DEUXIÈME PARTIE
Lausanne, auprès d'Arsens, parut à Emile une grande ville. Elle n'a pourtant guère plus de cinquante mille habitants. C'est la capitale du canton de Vaud, le plus considérable de la Suisse Romande. Il est limité à Fouest par la Franche-Comté, au nord par le canton de Neuchâtel, à Test par ceux de Fribourg, de Berne et du Valais ; enfin le lac Léman fait sa frontière sud, et de l'autre côté du lac se trouve le Chablais ; de sorte que nous sommes enfoncés dans le pays de France, séparés cependant de lui par des montagnes et des eaux, et une autre religion.
Une colline vient après une autre et elles descendent ensemble depuis le Jura jusqu'au lac, étant une troupe nombreuse. On voit un clocher parmi les noyers ; des taches brunes ou rouges qui sont les
villages ; et d'en haut tout à coup se découvre le lac, une grande surface plate.
Il ressemble, pour la forme, à la lune dans son premier quartier, avec deux pointes inégales ; ses rives sont plates, tranquilles, sauf au levant qui est rocheux, et il est agréable d'y vivre. Car le pêcheur part dans son petit bateau de pêche, jetant son filet, cherchant le temps gris ; des dames qui tiennent des oml)relles passent sur les petites vagues et le rameur rame h l'avant ; et en même temps, sur les bords, les faux brillent dans le blé mûr.
C'est au milieu de ce croissant que Lausanne a été bâtie : elle est assez perchée, dégringolant le long des rues, une maison sur la maison; on dirait un tas pointu et au bout se lève la cathédrale ; elle sonne au-dessus des hommes, bien régulière et montre un bon exemple d'ordre. Et le vieux quartier est aulour.
On pense au temps du prince-évêque, quand il y avait avec lui un chapitre, des seigneurs, des justiciers, une cour; quand il y avait dans le chœur un grand trésor d'argenterie, des nappes brodées, des tentures et tous les beaux ornements d'or. Après, la Réforme est venue. C'étaient des hommes à robes noires, avec un rabat blanc, qui disaient : « Il faut retourner à l'Évangile comme Jésus-Christ l'enseignait ! » Ils prêchaient sur les places et une foule les suivit. Alors on se livra à de longues discussions, les catholiques d'un côté et les huguenots de l'autre, assis sur les bancs autour de la chaire ; et on se battit aussi ; et enfin les Allemands de Berne arrivèrent, qui chassèrent l'évêque, pillèrent le trésor
et convertirent le peuple par la force et d'un seul coup.
Il arrive ce qui arrive, une habitude est vite prise ; Tune chasse Fautre et Foubli s'étend par-dessus. A présent, on va au sermon ainsi qu'on allait à la mes-e. Il y a bientôt quatre siècles que ces choses-là ont changé. Une autre fois, Rousseau entra, un matin d'été, dans la ville, revenant de Fribourg où il avait été accompagner la Merceret. Il logea à Lausanne chez le bon Perrottet. Il prétendait connaître la musique et en efiet il donnait des leçons. Quel drôle de concert chez M. de Treytorrens ! toutes les parties allaient de travers, rien ne s'accordait. Et ce menuet qu'il avait volé !
En ce même temps, arrivaient de France, d'Autriche, d'Italie ou d'ailleurs, toute sorte de nobles dames et grands seigneurs, à cause du médecin Tissot qui guérissait les malades. Les dames dans les salons faisaient la conversation ; on y jouait la comédie. On voit aussi venir Voltaire qui achète une maison à Montriond. Pour M. de Voltaire, c'est an homme célèbre ; et il est comme roi, il fait tout ce qu'il veut. Et, s'il paraît, voilà une foule qui l'en- Loure.
Plus tard, il y a Gibbon, avec sa grosse tête et son petit corps, qui écrit son histoire, assis dans son JBrdin. Cependant les diligences arrivent encore rarement ; puis elles arrivent plus souvent, venant de France ; tandis que Bonaparte commence à être un grand général qui fait peur à tous les autres généraux et les soldats sont contents d'aller à la guerre avec lui. Il passe quelquefois des troupes ; mais, le
plus souvent, tout le bruit se fait au loin et les montagnes empêchent d'entendre le canon ; ou bien on voit partir des hommes du pays dans leur bel uniforme ; et puis on ne sait plus rien d'eux.
Car les pays sont encore fermés. C'est au coucher (lu soleil que la grande voiture jaune, ayant longtemps roulé par des routes difficiles, s'arrête devant l'auberge. A cette heure, les petites filles vont chercher de l'eau aux fontaines, avec des grands seaux vides qu'elles rapportent pleins; et il se trouve des écuries un peu partout, avec des vaches et des cochons, outre une belle place bordée de belles maisons.
D'abord, sur la diligence, il y a un tas de malles et de paquets qu'on descend par une échelle. Et puis la portière s'ouvre et les voyageurs sortent. Deux ou trois qui reviennent au pays, et ont des parents qui attendent et sont attendris du retour ; deux on trois qui sont étrangers et voyagent pour leurs atl'aires. Un qui voyage pour son plaisir. Il est Anglais, comme on le remarque vite à son costume et il ne sait pas parler français. Tout le monde est étonné de le voir. On fait un cercle autour de lui. Et s'il est venu, c'est parce qu'il a lu Obermann.
On vient visiter le lac, les montagnes et les glaciers, tels qu'ils sont représentés dans le livre. El celui qui est venu, une fois rentré chez lui, dit à ses amis : « Allez voir comme c'est beau. » Et ils vont. C'est pourquoi les étrangers deviennent toujours plus nombreux, jusqu'au jour des chemins de fer.
Alors c'est comme des murs qui tombent, tout est
pproché et le monde se resserre. Qu'est-ce qui tient de prendre le train et d'être en trois heures
où il fallait deux jours pour se rendre auparavant? n bâtit des hôtelleries et des hôtels aux points de le. Et puis la ville s'agrandit vite.
Le temps a passé. Aujourd'hui, on y construit rriblement. Tout a été bouleversé. Les vieux jarns se sont vendus. On en fait trois ou quatre parîlles qui sont cédées au plus offrant ; et il coupe, •euse dedans comme il lui plaît, étant son maître, 1 moment qu'il a payé. Les routes sont couvertes 3 charretiers italiens qui amènent les pierres, le citent et le sable. Quelquefois on abat un beau lilas vec des feuilles vertes; et on le laisse longtemps ar terre étendu ; alors toutes les feuilles pendent, î flétrissant rapidement, et puis sèchent, tandis ue les rosiers à côté fleurissent une dernière fois ; a à un mur qu'on démolit, la vieille vigne s'ac- •oche encore.
Un trou est creusé profond pour les fondations et
terre rejetée en gros tas qui durcissent et les fonitions posées. Mais l'architecte a fait ses plans, out se présente pêle-mêle, des grandes maisons anches à moulures et à tourelles, couvertes de liles, près de façades nues, peintes en jaune et en eu ; des clochetons, des toits d'ardoise et des toits ats italiens, avec des cottages anglais, des chalets , des châteaux, au hasard ; et des rues percées avance toutes vides où le vent lève la poussière [ître deux rangs de petits arbres.
Te souviens-tu? Là où était le pavillon des vignes ù on venait l'été boire une bouteille de vieux vin,
196 LBS GIRGONST ANGES DE LA VIE
il y avait une table avec quatre pieds de bois plantés dans la terre et, à travers le treillage, on apercevait tout le long rivage qui fuyait en avant de nous ; à présent dans cet endroit, auprès d'un tas de charbon noir est installée une machine qui fume une famée épaisse et fait un vilain grincement. Le ruisseau a été couvert, le vallon a été comblé.
Ce fut dans une maison neuve qu'Emile et Frieda louèrent leur appartement. Après quoi il fallut acheter des meubles, car ceux qu'ils avaient ne suffisaient pas. Après les meubles vinrent les rideaux et les tapis, et la vaisselle, les ustensiles de ménage. Presque tout leur manquait. Combien de choses il faut pour vivre !
Or Frieda faisait les listes et Emile obéissait. Elle aimait de nature ce qui est cher et voyant. Ils allaient ensemble dans les magasins. Chez Bonnard, la porte d'entrée est faite de quatre panneaux vitrés qui tournent autour d'un axe vertical ; et on est un peu gêné pour entrer, quand on n'a pas l'habitude. - Frieda n'hésitait pas. Une fois dans le magasin, la | première chose qu'elle faisait était de prendre une chaise et de s'asseoir ; puis elle expliquait ce qu'c voulait.
Le commis était un jeune homme élégant avec des cheveux blonds, bien peignés, une jaquette noire et une cravate de fantaisie, qui répondait :
— Très bien, madame.
Et alors, se retournant, choisissait parmi les pièces empilées entre les rayons, en tirait une du
tas, puis la déroulait ; et froissant Tétoffe entre ses doigts :
— Est-ce que ceci vous conviendrait?
Frieda se penchait, examinait, faisait la moue.
— Non, disait-elle, montrez-moi autre chose.
Elle était heureuse de se faire servir et d'avoir
quelqu'un près d'elle^ uniquement occupé à lui plaire. Elle s'amusait aussi. Tous ces tissus à dessins, des fleurs, des rayures, faisaient bientôt une montagne et les yeux trouvent du plaisir. Le rouge près du vert, le jaune près du bleu, les teintes douces, le mauve ou le rose, on passe d'une couleur à l'autre ; et tout à coup on dirait qu'elles se mettent à bouger.
Il se passait un long moment, sans que Frieda se décidât. Enfin le commis, n'ayant plus rien à montrer, prenait le parti de se taire ; Emile était mal à son aise.
— Voyons, Frieda, disait-il, qu'est-ce que tu vas aire ?
Mais elle ne se pressait pas de répondre. Les acheeurs allaient et venaient, des gens de la ville, l'autres de la campagne, quand c'était un jour de narché ; quelqu'un appelait; on entendait un piétilement continuel avec un bruit noyé de voix ; et tout e temps le grand ascenseur à tige d'acier montait, )uis redescendait. Le commis reprenait:
— Madame ne voit rien à sa convenance?
Alors elle disait :
— Voulez-vous me montrer de nouveau ce cou- 3onà5fr. 50?
Puis sans regarder son mari :
— Et toi, Emile, qu'en penses-tu?
Lui, il disait :
— Eh bien ! si tu veux.
Et il pensait malgré lui : « Voilà encore une dépense ».
Une après-midi, de cette façon, est vite employée. Elle ne se lassait pas. Lui était étourdi. On vient d'une petite ville tranquille, rien ne s'y entend que le chant du coq, ou le fer qu'on bat, ou l'horloge ; on y reste assis toute la journée, quelle différence avec toutes ces courses dans des grands magasins pleins de monde, le long des trottoirs où on se coudoie, dans les rues où roulent les trams ! Pourtant la ville était assez déserte, à cause des vacances, mais il faisait très chaud.
— Ecoute, disait Emile quelquefois, je m'en rapporte à toi. Si tu faisais tes commissions toute seule?
— Non, disait-elle, je veux que tu sois là.'' Elle avait pris la bourse, prétendant que c'était
plus simple, il l'avait laissé faire Elle l'avait embrassé pour le récompenser. Mais elle semblait tenir à être surveillée.
Souvent aussi, ce qui arrivait, c'était qu'ayant choisi un meuble ou autre chose pour le ménage, elle n'en était plus contente et exigeait qu'on le loi changeât. Le temps qu'ils n'employaient pas aux achats, ils le passaient dans les chambres vides, à attendre les fournisseurs. On voyait venir un petit garçon portant une hotte :
— C'est ici chez madame Magnenat ? Je viens reprendre la bassine.
LES CIRCONSTANCES DE LA VIE t9î)
— Vous savez, disait Frieda, qu'on amis l'autre le côté. Vous la renverrez tout de suite.
Emile était surpris de cette humeur variable ; il 5tait surpris surtout de trouver Frieda si entreprenante ; ces choses-là lui faisaient peur. Mais il se lisait qu'elle avait sans doute raison ; et précisément cette hardiesse lui donnait du respect pour elle.
La chambre à coucher était presque prête ;il n'y manquait rien que les draps,
— Tu vois si les lits sont jolis, disait Frieda, et ai j'ai bien fait de les prendre. Pourquoi voulais-tu garder le tien ?
— Parce que j'y tenais et puis j'aurais fait une économie.
Elle haussait les épaules,
— Une économie! Est-ce même une économie? Ce n'est pas le plus cher qui est le plus coûteux. Est-ce que tu aurais eu un matelas comme celui-là? Et ces ressorts, est-ce qu'ils sont doux !
Elle ajoutait en le regardant:
— On y sera bien.
En même temps ses yeux se fermaient lentement, 1 n'y avait plus rien qu'une petite fente et, par cette petite fente, sortait une flamme noire qui s'élargissait sur lui, répandue sur tout son corps ; et dans ze moment-là elle lui aurait dit : « Donne-moi un collier de diamants », il l'aurait fait. Et elle lui aurait dit : « Va voler pour le payer », il l'aurait peut-être fait encore.
Elle le menait quelquefois prendre le thé dans un tea-room de la place Saint-François, Il y avait une
âOO LES GIRGONSTANGBS DE LA VIG
tente de coutil à rayures jaunes et blanches. Sous cette tente, derrière des lauriers-roses en pots, les tables avaient des nappes claires. Un ou deux Allemands sont là qui, ayant visité les monuments, sont fatigués et se reposent. On y rencontre aussi des jeunes gens corrects, dans des vêtements de flanelle, et ils viennent pour leurs études de l'Amérique du Sud, de TEgypte ou de la Grèce. Mais la chose la plus bizarre était le Gingalais qui servait. Il avait un veston blanc, un tablier blanc et une chemise empesée à l'européenne. Dans tout ce blanc^ sa figure et ses mains faisaient trois taches sombres. Enfin, comme une femme, il avait un chignon de cheveux noirs et gras où était planté un drôle de peigne.
Il apportait le thé sur un grand plateau de métal; les serviettes étaient des serviettes en papier avec des dessins japonais. Où est-ce que Frieda avait appris le nom de tous ces gâteaux? Elle les reconnaissait tout de suite à leur forme et à leur couleur. Elle se servait de la pince à sucre, versait le lait du bout des doigts, savait mélanger Teau chaude et le thé dans les proportions convenables ; et le notaire se laissait faire.
M. et madame Thurmann (c'étaient les amis de Frieda) l'avaient très bien reçu. Ils lui avaient préparé une chambre et, pour une petite somme, il prenait chez eux ses repas, mangeant même à leur table, Frieda auprès de lui, en attendant le mariage.
L^Hôtel du Commerce était surtout fréquenté par les commis voyageurs. Ils venaient pour leurs affaires, restaient trois ou quatre jours et subite-
ment reparLaient. Ils avaient toujours avec eux beaucoup de colis carrés, attachés ensemble avec des courroies, qui sont remplis d'échantillons, et qu'on empilait dans le vestibule. Un petit tapis pas cher couvrait les marches de Tescalier jusqu'aux chambres du premier étage. Tout le temps un timbre sonnait. Chaque fois, dans le bureau, à une sorte de cadran vert, un numéro se découvrait ; et madame Thurmann entr'ouvrant la porte, disait en allemand :
— Hans! au 13.
Ainsi elle était très occupée, toute la journée; n'ayant heureusement pas d'enfants. Cette dame Thurmann venait du même pays queFrieda et elle n'était pas beaucoup plus âgée, de quelques années seulement. Elle avait commencé par être femme de chambre et avait vite fait fortune, ainsi que son mari, étant comme lui d'un caractère souple et d'un esprit habile aux bonnes occasions. Etablis depuis deux ans avec de l'argent emprunté, ils faisaient déjà des économies. L'affaire importante est d'avoir une clientèle fidèle ; ils l'avaient et étaient heureux.
Or, au commencement de septembre, les bans furent publiés. Conformément à la loi, la publication se fait dans la commune d'origine de chacun des deux époux, puis dans celle de leur résidence. La promesse de mariage est affichée au pilier public, avec les noms et les prénoms, la date de naissance, la profession des intéressés; dans une vitrine à treillis sont tous ces papiers timbrés, afin que les citoyens puissent venir et lire ; et s'opposer, selon le droit, quand l'union est illégale.
Telle est la coutume ; elle fut suivie.
Le délai fut vite écoulé. Depuis quelque temps déjà Tinstallation était terminée. Et une après-midi, comme Emile cette fois-là avait un rendez-vousd'affaires, Frieda emmena madame Thurmann visiter leur appartement. Dans la chambre à coucher, les toilettes et le linge fin étaient prêts pour le mariage. Il y avait deux robes, une pour la cérémonie^ Tautre pour le voyage. Et celle-ci était une robe tailleur, en drap bleu doublé de soie, la chemisette en satin crème.
Frieda l'essaya d^abord. Madame Thurmann se tenait assise sur le canapé. Elle observait Frieda en jupon de dentelles et en corsage court ; et pensait: « Quelle belle fille! » Car ses cheveux frisaient tombant autour du front à cause de leur masse ; le cou était rond et bien blanc, et les épaules pleines, avec des bras robustes. Seulement sa taille s'était épaissie, car elle était alors enceinte de trois mois; malheureusement encore, au-dessous du coude ses bras devenaient un peu violets ; et les maios étaient trop grosses.
Mais madame Thurmann ne le remarquait pas et admirait, un peu jalouse. Frieda était habillée. Ce bleu allait bien avec son teint vif et la couleur de ses cheveux. Pas un faux pli, pas un défaut; ou elles n'en virent aucun; quand on a une bonne couturière et qu'on peut payer ce qu'il faut, c'est tant mieux, on dort tranquille. Devant l'armoire à glace, Frieda s'examinait. Un miroir était placé au-dessus de la toilette^ elle s'apercevait ainsi à la fois de face et de dos.
Et donc penchant un peu la tête, elle se faisait des mines agréables, des petits sourires, montrant son plaisir; ou mettait les poings sur ses hanches et cambrait la taille; ou relevait sa jupe, comme on fait quand il pleut, en corrigeant son geste; et disait :
— N'est-elle pas un peu trop longue?
A quoi son amie répondait :
— Il ne me semble pas,
— Le dos plaque bien ?
— Il plaque très bien
— Si lu mettais peut-être une ceinture blanche ? reprenait madame Thurmann.
— Une ceinture en cuir?... J'en achèterai une. Elle se déshabillait Le corset était tendu sur sa
poitrine bien ronde. Puis on vit Frieda dans sa robe blanche, comme Hélène une fois, comme une petite mariée amoureuse, qui a cependant un peu peur, ne sachant rien ; et regarde son mari dans sa redingote noire, avec un col bien brillant. Après quoi elle reprit sa robe de tous les jours.
Alors on ouvrit les armoires, elles étaient pleines. Et ce n'était pas du linge ordinaire, mais ce qu'on trouvait de plus fin ; pour les nappes, des damassées ; pour les draps, ourlés à jour ; des chemises à entre-deux ; des pantalons de batiste.
— N'est-ce pas, c'est joli? disait Frieda.
Et elle dépliait tout, tendant la toile sur son doigt, pour montrer comme elle était fine, s'approchant de la fenêtre où est le bon jour, pour faire voir les broderies.
Madame Thurmann lui dit :
— EU bien, lu ne peux pas te plaindre, tu as un gentil mari.
Elle répondit :
— II ne faudrait pas qu'il en fût autrement.
11 Y H un proverbe allemand qui dit : a On a le mari qu'on se fait. » Elles se rappelèrent le proverbe et rirent ensemble. On vit le soleil qui n'était plus tout à fait le soleil de l'été, un soleil déjà plus frais se tirer hors d'un gros nuage, comme une bête de son trou, et éclairer soudain à travers les petits rideaux ; et Tarmoire à glace éclairait aussi par rellet.
Elles rirent. Et Frieda^ courant à la cuisine^ alla chercher du sirop.
— J'aimerais avoir, disait-elle, une robe décolletée.
Ils se marièrent deux fois : à l'hôtel de ville d'abord, c'est le mariage civil; à l'église le lendemain, et en sortirent mari et femme. Ce soir-là, au Commerce, avant leur départ pour le tour de noce, il y eut un petit repas.
On le servit dans le bureau pour ne personne déranger. L'heure de la table d'hôte n'était pas tout h fait venue. Celait justement très commode ; ainsi les plats passaient dans le bureau avant de s'en aller à la salle à manger. M. et madame Thurmann étaient là naturellement. A cause des circonstances, aucun membre de la famille, ni du côté d^Emile, ni (lu côté de Frieda n'avait été invité. On n'avait même pas d'amis : le cinquième convive était un dentiste, demeuré garçon, qui prenait depuis longtemps ses repas à l'hôtel.
Pourtant des fleurs de jardinier avec un papier à dentelle étaient mises dans un vase au milieu dé la :able et un ou deux plats fins avaient été ajoutés au menu du jour. Au fond de chaque assiette, sur une espèce de banderole^ on lisait, imprimé en bleu : (( Hôtel du Commerce ». Le même nom était gravé sur les fourchettes et les cuillères de ruolz et sur les plats de métal blanc.
Comme on en était au rôti, le timbre du vestibule commença à sonner. L'heure du dîner étant [à, les voyageurs rentraient. Par la porte vitrée, DH les voyait passer. Ils avaient des casquettes et les moustaches blondes relevées en crocs, avec les devants de chemises roses ou des vestons à 3lis, serrés à la taille par une ceinture; ou encore les barbes et des chapeaux melons; d'autres, ha- 3iilés en touristes, des costumes en loden vert et les chapeaux tyroliens à plumes ; il y avait deux DU trois dames qui portaient à la ceinture des sacoches de cuir; et un bruit de vaisselle venait de [a salle à manger.
Quelquefois, Tun ou Tautre, parmi les pensionnaires, ouvrait la porte du bureau.
— Pardon, est-ce qu'il est venu quelque chose pour moi?
L'un d'eux entra même sans se gêner et madame rhurmann cependant fut aimable et souriante, comme c'était son métier.
— Qu'est-ce qu'il vous faut, monsieur?
Elle causait avec chacun et M. Thurmann disait aussi son mot. Elle sortit pour surveiller; elle reparut, son mari sortit. Un sommelier demandait
les clefs de la cave, la femme de chambre des essuiemains, le téléphone retentit, on apportait un télégramme.
— Excusez, disait madame Thurmann, mais à présent c'est le pire moment.
Et Frieda elle-même était pressée de s'en aller.
Comme on est étonné, dans les gares, par toutes ces fumées de locomotives ! C'est sous une voûte de fer, qui est vitrée dans le haut ; et les unes montent tout droit, semblables à des boules blanches qui s'écrasent contre la voûte, étant soufÛées à petits coups; d'autres pendent et hésitent, s' éparpillant lentement; d'autres traînent et sont grises, jaunes ou violettes ; pendant qu'un train vient et un autre part ; alors un feu tressaille dans le gros ventre noir, une tension se fait et les fortes tôles craquent, avec un jet de vapeur.
Ils prirent des billets de deuxième classe. Il y avait eu un tir ce jour-là. Une bande d'hommes qui venaient du tir traversa le quai encombré de monde. Us portaient tous leur fusil sur Tépaule et certains de ces fusils étaient enfermés dans des étuis de toile brune, car c'étaient des armes de prix ; et à d'autres, au canon, pendaient des couronnes. Quaut aux tireurs, ils avaient à la boutonnière des cocardes vertes et blanches et, autour de leurs chapeaux de paille, des rubans de même couleur. Ainsi le jour où les uns s'en vont et sont tristes dans leur cœur, les autres font des fêtes ; et ce jour-là aussi quelques-uns se sont mariés ; tout se mêle, car la vie est grande. Enfin le train se mit en marche. Emile et Frieda ♦'arrêtèrent à Montreux ; ils y passèrent la nuit.
Le jour suivant, ils repartirent d'assez bonne eure le matin. Un chemin de fer électrique, du ord du lac, conduit à Thoune, dans TOberland
srnois. Comme la montagne à Montreux descend resque jusqu'à la rive, la ligne s'attaque à la ente, sitôt après la station. Elle grimpe par des icets, d'abord dans le vieux village où sont les laisons grises près des fontaines fraîches, et du laïs sèche aux auvents ; puis dans les prés ; s'en va 3ujours plus haut vers les forêts de sapins et les oches qui commencent, blanches dans les arbres oirs ; à la fin entre dans un tunnel.
On s'était déjà élevé. A droite on ne voyait que u bleu, car le lac et la montagne et le ciel sur la îontagne étaient de la même couleur. A gauche, n ne voyait que du vert. Et à droite était un grand •ou, mais à gauche c'était comme un mur. Puis à n tournant tout changea, car on eut le vide à sa auche, et la muraille à sa droite.
Emile s'était penché à la portière. Tout était plein e soleil. En haut dans le ciel, un glacier brillait; u-dessous de soi, on distinguait mal une tache laire qui était la ville, fuyant lentement, se rétréissant ; et plus loin vers l'ouest, la rive faisait une ointe, après un golfe bien arrondi, et là croissaient 3s vignes ternes; tandis qu'une petite île carrée où l y a des arbres et une maison blanche, s'aperçoit out près de la côte.
Emile regardait et dit :
— Quand même, quelle belle vue !
Frieda regarda à son tour.
— Oui, c'est bien beau, dit-elle.
Elle avait pris sur le filet un petit sac de cuir qu'Emile lui avait donné le jour du mariage. Il contenait tout ce qui sert à la toilette, des flacons pour les parfums, des peignes, des brosses, une boîte à savon, un crochet pour les bottines ; et elle s'amusait à manier toutes ces choses Tune après l'autre, les examinant, vissant les couvercles, les redévissant, c'est pourquoi elle était distraite.
Cependant Emile considérait le wagon. Il reprit:
— Est-ce bien installé, tout ça!
En effet tout y était neuf; et les voitures étaient de beau bois, les glaces bien lavées, les cuivres brillants.
— Çà a dû coûter cher, continua-t-il.
Frieda ne répondit pas et, pendant un moment, ils ne parlèrent plus.
Subitement, il fit tout nuit; on entrait dans le tunnel. Les lampes électriques brûlaient au plafond. On était lancé, on glissait; on apercevait aux porlirres des choses qui glissaient aussi, des pierres, du mortier, les parois du tunnel, pareilles à des lignes tendues; après les freins craquèrent; et le jour s'abattit partout dans un grand rejaillissement.
On venait de franchir la ligne de séparation des eaux. Sur un versant la pluie qui tombe s'en va au Rhône qui l'emporte à la mer Méditerranée; sur l'autre versant, elle s'en va au Rhin qui se jette dans la mer du Nord. Et d'un côté, c'est le sud et on fuit vers les contrées de la vigne et de l'olivier; mais, de l'autre, c'est le nord. On remarque tout de suite que les choses ont changé. Il n'y a plus les fruits doux, ni l'arbre qui porte le lierre et
)uvre ses branches molles sur le lys et sur le rosier; li la douceur de vivre qu'on sent auprès du chèvrefeuille, quand le bruit des abeilles est partout îomme un bruit de cloches ; mais une rudesse particulière dans l'air, dans la lumière et dans les mouvements du sol; car le vêtement de terre est usé et la roche perce par places, ou Therbe y pousse seule, avec les sapins tristes.
Frieda s'était levée, elle dit :
— Où est-ce qu'on est?
Emile le lui expliqua. Elle reprit :
— Alors on va bientôt parler allemand ?
Il feuilleta l'indicateur.
— Pas tout à fait, encore une heure.
Elle se mit à regarder. Comme on marchait rapilement, tout sautait en l'air au bord de la voie, les )arrières des pâturages, les prés, les gros blocs ;emés là ; un troupeau parut et fut emporté ; et les tarrés d'herbe eux-mêmes semblaient soulevés, ensuite jetés de côté, comme les mottes quand on aboure. Seulement, si on levait les yeux plus haut, rers les sommets, eux ils allaient d'une allure très ente, se déplaçant l'un devant l'autre, tantôt points, tantôt carrés, se découvrant ou bien se cachant our à tour; pendant que des nuages venus là en vâsite, comme les papillons qui viennent chez les leurs, tantôt se posaient, tantôt s'envolaient.
On avait suivi une espèce de ravin, on arriva dans la vraie vallée. On fit une première halte, on 3n fit une seconde. C'était un endroit très peuplé. Beaucoup de gens descendirent, d'autres montèrent 3t on repartit. Alors on pénétra dans un fond de
vallée uni et monotone et tout vert ; les chalets ont des visages en bois, avec des petites vitres pleines de curiosité ; et ils sont noirs ou bruns ou quelquefois blancs quand ils sont tout neufs, portant des gros toits sur le dos et assis dedans des jardins. 11 fallut passer sous un gros rocher où est une vieille tour et la rivière fait un coude. On se lança de nouveau en avant. Gessenay.
Ce n'est pas le véritable nom de ce village, son véritable nom est Gstaad. On put le voir écrit sur Fécriteau pendu aux parois en bois de la gare. Frieda dit :
— Oh!
Et baissa la glace. Des hommes parlaient.
Quelque chose de dur était dans leur langage qui raclait à la gorge ; c'était comme quand Feau charrie du gravier. Une petite fille vendait dans un panier des bouquets d'edelweiss. On l'envoyait là à cause des étrangers qui se laissent parfois tenter et c est un sou, deux sous qu'on gagne. Elle avait les pieds nus dans des gros souliers, une petite tresse blonde, un jupon de toile bleue, une chemise et, sur cette chemise, des bretelles de même toile que la jupe. Et ne vendait rien. Frieda Tappela.
Elle fut étonnée d'abord d'entendre cette belle dame parler la même langue qu'elle et ouvrit tout grands ses yeux ; puis elle fut intimidée.
— Comment t'appelles-tu? dit Frieda.
Mais elle n'osait pas répondre, étant trop honteuse.
— Comment t'appelles-tu ? demanda de nouveau Frieda.
Elle dit tout doucement :
— Je m'appelle Rosa.
— Rosa! Rosa! elle s'appelle Rosa. Tu vois, c'est presque le même nom que moi, c'est des noms en a chez nous.
Elle aurait voulu embrasser Rosa. Elle ne pouvait pas, la portière était trop haute. Mais, ayant choisi un bouquet, elle lui donna cinquante centimes. Les roues s'étaient remises à rouler sur les rails. De loin on voyait la petite qui tournait et retournait la pièce d'argent dans ses doigts, et Frieda, à la fenêtre, lui faisait des signes avec son mouchoir.
Depuis ce moment-là, elle ne cessa plus de parler et de rire. Elle passa la main dans les cheveux d'Emile. Il resta tout ébouritFé.
— Comme tu es fait ! disait-elle.
Elle le recoiffa avec son petit peigne.
— Une belle raie sur le côté ! Ah ! comme tu as les cheveux raides ; il faut mettre de la brillantine; et ta grosse moustache, tu devrais la couper.
Elle ajouta :
— Tu sais, c'est mon pays, ici.
Elle continua :
— Je me trompe, on n'y est pas encore, mais c'est presque la même chose. Il y a moins de montagnes pourtant. Tu verras mon père, il est chef de gare, il a une casquette rouge. Quand un train arrive, il sort sur le pas de la porte. Quand le train doit repartir, c'est lui qui donne l'ordre. J'ai une sœur et un frère. Et toi?
212 LKS CIRGONSTANCKS DP: LA VIK
Ils s'aperçurent alors qu'ils n'avaient jamais parlé de ces choses-là.
Emile dit :
— Moi, j'ai un frère.
— Je sais bien, mais rien qu'un ?
— Rien qu'un.
— Et point de sœur?
— Non, dit Emile.
— Une fois, dit-elle, qu'on est à Soleure, il n'y a plus qu'une demi-heure. H y a des fabriques où on fait des souliers. Il y a une rivière, il y a beaucoup de pommiers...
Plus elle parlait de son pays, plus Emile sentait qu'il s'éloignait du sien. Mais elle, plus elle s'en rapprochait, plus elle avait de bonheurau cœur. Car elle se représentait le jour où elle avait quitté sa maison pour aller gagner sa vie ; et elle y revenait, non plus pauvre, avec une petite malle, et toute seule, au contraire mariée, avec unmaririche et une belle robe ; et tout le monde allait dire : « Voyez comme elle a bien su faire ! »
Tout à coup elle dit à Emile :
— Tu devrais apprendre l'allemand, c'est plus joli que le français ; je te donnerai des leçons.
AZweisimen, on dîna. Quel agréable repas!
— Pourquoi veux-tu que j'apprenne l'allemand? disait-il, puisque nous habiterons à Lausanne?
— C'est à cause de moi, disait-elle.
— A présent tu sais bien le français.
Le soir ils furent à Thoune où ils couchèrent. Mais avant de se coucher, ils allèrent voir la ville. Un lac qui dort, se tient sous les grandes montagnes;
tout repose, les étoiles tremblent dans Teau. Les fenêtres des hôtels étaient seules encore éclairées. On remarque le long des rues les échoppes où se vendent des objets en bois sculpté et des faïences à fond noir.
A Berne, ils eurent le temps de visiter la fosse aux ours. C'est la bête qui figure sur les armoiries de la ville. Pour cette raison, on en entretient des vivantes ; elles ont, pour grimper, un vieux sapin tout écorcé, planté au milieu de fosse. Les gens qui viennent leur jettent des gâteaux et elles se dressent, pour les avoir, sur leurs pattes de derrière.
Emile fut intéressé. On acheta, en souvenir, un ours de chêne sculpté. D'une patte il s'appuyait sur récusson de la ville et de l'autre il tenait un bàtott de montagne.
On devait être à Oensingen avant le soir. De nouveau, à côté d'eux, s'en allaient les étendues ; mais des terres plus riches où on sème le blé qui accompagne l'herbe, et au mois de juillet vient le jaune auprès de ce vert. Des grandes fermes sont bâties, une là, l'autre beaucoup plus loin ; des routes font leurs dessins dans les intervalles ; et après un espace plat, le terrain tranquillement monte; c'est une bordure de collines où des villages brillent, et des forêts sombres s'étendent plus haut.
Ils arrivèrent à Oensingen vers les six heures. La première chose qu'ils virent fut justement le père Henneber^i^ qui sortait de son bureau. Il s'arrêta devant la porte, et debout sur le perron, les talons joints, comme le règlement l'exige, il surveillait rcntn'c en gare.
— C'est lui, dit Frieda. Je ne sais pas s'il nous attend par ce train.
Emile portait la valise ; déjà ils étaient sur le quai, quand M. Henneberg les aperçut. Il ne bougea pas. Et comme Frieda s'approchait pour le saluer, il se contenta de lever la main, voulant dire par là qu'il était occupé. En effet le conducteur s'avançait vers lui au même moment. Ils allèrent ensemble au fourgon des bagages. Là on déplia des papiers, ils discutèrent avec des gestes; enfin on sortit une caisse ; M. Henneberg donna le signal du départ; puis il revint, à pas régulier, jusqu'à l'appareil électrique et tourna l'aiguille. La cloche sonna.
Alors seulement, ayant fini son ouvrage, M. Henneberg se tourna vers sa fille. Sa casquette rouge était enfoncée sur ses cheveux longs; il avait une grosse moustache tordue, une barbe carrée qui devenait grise par places, et une redingote de drap, boutonnée de haut en bas. Frieda l'embrassa, il tendit sa joue, ensuite elle montra Emile et dit en allemand :
— Voilà mon mari.
Elle ajouta :
— Seulement il ne parle que le français.
Emile avait ôté son chapeau. Henneberg porta la main à sa casquette et les deux hommes se serrèrent la main. Ils ne se dirent rien, ne pouvant rien se dire.
Frieda reprit :
— Alors comment ça va-t-il ?
— Ca va bien.
— Et maman ?
— Elle est en haut avec ta sœur. Il vous faudrait monter.
— Montons, dit Frieda.
Ils traversèrent la salle d*attente ; elle était vide et après venait Tescalier. Personne ne remuait dans la maison. Au-dessus de Tescalier, il y avait un palier où quatre portes s'ouvraient. Frieda heurta à îelle de droite ; une voix de femme, de Tintérieur, "épondit :
— Herein!
C'était madame Henneberg ; elle repassait devant a fenêtre elle lâcha son fer et s'écria :
— Du lieber Gott I
Puis elle embrassa sa fille, une fois sur la joue fauche, une fois sur la joue droite, de nouveau sur a joue gauche; puis se mit à parler vite; puis une grande fille entra, mal peignée, les manches trousées, dans une blouse en toile verte ; et les baisers ecommencèrent.
Emile tenait toujours sa valise. Il regardait cette uisine, les murs, les rayons aux murs et, sur les ayons, divers ustensiles. Sous le fer, un linge lumide fumait. A Tangle opposé, brûlait le fourleau. La vapeur secouait le couvercle d'une marnite.
— Mon Dieu, dit tout à coup Frieda, c'est vrai |ue tu es là, Emile.
Madame Henneberg fit un geste, celui d'essuyer es mains à son tablier.
— Voilà maman, voilà ma sœur Emilie. Emilie essaya de rabattre ses manches, elle n'eut
as le temps.
Ils étaient pour deux jours ensemble et s'assirent autour delà table où ily avait une toile cirée à petits carreaux bleus et blancs. Dans ces occasions, les femmes ont toujours beaucoup de choses à se dire. On veut boucher avec des mots les trous qu'on a derrière soi. Cependant madame Henneberg examinait Frieda, ce chapeau, cette robe, cette soie, des rubans ; et Emilie aussi examinait sa sœur avec un peu d'envie ; puis madame Henneberg examinaitce gendre qui lui était venu, et elle ne savait pas très bien comment le mariage s'était fait. Seulement elle était fîère de voir sa fille si bien mise. Et parce qu'il faut de l'argent pour une toilette pareille, songeait que sa fille avait de Fargent.
C'était bien comme Frieda avait tout imaginé. Madame Henneberg, tout en causant, avait repris son repassage, tandis qu'Emihe humectait le linge ou allait voir sur le fourneau siTeau manquait dans la marmite.
— Maman demande, disait Frieda à son mari, si nous ne serions pas mieux à la chambre; je lui ai dit que non, qu'on était très bien ici.
— On est très bien ici.
De nouveau elles causaient seules. Puis madame Henneberg, s'adressant à son gendre:
— Maman te demande, reprenait Frieda, si tu es content d'être ici.
— Mais oui, je suis bien content.
— Si nous avons fait bon voyage?
Et elle traduisait les réponses en français : 11 dit qu'il est très content, nous avons fait très bon voyage. Et puis elle raconta comment ils avaient loué un
appartement et comment ils l'avaient meublé. Le temps vint de mettre la table.
Quelqu'un sifflait dans l'escalier.
— On entend Ludwig, dit Emilie.
Et Ludwig parut. C'était le cadet de la famille. Un garçon à cheveux si blonds qu'ils semblaient blancs, étant en outre coupés ras ; maigre, avec des longs bras et une espèce de pantalon qui finissait au bas des mollets, faisant une bosse aux genoux. Il avait peut-être seize ans.
La table était mise. Pendant qu'on dressait les pommes de terre, Emilie appelait son père ; il ne vint pourtant que plus tard.
On voyait bien qu'on était en Suisse allemande. La cafetière et les plats étaient en tôle émaillée. On servait ensemble, dans la même assiette, les pommes de terre et des pommes sèches bouillies. Ludwig mangeait les bras écartés et les coudes sur la table. On aime mieux manger beaucoup que bien manger.
La nuit était venue. Bientôt après des amies arrivèrent pour faire une visite. Puis arriva M. Stoudmann qui avait un magasin, prenait des pensionnaires, et donnait en même temps des leçons d'italien et des leçons de piano. On servit le café noir dans des grandes tasses. De temps en temps au loin, un bruit comme un bruit de vent dans les branches indiquait qu'un train approchait. Ensuite il y avait un battement dans l'air ; le bruit augmentait, les vitres tremblaient, la maison était secouée et, dans une espèce de grand hurlement, la locomotive passait.
Le lendemain , comme Emile se trouvait seul, car
Frieda était au village, il prit un chemin à travers les champs. D un côté, se dressaient d'assez hautes collines, elles sont presque des montagnes, c'est ce qui reste du Jura qui va mourir un peu plus loin; do Tautre côté, s'étend une plaine, celle de TAar qu'on ne voit pas, mais une petite rivière, qui s'y jette, la traverse à cette place; et il allait là. Devant lui tout au fond, on voyait, derrière des arbres, trois ou quatre cheminées d'usine ; le ciel était gris, tous les nuages s'étaient joints ensemble; on aurait dit un ciel en pierre ; et bien qu'il fît frais, sous ce poids, l'air semblait lourd à respirer.
Il marcha un long moment entre des barrières; pendant la nuit, il avait plu, il y avait deux grosses ornières où étaient marqués les fers des chevaux. Avant de poser le pied on devait choisir la place. Emile allait cependant, les prés étaient vides, on ne voyait pas de maison.
A ce moment, un groupe d'hommes parut sur le chemin. Par Telfet de la distance, on ne distingua rien d'abord qu'une tache qui remuait, puis le groupe devint plus net et par derrière un second groupe parut, d'autres hommes et d'autres encore. C'étaient les ouvriers qui sortaient de l'usine.
Le soleil tout pale allait se coucher. Un peu de lumière jaune comme une pauvre étoflfe pendait sur la montagne. Emile regardait ces hommes qui venaient. Ils portaient des vestes trop grosses, ils avaient le cou nu et à leurs joues creuses poussait un poil rude; quelques-uns avaient mis des bottes, d'autres des gros souliers boueux; et ils allaient sans rien dire, traînant les jambes, tout .
LES CmCONSTANGES DE LA VIE 219
(Toutes. C'est qu'ils portaient sur le dos la fatigue de la semaine. Quelquefois un s'arrêtait pour allumer sa pipe ou un cigare noir, un crachait, un toussait. Et ils passèrent près d'Emile, sans même faire attention à lui.
Lui les regarda passer, puis se retourna pour les suivre des yeux, et les vit s'en aller, décroître peu à 3eu sur le chemin, diminuer encore, et puis disparaître; et il se sentit tout à coup si seul qu'il aurait .^oulu pleurer.
Le notaire rouvrit son étude dans une maison de la Madeleine. C'est une rue qui descend vers la place de la Palud ; là, sur la fontaine, une Justice en pierre tient, d'une main, la balance et, de l'autre, le glaive. L'été, le bassin est tout fleuri de fleurs rouges; les fenêtres de THôtel de Ville sont toutes fleuries aussi.
Et Emile fut bien content d'être là de nouveau chez lui, d'avoir un bureau à lui, d'avoir une chaise k lui. Il avait un grand besoin de reprendre ses occupations. Elles deviennent des habitudes; c'est comme si le pain manquait. Aussi, la pièce étant meublée et le jour où en bas, à côté de la porte, on vissa la nouvelle plaque (elle était, cette fois, en cuivre), il se sentit, du même coup, plus solidement debout dans la vie.
Seulement il vit bientôt qu'il n'était plus à Arsens. Là-bas, il était connu. Si quelqu'un venait et disait : « Où est-ce qu'il habite le notaire Ma^enat? » on
répondait tout de suite : « A droite, au bas de la rue. » A présent, c'était fini.
Dans une ville « qui se développe » et où le nonde se jette parce que l'argent attire, tous les nétiers sont encombrés. Le dernier venu a le plus le peine. Il faut qull invente du nouveau; il faut avoir faire du bruit; il faut se faire des relations. Jn notaire aujourd'hui spécule. Tous ces terrains [ui s'achètent, toutes ces maisons qu'on construit, 'est autant pour lui d'actes à passer; seulement ►n aime « qu'il soit dans Taffaire ». Emile s'enendait mal à ces choses-là.
Enfin, et peut-être le plus important, c'est [u'avant de s'adresser à un nouveau notaire, on ►rend des renseignements sur lui. Ceux sur Emile talent mauvais. Il avait la réputation d'avoir fait, omme on dit, « un coup de tête ». S'il avait quitté Lrsens, c'est qu'il n'y pouvait plus rester. On se néfiait. Les clients qui se présentaient chez lui Lvaient d'abord été ailleurs; et ailleurs on n'en ivaitpas voulu. Alors, comme il était honnête, cela e faisait souffrir.
Mais Frieda, au contraire, se plaisait à Lausanne; lie y pouvait faire ce qu'elle voulait. On n'a peronne pour vous y guetter de derrière les contreents et on est ignoré si on veut ; et encore personne e sait rien de vous dans le passé ; on peut prendre le genre » qui vous convient le mieux. Étant devenue laîtresse de maison, elle avait engagé à son tour ne bonne que madame Thurmann avait recommande. Cette Hortense, en effet, avait « servi dans les 3tels ». On lui donna tout de suite un tablier blanc.
on lui apprit à répondre à la porte et, coname elle avait l'humeur gaie, Frieda aimait de temps en temps rire et causer avec elle.
D'ailleurs, h cause de l'enfant qu'on attendait, il n'y avait pas seulement une domestique, il y avait encore une femme de ménage. Elle arrivait le matin, i dînait à la maison et y soupait aussi. On la servait à la cuisine Elle mangeait là longuement, assise sur un tabouret devant la table de sapin, immobile, tenant sa fourchette dressée ; et sa mâchoire remuait lentement tandis que son petit chignon derrière les oreilles était bien rond et dur comme un caillou du lac. Le soir, son mari venait la chercher. Étant ouvrier de ville, il avait pour métier de balayer les rues, et n'était libre qu'après sept heures. Il venait, il attendait devant la maison ; à la fin, on le faisait entrer; avec sa femme, il mangeait un morceau et on lui versait encore un bon verre de vin, quelque- \ fois deux et même trois; et quand la nuit était là, ils repartaient ensemble pour aller se coucher.
Avec l'hiver, Frieda commença à se plaindre, disant qu'elle était trop fatiguée, qu'elle ne pouvait plus marcher. Bientôt elle resta toute la journée étendue. Étendue sur le canapé, elle lisait des livres qu'Emile louait pour elle dans un cabinet de lecture. Mais quand elle avait lu trois ou quatre pages, les lettres noires se mettaient à bouger, elle avait mal aux yeux ; et elle fermait le livre. Après quoi, elle se disait : « Je vais sortir », et ne sortait pas.
Ou bien elle disait tout à coup :
— Je suis malade, je ne sais pas ce que j'ai.
Emile répondait :
— C'est bien naturel dans ton état.
Toutefois on appela le médecin et la sage-femme ;
ils furent d'avis que tout allait bien.
L'enfant naquit en février, c'était un garçon. Emile pourtant n'eut pas le plaisir qu'il aurait eu h un enfant de sa première femme. 11 ne comprenait pas bien pourquoi. D'Hélène, il n'espérait rien d'autre, il avait une femme à cause des enfants. Avec Frieda, il n'avait pas besoin d'enfants. Mais il se dit : « On doit être heureux d'avoir un enfant », parce que c'est l'opinion répandue, contre laquelle on ne doit pas aller. Alors il embrassa sa femme sur le front.
Elle était dans le lit, avec le petit à côté d'elle, tout était blanc dans le lit ; et Frieda aussi était pâle. Son corps pesait comme un corps qui a perdu toutes ses forces et le corps du petit pesait pareillement, comme un corps qui n'a point encore de forces.
Emile l'ayant donc embrassée, elle dit :
— Tu sais, j'aimerais mieux ne pas recommencer. Il dit :
— Ma pauvre Frieda !
Et il lui donna encore un baiser. Elle prit ces deux baisers comme on prend de l'argent qui est dû ; l'enfant essayait de crier à travers une bouche 3ncore mal faite; il s'étranglait, on avait pitié.
Emile reprit :
— C'est un beau garçon.
Mais il parlait surtout pour dire quelque chose. 11 pleuvait comme il pleut quand il devrait neiger : la 3luie est plus triste, la pluie est plus grise, et le
ciel sur les toits a la même couleur que la dans les rues.
Frieda ne se leva que le quinzième jour; c'était surtout par paresse ; elle avait déjà reti ses belles joues et sa gaieté. Elle put tout de recommencer à marcher, à sortir et à vivr question fut alors de savoir le prénom qu'on nerait au petit; on en avait parlé souvent, sans rien décider; et il était inscrit sous trois noms à Tétat civil, mais lequel est-ce qu'il [ rait d'habitude? Le temps du baptême appro< De ces trois prénoms, le premier était celui di rain M. Thurmann, le second celui d'Emile, le sième celui du père d'Emile.
Un soir donc, Frieda dit :
— A présent, tu sais, je voudrais savoir ment le petit s'appellera.
Et Emile pensait que le nom de l'enfant ( être celui de son grand-père, comme c'est so la coutume dans les familles du pays ; il aurait qu'il en fut ainsi, mais il savait également que I préférait le prénom du parrain, un prénom mand, Gottfried : la manière de tout arrangei que son iils prît son prénom à lui.
— Si tu veux, dit-il, on l'appellera Emile ce moi.
— Comment est-ce qu'on fera pour vous r naître ?
— Aux petits enfants, on leur donne des noms. Plus tard, on verra.
— Écoute, dit Frieda, ça ne me semble pai tique.
— Alors appelons-le Henri.
Elle parut réfléchir, et dit :
— Tu comprends, c'est que je n'ai pas connu on père.
— Qu'est-ce que ça fait ?
— Ce n'est pas pour moi la même chose. Et puis )n donne toujours chez nous aux enfants le nom de eur parrain. M. Thurmann serait fâché.
— C'est un nom allemand, dit Emile.
— Eh bien, dit-elle, c'est un petit Allemand, puisque je suis allemande.
— Et moi?
— Et toi, eh bien^ tu n'es pas allemand, mais l'est bien dommage.
Il ne savait que répondre ; on appela l'enfant Groltfried. Est-ce que ce nom allait bien avec celui ie Magnenat ? Toutefois le baptême fut un beau baptême. Le parrain avait donné un couvert en argenterie. La marraine, madame Thurmann, une robe de dentelles. On fit une invitation.
Les invités étaient des gens que Frieda avait rencontrés à l'hôtel du Commerce et qu'elle n'avait pas revus depuis longtemps pour la plupart. Seulement cela ne fait rien, dans les baptêmes on doit faire une fête, comme on fit, et on fut gai.
Ce furent pour Frieda des connaissances toutes trouvées et elle sut profiter de l'occasion, car elle ne pouvait pas vivre seule. Ces dames d'ailleurs furent bien heureuses de venir prendre le thé chez elle ; il était bon. Il y avait là madame Walter, la femme iu marchand de cigares, madame Holstein, dont le mari était facteur de pianos ; et ni Tune ni Tautrè
n'avaient encore trente ans ; il y avait encore, outre madame Thurmann, une vieille fille qui était sa tante et vivaft chez elle ; puis deux ou trois autres personnes. On prit bientôt Thabitude de se voir régulièrement ; ces dames recevaient tour à tour et chacune avait sa semaine; on causait et elles avaient toutes un dialecte ou un accent à elles, celui de leur canton ; elles parlaient haut ; elles se racontaient des histoires sur leurs ménages, sur les affaires de leurs maris ; elles faisaient un petit groupe ; on y était bien chez soi.
Ce n'était pas tout. On ne peut pas, en effet, ne rien faire que causer. La vieille demoiselle savait confectionner toute sorte de petits ouvrages; c'étaient des objets de papier comme des abat-jour, des cadres ou même des chapeaux qui pouvaient se porter ; avec rien qu'un morceau de soie, on avait des jolis volants pour des coussins de canapé; et avec un peu de carton et de colle, des porte-montre ou des porte-journaux. Elle faisait voir comment on s'y prend, les autres s'exerçaient; et la table était bientôt couverte de pots de colle, de pinceaux et de débris.
D'ailleurs madame Walter jouait de la mandoline; elle apporta son instrument. C'est un instrument ravissant. Avec un petit triangle de corne qu'on frotte sur les cordes en fer, on obtient une musique fine qui est remplie de sentiment. Seulement la mandoline ne donne tout ce qu'elle peut donner que si le piano Taccompagne. Quel dommage I Frieda n'avait pas de piano.
Précisément madame Holstein pouvait en fournir
un « comme neuf », à la moitié de sa valeur.
Une dame étrangère qui devait quitter la ville le céderait à ce prix-là ; et il ne fallait pas laisser passer Toccasion. On n'avait plus besoin que du consentement d'Emile. Frieda savait s'y prendre, elle eut le piano.
Quand il fut mis à sa place, les dames vinrent l'admirer. Il était en bois noir, les flambeaux étaient en cuivre ; le salon avait un tout autre aspect, rien ne meuble mieux qu'un piano. On l'essaya, le beau son ! Tout de suite un concert fut organisé. Frieda chanterait, madame Walter avait sa mandoline, madame Holstein accompagnait.
Puis on imagina un chœur pour voix de femmes ; et les répétitions commencèrent.
Elles eurent lieu chez Frieda, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi. Les dames arrivaient de bonne heure, on étudiait un moment, on prenait le thé et ensuite on recommençait. Tout cela faisait dans la rue un grand bruit de musique, à cause des fenêtres ouvertes. Tantôt c'était une voix seule, tantôt toutes les voix ensemble; sous les voix plus aiguës et aussi un peu fausses, s'entendait le son du piano ; ou bien parmi le piano le pétillement de la mandoline. Cela ne durait pas longtemps ; on se trompait, on s'arrêtait ; il y avait une discussion ; puis de nouveau le chœur reprenait ; et les passants s'arrêtaient dans la rue.
Ce qui donnait le plus de peine était encore la mesure. A certains passages, on allait trop vite, à d'autres trop lentement ; certaines fois le piano était en avance, certaines autres fois, en retard ; et ma-
dame Holstein, penchée sur son cahier, disait :
— Allons, suivez-moi.
Mais elle n'était pas très habile elle-même.
Ce qu'on chantait, c'était le chant de Lorelei :
Ich weisfi nicht was soll es bedeuten,
Bas ich so traurich bin ;
Ein Màrchen ans alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.
On avait choisi cette mélodie parce que tout le monde la sait par cœur. On arrivait au bout.
— Encore une fois, disait madame Holstein, ça ne va pas du tout.
L'essentiel du reste est qu'on s'amuse bien et on s'amusait bien. On éclatait de rire. Alors Hortense d'abord, puis la femme de ménage, étant curieuses, sur la pointe des pieds sortaient de la cuisine et venaient écouter à la porte du salon. Elles ne pouvaient pas comprendre ; seulement, au timbre des voix, elles reconnaissaient qui parlait. Et à présent, Frieda s'exerçait seule.
— Elle chante bien, disait la femme de ménage à voix basse.
— J'en ai entendu qui chantaient bien mieux que ça, répondait la bonne.
Quelqu'un se servait encore de thé. On causait de nouveau ; et puis un petit cri venait de la chambre voisine. C'était l'enfant qui se réveillait.
— Laissons-le seulement crier un moment, reprenait Hortense.
D'autres fois Emile rentrait que la réunion n'était pas finie. Il entrait, il ôtait son chapeau et disait :
LES GIRGONSTANGES DE \Jl VIE 229
— Bonjour madame... Bonjour madame... Comnent êtes-vous... Ne vous dérangez pas pour moi...
— C*est qu'il est l'heure de s'en aller.
Et il se reculait dans un coin, pendant que ces lames, Tune après l'autre, devant la glace, piquaient eurs épingles à chapeau.
— Allons, madame, disait-il, au revoir, au daisir.
Ils se retrouvaient seuls ; Frieda le regardait :
— Tu devrais, disait-elle, te faire faire d'autres hemises.
Emile en portait des blanches à plastron avec un ol rabattu qui découvrait le cou ; et on glisse desous une petite cravate noire.
— Tu as le cou tout nu, continuait Frieda. Je /aime pas te voir ainsi.
Comme il s'était fait tondre :
— Tu devrais aussi, reprenait-elle, porter les heveux plus longs. Tu serais bien plus joli.
— Et puis, ajoutait-elle, ton habit non plus ne a pas bien.
— Qu'est-ce que tu veux? J'y suis habitué.
Elle dit :
— Ça ne fait rien.
Comme elle le voulait, il changea donc de col et î fit faire un habit neuf. Mais l'habit se trouva trop :roit sous les bras. Pour le col, c'était un col roit ; et Emile dedans se tenait tout raide, n'osant as remuer la tête. Il disait :
— Je ne me sens pas à mon aise.
— Tu t'habitueras, répondait Frieda.
Il mit longtemps à s'habituer.
230 LES CmCONSTANGES DE LA. VIE
Cependant, un matin qu'il était seul dans son bureau, qui est-ce qu'il vit entrer? son frère Ulysse. Il n'avait pas reparu depuis sa visite à Arsens ; on ne savait morne pas ce qu'il était devenu et voilà, tout à coup, il arrivait ainsi.
— Eh bien, dit-il, ça n'a pas été facile de te trouver! Il y en a eu des changements !
— Et comment ça va ? dit Emile.
— Ça va bien, merci, et toi? et ta femme?
— Hein I quelle surprise ! reprit-il. Eh bien, moi, quand j'ai su l'histoire, je me suis dit : « Il a bien fait. »
Il continua :
— Et toi aussi, tu as changé... Oui, un petit peu quand même. Alors, dit-il, vous voilà à Lausanne, tu as un appartement ici?... C'est ça, tant mieux. Moi, vois-lu, j'ai roulé ma bosse.
Emile ne le questionna pas ; chacun attendait que l'autre parlât, et c'était Ulysse qui parlait le plus.
— Oui, dit Ulysse, j'ai passé une année et demie à Lyon.
— A Lyon ! dit Emile.
— Oui, j'avais une place là-bas, une bonne place. On n'en trouve pas comme celles-là ici. Chez M. de Varigny, il a quatre ou cinq millions. Et les belles serres ! N'est-ce pas? Il y a du plaisir à pouvoir faire l'ouvrage en grand? Je me suis dit : « Va là-bas », ils m'ont bien reçu, j'étais bien.
— Tu n'y retournes pas ? dit Emile.
— Je vais t' expliquer. Ils m'ont dit : « Vous aurez tant les six premiers mois ; et une augmentation tous les six mois. »La première est bien venue;
i la seconde, rien. Je pense : « J'attends la troisième )our réclamer. » Point de troisième non plus. Alors juoi ? je me suis fâché.
Emile réfléchit et dit :
— Tu as eu peut-être tort. On ne trouve pas l'ouvrage à cette saison.
— Ça, ça m'est bien égal, répondit Ulysse.
Car Emile était surtout prudent, quand Ulysse Hait surtout fier.
— Qui est-ce qui avait tort là-dedans? Est-ce moi? )u est-ce eux?
— Peut-être que si tu avais attendu, les choses 3e seraient arrangées.
— Tu sais, dit Ulysse, moi, je suis ainsi ; on ne me changera pas.
11 dit :
— Et puis toi, tes affaires, tu es content?
— Merci, ça va bien.
— Est-ce drôle quand même tout ça! On te voit à Vrsens, tu es marié. On te retrouve à Lausanne, tu îs marié avec une autre. Et quand même, dit-il, je !uis bien content pour toi.
A ce moment la cloche de midi sonna. Elle venait, îoup après coup, tombant d'en haut ; et après chaque coup c'était comme un gros bourdon qui )ourdonne.
— Il te faut venir dîner avec nous, dit Emile.
— Eh bien, sijenevous dérange pas...
Frieda alla vite à la cuisine faire faire une ome-
ette ; on mit un couvert de plus et un verre de plus levant chaque couvert; enfin la femme de ménage lescendit à la cave chercher du vin vieux.
232 lh:s circonstances de la vib
— On est bien ici, dit Ulysse qui s'était assis à côté de Frieda.
Il avait noué sa serviette autour de son cou et mangeait sa soupe à grandes cuillerées.
— Quelle bonne soupe!
Puis il vida son verre. Frieda aussi était de bonne humeur et ils commencèrent à causer ensemble.
— N'est-ce pas ? disait Ulysse, il y a longtemps que je n'étais pas revenu ; mais à présent je reviendrai. On est mieux reçu ici qu'à Arsens. A votre santé.
— A votre santé !
Et Emile dit :
— A la tienne !
— Moi, je dis, n'est-ce pas? il faut profiter dans la vie des bonnes occasions; j'aime ceux qui s'amusent, pas les autres, ces gens avec des yeux baissés. On n'a pas tellement à vivre.
— C'est bien vrai, disait Frieda.
— On a des opinions ou on n*en a pas. En pratique, je suis socialiste; le reste du temps, je suis bon enfant. Voilà tout, n'est-ce pas, Emile?
Il but encore. Sa cravate, une cravate lavallière, s'était détachée; il avait au milieu du front une veine qui se gonflait.
— A trente-quatre ans, on n'est pas encore un vieillard ; eh bien, on le montre.
— J'y pense seulement, dit alors Frieda, vous n*avez pas vu le petit.
— Quel petit ?
— Le nôtre, bien sûr.
— Comment ça, vous en avez un? Un neveu,
LES CmCONSTANGES DE LA VIE 233
quoi? Voilà une surprise. Est-ce qu'on peut le voir, au moins?
On venait de le mettre au lit et il ne dormait pas encore. Hortense l'apporta tout emmailloté dans ses langes. Comme ils étaient un peu relevés parle bas, ses petits pieds nus tout ronds et roses sortaient ; et premièrement ses yeux allèrent vers la fenêtre où est la grande lumière, puis ils revinrent dans la chambre, mais sans reconnaître personne et sans s'arrêter nulle part. Hortense dit :
— C'est qu'il a mangé, il est endormi.
— Et moi, dit Ulysse, est-ce qu'on ne veut pas faire ma connaissance? Tu es mon neveu, tu sais. Comment est-ce qu'il s'appelle ?
— Il s'appelle Gottfried.
— Gottfried? Quel drôle de nom ! Eh bien, Gottfried, viens un moment vers moi.
Et il voulut le prendre, seulement le petit commença à crier et Hortense le remporta.
— Ça ne fait rien, reprit Ulysse, ce sera pour une autre fois.
On avait sorti de Farmoire la carafe d'eau de cerises; elle était vieille, douce à la langue, chaude au gosier. Avec des morceaux de sucre qu'elle trempait dans son verre, Frieda faisait des canards. Elle ouvrait la bouche et posait le sucre au bout de sa langue ; elle le laissait fondre un peu, puis renversant la tête Tavalait tout à coup.
— Voyez, beau-frère, disait-elle, en montrant Emile, voyez- vous, mon mari, comme il est sérieux ; il n'est pas comme vous, allez! on ne dirait pas que vous êtes frères. Voyons, Emile, ris un peu.
234 LES CIRCONSTA.NCES DE LA. VIE
— C'est que c'est un homme riche, disait Ulysse; quand on n'a rien, comme moi, on n'a pas de soucis non plus.
— Est-ce qu'il a des soucis, disait-elle, quels soucis est-ce qu'il peut avoir?
Et recommençant ses agaceries :
— Ris un peu, voyons, pourquoi est-ce que tu as l'air triste? Nous ne sommes pas tristes, nous.
Elle avait été s'asseoir sur ses genoux, elle lui tordait la moustache.
— Comme ça elle tiendra ; on fait une pointe fine; n'est-ce pas, Ulysse, que ça lui irait bien ?
Et comme Ulysse s'en allait :
— J'espère qu'on se verra souvent.
On se revit souvent ; pendant plus d'une semaine, Ulysse revint tous les jours. Le plus souvent, il mangeait chez son frère, car Frieda se plaisait dans sa compagnie et c'était elle qui Tinvitait. On faisait des promenades le soir; on allait boire de la bière sur la terrasse d'une brasserie; Tair était encore tiède de soleil parmi Fombrequi s'élevait; sous les arbres des avenues, des couples se donnaient le bras ; puis les réverbères s'allumaient et ces gros globes électriques suspendus au-dessus des places, qui semblent des lunes descendues du ciel. Cela dura huitou dix jours; après quoi Ulysse disparut de nouveau. On pensa qu'il avait trouvé de l'ouvrage.
Alors la maison redevint plus tranquille; cependant Emile sentait un malaise qui allait en augmentant. Ses affaires marchaient mal ; il était comme un étranger dans sa propre vie. Il y avait du désordre 1
en lui et autour de lui ; et s'il cherchait sur quoi s'appuyer, il ne trouvait rien. La seule chose qui le soutenait, c'était de penser à Frieda. Il imaginait, après le souper, l'heure oiion allait se coucher. Déjà on a fermé les contrevents ; elle pose la lampe sur la table de nuit ; elle lève les bras et elle ôte son peigne ; elle a une certaine manière de secouer la tête et tous ses beaux cheveux roulent sur ses épaules. Lui, il a baissé la flamme de la lampe, il la baisse encore un peu ; il n'y a plus rien, il n'y a plus rien sous Tabat-jour bleu, qu'une petite lueur pâle qui veille ; et alors tout est oublié.
Ces images lui revenaient pendant la journée ; Taprès-midi s'en allait lentement, enfin le soir tombait et il se dépêchait de retourner chez lui. Mais il arrivait d'ordinaire que le dîner n'était pas prêt, Madame n'étant pas rentrée. Il allait quelquefois voir le petit dans son berceau et il le regardait dormir, les poings serrés contre ses joues. Puis il se coupait un morceau de pain à la miche pour passer le temps, car il avait faim. Il mangeait debout devant la fenêtre. Au bout d'un moment, Frieda arrivait, ils se mettaient à table ; Emile disait :
— Qu'est-ce que tu as fait ?
Elle répondait au hasard, non par nécessité de mentir, car elle ne le craignait pas, ni même par goût, mais simplement par négligence, pensant peutêtre à autre chose. Elle ne s'informait pas de lui. Elle demandait seulement :
— Et le petit ?
— On l'a mis coucher, il dort.
De môme, elle ne se détacha pas de lui par besoin d'un amour du cœur, car elle n'en avait pas besoin; et elle ne se dégoûta pas de lui, non plus, par délicatesse, et ce ne fut pas même un malentendu ; elle n'était pas sentimentale, elle était raisonnable; alors, ayant pris un mari pour être libre dans la vie, avec de l'argent et des belles choses, elle fut irritée quand elle sentit qu'il lui résistait. Parce qu'on devinait en lui quelque chose de différent qui se montrait peu à peu ; et il avait beau céder encore ; il n'était déjà plus à elle entièrement.
Elle avait beaucoup d'amour-propre. Quand un homme est avec une femme, une lutte se fait entre eux ; il faut que l'un des deux soit le plus fort et elle avait été la plus forte. Si les choses allaient changer !
Et Emile en effet commençait à se reprendre. On le vit bientôt. Un jour, une petite modiste apporta dans un grand carton recouvert de toile cirée, le
chapeau d'été de Frieda. C'était le second qu'elle commandait ; l'autre ne lui ayant pas plu, elle l'avait nis de côté. Le nouveau avait des larges ailes en )aille noire relevées sur la droite, une garniture de 'ubans noirs ; et là-dedans et puis sur l'aile relevée, des grosses touffes de roses roses. En outre il levait se porter un peu incliné sur la gauche avec lin bouffant de cheveux dessous.
L'ayant essayé devant Emile, elle lui demanda :
— Comment trouves-lu qu'il va, ce chapeau?
Et elle comptait sur un compliment. Illui répondit :
— Est-ce qu'il est déjà payé?
— Bien sûr, dit-elle, qu'il est payé. Pourquoi tne demandes-tu ça ?
— Parce que je croyais que tu l'avais peut-être îeulement à l'essai.
— Et puis, dit-elle, je l'aurais seulement à l'essai jue je le garderais ; il me va très bien, ce chapeau.
— Moi, dit Emile, il me semble qu'il est un peu rop voyant.
Elle haussa les épaules :
— Qu'est ce que tu en sais?
— Je te dis ce que je pense.
De colère, Frieda jeta le chapeau sur la table.
— Tu peux le remporter, ce chapeau, tu peux en aire ce que tu voudras, je ne veux plus le voir.
— Oh ! je sais bien, dit-il, je n'ai plus le droit de rien dire.
Pour la première fois, il avait osé la contrarier. Pour la première fois aussi, elle se fâcha véritablement.
Ensuite il y eut le petit. Il était très souvent ma-
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lade. Comme elle était toujours sortie, Frieda ne s'occupait presque pas de lui. Ou bien si, par hasard, elle s'en occupait, cela l'ennuyait vite ; elle appelait Hortense et Hortense prenait l'enfant avec elle à la cuisine. Il y avait sa petite voiture poussée à côté du fourneau ; elle le couchait là sur ses coussins pas propres, elle lui donnait son biberon vide à sucer. C'était un bon moyen. Il tenait entre ses lèvres le tuyau de caoutchouc et faisait avec sa bouche un mouvement doux et lent pendant que ses yeux se fermaient et qu'un peu de salive coulait sur sa bavette ; puis il s'apercevait peut-être qu'il était trompé; il rouvrait avec peine ses yeux tout remplis d'ombre, sa peau se plissait de chagrin. Alors un cri lointain venait d'entre les couvertures, un autre cri plus fort ; et ses mains inutiles s'agitaient devant lui.
Pendant ce temps, Hortense causait avec le garron bouclier qui se tenait bien droit dans sa blouse blanche à rayures rouges, son épaule passée dans l'anse du panier ; et, le petit continuant de crier, elle lui disait :
— Tais-toi, tu nous ennuies.
Puis elle reprenait :
— Oh ! madame, elle n'est pas commode avec son mari ; il faut voir de quelle façon elle Penvoie promener. Ce qu'il peut dire, elle s'en moque. Vous savez, il n'a pas inventé la poudre, c'est un benêt
Le garçon boucher lui disait :
— Vous êtes dure pour les hommes» *
— C'est qu'il y a homme et homme.
— Et moi, dans lesquels est-ce que je suis?
Il essayait de lui prendre la taille ; elle ne se déi
LES CmCONStANGEÔ DE LA VIE 230
dait qu'à moitié ; et le petit criait toujours. De sorte qu'il avait maigri et perdu ses forces. Ceux qui sont aimés et boivent à un sein gonflé où ils s'endorment, parmi cette bonne chaleur et les douces caresses, ceux-là ont du courage à vivre. Mais ceux qui sont abandonnés et seuls, semblent fatigués tout de suite, sur cette route où on les met.
— Je ne sais pas ce qu'a Gottfried, dit un jour Frieda, il pleure toute la nuit.
— Ce n'est pas étonnant, dit Emile, tu le laisses avec cette fille. Dieu sait comment il est soigné !
C'était un reproche, elle fit encore une scène.
Elle dépensait toujours davantage. Plus on a, plus on veut avoir. La première robe coûte cinquante francs, la deuxième soixante, la troisième quatrevingts et on ne peut plus s'arrêter. C'est la même chose pour tout. On ne sait bientôt plus où l'argent s*en va; on a un trou à son porte-monnaie, le trou s'élargit tout seul. Des gens viennent pour le dîner; il faut qu'ils mangent bien. Elle avait acheté un livre de cuisine : le Guide du parfait Cordon Bleu. Plus de mille recettes y sont indiquées et chacune y a un beau nom, et tous ces beaux noms tentèrent Frieda. D'ailleurs dans la préface on lit : « Avec de l'économie et en les confectionnant soi-même, la plupart des mets indiqués ici ne sont pas très coûteux. »
Madame Thurmann, qui s'y connaissait bien, l'avait aidée de ses conseils. Comme les plats doux sont les plus faciles, Frieda commença par là. Par hasard un ambassadeur ayant réussi, elle en avait fait un second qu'on servit à un thé et que ces dames
trouvèrent excellent. De sorte que Frieda essaya autre chose. Une crème fut brûlée, un blanc-manger resta attaché au moule, la tarte aux abricots s'était séchée dans le four ; Frieda s'obstina. Jamais on n'avait dépensé tant de beurre, de farine et d'œufs. Elle manquait de patience ; elle forçait le feu, quand il fallait qu'il fût doux ; et quelquefois les blancs doivent se battre un quart d'heure ; au bout de cinq minutes, elle les versait dans la casserole ; ils tranchaient instantanément.
Cependant elle avait voulu qu'on vînt goûter à sa cuisine. Par politesse, on la félicita, c*était tout ce qu'elle désirait. Pourtant la viande était si dure que le couteau n'y entrait pas.
Et après tout cela, Frieda inventa autre chose. Les petits ouvrages, les robes, les chapeaux, la cuisine, tout cela ne dura qu'un temps ; mais tout cela coûtait très cher. C'était de l'argent qui s'en allait pour rien, comme on dit, c'est-à-dire qu'il ne servait à personne, pas môme à elle. Et à la fln delà première année, Emile, faisant un jour ses comptes^ vit qu'en ces douze mois, il avait déboursé plus de dix mille francs.
Ensuite, par un autre calcul, il vit ce qu'il avait gagné; deux ou trois fois moins, presque rien. Et ainsi, tandis qu'autrefois il pouvait, à chaque inventaire, placer une belle somme à la banque, maintenant, régulièrement, la même somme s'en irait. B se dit : <( Si ça continue, dans dix ans nous sommes sans rien. »
Pendant toute une après-midi, sur une page son carnet, il additionna des chifires. « Je veux bien,
pensait-il, cette année encore, ne rien mettre de côté ; mais il ne s'agit pas de rien perdre non plus. » Et il combinait un budget. On pèse à la balance les recettes et les dépenses comme on pèse le sucre dans les épiceries ; il faut que les deux plateaux se tiennent en équilibre. Je vais lui dire carrément : « Tu auras tant par mois pour ton ménage. On ne peut pas continuer ainsi. »
Il pensait qu'elle se fâcherait de nouveau, mais non, pas du tout. Tranquillement assise, elle Técoutait, le laissant parler. Elle le regardait et souriait de temps en temps à une explication qu'elle ne comprenait pas. Ou bien elle branlait la tête, ayant Pair de dire : « Tu as bien raison, je ferais comme toi. »
— Vois-tu, disait-il, j'aurais bien aimé n'avoir pas besoin de te parler de tout ça. Je ne demanderais pas mieux que de te donner tout l'argent que tu voudrais, seulement ce n'est pas possible. Je commence ici, les affaires ne vont pas comme elles devraient. Et si on mange le capital, il viendrait une maladie, qu'est-ce que nous ferions? C'est pour ton bien, comme pour le mien et pour celui du petit.
Et il ne savait pas si elle se moquait de lui ou bien si réellement elle l'approuvait, voyant son inquiétude. Pourtant il avait le sentiment que tout ce qu'il disait ne servirait à rien. Et c'était bien là le vrai, les paroles glissaient sur elle comme la pluie sur les pavés ; n'ayant plus assez d'argent, elle fit des dettes.
Mais Emile eut bientôt d'autres difficultés; Depuis
quelque temps déjà, Paltani ne payait plus ses intérêts.
C'était un Piémontais, comme il y en a tant dans notre pays. Ils viennent pour être maçons, plâtriers, terrassiers, l'hiver, s'en retournent chez eux, et reparaissent au printemps. Quelques-uns continuent toute leur vie le même métier et quand ils sont trop vieux, leurs enfants prennent leur place; mais d'autres, qui sont plus intelligents ou plus adroits, deviennent patrons à leur tour.
Ange Paltani était de ceux-là. Il était arrivé à Lausanne, comme il disait : « rien qu'avec ses souliers et cinque francs et pouis un sac et un pantalon et oune chemise. » Seulement « il avait l'idée » (et il se touchait le front) ; « il avait Tidée là. » « Les autres, ils travaillent, ils mangent, ils boivent, bon I Le soir, ils s'endorment, ils ne pensent pas plus loin. Moi, j'ai vu plus loin. » Donc ayant, deux ou trois ans, brassé le béton et taillé la pierre, il avait trouvé une femme; et avec la femme un peu d'argent; il avait ramené les deux, la femme et Targent, et avait ouvert au Maupas un atelier de cimentage.
On rencontre souvent, un peu hors de ville, ces petites maisons en planches. Devant est an tas de tuyaux, un autre de briques grises ; des moulages d'ornement, qu'on emploie pour les bordures, sont pendus à des clous au-dessus de la porte. Ce qu y fabrique aussi, ce sont des petites statues qui se mettent dans les jardins, Pomone, Gérés ou TAmour, j qu'on peint en blanc; et la draperie trop étroite laisse voir un sein écaillé et des grosses jami
molles. Un homme, près d'un tas de gravier, pèse des deux bras sur le levier du moule, un autre tamise du sable dans une cuve pleine d'eau.
C^est là qu'Ange Paltani habita pendant trois ans. La troisième année, il put acheter un terrain et bâtir une maison. Après quoi, il la vendit. L'ayant vendue, il en bâtit une autre et la vendit de nouveau. Alors il fut assez riche pour s'établir entrepreneur. Les deux premières maisons qu'il avait construites étaient des petites maisons avec quatre murs nus et un toit. Mais lorsqu'il eut un vrai chantier et des équipes de maçons, il voulut faire aussi plus grand. D'abord il eut de la chaqce, des amateurs se présentaient, ou il bâtissait pour le compte des particuliers et c'est un bénéfice certain ; seulement, même sans commande, on est bien obligé de faire travailler 5es hommes ; il y eut une crise, il perdit deTargent, 1 en regagna, il bâtit encore, les maisons ne se venlaient plus, elles étaient trop chères; il dut em- Drunter. Emile lui avait prêté vingt mille francs sur lypothèque.
C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, nal rasé, tout brûlé par le soleil, qui avait une crosse moustache et un chapeau de feutre gris touours rejeté en arrière. Il marchait vite sur des ambes courtes, en balançant les bras dans son labit trop large. Un mètre plié sortait de sa poche. [1 avait le dos blanc de plâtre, les souliers rougis par a chaux. Il parlait très vite, avec des grands gestes, l'une grosse voix saccadée, en faisant sonner seulement une syllabe des mots, si bien qu'on le comprefiait à peine*
Tout le jour il était sur des échafaudages, montant et descendant des escaliers ; tantôt sur le toit, tantôt dans la cave ; et ainsi allait toujours, tout suant, sans s'arrêter. Cependant les créanciers s'impatientaient, les échéances s'en venaient les unes après les autres ; Paltani parlait beaucoup, mais ne payait pas.
Il aimait à dire : « Quandla pierre ne va pas, rien ne va. » Ou bien : « N'est-ce pas? dans le métier, on a des hauts et des bas. » Ce qui signifiait : « Ne vous faites pas de soucis. Votre argent est en sûreté. » C'est pourquoi il ne venait pas vers vous avec un visage timide, mais avec un air confiant en soi.
— Comprenez, disait-il à Emile, c'est un beau bâtiment que vous avez en garantie, c'est le plus beau, et tout en pierre. Chez nous, l'argent, il vient, il s'en va, comprenez-vous. Mais on a quand même (et il tapait ses mains l'une dans l'autre), on a quand môme quelque chose là. Il suffit d'une occasion, si je vends bien, comprenez, voilà.
— Oui, répondait Emile, je sais bien, seulement, n'est-ce pas ? c'est des intérêts qui me font besoin.
El il avait une ride au front. D'autre part, Paltani donnait des à-compte ; et on peut sans doute poursuivre un débiteur, mais il y a des grands frais et le résultat est chanceux. Etait-ce prudent? Et puis si Paltani allait tout rembourser?
Et Emile hésitait.
Or, un jour, Paltani fît une proposition. Les appartements n'étaient pas loués, il en céderait un au notaire en échange des intérêts, plus une petite
somme, pas grand'chose ; Emile aurait son avantage, lui le sien ; et tout serait en règle.
— Ce serait trop cher pour moi, répondit Emile.
— Trop cher, oune maison comme celle-là^ oun quartier pareil !
Il faisait claquer sa cuisse et, dans sa langue :
— Trop cher, vous seriez, de toute la ville, le meilleur marché logé.
Qu'Emile vînt seulement voir ! En eflFet, on pouvait aller voir. « Cela ne coûtait rien. » Emile en parla à Frieda; tout de suite, elle fut enchantée. L'appartement qu'ils habitaient avait toute espèce d'inconvénients; on manquait de place, les parois étaient trop minces, les locataires bruyants, il n y avait pas de balcon et ce serait bien commode quand le petit marcherait.
— Je veux bien, répétait Emile, mais c'est trop cher.
— Et si c'est la seule façon que tu aies de te faire payer? disait-elle.
Paltani les attendait devant la maison. Elle est à l'extrémité de l'avenue de Rumine. Elle est haute, elle a quatre étages et le nom se lit sur le portail : Villa Bella. Le gros des façades était peint en bleu clair, mais les encadrements de la porte et des fenêtres étaient en pierre blanche taillée, avec des détails compliqués, des volutes, des médaillons. En outre, d'un côté s'élevait une espèce de tourelle, qui contenait la cage de l'escalier; dessus, un toit bas, à saillie ; et des groupes de trois fenêtres étroites, à plein cintre, mis obliquement Tun au-dessus de l'autre, marquaient la place des paliers. Cela écla-
tait au soleil, quoiqu'on fût tard dans la saison, à cause des pierres neuves et de la peinture fraîche.
Comme le terrain est en contre-bas de la route, une passerelle conduisait directement au premier (Hap^eetle rez-de-chaussée d'un côté était en sous-sol. Us y descendirent. On remarquait les murs en faux marbre, la rampe en faux fer forgé et les marches en ciment. Puis ils s'arrêtèrent devant une porte de chêne, munie d'une poignée de cuivre et d'un timbre électrique ; Paltani sortit de sa poche un trousseau de clés; on était dans le corridor.
L'odeur de la colle et du plâtre humide n'était pastoutàfait partie encore, l'appartement ayant toujours été fermé; et il y faisait tiède et fade. On visita d'abord les chambres de derrière et la cuisine.
— Est-ce beau! disait Paltani, c'est tout frais, tout neuf.
C'était surtout bien sombre. Le mur de soutènement se levait à deux mètres des fenêtres, de plus la passerelle faisait de l'ombre dans les pièces. Frieda elle-même fut un peu déçue. Mais Paltani avait son plan. On passait en effet aux chambres du devant, les volets étaient fermés, on les repoussa, une lumière brusque entra et on aperçut un grand salon à tapisserie rouge avec des fleurs dorées, une cheminée de marbre blanc, un beau parquet, un plafond à rosaces.
— Et puis, reprit Paltani, oune vuel
Us sortirent sur la véranda et se trouvèrent la suspendus dans le vide. Sous eux, la pente s^enfonçait d'un coup. Dans le bas apparaissait le toitsoinbre d'une maison; puis, plus loin, la ligne du chemii
de fer qui dessinait une grande courbe et les deux rails brillants fuyaient en se rapprochant; après venait un mamelon boisé ; et dans les arbres d'autres toits rouges étaient répandus çà et là, sortant d'entre les branches nues et les feuilles jaunes et brunes de l'automne qui finit; enfin le haut de la colline faisait une ligne sur le fond du lac, pendant que de Tautre côté les montagnes découvertes étaient assises ensemble.
Ce n'étaient plus celles qu'on voyait d'Arsens, mais des plus hautes et plus carrées; la Dent d'Oche, avec les rochers de Mémise, on dirait qu'ils sont en verre brillant ; les rochers de Meillerie qui plongent dans l'eau, et au pied est le port où tant de grandes barques viennent chercher les pierres et passent la nuit, dormant, bien serrées, avec leur antenne qui pend ; ou encore par derrière des sommets pointus, les Cornettes de Bise et puis le Grammont. Voilà les montagnes. Il était extraordinaire en cette saison d'avoir un ciel aussi pur.
— Hein ? dit Paltani simplement.
Pour lui, il savait qu'à présent la vue est une chose qui a de la valeur ; et Emile au fond de lui trouvait que c'était bien beau ; mais Frieda ne pensa rien; elle était surtout pressée de voir les deux autres chambres. Et ils quittèrent le balcon. Dans la salle à manger, il y avait une grande armoire, peinte en rouge dedans, pour serrer la vaisselle ; il y avait un passe-plat; il y avait encore un bowwindow, une sorte de niche vitrée à la mode anglaise, tout ce qu'on pouvait désirer ; deux fenêtres à la chambre à coucher ; la lumière électrique par-
tout, Paltani tourna le bouton ; Feau partout, Paltani tourna les robinets ; et alors :
— Eh bien? dit-il, j'avais raison, quoi?
Et il expliquait que Tappartement pouvait se louer d'un moment à l'autre, il fallait dire oui ou non.
— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cinq chambres? disait Emile.
— On en trouve toujours l'emploi.
— Et tu sais , Gottfried pousse vite, reprit Frieda. Le notaire demanda deux jours pour réfléchir. Et
il était bien résolu à ne pas céder cette fois ; il céda pourtant. Comment cela se fit-il ? On était venu au soir, ils étaient de nouveau chez eux, Frieda dans la pièce à côté chantait, endormant le petit. Ce soirlà, elle l'avait pris et embrassé deux ou trois fois et il s'était mis à sourire, car il commençait à avoir sa connaissance. Ensuite elle lui avait donné à manger et l'avait déshabillé elle-même, déroulant ses longues bandes ; à présent elle le berçait. Elle chantait en le berçant. Elle chantait une chanson allemande, un peu triste, avec des notes soutenues qui vont en diminuant à la fin des strophes, et la voix se tait, puis elle repart. Cela montait et descendait; il faisait déjà nuit; il devait n'y av< dans la chambre à côté qu'une bougie ou une petite lampe et la femme avec son enfant ; et Emile écoutait.
Il écouta encore un peu, elle chantait toujours; alors il se leva, ouvrit la porte, il l'aperçut assise près du berceau ; il dit :
— Si tu veux, je vais louer l'appartement.
LES CmCONSTANGES DE LA VIE 249
On déménagea au printemps. Pendant l'hiver, Ulysse était revenu, et il travaillait à Montreux dans un hôtel ; il avait dit :
— Si cela vous arrange, je viendrai vous aider. Frieda lui avait répondu :
— Ah ! si vous pouviez être là, ce serait une bonne affaire.
Il arriva donc le matin, en même temps que la grosse voiture carrée peinte en noir, où sont attelés trois vieux chevaux tristes qui ont des sabots trop larges, le genou pierreux et laissent pendre la tête parmi leur crinière usée. Déjà une partie des meubles étaient déposés en bas sur le trottoir ; il y avait un lit démonté près du sommier dressé contre la grille ; une table, les pieds dans la boue ; des caisses, des armoires ; un homme sortait portant la pendule sous le bras ; pour le piano, on se sert de sangles en cuir; et à mesure tout entrait dans la tapissière. Ulysse surveillait en bas, Frieda dans 'appartement ; Emile était à son bureau ; et Horiense partit à l'avance, poussant l'enfant dans sa toiture.
Les hommes de temps en temps allaient boire un .^erre de vin, qu'Ulysse leur versait au bas del'escaier, plaisantant avec eux, en manches de chemise.
De nouveau Frieda chantait. Sa voix résonnait lans les chambres vides et sortait par la porte ourerie, dégringolant de marche en marche.
— J'en connais une, disait Ulysse, qui est jolinent gaie aujourd'hui.
Avant quatre heures on était dans le nouvel ippartement ; il ne restait plus qu'à mettre les
meubles en place. Ulysse allait et venait dans les chambres. Sapristi ! c'était beau, on se logerait à moins. Mais comment est-ce qu'on allait tourner le piano ? contre le mur ou en coin ? En coin, parce que c'est plus distingué, et le vase bleu va dessus naturellement. L'étagère se fixe au mur, mais on la garde pour plus tard. Dans un tas de paille et d'épicéa, Hortense à genoux cherchait les assiettes. Le jour baissait et ils regardaient tous les trois, sous le rond de porcelaine blanche, au bout d'un fil et dans l'ampoule, la lampe électrique brûler.
— C'est pratique, disait Frieda, c'est comme chez nous.
— Et c'est une jolie lumière, on a ça aussi partout à Montreux.
Hortense ajouta :
— Et puis plus de lampes à nettoyer.
Comme sept heures approchaient, on débarrassa le bout d'une table et on servit là le souper. On avait un souper de déménagement : du pain, du fromage et une boîte de sardines qu'il fallut ouvrir, mais la clé cassa. Emile qui entrait à ce moment-là entendit rire depuis la porte. C'était Ulysse qui tâchait de faire sauter le couvercle avec un couteau de cuisine. 11 le plantait dans le fer blanc, l'huile giclait par chaque trou, et Frieda riait, riait. Alors Emile rit aussi.
— Donne-moi ça, dit-il.
— Quelle boutique ! Quelle boutique ! disait Ulysse. On avait pourtant gagné son manger.
— Mon Dieu ! continuait Frieda, moi qui comptais sur ces conserves.
— Allons, donne-moi ça.
— Jamais de la vie.
Ils avaient rempli les verres.
— Buvons toujours, dirent-ils, à la guerre îomme à la guerre.
Ils burent, ils mangèrent, la soirée ainsi fut vite passée ; enfin Ulysse s'en alla.
— Restons encore un moment, dit Frieda à Emile. On est bien.
Un fauteuil était placé devant la fenêtre, elle y fit isseoir son mari ; elle, elle s'assit près de lui, la nain posée sur son épaule ; et sagement, en bonne épouse, qui a fait ce qu'elle doit faire, elle se mit à ui parler.
— Tu ne sais pas comme Ulysse a été gentil, il a ravaillé toute la journée; qu'est-ce que j'aurais ait sans lui ?
— J'aurais été là.
— Mais tu n'aurais pas pu aller à ton bureau. Elle dit :
— On peut trouver qu'il est bruyant, il n'est pas oujours sérieux ; ça ne fait rien, il a des grandes {ualités.
— C'est vrai, dit Emile.
Il sentait son cœur qui s'élargissait. Cette chose \i bonne à goûter et qui venait subitement, une ï^'rieda qu'il ne connaissait pas (et il ne lui manquait dIus rien), il crut que cette chose allait durer touours.
Sous eux, au bord de la voie, la petite maison l'un garde se voyait dans la distance. Une grosse an terne, rouge d'un côte et blanche de l'autre,
était aussi là ; et le côté blanc éclairait la porte, avec trois marches usées et la vigne contre le mur. Un homme sortit, puis deux petits enfants en chemise, mais le père les fit tout de suite rentrer ; enlin une femme parut, qui tenait un drapeau roulé, la mère probablement, et ferma la barrière, car un train approchait.
— Nous nous sommes un peu disputés, ce n'était rien, dit Frieda.
Puis elle dit :
— Embrasse-moi.
De môme que le soir oii elle chantait, il apercevait clairement comment sa vie devait être, avec ces deux sortes d'amour, réunis en un cette fois, celui (lu cœur et l'autre, qu'il avait, mais qui ne suffit pas. Ou qui ne lui suffisait pas, à lui. Est-il donc possible que tout change ainsi en un jour? Sa femme était là près de lui. Ils pensaient tous les deux à des choses pareilles. Leurs cœurs ainsi se rapprochaient. Ah ! on aime cette harmonie : les cœurs font un accord ensemble, comme les cordes d'un instrument ; la vie est simple, toute simple : le passé disparaît, et l'avenir est là comme une route claire oii on ira les deux ensemble, dans la connaissance du bien. Il dit aussi :
— Embrasse-moi.
Us se donnèrent un baiser comme un baiser de fiancés. Et Emile se trouva heureux entièrement pour la première fois, ce jour de déménagement, dans leur appartement neuf.
Il y était pourtant bien loin de son bureau. Pour retourner chez lui, il lui fallait d'abord descendre la
Madeleine. Puis il traversait la Palud. Sur la fonaine, la Justice avait été nouve'lement repeinte ; sa upe était devenue bleue, son corsage jaune, et 'espèce de colonne^ renflée au milieu, où elle est lebout, cette colonne était rouge. Les petites filles ittendaient devant la Feuille d'Avis; l'abonnement ioûte plus chei quand on l'apporte à domicile, alors es pauvres gens vont la prendre au bureau.
Il descendait la rue du Pont. Parmi les maisons lu temps d'autrefois, on en voit une toute en fer et in verre ; c'est un Juit qui Ta construite et il y fait e commerce des étc flfes. Ensuite Emile traversait a place du Pont. A cette heure elle était encore dde ; mais plus tard elle se remplit. Les ouvriers taliens qui habitent le quartier sortent après le epas du soir et ils aiment à s'assembler l.à, par >etits groupes et ils discutent avec grand bruit.
On remonte la rue Saint-François, elle a des >avés inégaux où on se tord les pieds. On apercevait jntre les toits un ruisseau du ciel, un ruisseau tout ose, en bas il faisait déjà sombre, tellement la rue ïst étroite. Alors il arrivait sur la place Saint-Franîois ; l'horloge de l'église marquait six heures et juart. C'est le moment où la place est le plus inimée. Sur le porche à tuiles verdies, des pigeons i gros ventre font un petit bruit doux en gonflant eurs gorges changeantes. D'autres se promènent; 1 survient un fiacre ; ils se sauvent à petits pas devant les sabots du cheval.
Tout le monde de la ville était là aussi. Les dames qui ont fini leurs commissions portent à la main des paquets blancs attachés de ficelles roses. Et pas*
sent trois ou quatre étudiants, les uns à casquettes blanches, les autres à casquettes vertes, pendant qu'un marchand de journaux crie son journal; puis deux ou trois banquiers qui ont leur bureau sur la place et qui causent de leurs affaires, ce sont des messieurs bien mis, avec des jaquettes neuves ou des vestons à la mode ; cependant le marchand de marrons n'a plus sa petite voiture, il fait trop chaud, le printemps est là.
Le soleil était descendu derrière les toits du Grand Chorie ; toutes ces choses s'agitaient dans une poussière dorée ; on rencontrait aussi des étudiantes russes qu'on reconnaît de loin à leur manière de marcher ; l'église a été restaurée, on raclait la pierre noire ; dans le clocher est une bonne cloche qui sonne pour chaque sermon.
Et là tout près se trouve la station centrale des tramv^ays. Toutes les minutes il en partait un, avec le conducteur debout à l'avant, qui fait sonner le timbre ; mais Emile continuait à pied par l'Avenue du Théâtre.
Après l'Avenue du Théâtre vient l'Avenue de Rumine ; elles se suivent en ligne droite, la première descend, la seconde remonte et elles sont bordées toutes les deux, des deux côtés, par une rangée de marronniers. Ils n'étaient pas encore verts, mais ils commençaient à verdir. Emile prenait le trottoir de gauche parce qu'on y rencontre moins de monde. Les voitures de pierre qui viennent d'Ouchy, lourdement chargées, passaient, craquant, se balançant, derrière les gros chevaux qui tirent et l'homnie marche à côté, la lanière du fouet jetée autour du
COU. Quelquefois il passait aussi un équipage, mais rarement, car il n'y en a que deux ou trois à Lausanne. On longeait un jardin clos d'un assez haut mur ; des bancs sont là, déjà on venait s y asseoir. Emile fumait son cigare ; c'étaittoujours la même chose, le cigare était fini au moment où il arrivait. Il voyait sortir au-dessus des arbres les murs carrés de la maison, et le toit aux ardoises bleues, et, plus haut que le toit, l'espèce de tourelle.
Elle pensa que les hommes se laissent facilement tromper et mener par le bout du nez quand on leur donne ce qu'ils aiment, quand on sait aussi être bonne et douce au moment qu'il faut ; et ils peuvent se fâcher quelquefois, mais on leur montre alors des dents qui brillent, ils viennent demander pardon. Et cela lui donna encore plus d^assurance.
Puis elle fut distraite par le nouveau quartier. C'est un quartier élégant. On y trouve des grands jardins, presque des parcs, aux beaux arbres bien arrangés, avec leurs couronnes de feuilles tressées; aux allées bien gravelées, avec des rosiers tout le long; on y trouve des pensions et une chapelle écossaise; il n'y a pas de boutiques, pas de numéros aux maisons, car elles ont toutes un nom.
Elle eut alors l'idée d'un luxe qu'elle ne connaissait pas encore ; et comme tout ce qu'elle voyaitlui faisait envie, elle eut envie de ce luxe ; même son chapeau noir ne lui sembla plus assez beau ; et avec
sa nature souple, elle savait bien imiter ; de sorte qu'elle changea encore.
Deux mois, et eUe était une nouvelle Frieda, Considérant Tappartement, il lui paraissait qu'il était bien vide et les meubles bien pauvres, pas assez ornés ; elle apercevait en passant, aux fenêtres des autres, des beaux rideaux de soie comme elle n'en avait pas ; les femmes de chambre portaient des jolis bonnets à dentelles, posés haut sur le chignon, et sa bonne allait tête nue ; tout cela se sent vivement, mais elle n'avait pas d'argent.
11 lui arrivait de sortir avec le petit enfant, et Hortense alors poussait la voiture. Cependant, le plus souvent, elle sortait seule. EUe mettait sa plus belle robe, ses souliers fins, sa broche en or; et s'en allait du côté de la ville, Acette époque-là elle avait vingt-quatre ans. Elle avait un peu engraissé, pas beaucoup toutefois ; elle s'était afflnée, ayant appris à s'habiller; ses mains étaient à présent blanches ; elle était bien gantée. Elle marchait, se tenant bien droite et se balançant un peu sur ses hanches, un petit sac dans la main gauche, et la droite tenait l'ombrelle, une belle ombrelle à volants. A travers l'étoffe tendue, le jour qui venait faisait un reflet, et sa figure était dedans, avec le haut du corps, teintés un peu en rouge.
Dans le commencement, l'avenue était vide et le soleil y donnait fort. Mais on était vite arrivé à l'ombre et les passants bientôt devenaient plus nombreux. Il faisait jaune sur la route ; sous les arbres, il faisait vert ; on sentait la fraîcheur des feuilles encore pleines d'humidité, et tout était trembHnt et
doux. Frieda refermait son ombrelle ; alors des messieurs, l'ayant dépassée, se retournaient deux ou trois fois; d'autres, venant à sa rencontre, ralentissaient le pas pour mieux la regarder ; c'était ce qu'elle aimait.
Elle aimait également à s'arrêter longtemps aux vitrines dos magasins. Les plus belles de toutes sont h la rue de Bourg. Dans celles des marchands de nouveautés, on voyait des tissus de toute espèce, clairs ou foncés, plies en éventail ou déroulés, des grands nœuds en rubans de toutes les couleurs, des dames de cire habillées ; dans celles des modistes et des lingores, des (leurs sur des formes de paille, de feutre et de velours, des plumes, des crêpes ou des corsets et des chemises ; et dans d*autres encore, tout ce qu'il faut pour la toilette et pour le bonheur. Et elle aurait voulu pouvoir tout acheter. 11 y avait aussi une boutique qui était une papeterie, où on vendait des petits objets d'agrément, des coffrets, des ceintures ciselées, des calendriers, des buvards; n'ayant pas le moyen de faire d'autres emplettes, elle y entrait presque chaque fois ; c'était de dépit.
Puis, de retour chez elle, et trouvant l'appartement vide, elle bâillait ; l'ennui venait.
Il vint peu à peu, malgré ses amies et ses autres relations. S'étant habituée à elles, elles ne lui suffisaient plus. Et, en môme temps que Tennui, les grandes chaleurs de juin commencèrent. Elle décida de ne plus sortir. La véranda était large, on y avait posé des stores de coutil ; c'était là qu'elle s'installait, dans un fauteuil d'osier. On entendait le pas d'Emile qui repartait pour son bureau» tou-
ours régulier malgré son peu d'ouvrage, et la porte rentrée qui claquait en se refermant. Plus rien, jeulement un bruit à la cuisine où Hortense lavait a vaisselle^ Tenfant dormait ; elle pouvait faire ce |u'eJle voulait.
Mais elle ne trouvait rienàfaire, étant prise d'une orte de dégoût pour tout, à cause de sa mauvaise umeur. Elle avait essayé de broder, elle y avait énoncé. L'aiguille et le crochet restaient dans la orbeille.
Droit au-dessous de la maison il y avait un lawnînnis. Un grand rectangle gris, avec des lignes blanhes qui en faisaient le tour et le partageaient en uatre carrés ; au milieu, le filet tendu et aux deux outs un haut treillis : voilà ce qu'on voyait, posé armi les vignes, près du chemin de fer. Vers deux eures déjà, les joueurs étaient là, des messieurs et es dames, habillés tout de blanc. On prenait les aquettes, la partie s'engageait.
Frieda essayait de comprendre, elle n'y réussisait pas. Pourtant elle était amusée. Un coup était Qanqué, un joueur glissait, une balle passait paressus le treillis, ces choses la faisaient rire. Souent aussi, dans l'après-midi des dames en grande oilette arrivaient et Frieda allait prendre la lor-
lette. Elle distinguait nettement les chaînes d'or [ui font le tour du cou, les bracelets aux poignets, es diamants brillants aux doigts, toute cette richesse, et cela l'occupait encore.
Seulement elle en vint à se dire : « Si j'avais de 'argent, je serais comme ces dames. J'irais aussi ouer au tennis et je ne m'ennuierais plus*
J'aurais les bijoux que je voudrais et mon mari ne me refuserait pas tout ce que je lui demande. » Puis le mois de juillet venu, le tennis fut abandonné.
Les locataires du second (les autres appartements n'étaient pas encore loués) partirent en vacances. A rhô tel du Commerce, il ne restait personne que des voyageurs de passage.
— Avec l'été que nous avons, disait madame Thurmann, tous ceux qui peuvent sont déjà loin.
En effet, dans la ville, on voyait beaucoup moins de monde. Tout seul, un tonneau d'arrosage, faisant fumeries pierres chaudes, traversait la place, etpuis s'en allait. A la station des voitures, les chevaux avaient mis des chapeaux de paille pointus, avec deux trous pour les oreilles. Le commis du libraire Richet, qui est le libraire des écoles, n'ayant plus rien à faire, se tenait sur son pas déporte, les mains dans ses poches, du matin au soir. L'habitude est d'avoir un chalet à la montagne, ou bien on y vaen pension ; au moins on va à la campagne, beaucoup d'appartements sont vides. On le remarque bien aux contrevents fermés. Frieda n'avait plus ses amies. Quand elle ne les eut plus, ses amies lui manquèrent. Mais encore elle pensait : « Pourquoi est-ce que je ne ferais pas comme elles? »
Elle y réfléchissait; elle se disait: «II faudrait que j'aie de l'argent à moi. Combien est-ce qu'il me faudrait? Cinq mille francs, dix mille francs? » Elle n'avait rien, c'était Emile qui avait tout. Elle se dit : « C'est un avare. »
Puis elle se mit à songer au temps où elle n'était
pas mariée, d'abord à Oensingen, ensuite à Arsens. Tous les garçons alors étaient amoureux d'elle. Elle se rappelait, elle était encore chez son père, il y en avait qui venaient la nuit l'appeler sous ses fenêtres, ou qui se cachaient pour l'attendre dans le corridor des maisons, ou qui lui écrivaient des lettres, et, dans les bals, ils voulaient tous danser avec elle. Elle venait, elle disait : « C'est toi que je veux, pas un autre. » Puis elle oubliait celui-là et en choisissait un deuxième; et on lui obéissait, elle pouvait faire pleurer, elle pouvait faire rire, qu'est-ce qu'elle ne pouvait pas faire? A présent, c'était fini.
Est-ce que c'était bien fini? voilà ce qu'elle se demandait. Dans la maison à côté, le premier étage était occupé par une pension de jeunes gens Après le repas de midi, ils sortaient sur le balcon. Frieda quitta la véranda.
Elle vint s'asseoir à la fenêtre de la salle à manger. Elle y pouvait être mieux vue, elle pouvait aussi mieux voir, et elle mettait, pour venir s'asseoir, un peignoir de cretonne bleue où elle se trouvait jolie. De derrière les contrevents, elle apercevait juste en face d'elle un coin du balcon. C'étaient des jeunes gens de la bonne société ; ils fumaient, ou causaient, ou lisaient les journaux, et ils étaient bien peignés, avec des petites moustaches. Un se balançait sur sa chaise, un autre était accoudé à la barrière; un aussi avait une longue pipe turque à ornements de cuivre et tuyau de velours. Elle tenait les yeux levés un long moment vers eux, les ramenait en bas, puis les levait encore, étant attirée malgré elle, et pensait au-dedans de soi : « Celui
que j'aimerais le mieux, c'est ce petit blond qui a un habit gris et des mains blanches comme une fille.» Subitement elle quittait sa chaise et repoussait les volets des deux mains. Elle se penchait à la fenêtre, comme on fait quand on regarde si le temps va bientôt changer, se redressait, passait la main dans ses cheveux, retroussait un peu ses manches, et en même temps, par-dessous, elle surveillait le balcon. Les jeunes gens s'étaient tournés de son côté et ne parlaient plus. Une tête se montrait entre deux épaules. Elle s'en allait. Au bout d'un moment, elle revenait. Du fond de la chambre ou cachée parmi les rideaux, elle regardait encore; les pensionnaires étaient à la môme place ; peut-être est-ce qu'ils l'attendaient? Alors le beau temps n'était pas fini?
Mais, à rester enfermée, elle s'énerva rapidement. Elle reprit ses courses, les dépenses recommencèrent. Comme elle achetait à crédit, elle n'ouvrait même plus les notes qu'elle recevait : elle en faisait un petit tas dans un tiroir fermé à clé. Il arriva ce qui devait arriver. Les marchands, n'étant pas payés, prirent peur et envoyèrent les factures a Emile. Emile paya deux fois, sans rien dire ; à h troisième, l'inquiétude fut la plus forte de nouveau Comme avant, Frieda le laissa parler; et il s'usai contre elle en paroles, se demandant de temps ei temps quel autre moyen il pourrait avoir, et n'er trouvant point; si bien que ce ne fut pas une véri table discussion, mais des mots contre du silence
Il semblait que tout cela lui était indiSérent à elle mais ce n'était qu'une apparence. Elle retournait ei arrière et trouvait à chaque pas un grief à ramas
ser; tout ce qu'Emile avait dit, tout ce qu'Emile avait fait, car elle ne s'attribuait aucune faute à ellemême ; rtiistoire du chapeau, celle de Tenfant, celle de l'argent; et peu à peu tout grossissait; de sorte qu'elle souffrait dans son orgueil. Elle aurait voulu se venger.
L'été passa, puis vint l'automne. Un soir, Frieda dit à Emile :
— Tu ne sais pas qui j'ai rencontré, cette après? midi?
— Non.
— RenéBaud.
— Ah ! dit Emile.
C'était du passé, des souvenirs tristes, il ne voulait plus y songer. Mais Frieda reprit :
— 11 est venu vers moi.
Comme Emile semblait étonné, elle continua :
— C'est qu'on a toujours été bons amis.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit?
— Il m'a demandé comment j'allais, il m'a demandé comment tu allais. Il n'y a rien de drôle là.
— Non, dit Emile.
— Il a été aimable; moi, j'ai été aimable Et puis le n'est pas une raison parce qu'il a une tante pommela Buttet pour qu'on reste brouillés ensemble. 1 y a des gens qui vous plaisent, d'autres qui ne ^ous plaisent pas ; on va avec ceux qui vous plaisent. 3u'en penses-tu?
— C'est comme tu voudras, dit-il.
— Eh bien, si j'avais su, dit-elle, je l'aurais invité jn jour.
— Allons! dit Emile.
— Du reste, c'est encore assez tôt, il passe Thiver à Lausanne.
Elle se renversait dans sa chaise, puis, balançant le pied sous les volants de sa jupe :
— Et il est toujours bien joli garçon.
Il faisait presque nuit dans la chambre; mais, comme elle était à l'endroit oii tout le reste du jour tombait, avec sa robe blanche, Frieda ressortait encore en lumière, tandis qu'Emile était déjà caché dans Tombre; et on ne distinguait plus bien sa figure. On le vit seulement remuer les mains, il se tut.
Elle dit :
— Je crois qu'il a été un peu amoureux de moi. Puis elle dit :
— Peut-être bien qu'il Testencore. Tu te souviens, dit-elle, comme il venait souvent quand ta femme était malade. On a dansé ensemble. On s'entendait bien.
Elle rit.
— Fais attention, dit-elle.
Ce qu'elle aurait voulu, c'est qu'Emile poussât un cri et sentir qu'il était blessé, qu'il fît un brusque mouvement ou môme qu'il s'emportât; et par là elle aurait peut-être été apaisée, mais non, car il ne bougea pas ; et, la nuit étant tout à fait venue, on ne le voyait plus du tout.
Qu'est-ce qu'il faudrait faire, alors? Elle trouva Ulysse. Il était familier avec elle, elle familière avec lui; elle se mit à être plus familière encore. Elle lui coud une cravate ; une fois qu'elle avait une rose à la ceinture, elle la prend, la froisse un peu entre
ses doigts et la respîre, et lalui donne devant Emile ; elle le regarde longtemps; elle lui dit :
— Venez tous les jours, on s'ennuie quand vous n^êtes pas là.
Elle était comme sont les femmes, qui peuvent être fausses et sincères en même temps, n'étant pas fausses par calcul, mais d'instinct, si bien qu'elles ne savent pas elles-mêmes si ce qu'elles disent est vrai ou non et, jouant d'abord, sont prises au jeu. Elle disait à son beau-frère :
— Embrassez-moi.
Lui, il était trompé ; il apportait aussi des fleurs, il était là tous les dimanches et, la semaine, dès qu'il pouvait. Il disait :
— Je voudrais bien trouver une femme comme vous.
Ou bien :
— Est-elle jolie!
Et Frieda avait réussi, Emile devint malheureux. Car s'il parlait peu et ne témoignait guère de ses sentiments, ils étaient pourtant abondants en lui. Mais il n'en avait pas connaissance tout de suite, c'était peu à peu qu'il les connaissait. Peu à peu, il se dit: « Elle s'ennuie, elle n'est pas contente. » Des soupçons lui vinrent sur elle; il les repoussa; il était jaloux.
Il se disait : « C'est des bêtises ! » mais il avait beau se le dire; quelque chose est venu en nous, qui ne s'en ira jamaisplus. Il l'aimait encore, et même il l'aimait davantage. C'est l'amour d'un homme à qui l'on veut prendre ce qu'il a. Quand Ulysse était en visite, il s'arrangeait pour ne pas sortir avant lui.
L'heure du bureau avait sonné.
— Dis donc, disait Frieda, tu t'oublies, aujourd'hui.
Il répondait :
— Oh ! pour une fois !
Quelquefois, au contraire, il revenait plus tôt que d'Iiabitude, au milieu de raprès-midi. Presque toujours Frieda était en ville, Hortense promenait l'enfant et il se répétait : « Tu es bête ! tu es bête! » Mais il recommençait. Et Frieda, rentrant à son tour, le trouvait assis sur le canapé.
Elle lui disait :
— Alors, qu'as-tu fait aujourd'hui, que tu rentres de si bonne heure?
Et il inventait un prétexte, mais elle devinait bien la véritable raison et elle était fîère, ayant réussi. Lui, de son côté, l'attirait à lui, voulant s'assurer d'elle et la tenant là pendant qu'il pouvait. (( Viens ici; allons, je t'ai là, tu es là, je veux te garder. »
Alors commençait le mois de novembre. Déjà, à cinq heures, le soleil se couche et la nuit s'allonge encore quand le jour se raccourcit. A ce moment, dans les maisons, il y a des poêles qui brûlent ; les vieilles gens se mettent à tousser, et la colonne des morts dans la Gazette monte tous les jours un peu plus.
Ils passaient la soirée vis-à-vis l'un de l'autre, et les heures duraient, une à une se traînant, car ils parlaient peu. De temps en temps, Frieda bâillait. Puis elle fermait son livre et elle disait :
— Allons nous coucher.
Mais ces choses pesaient à Emile ; il avait quelquefois « besoin de se secouer » ; alors il allait au café, il n'y allait pas autrefois. Au café de l'Union, il trouvait des connaissances. Le café de FUnion est à l'entrée du Grand Pont. On y boit encore du vin, pas seulement de la bière ; et le tenancier, étant de Lavaux, sait choisir les bonnes bouteilles. Emile entrait. Il allait à la table du fond, à gauche ; deux ou trois messieurs, qui jouaient aux cartes, lui tendaient la main. Il s'asseyait à côté d'eux. Les cartons tombaient sur le tapis vert : « As de pique »... « Atout »... « Coupé »... « Fournissez, je n'ai plus rien »... « A vous de donner... »
— Jouez-vous, monsieur Magnenat?
— Non, merci.
— Quel froid pour la saison !
— N'est-ce pas?
« Eh bien, commencez »... « Carreau »... « Je n'ai décidément pas de chance»... « Avez-vous bien battu? »... « Carreau »... « Sapristi! »... a Carreau »... « Vous faites tout »... « Carreau »...
— Eh bien, monsieur Magnenat, comment vont les affaires?
— Pas trop mal, merci.
Il regardait jouer. De temps en temps quelqu'un lui disait quelque chose. Ou bien quelqu'un mettait une pièce de dix centimes dans l'orchestrion mécanique.
A travers la vitre, on voyait le gros cylindre jaune, à petites pointes d'acier, accrocher l'une après l'autre les lamelles à musique, et les notes vives d'en haut lancées en l'air, et les grosses notes
d'en bas plus lourdes, roulaient pêle-mêle parmi la fumée. Puis soudain Tair était fini.
Il était dix heures et demie ; on s'en va rejoindre son lit. Quelquefois, il avait neigé, mais c'était une neige fine qui prenait tout juste, la nuit, et qui fondait dès le matin. Elle faisait sur le trottoir une couche mince où les semelles restaient marquées. A certaines places, un globe électrique dessinait dessus l'ombre d'une branche et on aurait dit un dessin fait avec un pinceau bien lisse et un peu de couleur à l'eau. Il y a beaucoup de concerts à cette saison; on apercevait, au coin d'une rue, un pensionnat qui rentrait ; les pensionnaires allaient deux par deux, encapuchonnées dans des châles clairs.
Plus loin une chorale s'exerçait. Ils veillaient tard, ayant sans doute quelque concert à préparer; ils louent une salle trois fois par semaine. Les basses, puis les ténors, séparément d'abord, étudiaient un passage difficile ; après quoi, on le reprenait en chœur. Plus personne sur la place ; les pigeons dormaient. En dépassant la maison, Emile pouvait voir la fenêtre de Frieda; elle était encore éclairée.
Et c'est à l'Union qu'un jour, M. Suchet, agent d'afl'aires, ayant pris Emile à part, lui demanda un rendez-vous.
— Quand vous voudrez, dit Emile, je suis tout le jour au bureau.
Le lendemain déjà M. Suchet était là. Est-ce que le notaire connaîtrait peut-être un client sérieux qui voudrait s'intéresser à une entreprise d'avenir? Voici de quoi il s'agissait. On faisait trop de ces
sociétés, c'était vrai. Pourtant les chocolats rapportaient des beaux revenus. Ensuite Tessentiel était de savoir choisir, de ne pas sedécider à lalégère, d'examiner bien le terrain, n'est-ce pas ? dit M. Suchet. C'était une entrée en matière. Lui, ce M. Suchet, a une belle occasion. Un chimiste, un docteur de l'Université, a trouvé un procédé pour extraire du lait les éléments nutritifs ; on en fait une poudre ; elle se mélange à tous les aliments, c'est plus nourrissant que la viande. Elle convient aux personnes débiles, aux enfants, aux convalescents ; même les gens en bonne santé, les touristes, les bicyclistes peuvent en faire emploi avec avantage.
— La société est déjà fondée, continua M. Suchet, une société en nom collectif. L'usine est bâtie, les machines montées, on peut commencer à fabriquer d'un jour à l'autre.
Seulement, il manquait encore une part de trente mille francs. Aujourd'hui, pour qu'une marque ait du succès, il faut absolument qu'elle soit bien lancée. Pour la lancer, il faut de la réclame et la réclame coûte cher. Voilà pourquoi on augmentait le capital.
— Eh bien, reprit M. Suchet, auriez-vous quelqu'un qui prendrait cette part ?
Emile réfléchit ; non, il n'avait personne.
— Et vous-même, vous ne seriez pas amateur?
Emile secoua la tête. Ces choses-là sont bien
dangereuses ; on n'a pas de garanties ; tout bien établis que sont les calculs, on ne peut jamais prévoir ce que fera le public et c'est de lui qu'on dépend.
— Bien sûr^ dit Ma Suchet, mais qu'est-ce qu'il
rapporte, l'argent, aujourd'hui? Du 4 0/0 ou du 4 1/2 tout au plus. En cas de succès, une fabrique comme celle-là vous sert du 8 ou du 10. En dix ans le capital est remboursé.
M. Suchet lui-même était dans l'entreprise, il ne parlait donc pas en l'air. Mais ce dont on avait besoin, c'était un homme comme Emile, quelqu'un de posé, de consciencieux et qui fût capable aussi, à l'occasion, de surveiller la comptabilité.
— Allons, réfléchissez.
Et M. Suchet insista, parce qu'il voyait Emile incertain. En effet Emile était incertain. Tl allait ainsi contre sa nature. Et une ou deux années avant, s'il avait dit non, c'aurait été non, toujours non. Mais les circonstances n'étaient plus les mêmes. D'abord M. Suchet était un homme sérieux, les devis étaient bien compris, l'affaire se présentait bien, les personnes intéressées avaient toutes des noms connus; ensuite c'étaient là des relations toutes faites, une affaire en amène une autre ; et il songeait à tout cela. Et puis à coté de cela, quels beaux revenus il aurait ! Peut-être bien qu'il tenait sous la main un commencement de fortune. Les fortunes, elles ressemblent à ces boules qu'on roule dans la neige. Longtemps, elles restent petites, manquant encore de poids. Seulement, sitôt qu'elles mordent, elles deviennent en moins de rien si grosses et si lourdes qu'on ne peut plus les remuer.
Et s'il avait une fortune ! Voilà qui l'emportait encore sur tout le reste et lui troublait l'esprit. Il se disait : « C'est ce qu'elle aime, c'est parce qu'elle n'a pas assez d'argent qu'elle est de mauvaise ha-
Lli:S GIRGONSTANGES DE LA VIE 271
tneur. Elle a le goût du joli ; si je lui donne de Tardent, je l'aurai de nouveau à moi. » Et c'est à quoi 1 pensait surtout.
Outre les vingt mille francs de la dot, d'ailleurs 3lacés sur la maison, il avait encore cinquante mille rancs d'économies. Il aurait ses rentes doublées. Et si l'affaire ne marchait pas ? Mais il ne jugeait )lus de rien avec justesse. Dans les circonstances où 1 était, plutôt risquer quelque chose, tacher de sortir de là! Enfin, il alla aux renseignements.
Les renseignements furent bons. L'entreprise semblait sérieuse. Les dépenses avaient été faibles ît les recettes probables n'avaient rien d'exagéré. Il ^ avait encore que les sociétaires étaient des a gens lu pays ». On n'aime pas beaucoup ces étrangers jui arrivent sans qu'on sache d'où ils sortent, rem- )lissent leur sac, vident ceux des autres et s'en vont îomme ils sont venus. Là c'était du plus solide ; on mouvait voir et toucher.
Si bien qu'il partit visiter l'usine, comme il avait ait pour l'appartement.
n descendit à une petite gare dans la vallée de la 5roie. L'usine était là tout près. Acause des grandes luies et du froid, il n'y avait plus qu'un vieux gaon jaune, avec par-ci par-là les taches des bois ris, le village vieux, la rivière éteinte. Et parmi ces hoses fanées, on trouvait les murs frais, peints en lanc, sous le beau toit rouge agréable à voir. A ôté du bâtiment principal, on avait construit une laison nette pour le garde; la cheminée était en riques roses ; tout était neuf, soigneusement améagé*
On visita donc la première salle, celle du générateur. La seconde, encore plus grande, était celle des machines. On s'y arrêta longuement. Outre Emile et M. Suchet qui raccompagnait, il y avait le docteur Fleis, inventeur du procédé et directeur de la fabrique, qui donnait les explications. On a besoin avant tout, dans le traitement du lait, d'une extrême propreté. Tout allait d'abord se stériliser. Il montrait les grandes chaudières de cuivre, à forme d'alambics. Et si on se penchait, on s'apercevait dedans avec une tête énorme et une figure écrasée. De ces chaudières partaient toute espèce de tuyaux, en cuivre également, enroulés sur eux-mêmes comme les vrilles de la vigne, qui entraient les uns dans les autres ou couraient en l'air. Et en l'air, sous le plafond, l'arbre de transmission, venant de la chambre à côté, portait des roues et des courroies, lesquelles descendaient communiquer le mouvement à d'autres roues en dessous. Car, dans la mécanique, une même forcepeut s'utiliser de plusieurs manières. Plus loin, sous les baies, se voyaient les condensateurs, gros cylindres de fer peints en rouge éclatant ; les séchoirs en bois, avec leurs tamis; dans un coin, les baquets pour recevoir le lait qu'on apporterait du village ; d'autres appareils encore, des engrenages graissés, des plaques en acier poli; ici donc, on ferait ceci, et là, on ferait cela; pas une tache sur le carreau de grès.
Le docteur Fleis était un homme encore jeune, avec un air sévère, une barbe taillée en pointe, et un grand front dégarni de cheveux. Il portait lorgnons et une blouse blanche» Il devait être 1
avant. A tout ce qu'on lui demandait il avait la éponse prête ; les chiffres, il les savait par cœur ; as un détail qu'il ne connût ; et cela donnait conance. Comme M. Suchet avait dit, tout était prêt. . un signal, une pelletée de charbon sous la chauière, une allumette dans les copeaux, les roues se lettraient à tourner, les courroies et les volants, 3ut prendrait le branle ; et au bas d'une machine, n verrait sortir une poudre fine, qui s'en irait sur n wagon, aussitôt, dans tout le pays.
— Notez, disait M. Suchet, que nous avons le lait \i à très bon compte.
Puis comme on était à présent dans la saUe de empaquetage, il alla prendre un gros paquet dans n coin.
— Et voilà, dit-il, les affiches.
On les avait dépliées toutes grandes sur le planler. Cela représentait une table servie. On trouvait, 1 premier plan, une carafe un peu bleue, avec un anche de couteau qu'on apercevait au travers ; plus in, sur la nappe à gros plis, une fourchette, une isiette, avec son verre et des fruits sur une coupe, us une bouteille verte : toute une nature morte, ourtant, dans le fond, venait une dame, la maman, li tournait le dos; et assis sur une chaise, un gros ;bé, à cheveux jaunes, secouait des deux mains, ms son bol plein de soupe, le contenu d'un paquet, était la Lactéa, On lisait dessous, en grosses ttres rouges : « Demandez la Lactéa, seul régénéteur des forces. En vente partout. »
— Oui, dit M. Suchet, c'a été fait par un artiste, est un ami du docteur Fleis.
— C'est joli, dit Emile.
— Surtout ça se voit de loin. Et maintenant goùtez-moi ça.
11 avait été chercher une boîte de Lactéa, déjà toute fabriquée. Et Emile prit la cuillère qu'on lui tendait. II sentit sur sa langue quelque chose d'onctueux et d'épais qui se fondait peu à peu et alors remphssait la bouche; quelque chose de solide et de pesant.
— D'ailleurs on ne peut pas juger, disait le docteur, le produit se prend mélangé dans de petites proportions.
M. Suchet reprit :
— Je voulais seulement que vous vous rendiez compte.
Ils sortirent. Devant sa petite maison où il venait de s'installer, le garde, un ancien aiguilleur, ôta poliment sa casquette.
— Chevallaz, dit M. Suchet, vous aurez soin de voir que tout soit bien fermé.
— Oui, monsieur.
Il allait passer un train, ils se dépêchèrent. De la gare toute proche, une voie d'embranchement allait directement jusqu'à la fabrique.
— Remarquez, dit M. Suchet, on charge directement dans le v^agon.
Le soleil brillait, on vit dans les trous rire Teau des (laques, dans Therbe les gouttes posées et en Pair la pente des toits. Une petite buée trembla alors un peu partout, se soulevant, puis retombant; et vers l'ouest, parmi les prés, s'éleva une flamme blanche, c'était le rejQlet d'une vitre.
LES CIRCONSTANCES DE LA VIE â7S
Emile s'était retourné. Devant lui la fabrique était toute brillante aussi. On pouvait encore distinguer par les larges vitrages percés dans la façade, les formes lourdes des machines; le cuivre avait des étincelles. « Voyons^ se disait Emile, qu'est-ce qu'il faut faire? Est-ce oui ou non? je crois bien que ce sera oui. »
Deux jours après il signait l'acte.
Il avait voulu faire une surprise à Frieda ; elle ne savait rien. Ce soir-là pendant le dîner, il lui dit tout à coup :
— Que dirais-tu, si tu devenais riche?
Elle répondit :
— Ce que je dirais, je dirais tant mieux.
— Eh bien, dit Emile, peut-être, qui sait?...
Il faisait comme ceux qui ont un beau secret et veulent bien qu'on le devine, qu'ils en ont un, mais sans le dire, afin que les autres se sentent piqués. On tend la main, on la retire.
— Quoi? qu'est-ce que c'est? dit Frieda.
— Quelque chose.
Elle dit :
— Je veux savoir quoi.
— Alors tu me promets que tu seras gentille ?
— Je suis toujours gentille.
— Pas toujours.
— Alors quoi? dis-moi.
L'envie qu'elle avait la rendait flatteuse; elle souriait à Emile. Alors il lui raconta tout. Ce fut encore un bon moment. Si elle allait devenir riche! Elle vit tout de suite un manteau d'hiver neuf, un manchon et un beau boa. Et si ce n'était pas pour
rhiver : au moins, pour le printemps suivant, un tour de cou en plumes blanches.
Elle ne parla plus de René et, Ulysse étant revenu, elle le reg^arda à peine.
Pour bien fêter révénement, il fut donc décidé qu'on irait un soir au Kursaal. Madame Thurmann devait venir aussi. Quant à M. Thurmann, il restait à rhôtel, ne pouvant s'absenter en même temps que sa femme.
On attendit assez longtemps, il y eut des empêchements, et ce ne fut que Tavant-veille de Noël que les billets furent achetés. Sur la place Centrale où on vend les petits sapins, on avait vu tout à coup un vrai bois se faire. Les arbres étaient posés Fun à côté de Tautre; on allait parmi pour choisir par des vrais tout petits chemins; et à des places vides, il y avait des femmes de la campagne, assises sur des pliants, avec leurs chaufferettes. Comme il faisait froid, elles avaient mis des gros châles en laine brune et des mitaines tricotées qui laissent sortir le pouce et leurs doigts tout durs et noirs.
A côté de l'autre théâtre qui est sérieux, le Kursaal est une espèce de petit théâtre où on peut boire
el fumer et qui a mauvaise réputation parmi les personnes rangées. Au moment où Emile et ces dames entrèrent, l'orchestre jouait son second morceau. La salle était encore presque vide. Au-dessous du rideau, qui représentait, dans une clairière, une dame à robe flottante et à cheveux blonds dénoués, il y avait les musiciens et ils étaient une douzaine. On ne voyait rien que leurs têtes dépassant les rangées de bancs, hormis pourtant le chef d'orchestre, qui tournait le dos et, enfin, tout à fait à gauche, le long manche de la contrebasse, avec une main qui courait dessus, de haut en bas, de bas en haut.
Cependant les gens arrivaient les uns après les autres, s'arrêtaient un peu, hésitaient, avec un air embarrassé; et s'en allaient chercher leurs places ; puis, une fois assis, regardaient de tous les côtés. La salle est décorée en style Louis XV; et les journaux qui en parlent l'appellent une bonbonnière. Elle a une seule galerie, avec des moulures en stuc blanc, doré par place; et sur le cintre de la scène sont deux femmes nues^ à demi couchées.
Ils étaient restés, les trois, dans le fond, sous la galerie, s'étant installés autour d'une table. Emile acheta le programme; ensuite il commanda trois cafés.
— On est peut-être un peu trop tôt.
— Oh! bien, répondit Emile, ça va bientôt com- ! mencer.
Ce que l'orchestre jouait, c'était le Bleu Danube, qui est une valse connue, et du bout de sa bottine, Frieda battait la mesure. Cela lui faisait penser à des
LES CmCONSTANGES DE LA VIE 279
bals, à des fêtes; un air de joie passe sur vous, c'est comme si la vie devenait quelque chose de très facile et on respire mieux un moment. On imagine des couples qui tournent, des dames décolletées avec des beaux bras, nus près de Tépaule et bien ronds dans les gants tendus, des messieurs à cravates blanches ; et le fleuve bleu, qui est dans le titre, coule sous une terrasse plantée de grands arbres. Emile écoutait, madame Thurmann lisait le programme.
Tout à coup Torchestre se tut, et le premier rideau, se levant, découvrit un second rideau, le rideau-réclame. 11 était divisé de haut en bas en petits carrés de toute sorte de couleurs, des plus grands et des plus petits ; presque tous étaient occupés. Il y avait une marque d'automobiles, avec une automobile peinte à côté ; un produit pour les cheveux, avec une tète qui se peignait et souriait, montrant ses dents; une marque de café, une marque de cigarettes ; et enfin deux ou trois adresses de boutiques de la ville. Ce second rideau resta baissé un moment, puis Torchestre repartit, un timbre électrique sonna et les trois coups furent frappés dans la coulisse.