il avait un panama et un pantalon de flanelle ; sa moustache avait poussé. Et, Emile, sorlant de ses ennuis d'argent, se rappela soudain les paroles de Frieda. 11 l'observa, il ne découvrit rien.
C'est qu'en dehors de ce qui nous échappe, de ce qui est dans notre sang, dans notre voix et dans nos yeux, en dehors de cela, qu'Emile ne pouvait pas voir, elle était naturellement habile à cacher ce qu'il faut cacher. Elle n'était pas comme sont les timides qui ont le tremblement de la peur et hésitent. Elle savait toujours ce qu'elle avait à faire et comment elle allait le faire. Elle ne baissait pas la tête, mais la tenait droite.
A l'heure du souper> elle n'était plus jamais là.
Et si Emile lui disait :
— Qu'as-tu fait, que tu es restée si longtemps? Elle prenait sa voix méchante pour répondre et
disait :
— J'ai été occupée.
Rien de plus. Alors Emile n'osait plus la questionner davantage. Voilà comment elle faisait et il ne se doutait de rien. Une fois seulement il dit :
— On ne voit plus M. Lambert ?
— Il est probablement en voyage, dit Frieda.
Et le jour suivant, aux Terreaux, ils rirent ensemble de cette réponse.
— Eh bien, disait M. Lambert, tuas un mari commode, tu ne peux pas te plaindre, il se laisse faire.
Puis il dit :
— Quand partons-nous ?
— Mon petit, tu sais, je t'ai déjà prévenu, il n'y faut pas penser pour le moment. Tu vois bien qu'on fait comme on veut. On ne serait pas mieux ailleurs.
— Quel joli voyage ce serait !
— Une autre fois, on verra.
Des roses trempaient dans le vase, car la saison venait où elles sont empressées, aimant s'ouvrir au beau soleil ; et c'est le mois de mai. De temps en temps Frieda croquait un fondant ou prenait dans une boîte un bonbon aux fruits qu'elle suçait du bout des lèvres ; et elle disait :
— C'est ceux à l'orange que j'aime le mieux.
Il y eut une séance de la Lactéa, Les marchandises rentraient non vendues. Décidément, on n'avait plus d'espoir.
Alors commença un temps pour Emile où il vécût
comme on vit dans la fièvre. On a des moments où on ne sait plus où on est ; et les pensées qu'on a ne viennent pas de nous, mais du dehors, on a dans l'esprit comme des fumées ; et entre elles des choses passent, des lambeaux de choses ; on voudrait les voir mieux, elles sont déjà loin. Puis les yeux se rouvrent et on se dit : « C'est moi qui suis là » ; et on a juste le temps de se reconnaître ; et on est de nouveau emporté.
Il vécut comme dans la fièvre, avec l'inconnu devant lui et autour de lui ; et on se dit aussi : « Mais je rêve ». Cependant, non, on ne rêve pas. Il ne savait plus ce qui arrivait. Son corps mécanique vivait d'un côté, lui vivait de l'autre. Le petit pleurait et il essayait de le consoler, et en même temps, dans sa t(Me, il se répétait un chiffre : 30.000 francs, et ce chiffre dans sa tête restait écrit en grandes lettres. Puis il était chassé par autre chose qui venait, un nom, un souvenir, un bruit autour de lui, une chose aperçue ; c'était Hortense qui souriait en le voyant ouvrir la porte.
Ce jour-là, Ulysse attendait son frère dans la petite pièce qui précédait le bureau. Et il entendait causer à travers le mur, mais sans bien comprendre ce qui se disait. Quelquefois les voix devenaient plus basses, quelquefois elles s'élevaient ; Tune était plus claire et l'autre un peu rauque : il reconnaissait celle de son frère; quelquefois aussi une voix lisait ou du moins c'est ce qu'il semblait, parce qu'elle était alors sans nuance et plus rapide ; ou enlin, quelquefois un mot, une phrase sautait jusqu'à lui.
— ... Absolument.
— Remarquez bien...
— Il faut prendre des mesures.
— Quelles, mesures?
A ce moment, il y eut un silence ; il y en a de >oules sortes ; celui-là dura, c'était quelque chose de Froid et de lourd. « Qu'est-ce qui se passe ? pensa Ulysse, j'arrive mal ». Il ajouta : « Ma foi ! puisque ie suis venu ! ... » car il s'était promis de ne pas revenir, lyant été blessé par la conduite de Frieda. Pourtant 1 revenait, mais c'est qu'il y était forcé.
— Nous nous réunirons d'ici-là, dit une voix. Et on vit sortir, avec Énn'le, M. Suchet.
Ulysse pensa tout de suite : « Ils n'ont pas lair
^ais. » Puis voyant son frère qui se retournait, il Fut encore plus surpris.
Et Emile ne l'avait pas vu.
— Emile, dit-il.
Le notaire eut un tressaillement.
— Tiens, c'est toi, dit-il.
— J'ai deux mots à te dire ; seulement, si je te dérange, je repasserai.
— Entre quand môme un moment, dit Emile.
Et ils se trouvèrent ensemble, les deux frères, encore une fois, Tun sur une chaise, l'autre devant son secrétaire. Il était couvert de papiers timbrés, et parmi ces feuilles, il y avait un plan déplié tout grand. Emile le replia. Puis il prit les feuilles et les retourna. Après quoi, il dit à Ulysse :
— Eh bien, je t'écoute.
— Voilà, dit Ulysse... Premièrement, j'aurais mieux fait de revenir demain, je vois bien que je td
dérange. . . Puis(jue je suis là, allons-y. Eh bien quoi? J'ai eu des malheurs.
fimile pensait h autre chose, avec un regard inquiet et un front tout plein de rides. Ulysse le vit bien et il continua :
— Je ne sais pas si ça t'intéresse, j'ai eu des malheurs, quoi!... Il y a eu que j'ai été sans ouvrage et il faut quand même manger, n'est-ce pas? Kl on a sa pension à payer quand même... Et puis, j'ai des dettes et ils veulent que je les paie tout de suite, ils disent qu'ils me poursuivront... Et alors je me suis dit : « Emile a bon cœur... » j
Il s'arrêta, regarda son frère ; puis il dit :
— Pourrais-tu me prêter deux cents francs ?
— Je ne peux pas, dit Emile.
— Eh bien, alors, rien que cent francs.
— Non, non, tu sais, je voudrais bien, je ne peux pas.
Ulysse eut envie de partir tout de suite, car sa lierté lui disait : « Va t'en immédiatement ». Mais regardant encore son frère, il sentit entrer en lui une espèce de pitié.
Et c'est pounjuoi il reprit:
— Qu'esl-ce (|ue c'est que cent francs pour toi? Va. pour moi, ça me sauverait.
Kmile so tut.
— Va écoute encore ca. A supposer que ce soit toi (|ui aies besoin de ces cent francs, et que tu viennes me les demander h moi, et que je les aie, moi jeté (lirais : « Tant que tu voudras ». Je les aurais, je te les donnerais. Un petit billet bleu... Allons, dit-il, on a beau ne pas se ressembler, on est des frères
oujours. Allons, sois bon garçon, pour une fois |ue je le demande...
Mais Emile fit un geste brusque avec la main.
— C'est inutile, dit-il.
Et en vérité il ne pouvait pas prêter de Targent, 1 n'en avait plus. Seulement Tautre s'était levé tout >âle à cause de ce geste et de ce refus dur ; il avait nis la main sur la poignée de la porte ; il était sorti, î^était pour toujours.
Sept jours après, Paltani faisait faillite.
Au 30 juin, à la réunion de la. Lactéa^ il fut décidé qu'on allait suspendre la fabrication.
Il était ruiné, c'est tout ce qu'il aperçut d'abord. Kt il voulut s'asseoir et se mettre au travail, mais il no [)ut pas. Il regarda l'heure à sa montre, il dut la regarder deux fois. La petite aiguille était sur cinq heures. 11 prit son chapeau.
Le temps était couvert, quoiqu'il fît ciiaud ; oa plutôt il faisait lourd, comme on dit, et c'est signe , d'orage. Pourtant il y avait beaucoup de monde j dans les rues. Et des femmes se dépêchaient, craignant la pluie. D'autres allaient sans se presser; <'lles se disaient peut-être : « Ce ne sera rien ».
Comme elles sont heureuses ces femmes! Elles vont chez la marchande de beurre et demandent là: (( Voulez-vous me donner une demi-livre de beurre, s'il vous plaît? » la mettent dans leur panier ets'en retournent, à petits pas, ayant le temps.
Lui marchait vite. Il arriva à Saint-François j. juste au moment où le tramway partait et monU derrière, sur la plate-forme. On sonna. La voilnnl ^
jaune se mit à rouler. Quand on a dépassé la Banque Cantonale on peut encore apercevoir un tout petit morceau de lac, avec les montagnes dessus. Puis on descend entre les arbres.
Tout près d'Emile, dans la voiture, était une grosse dame ; elle avait des lunettes bleues, un peu de moustache, des lèvres qui avançaient, des taches rouges sur les joues et, sur sa capote, une houppe noire. Plus loin, il y avait un monsieur qui lisait son journal. Et comme il avait posé à côté de lui une sacoche de cuir, Emile pensa qu'il était médecin. Car il voyait tout à présent avec netteté, même plus nettement qu'avant. Et après le médecin, venait une petite fille, avec des longs cheveux bouclés, une jupe courte et des bas jaunes. Sa mère l'accompagnait. Vis-à-vis, un collégien cherchait un livre dans sa serviette, et c'étaient enfin deux grandes jeunes filles, qui avaient aussi des serviettes. L^une se montrait de dos, mais l'autre de face, et celle-ci avait un joli menton pointu, des jolies lèvres bien recourbées, et une collerette blanche sur sa robe en toile rouge...
Emile se dit : « Elle a joué la comédie » !
Il se retourna. On avait fait du chemin et le tramway remontait Tautre pente de l'avenue, si bien qu'on l'avait derrière soi sur une assez grande étendue. Déjà la verdure des marronniers avait un peu noirci ; et, aperçue ainsi de loin, elle était comme un bourrelet de chaque côté de la route blanche. La route, elle, fuyait, allant s'appointissant. Et au bout, dans le haut, juste dans Féchancrure, était l'église Saint-François, qui semblait s'élever dans Tair,
avec un mouvement lent comme celui des nuages.
[1 se dit de nouveau : « Elle a joué la comédie! » Et il vit nettement en lui, comme il voyait nettement hors de lui. La lièvre, le doute et tout ce brouillard, tout celas'envolait de lui et il voyait ceci : qu'il était ruiné, et il voyait encore autre chose, car il se répétait : « Elle a joué la comédie! » Et maintenant tout s'expliquait, tout se triait et se classait : elle Tavait amené là; et cette idée le rendant fort contre elle, il l'accusait.
Elle ne l'avait jamais aimé; ce n'était pas lui qu'elle avait aimé, c'était son argent à lui qu'elle avait aimé. Et lui est-ce qu'il l'avait aimée?
« Non )), se disait-il. Mais il avait eu du désir pour elle. Est-ce que ce n'est pas de l'amour? Et il sentait contre elle cette haine qui est encore de l'amour. « Elle a été coquette, elle a été vaniteuse, elle a été dépensière, elle a été négligente, elleaété mauvaise mère, elle a été mauvaise épouse ». Tous ces reproches se levaient à la fois. Ainsi les ruches se réveillent après le sommeil de Thiver.
Et (lire ([ii'il avait vécu trois ans de cette façon! 11 ne pouvait pas le comprendre. Ces trois années étaient comme un petit moment. Il les voyait toutes les trois, mises devant lui et rassemblées là, les envisageant d'un coup d'œil. Et il se voyait, lui aussi, toujours plus triste, toujours plus lourd, toujours plus empêché de vivre, glissant chaque jour un peu plus, tombant enfin ; et il se dit : « C'est sa faute. » Alors seulement il comprit pourquoi il était rentré si rapidement. Le tramway s'arrêta, il était arrivé. 11 demanda à Hortense :
— Madame est-elle là ?
Par hasard elle était là.
— Voulez-vous lui dire de venir au salon?
Le sentiment de Frieda fut de la curiosité. Pourjuoi n'était-il pas allé vers elle, dans sa chambre? Pourquoi ne faisait-il pas comme il aurait fait d'habitude? Qu'est-ce qui s'était passé? Elle se préparait i sortir. Sans se presser, elle agrafa sa robe et elle 3ensait : « Il peut bien attendre. »
Il était au salon. Elle entra, elle dit :
— Qu'est-ce que tu veux?
Mais ce qu'elle vit l'effraya un peu. Emile semblait avoir soixante ans. A cause du travail qui s'était •ait en lui, un gros pli s'était creusé entre ses sourûls, ses yeux s'étaient enfoncés, son dos s'était /oûté; il avait le teint jaune, les cheveux en désordre et sa cravate dénouée.
Elle dit :
— Qu'est-ce que tu as?
Il répondit :
— J'ai que je voudrais te parler.
Elle pensa qu'il savait tout. Il avait sans doute reçu une lettre, on envoie assez souvent de ces ettres anonymes.
Mais il reprit et ce fut comme un cri :
— Je ne peux plus...
Et elle n'y comprit plus rien.
11 répéta :
— Je ne peux plus.
— Quoi? dit-elle.
Il s'était ressaisi, il dit :
— Non, non, tu sais, je souffre trop, je n'ai pas
assez de force ; je m'use vite ; j'ai essayé, à présent il faudra que en change.
— Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? dit-elle. Il allait et venait à travers la chambre, depuis la
porte jusqu'à la fenêtre, la tête penchée en avant, les mains croisées derrière le dos, et de temps en temps il avait un mouvement d'épaules, un mouvement nerveux ; ou bien il s'arrêtait et regardait Krieda.
— Tu comprends, j'ai eu beaucoup de patience, j'ai été bon avec Loi, tu as fait ce que tu as voulu, et pendant ce temps j'ai travaillé, je n'ai pas arrêté de travailler, et oii est-ce que j'en suis, à présent?...
Sa voix s'était mise à trembler, quoiqu'il fît un effort pour se contenir. En effet, à présent, où est-ce qu'il en était? Un gros vent se levait et chassait la poussière. Dehors, parmi les prés, on la voyait venir, se dressant au-dessus des arbres, entre les maisons, le long du chemin, pareille à des grands chevaux blancs, à des grands chevaux blancs cabrés.
Où est-ce ([u'il en était, à présent? 11 y a un poids pour les épaules, on ne peut pas le dépasser. Il fit donc un effort et puis sa voix se raffermit.
— Ecoute, dit-il, je t'ai déjà avertie plusieurs fois, tu n'as pas voulu me croire, tu as ta tête, je sais bien... Et maintenant, premièrement, on va quitter l'appartement.
Elle crut qu'il devenait fou. Et à la vérité, il avait l'air d'un homme qui n'a plus sa raison; et il ne se ressemblait plus, étant auparavant doux, patient, craintif et faible. Elle lui dit :
— Poun]uoi veux-tu le quilter?
II dit :
— Parce qu'il le faut.
— Moi j'y reste, je m'y trouve bien.
— Et si je veux?
— Et si je ne veux pas!
— C'est à toi d'obéir.
Elle alla fermer la fenêtre; puis, l'ayant fermée, 3lle se rassit. Elle dit :
— Je vois bien, tu cherches une scène. Qu'est-ce jui te prend? tu es devenu enragé? Il ne faut pas au noins que les autres entendent.
— Je ne cherche pas une scène, je veux seulement |ue tu m'obéisses, parce que j'ai le droit de te demander que tu m'obéisses.
— Oh! dit-elle, qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce noi qui t'ai cherché? est-ce moi qui t'ai voulu? Il ne semble que tu as la mémoire bien courte. Il y m a un qui est venu une nuit jusque dans ma ihambre, peut-être que tu ne te le rappelles pas. Il iT en a un qui est venu et qui m'a prise là... Il avait es mains qui allaient comme ça...
(Elle fit le geste.)
... Il avait les yeux qui lui sortaient de la tête, il le savait plus ce qu'il disait. Tu ne te rappelles pas, noi je me rappelle. Et aujourd'hui il y en a un qui 4ent vous dire comme à un chien : « Allons, irrive... fais ci, fais ça... » A celui-là, je réponds : : Va te promener. »
Ce qu'elle disait était vrai, malheureusement, .'était vrai. Mais elle, comment s'était-elle conduite?
— Est-ce moi qui dépense, dit-il, est-ce moi [ui me promène toute la journée? est-ce moi qui
me fais faire des belles robes? Et pendant ce temps, qu'est-ce qu'il est devenu, le petit?
Elle répondit :
— Ne t'inquiète pas du petit, si tu en as assez, dis-le. 11 y en a d'autres que toi; ce n'est pas difficile de trouver mieux.
Cela fut dit, et elle en surveilla TelTet, le coup avait porté. Il balbutia quelque chose; et puis, espérant encore la toucher :
— Tu ne sais pas tout, dit-il, tu ne comprends pas. El de nouveau sa voix trembla ; en même temps,
il passa la main sur son front, il respirait pénibloaienL :
— Si tu savais tout, tu ne parlerais pas ainsi. 11 reprit haleine et il dit :
— Je n'ai [dus rien.
11 dit de nouveau :
— Ça ne peut plus durer, la vie que je mène, je le voudrais (|ue ça ne serait plus possible. Est-ce que tu ne peux pas comprendre? Je n'ai plus rien. Je n'ai plus rien.
Alors il lui raconta tout. De temps en temps, un mot lui manquait ou il s'embrouillait dans ses phrases ; il avait le souffle court, il ne cessait pas (le marcher, ses mains s'agitaient derrière son dos. Elle le laissa parler. Quand il eut fini, elle dit ceci, elle dit :
— Naturellement!
Elle s'était levée, elle alla ouvrir le piano. Et puis, avec un doigt, tapant tantôt sur les blanches, tantôt sur les noires, elle commença à jouer : do, ré, ré bémol.., la... si. Ensuite, en descendant : si, la, sol,
31 dièze... elle essaya de plaquer un accord, il était aux.
Emile voulut parler ; il ouvrit la bouche, il resta nu et.
Elle continuait, sans paraître le voirt: Do, ré, mi, lo ré : « J'ai du bon tabac dans ma tabatière. »
— Il est faux, ce piano, disait-elle, il faudra le aire accorder.
Puis elle ajouta, comme se parlant à elle-même :
— Ça devait finir comme ça, ça ne m'étonne pas, {uand on commence si bien, on finit encore mieux, 5t comme il vient vous dire ça! « Je n'ai plus :-ien. » (Elle Timitait.) « Je n'ai plus rien. Ça ne Deut plus durer. » En quoi est-ce qu'il est fait, cet lomme, il est en chiffons, est-ce qu'il est mou! mon Dieu. Une bouge pas, il se laisse faire, et après il i^ient pleurnicher. Est-ce un homme? ma foi non!
n se taisait, étant saisi; il avait comme une main lourde qui lui pesait sur les épaules, une aridité au gosier, un bourdonnement aux oreilles. Mais elle, plus elle parlait et plus le dépit l'emportait ; elle était liumiliée, il lui semblait qu'il la volait.
— Ah ! mon Dieu, j'en ai assez de lui, depuis trois ms que ça dure, trois ans! avec celui-là et l'avoir ici tous les jours, Tavoir tout le temps dans les jambes. Il n'est pas drôle à regarder, allez seulement. 4h ! je suis bien de son avis, il faudra que ça finisse.
11 fit deux pas vers elle et il lui dit :
— Tais-toi !
Elle éclata de rire.
— Il me dit : tais-toi, à présent. 11 veut faire ses petites affaires à lui tout seul. Ensuite je devrais lui
(lire : « Viens vers moi pour te consoler, c'est bien joli ce que tu as fait, mon mignon 1 »
— Tu entends, je te défends...
— Qu'est-ce que tu dis?
Elle s'était tournée vers lui et le regardait fixement. Enfin ils en étaient venus à être là l'un avec lautre, jetés de force l'un contre Tautre, et longtemps on échappe aux choses nécessaires, on ne s'avoue rien, on se cache tout, on veut se duper : à rheure qu'elles ont choisies, ces choses reparaissent i " et, comme un grand vent, s'abattent sur nous. ''
— Mais tu me fais rire, dit-elle, mais tu me fais mourir de rire, mais tu fais rire tout le monde. Sais-tu ce (fu^on dit de toi? On dit: « Il n'est pas | bien intelligent. » Dis donc, tu sais, je fais ce que je veux. Toi tu te ruines, moi je me distrais, j'en ai l)ienle droit, n'est-ce pas? Chacun de son côté, allons.
Elle rit de nouveau, mais d'un rire particulier; et il y avait dans ce rire comme un aveu et une insulte.
— Et puis, reprit-elle, auras-tu seulement à présent de quoi payer un jupon à ta femme? Non, ta n'as plus rien à présent. Quand on a une femmei c'est pour l'entretenir. A présent, hein? à présent, (|u'est-ce que tu veux faire d'une femme? Heureusement qu'elles ont des amis.
Emile jusque-là n'avait pas bougé, il écoutait; mais à ce moment, il y eut en lui comme une secousse, ce fut soudain en lui comme un ressort qui se détend ; il fut lancé vers elle.
Elle se redressa :
— Qu'est-ce que tu fais? dit-elle.
11 l'avait prise par les poignets.
— Pas de ça, disait-elle, pas de ça...
Mais il la serrait de toutes ses forces, guettant la douleur dans ses yeux, voulant faire mal comme elle avait fait ; il sentait cette chair plier entre ses doigts, et craquer les tendons ; et il avait plaisir.
— Làches-tu? disait-elle.
— Répète ce que tu viens de dire.
Elle se débattait, le sang montait à son visage et le gonflait. Il voyait ce sang qui montait. Ses lèvres s'étaient entr'ouvertes laissant briller ses dents pointues ; et à son cou qu'elle tordait la veine sortait en relief. Ah ! comme elle était belle ainsi ! Il Taima peut-être un instant encore; n'est-ce pas? il eut envie d'elle. Elle répétait :
— Lâche-moi, lâche-moi !
Elle se débattait, ils ne parlèrent plus. A la faveur de ce silence, on entendait le vent gronder sous les fentes des portes ; il poussait un gémissement ; puis, après un arrêt, il reprenait plus fort et il devenait plus aigu ; ou bien tout à coup il s'assourdissait et on n'entendait plus rien. Alors d'une maison voisine venait une voix qui chantait. C'était quelqu'un qui s'exerçait ; il y avait des roulades, des trilles, des longues notes soutenues; puis le vent, en revenant, emportait tout. Il l'aimait encore peut-être et cependant il reprenait :
— Auras-tu seulement le courage de répéter ce que tu viens de dire ?
— Lâche-moi! disait-elle.
Et puis :
— Ah ! tu ne veux pas me lâcher, tu veux tout savoir, tu veux être ridicule...
'i'it VES CinCOTfSTANCES DB LA VIE
Kl) fiicp de lui, bouche à bouche :
— Coiiimisi-tu une rue qui sappelleles Terreaux? Tu sais, apn-s ie Gram! Pont, fout prt's du KursaaI.
Il l'avail lâchée. Et déjà elle s'était mise de l'autre rùU' lie la table, il ne pouvait plus l'arrc^ter.
— I :onnais-lu un monsieur qui s'appelle M. Lamberl. Bien sûr que lu le connais, c'est toi qui l'asinvitêl Klle ril. Tu l'as invité, il a bu un grog avec nous, il ajouc du piano. En voilà un qui sait ceque .'.'Si i|ue les femmes, lime connaît toute, de lati'te aux pieds,
11 ne comprit pas tout de suite : c'étaient dus nirits avec un son, et rien de plus, mais ils se marquèrent en lui; et bientôt ils prirent un sens, d ce sens devint éclatant, il fut obligée de comprend re.
Celte fois, tout était fmi.
Et sa colère un moment tomba, il soutfrailtrop' Il ne mena^^ait plus, il la suppliait presque.
— Tais-toi, Frieda, disait-il. ~ ' Frieda, s'il te plaît?
Elle continua :
— On mange des gâteaux « Qu'est-ce ponds : (1 , voulez qu On se voi n'as rien \ qu'est-ce i
— Sors
— Quant
— Tout
— Ohl oh! dit-elle, je ne suis pas embarrassée lour savoir où aller.
Mais il criait presque à présent.
— Va-t'en! Va-t'en!
Et il avait ouvert la porte.
— Doucement, dit-elle, pas de scandale, n'aie )as peur, je ne veux pas rester ici. Mais je veux n'en aller quand il me conviendra, comme je veux, :a sais : referme d'abord cette porte.
Il lui obéissait encore. Ce fut elle qui rouvrit la }orte, puis, l'ayant rouverte, elle fit une révérence :
— Au revoir, dit-elle.
Il resta un lon^ moment à la place où il était, il le pensait plus à rien. Puis quelqu'un marcha dans e corridor, c'était Frieda qui s'en allait. Comme le ^ent soufflait fort! 11 se jetait contre les murs, les iecouant de haut en bas. Et toujours cette longue )lainte.
Puis il y eut encore les petits bruits de la maison. Ze jeudi-là, on repassait; la femme de ménage était irenue. On parlait beaucoup dans la cuisine; probablement qu'on savait déjà tout, on devait s'amuser i'Emile.
Il s'était enfin assis et cherchait à se raisonner. Mais tout était confus en lui. Il songeait môme à des choses impossibles. Si elle revenait lui demander pardon ! Et il se disait : « Jamais! Jamais! »
Un peu plus tard, on frappa à la porte.
— Qui est là? dit-il.
C'était Hortense.
— Est-ce que monsieur soupe seul ce soir?
— Faites comme d'habitude»
— Bien, monsieur,
Elle avait pris un air indifférent. Elle parlait sans regarder Emile.
11 dut se mettre à table. Horlense allait et venait, apportant les [dats et elle l'observait sans doute, (^est [)Ourquoi il se forçait à manger, mais son assiette restait pleine.
Frieda rentra vers dix heures. Et il coucha sur le canapé de la salle à manger. j
Elle était revenue par orgueil, voulant jusqu'au bout montrer qu'elle était chez elle. Pourtant, le jour suivant, ils ne se virent pas. Elle mangeait dehors et, entre les repas, il était toujours loin. Jamais il n'avait eu tant d'occupations ; heureusement peut-être, les heures allaient plus vite.
Frieda rentra comme la veille. De nouveau il coucha sur le canapé.
Le lendemain, il la rencontra dans le corridor; ils ne se dirent rien. C'était un samedi. Elle fit son marché comme à l'ordinaire. Lèvent du jeudi avait amené la pluie, il avait donc plu tout le vendredi, mais pendant la nuit le ciel s'était découvert. Cependant les gouttes, encore bien rondes, brillaient sur [es feuilles, une ici et une autre là ; et sur les pavés luisants était une couleur bleue.
Elle acheta des herbettes, comme on dit, un kilo le cerises, des laitues et des œufs. Hortense portait le panier. Puis elles allèrent jusqu'à la Riponne acbe-
ter des pommes de terre. Là viennent les chars à ridelles qu'on serre les uns contre les autres; tous les brancards sont relevés; et on dirait un petit bois qui a séché. Elle marchanda les pommes de terre.
— Combien est-ce qu'il vous en faut?
— Deux mesures.
On appelle un petit garçon qui rôde là avec sa* hotte, guettant les occasions; et on lui donne cin- (liianic centimes. Là aussi, mais plus loin, prrs «le rescalier de la Madeleine, se tient la mère Gandillon (liii fait le commerce des vieux livres. La Princesse (h* (]loves coûte cinq ou six sous, mais les romans d'Aiinard coûtent parfois un franc cinquante.
Sur toute la place on crie, on discute; et chaque fois que l'heure sonne, il y a encore un grand bruit de voix, (les clameurs qui viennent d'en haut; c'est la ré(*F*6ati(Mi sur la terrasse du collège.
— Je crois qu'on a tout, dit Frieda.
Ayant acheté ses pommes de terre, elle avait bien tout en ell'et. Le long des rues, se tenaient les femmes, ayant leurs corbeilles posées devant elles, avec les légumes verts, des bouquets rouges, bleus ou blancs, des fruits, les premiers et on sent leur odeur sucrée; et sur la Palud sont les bancs des marchandes de graines. En Pépinet, les jardiniers vendent aussi des pots de fleurs. Et les dames de la bourgeoisie avaient toutes, comme Frieda, une domestique avec elles.
Quand Frieda fut rentrée et qu'Hortense eût porté le panier à la cuisine :
— A présent, lui dit Frieda, vous allez me préparer mon sac et la grosse valise.
Elle reprit :
— Et puis je dînerai aujourd'hui dans ma chambre. On dîne à midi chez nous. Elle avait faim, elle
nangea de bon appétit. Le sac et la valise étaient )uverls sur la table. Elle alla prendre dansTarmoire m petit coffret qu'elle avait ; c'était le coffret à bioux. Il y avait la bague et la broche qu'Emile lui ivait données; un collier à grains de corail; une chaîne en or, une seconde broche, enfin un bracelet jui était un cadeau de M. Lambert. Elle ne l'avait >as encore porté; ce jour-là, elle le mit; elle mit la 3ague, elle mit une des broches ; cacha le reste au 'ond du sac; et puis, le coffret étant vide, elle le jeta lans un coin. Ensuite elle choisit dans son linge et 3rit les trois plus belles chemises, celles qui avaient les larges dentelles, des mouchoirs et des pantalons ; mais, de ses robes, n'en garda qu'une.
D'ailleurs la valise était presque pleine; elle en garnit le dessus avec des petits objets, souvenirs de ses amies, et puis la ferma à clé.
Elle était prête, c'était trois heures. Elle appela Hortense et lui dit :
— Est-ce que monsieur est parti ?
— Oh! il y a longtemps.
— Il viendra un homme chercher les bagages.
Vous n'aurez qu'à les lui donner.
— Est-ce que madame sera loin longtemps? demanda Hortense.
— Peut-être bien, répondit-elle.
— Madame s'en va en voyage ?
EUe dit :
— Où est le petit?
— Il est à la cuisine avec la femme de ménage.
— Allez le chercher.
Puis se reprenant :
— Restez seulement, dit-elle, vous l'embrasserez pour moi.
Elle avait boutonné ses gants ; elle ajouta en plaisantant :
— Adieu, Hortense, vous serez sage ; je vous enverrai des cartes illustrées.
Aux Terreaux, ([uandelle arriva, la chambre était pleine de malles. Des faux-cols, sur le parquet, et des manchettes traînaient. Le miroir à barbe pendait h Fespag^nolette ; et à côté du pot à eau, le plat à savon débordait de mousse. M. Lambert était en njanches de chemise.
— Tu viens au bon moment, dit-il ; sans toi, je n'en sortais [)as.
— As-tu les billets ? dit elle.
il tnpa sur son gousset :
— ils sont là.
— Alors, ça y est?
— Tache de me trouver mes boutons de manchettes; je ne sais pas oij ils ont passé.
— Tu sais, dit-elle, je n'ai presque rien pris.
— Tu as bien lait.
— A quelle heure partons-nous?
— A dix heures quarante.
— Et à quelle heure sommes-nous là-bas?
— A six heure cinquante.
— Ah! petit, petit...
— Viens ici.
Elle vint. Elle était un peu plus grande que lui.
Quand elle se tenait bien droite, elle le dépassait du front.
Emile se disait qu'elle allait revenir encore et, non, elle ne revint pas. A la place d'elle, on sonna. La nuit était depuis assez longtemps tombée, on était pourtant dans les plus longs jours. Et Hortense entra tenant une lettre.
« Monsieur Emile Magnenat,
« Je fais ce que vous m'avez dit de faire, je m'en
vais.
« Frieda Henneberg. »
« P.-S. — J'ai laissé toutes mes affaires, parce que je n'en aurai plus besoin. Vous pourrez en faire ce que vous voudrez. »
Il vit qu'elle avait signé de son nom de fille et qu'elle l'appelait : vous, et qu'il n'y avait pas de salutations. Il examina le papier; c'était un beau papier violet, un papier parfumé. Et il vit que cela devait arriver et il s'y attendait bien ; mais à côté de ce qui est probable, il y a ce qui est certain; à présent cela était et avant cela n'était pas; et il pouvait y avoir un tremblement de terre, une guerre, un éboulement des montagnes, rien n'empêcherait qu'elle ne fût partie.
Il s'attendait bien à cela, cependant il fut accablé. « Ah! comme elle avait joué la comédie! » Il reprenait ses preuves, il en avait une de plus ; et assurément qu'il l'avait chassée, mais elle était
342 LKS CIRCONSTANCKS DE LA VIE
partie ! Quand une femme s'en va ainsi, qu'est-ce qu'elle vaut? Encore moins qu'il n'aurait cru. 11 avait commencé un long raisonnement en lui.
Ah ! il la laisserait bien aller et courir le monde, souffrir de la soif et de la faim, être pauvre et aller nue, il ne se retournerait même pas; ah! il la laisserait bien. Il se disait : « Elle est partie avec ce M. Lambert. » Et contre ce M. Lambert il n'avait aucune colère. 11 pensait seulement à elle et en même temps il pensait : « Je ne veux plus penser à elle, elle ne le mérite pas. » Mais il y était obligé.
Cependant tout-à-coup il se dit : « Et moi? » Alors d'elle, il passa à lui. « D'abord, se dit-il, je suis ruine; ensuite je suis brouillé avec mon frère: ensuite ma femme m'a trompé avec un autre; et à présent elle est partie. » Puis il regarda devant lui. 11 vit qu'il était triste, fatigué, brisé; il vit qu'il '■ n'avait plus rien à espérer nulle part; il vit qu'il avait eu tout le bonheur qu'on peut avoir, et pour lui c'était peu de chose, mais que ce serait tout, parce qu'il est donné aux hommes en quantité variable; et qu'ensuite les uns en jouissent plus tôt et les autres plus tard, mais que jamais personne ne va au-delà de sa part. Et qu'ainsi il allait vivre de nouveau, parce qu'il le fallait, non par goût, ni avec désir ou courage, et que vivre ainsi n'est pas vivre. On va longtemps dans une vallée, ^t marcher est peut-être dur ; toutefois il y a des pentes couvertes d'arbres, de la mousse, des sources fraîches, on peut se dire : « Ce sera plus beau de l'autre côté. » De sorte qu'il reste quand môme un peu de joie au fond du cœur, laquelle excite à avance)
Mais on sort, on trouve une plaine de sel, et on sait qu'aussi loin qu'on pourra aller ce sera toujours cette plaine, cette même stérilité; qu'est-ce qui nous reste? plus rien.
Il se disait cela; à ce même moment le petit Gottfried se mit à crier. On l'avait mis dormir dans la chambre à côté. Hortense était couchée ; il se dit : « Le pauvre petit! » Et il alla voir.
Le petit avait la figure toute rouge et toute mouillée de larmes, car il s'était frotté les joues avec ses poings; en s'agitant il s'était découvert; il s'était enroué à force de crier. Mais quand il vit la lampe, aussitôt il se tut.
— Qu'as-tu ! dit Emile. Où as-tu mal?
Il commençait à parler, sans pouvoir encore prononcer les r, ni les mots un peu difficiles.
Il montrait son ventre.
— Oh ! dit Emile, ce n'est rien, on va souffler dessus et ce sera fini.
Avant soufflé :
— Est-ce que ça passe ?
Avec sa grosse tête où déjà les yeux se fermaient, Gottfried fit signe que oui. Puis il reprit : — Ai soif.
Emile alla chercher de l'eau à la cuisine et la lui donna à boire.
— Et maintenant es-tu content ?
Il fit encore signe que oui, mais déjà il se rendormait. Les prunelles s'étaient noyées; les paupières se déplièrent et sur la peau mince, bombée, on voyait le sommeil posé. Quelque chose de pai-
sible et de doux était descendu sur ces yeux. Et d'avoir aidé un être plus faible, cette chose paisible et douce, Emile l'éprouvait aussi. C'était son enfant, il le contemplait. En même temps, il se disait : « Quels jolis cheveux blonds il a! Quels jolis yeux bleus aussi. A qui est-ce qu'il ressemble? » <( Mon Dieu ! se dit-il, c'est tout le portrait de sa mère. »
Tout revenait. Non, ce n'était pas son enfant à lui, c'était son enfant à elle. Et le nom, c'était elle qui le lui avait donné. Et quand il le regarderait, c'était elle qu'il reverrait. Toujours elle ! Et puis il se demanda : « Est-il seulement à moi? »
l!]st-co qu'on pourrait savoir à présent? Est-ce qu'elle n'était pas capable de tout? « Et même s'il est à moi, en tout cas je n'aurai jamais de certitude. Non non, se disait-il, je ne pourrai jamais l'aimer. »
Ainsi il n'aurait pas même cela, un petit enfant pour le consoler. Car quand on va vers la vieillesse et qu'on redescend, eux ils s'élèvent près de nous et leur force croît quand la nôtre tombe. On peut dire : « Je m'en vais, mais il vient derrière moi. Je lui ai montré le chemin et il s'avance, tandis que je m'assieds. » Et la mort est déjà sur nous, mais eux grandissent vers la lumière.
Voilà ce qu'il ne pourrait jamais se dire, lui. Et cette douleur s'ajouta aux autres. Il était rentré dans la chambre à manger, la lampe brûlait sur la table, il était tout seul, plus un bruit; ah! oui, il aurait voulu dormir lui aussi, dormir pour toujours. Il aurait voulu être comme le petit enfant; on le prend, on le berce, il ne résiste pas, il est
Uemenl faible ; alors on le couche dans son lit on borde les couvertures ; et il ne voit plus rien il n'entend plus rien et il ne sent plus rien. Comme il en était là, il eut un gros sanglot et s'aperçut qu'il pleurait. Cela était venu sans qu'il m fût douté; à présent il pleurait; il ne pouvait s s'empêcher. Seulement il eut honte et il souffla lampe, comme si on avait pu le voir; ou bien i maintenant il ne se verrait plus dans cette abre, il serait perdu là-dedans.
Mais dehors au même moment une clarté s'était vée et là où étaient les ténèbres cette lumière éveillait, la nuit avant changé de place. Qu'avaitfait? Qu'avait-il fait? Il s'interrogeait de nouau. Oii était le passé? 11 pensa que c'était là-bas, ^rsens, qu'avait été la vraie vie. On est saiis souci ►ur demain, car demain ressemble à hier, hier ssemble à aujourd'hui; tous les jours de la vie it le môme visage, on les connaît d'avance, c'est mme des amis qui viennent en visite; on sait à lelle place sera votre cercueil, il sera un peu plus in vers le mur, sous le saule. Cavin écrit à son ipitre avec une plume à la rose. 11 fait un beau irafe et il se lève et il s'en va. Et lui, Emile, il rt aussi. Voilà M. Richard, M. Gailloud, M. Beaure ; le père Borle, mademoiselle Borle. Les lau- 3rs-roses de M. Hallwyl commencent à avoir des jurs.
— Eh ! bonjour, avez-vous lu ce rapport?
— Il est très bien fait.
— N'est-ce pas?
Ou bien on était au mois de décembre et il par-
tait un nmlin pour aller faire une mise. Il pleut, il soulUo un vilain vent. Comment les branches sont TTiouillcos! et le long du tronc, il coule une eau noire.
Seulement il va, car c'est son métier. On entend dans la campagne crier un cochon qu'on sai{rne, c'est riiivcr; on « fait boucherie ». Il y a pour le notaire une table préparée, avec du buvard et un encrier; on sorties vaches deFécurie; les hommes (jui sont là leur tàtent les tétines ; elles meuglent, et les fourches et les râteaux sont noués en paquets, |)Osés debout contre le mur.
Mais il a lini et il s'en retourne. Il se dit qu Hélène r.ittend. Et ce fut elle qu'il revit. Elle était petite, ayant une de ses robes de tous les jours et on devinait bien dessous qu'elle était maigre, à cause (le ses épaules saillantes et aussi des coude? pointus; elle était petite et retirée de la vie; elle semblait toujours attendre quelque chose qui ne venait pas ; elle n'osait pas parler la première ; oui, mais s'il avait eu besoin d'elle ! Comme le soir du cimetière, mais de plus loin et autrement, c'était elle qu'il revoyait. Et ce n'était plus pour lui dire adieu, cette fois, pour la saluer, et s'en aller oiiil allait, et puis ne plus penser à elle, c'était pour lui dire : « Si tu étais là!... »
Si elle avait été là, qu'aurait-elle fait? 11 lui aurait dit : « Vois-tu comme je suis malheureux ! » Elle aurait répondu : « Oh! je l'avais bien vu. » Et elle lui aurait dit : « Kst-ce que je ne peux past'aider?» Et ils auraient parlé ensemble un long moment. Comme sa voix ferait du bien et ses yeux aussi.
sans rien d'autre ! Ils auraient même pu se taire ; s'est d'être ensemble qui est bon.
Qu'est-ce qu'il avait fait, s'étant éloigné d'elle? Qu'est-ce qu'il avait fait? Et comme il souffrait! î'était vrai. Mais n'avait-elle pas soufiert? Ab ! oui ! 3lle avait bien souffert. A présent il distinguait tout. Et il se la représentait; elle avait [)ris son chagrin et l'avait caché dans son cœur; et son cœur îlle l'avait fermé, ayant tourné deux fois la clef.
« Peut-être, se dit-il, qu'elle est morte à cause Je moi. »
Il se dit cela et tout de suite il vit qu'il disait irrai. Et deux ou trois minutes vinrent, pendant esquelles il se répétait : « Elle est morte à cause le moi. )) N'ayant plus cette bonne chaleur, comme a vigne qu'on détache du mur ; étant seule comme 1 était seul, étant abandonnée comme il était abanionné : d'où il vit que c'était pour lui comme pour 3lle. Et il se dit :
— Je suis puni.
Il en était arrivé là le long de son raisonnement ; 3t, d'une idée à l'autre, il allait lentement, les prelant et les reprenant ; elles étaient comme des pierres qu'il soulevait au fond de lui; et regardait iessous et dessous il en trouvait d'autres. Il se dit :
— C'est bien fait, je suis puni.
Et alors il eut le remords, comme il était dans sa nature. Il n'eut pas le regret seulement qui est de se dire : « J'aurais mieux fait de me conduire autrement. » 11 eut le remords qui est de s'accuser à 5on tour ; qui est de se dire : « Malheureux 1 pourjuoi as-tu fait cela ? Voilà le châtiment et tu l'as
rneriLé. » Et encore on voudrait détruire son péché derrière soi. Et on voit qu'on ne peut pas.
— On ne pleure pas quand on est puni. Tu as été lâche, tu as été cruel, tu as été infidèle. Et n'est-il pas écrit aussi : « Tu ne convoiteras pas la servante (le ton prochain. »
il s'était essuyé les yeux et si on avait pu le voir on l'aurait vu, les hras pendants, la tête basse, le dos voûté ; car il se demandait : « Qu'est-ce qu'il faut faire h présent? »
« J'ai été puni, je n'ai plus rien, qu'est-ce qu'il faut faire? »
Il alla jusqu'à la fenêtre. 11 faisait dehors en effet une clarté égale, à cause des étoiles. On distinguait dedans les arbres, les maisons, les murs, mais seulement à des masses noires. Il n'y avait point de couleurs et il n'y avait point de lignes ; c'est pourquoi tout semble immobile ; on dirait que ces choses sont là depuis toujours et qu'elles seront là toujours.
Sans doute qu'un train était annoncé, car la femme du garde-voie sortit de sa maison. Elle alla d'abord fermer la barrière ; puis elle revint, avec son drai)eau, il était roulé ; et elle attendit. On la voyait sous la lanterne qui l'éclairait d'un seul côté, et elle se tenait bien droite, les bras serrés le long du corps.
Mais le train arrivait, et elle disparut derrière en même temps que la lanterne. Une longue ligne de lumières pâles glissa là au fond, avec une rumeur lointaine ; puis la femme reparut, debout à la même place, et la maison reparut ; le bruit alla diminuant;
it de ce qui avait passé, il ne resta bientôt plus îen qu'un petit fanal rouge qui s'en allait, fuyant, liminuant aussi au loin. Bientôt il ne fut plus qu'un )oint ; il s'éteignit tout à coup. Déjà la femme du jarde-voie avait relevé la barrière, et elle était ren- .rée chez elle. On ne voyait sous la lanterne que a cour vide, un bout des rails et les dahlias plantés ï l'angle du jardin. Tout retournait à son sommeil, rien ne remuait plus, si loin qu'on pouvait voir. Il Stait venu une grande paix. Au loin et par-delà les eaux, l'autre rive, sous ses montagnes, se développait toute bleue et ensevelie dans la nuit :
« — Ils dorment tous, ces Savoyards. »
C'est ce qu'Emile se dit encore, mais la clarté Itait déjà plus vive ; tout sortait, s'élevant comme avec un effort de cette obscurité d'en bas. Avec ordre et avec lenteur, chaque chose, bien à sa place et d'après le rang à elle donne, gagnait un peu vers la lumière ; une lueur remplit le ciel où les étoiles se voilèrent ; et puis la lune se leva.
Tout lui obéissait. Car d'abord sa lumière fut partout répandue ; puis fut distribuée, et l'ombre fut changée ; et cette lumière tantôt s'étalait, tantôt se fixait en un point, ou brillait avec plus d'éclat ou avec un reflet moins vif. Et docile elle-même à d'autres grandes lois, la lune réglait sa course et son pas solitaire, sur la pente du ciel.
On éprouvait cette harmonie, il y avait une leçon. Et il avait été puni. Cependant il allait plus au fond de lui-même, subissant cet enseignement; et il descendait là ; et qu'est-ce qu'il trouvait?
Est-ce qu'il n*y a pas des choses nécessaires? Et
de mrme la plante lleurit en sa saison et le fruit mûrit h son heure et Tannée vient après Tannée et le mois vient après le mois et le jour vient après le jour. Ainsi Tétoil(î va et la lune se lève.
Kst-ce qu'il n'avait pas lutté? Est-ce qu'il n'avait pas résisté? Mais c/est qu'il y a des forces plus fortes. Et alors pourquoi était-il puni? Il ne savait pas, on ne pouvait pas comprendre. On dit seulement : « (Vest bien. »
Et il se. résiirnait, cédant c\ sa tristesse. Il n'était presque rien, on est si peu de chose, une chose qui sou lire et passe et déjà elle est oubliée !
La lune était grande ; et d'abord rouge, elle pâlit, se rétrécissant peu à peu ; et en avant d'elle, en bas, sur le lac, son long redet semblait une route d'argent.