‹ Les circulations en banque: ou, L'impasse du monopole, émission et changeChapitre 4 sur 40 · OU LES BATONS FLOTTANTS · texte numérisé non relu

OU LES BATONS FLOTTANTS

« De loin o'Mt quoique choM et de pràt ee u'efC ri<B« » La Fmtawi.

Le Monopole de l'émission a deux sortes de défenseurs. Les uns, avocats à tous crins, semblent chargés de parler pour ne rien dire , berner le public, l'assaillir de paroles, l'entortiller, lui montrer comme quoi, par exemple , deux et deux font cinq et comment le couteau sert également avec ou sans manche; lui dire sur tous les tons que tout est au mieux dans la constitution moderne du Crédit, et que, sur ce terrain, le libre trafic n'est qu'une chimère, d'où la concurrence un mot vide de sens, sinon même un danger. Ces gens sont passés maîtres en cet art merveilleux qui s'appelle de nos jours la Politique du bec dam Ceau, — D'autres, animés d'un grand zèle, se portent à la rencontre de tout client riche et d'un grand nom qui a maille à partir avec la raison ou le bon droit.

Qu'il s'agisse d'un pays ofi, comme en France, l'on possède des ressources métalliques très supérieures à celles des autres États, rien de plus simple à expliquer, dans un cer-

tain monde, que cet excès de richesse qui constitue pourtant, au point de vue de l'outillage, une inutile dépense.

Si les métaux précieux, en effet, représentent, sous quelque forme qu'ils se montrent, une portion de la richesse générale, nul n'ignore qu'à l'état de Monnaie lor et l'argent remplijssent dans le va-et-vient des échanges un office semblable à celui qu'accomplissent les grues et les palans en mécanique. Si ces mains allongées de l'homme , comme dit l'école, élèvent et déplacent à volonté les plus pesants fardeaux, la Monnaie, ce commun convoyeur des affaires, fait passer ici et là les utilités, produits et services. Tel est son véritable rôle. Mais de même qu'il ne iaut pas multiplier les machines sans nécessité, car ce qu'elles coûtent est autant de retranché sur la légitime sali faction de nos besoins, de même les approvisionnements monétaires qui peuvent aisément être suppléés par autre chose constituent, dans le mouvement des échanges, un fonds de richesse ingrat et stérile. Mieux vaudrait assurément posséder en docks, en champs de de blés et en houillères d'un bon rapport, quelque chose comme un milliard de francs, que d'avoir fixé — invested — cette même valeur dans des pièces de cent sous (1).

LE TEUnAlN SOLIDE DE l'oî\

De ce point, qui est celui d'où i'on voit clair dans l'administration générale des affaires, chacun se trouve conduit

(1) « La Monnaie, a dit un homme fort au courant de ces matières, est un objet de dépense pour la nation chez qui elle circule ; celte dépense égale le revenu que le métal aurait produit sous une autre forme et la détérioration que la Monnaie subit en circulant. » (Bérenger, rapport de Tan X.)

Ceci ne s'accorde guère avec la thèse qui suit évoquée en dernier lieu par M.Wolowski.

à rôcootialtre que la nation la plas riche n^est t>ad celle qui possède le plus d'or ou d'argent, sous telle ou telle fonne» toutes choses égales d'ailleurs, mais au contraire celle qui sut perfectionner à ce point le mécanisme monétaire, qu'elle emploie relativement dans ses opérations une masse moins grande de métaux précieux. Ceux qui partent a du terrain solide de Vor» sont bien près de convenir de cela. Mais comme le raisonnement ne parait pas toujours d'accord avec les faits, Ton s'écrie, en faisant briller aux jeux de la foule des entassements de numéraire, dont il semble que chacun ait lieu d'être fier : « La France est le pays qui a le plus besoin de circulation monétaire (1). »

Besoin, c'est bientôt dit; mais s'il est vrai, ainsi que le comte Mollien en fit un jour la remarque, qu'il 7 ait à cela plus de mal que d'avantage, quelle est donc la raison d'un pareil fait? Ne serait-ce pas que le Papier, cet actif et utile substitut de la Monnaie, supplée, dans unç trop faible mesure, l'instrument métallique des circulations? Il semble qu'au lieu d'être partout placé à pied d'œuvre de l'escompte, j.'entends des affaires, le Monopole de l'émission en banque mette trop de distance entre lui et la nombreuse clientèle du commerce. Qu'on voie ce que deviennent dans ce défaut d'engrenage les trente-sept départements mis au ban de l'Emission, et qui sont comme les parias de l'escompte. Raisonnons un peu ; cela ne fait jamais de mal.

Les espèces, qui opèrent au loin beaucoup trop en grand, ne pourraient-elles, par exemple, être çà et là remplacées, de même qu'à Paris, par le billet de banque? Pourquoi les choses n'ont-elles pas été mises partout sur ce pied d'égalité? Quel tort cela eût -il fait? On posséderait un peu moins d'or ou d'argent, c'est vrai ; mais on aurait en revanche plus de navires à la mer ou en chantier, vu que le taux général

(i) Voir le Mimitmr du 80 mai tW4. — Discours de M. le comte de Germiny au Sénat.

— sodé Fintérét dans ces mêmes contrées eût pu ressortir, ainsi qu'en d'autres pays, à un chiffre communément plus bas, d'où plus d'affaires dans la fabrique comme aux champs. On verrait là sans doute, comme à Paris, circuler moins d'espèces que de billets de banque, c'est encore vrai ; mais qu'importe si cela répond à une plus grande masse d'opérations, c'est-àdire à plus de bien-être, plus de véritable richesse accumulée ou en voie de formation? N'est-ce pas de cela que la France a surtout besoin? et les métaux précieux sont ils donc recherchés à une fin autre que celle de multiplier les produits d'un certain ordre à la satisfaction de chacun, — vêtements, alimentation saine , logements spacieux et commodes, soins suffisants eu cas de maladie, éducation première et enseignement professionnel, épargne pour les vieux jours, ou bien en prévision de quelque sinistre, delà mévente, du chômage? Est-ce que ces choses-là peuvent être mises en balance avec la possession d'une masse plus ou moins grande de Monnaie remplissant un simple rôle d'intermédiaire et pouvant être suppléée? Qui parle d'émission désordonnée, de papiermonnaie, pauvre noctambule accoutumé à marcher dans les ténèbres? Est-ce que Paris est au régime du papier-monnaie, parce qu'il manœuvre à lui seul plus de billets de banque, de dépôts en compte que la France entière? En est-il plus pauvre? y fait -on moins d'affaires qu'ailleurs? y vit -on moins bien? — depuis quand ce qui se fait sans peine, sans danger sur un point, ne se peut-il faire également partout, dans un pays merveilleusement unifié , soumis aux mêmes lois, acquittant le même tribut, animé enfin d'un même esprit, comme il use de la même langue?

Je laisse là l'Écossé ou le pays de Galles, pour m'en tenir à la France comparée à elle-même, et qui présente seule de telles dissonances. C'est ainsi qu'avec ces entassements de numéraire, dont on est si fier, on trouve le moyen de faire ressortir à 10 et 15 0/0, sur une foule de points, ce qui coûterait au Havre ainsi qu'à Paris quelque chose comme

4 à 5 0/0 6û moyenoe. Est-ce que le jour où la Banque de France a pu fonctionner et suppléer par rémission, de même que la Banque d'Angleterre» Tintervention constante des espèces, est-ce que, ce jour-là, le taux de Tintérét n'est pas descendu de 12 à 6 0/0 sur la place de Paris, et de 32, à 8 0/0 pour le gouvernement et le commerce britannique, jusque-là rançonnés par les maîtres du marché de l'argent? Donc, là où ces puissants engins de circulation manquent, c'est Texagération du loyer des capitaux disponibles, et pat suite, c'est l'impuissance générale qu'on décrète. Dire que la France a besoin d'un stock métallique hors de proportion avec ce qui existe en d'autres pays, c'est confesser une infériorité marquée vis-à-vis de ces peuples qui partirent de l'Emission pour monter plus haut, toujours plus haut, s'élever, par exemple, du billet payable à vue et au porteur, à ce que la Grande-Bretagne appelle le check, du checkau Clearing- House^ c'est-à-dire à des compensations qui se nombrent par milliards, et ne laissent debout que de simples soldes, lesquels, à leur tour, s'acquilteirt et s'éteignent par des virements en banque, j'entends quelques lignes d'écriture, dis^ pensant de tout emploi et de tout déplacement d'espèces ou de billets.

Est-ce que cela n'est pas autrement enviable que la ri* chesse entassée ailleurs sans nécessité, sans loi, richesse qui ne sert pas même à combattre ou atténuer les crises, se traduisant pour le pays tout entier en surtaxes d'intérêt que rien ne justifie et n'explique?

Tu le vois, lecteur, non-seulement des biens d'un bon rapport seraient préférables à cet amas d'espèces infécondes, mais là où elles pourraient être de quelque secours, elles font pleinement défaut ; en telle sorte qu'on peut dire que, si l'approvisionnement est considérable, le service est nul. — Cela figure assez bien l'antique faim de Tantale aiguisée par la vue d'un festin auquel il ne saurait atteindre.

Qu'a de commun, d'ailleurs, la géographie ou la configu-

«32rAtion de tel pays avèC la constitution des agents monétaires? En quoi cela se touche-t-il? Je ne veux blesser personne, mais le public qu'on berce avec ces sornettes n'est-il pas d'Age à ce qu'on lui parle un peu raison? Que prétend-on ici, avec celte ceinture de mers protégeant l'Angleterre, quand la France est toute grande ouverte? est-ce que cela a nul trait à la Monnaie ou à l'Emission de banque? Il me semble entendre ce troupier, lequel, peu familiarisé avec les lois de la grammaire, écrivait : « Excusez mon orthographe, je souffre beaucoup de ma blessure. »

Quant aux embarras pouvant résulter, dans un moment de crise alimentaire, de l'état du stock métallique, nul ne voit que, faute d'un shilling ou d'une couronne, le Royaume- Uni ait jamais souffert du manque de subsistances. S'il est, au contraire, un fait avéré, connu de tous, c'est que l'Agriculture, dans ce pays, doit au rayonnement du Crédit, par plus de 700 banques, vers la fin dû XVIIP siècle, les perfectionnements dont elle s'est enrichie et qui Font mise à une grande distance de la nôtre en peu de temps. Le jour où le filsdeChatham, — c'est un fait qu'on ne sauraittrop rappeler, là où les mots bien retentissants usurpent la place des bonnes raisons, — le jour où cet énergique et froid athlète qu'on nomme William Pitt faisait entrer dans le domaine de l'exploitation privée 5 millions d'hectares de communaux, il mettait, du même coup, le levier des banques à portée de ce grand chantier nouvellement ouvert à l'activité britannique. Ce n'est pas lui qui aurait songé à infliger pendant soixante ans à son pays le monopole étroit de TEmission, visitant par faveur spéciale quelques provinces. Et quand, plus d'un siècle après, Robert Peel serrait trop fortement l'écrou des banques, on avait déjà partout moissonné en grand, tandis que, ailleurs, ces riches germes du Crédit sont à peine sortis de terre. Rappelez-vous le mot de ce gouverneur de la Banque de France, montrant à quelle distance on était alors de l'empire britannique, et cessez enfin de mettre sur la même

ligne ceux qui ont bien dîné, trop dîné même, et ceux qui n*ont pas dîné du tout :

« L'Angleterre et les États-Unis en sont peut-être à Yabusy écrivait en 1839 M. Gautier", nous n en sommes pas même encore à Y usage. »

Or, cela n'a pas cessé d'être pour la France une grande vérité, puisque voilà presque la moitié d'un vaste et riche territoire qui est maintenue au régime atrophiant des circulations métalliques, c'est-à-dire de l'escompte embryonnaire. Toutle crédit s'épanche ainsi avec lenteur. Est-ce en face d'un tel système qu'il est permis et possible de s'approprier cette conclusion :

c< Deux banques de Circulation n'ont pas plus de pouvoir qu'une seule installée dans toutes les provinces, bien et libéralement conduite. »

Franchement, est-ce sur ce terrain que combattent chez nous, à cette heure, ceux qui revendiquent l'égalité, — car ceci entreprend bien plus l'égalité des droits que la liberté? En voyant s'étaler sur la carte ces trente-sept provinces qui ne connaissent la Banque de France que dé nom et qui représentent là quelque chose comme les savanes du crédit départemental , on ne croirait pas qu'il s'agit d'un pré merveilleusement fauché et où n'apparaît nulle trace de regain. Une cause est bien malade quand elle use publiquement de pareils artifices. — Voici qui semble plus sérieux, sans être d'ailleurs plus concluant.

LE MONOPOLE ET LES LOIS PRÉTENDUES GÉNE'rALES DE l'ESCOMPTE

(( Si plusieurs banques se ImdA&aXréellement concurrence^ remarque, dans le même temps, un ministre qui fut souvent mieux inspiré, la lutte déterminerait un affaiblissement

— aide confiance dans la valeur fiduciaire ofierte au public. Cette circulation, qui pourrait si facilement être exagérée ^ inspirerait des inquiétudes toutes naturelles en présence des souvenirs du passé. Ce ne serait plus une monnaie métallique à proprement parler, mais un billet escomptable, subissant Cagio et pouvant entraîner des périls successifs. Vous n'auriez plus ce grand élément de sécurité qui résulte de Cunité d'émission, et qui donne auï yeux du fiublic, à la monnaie fiduciaire, la valeur du numéraire. »

Voilà un tableau bien sombre à propos de ce système de la pluralité des banques d'émission qui fleurit ailleurs de temps immémorial, et dont il existe en France même plus d'une glorieuse trace. Où donc étaient Tagio, l'émission désordonnée, le jour où le monopole de la Banque, ancienne Caisse des Comptes courants, faisait fermer les guichets de la Caisse d'escompte, de la factorerie, du Comptoir commercial ou Caisse Jabach pour s'installer à leur place? La gestion de ces établissements libres laissait si peu à désirer que le Comptoir commercial, forcé de prendre avec la Banque « des arrangements combinés » (Expression du rapport del'an XII) devenait actionnaire de la nouvelle fondation « pour la totalité de son capital. » M. Joumu Auberl, l'un des censeurs, ajoute que ce comptoir « continuera d'être bureau d'escompte pour ses actionnaires, mais uniquement avec des billets delà Banque de France; » — ces billets lui étaient délivrés « en échange des papiers de son portefeuille, cédés et escomptés à la Banque. »

Pour qu'il en fût ainsi, ce portefeuille avait sans doute, aux yeux du Monopole, les qualités qui constituent le bon papier. Voilà ce que pourrait faire observer la génération qui ne date pas de Law et qui est placée à quelque distance des fredaines du Régent.

Si le gouvernement de l'escompte fut à ce point irréprochable, comment l'émission aurait-elle inspiré des craintes? La base n'était pas si fragile, puisque la Banque s'en con-

tentait pour asseoir à son tour là-dessus son propre crédit? — Allons : il convient de quitter le terrain de la fantaisie pour s'en tenir à ce que dit l'histoire, sans qu'il y ait lieu d'ailleurs de remonter jusqu'aux ancêtres.

Nul n'ignore, en effet, qu'à côté du privilège de la Banque de France, les banques de Rouen, de Bordeaux, de Lyon, dé Lille, de Marseille, dix en tout, ont montré que rÉmissioù s'accommode fort bien de l'indépendance et de là diversité des sièges et des signes. Il y a à cet égard chose jugée, comme on dit au Palais. L'opinion, elle aussi, a son code; elle rend des arrêts qui restent. Or, quels maux ce système a-t-il produits? Où sont les sinistres que cela a fait éclater dans une période de vingt ans en moyenne? Pour finir d'un mot : Est-ce que la Banque a hésité, lors de la fusion, à prendre sur le pied de l'égalité, eu égard à ses propres titres, l'action des banques départementales ? Ces comptoirs n'étaient donc pas si mal gérés au point de vue de l'escompte et de l'émission, choses qu'on n'avait pas ici séparées. Est-ce du moins la débilitéextrêtne qu'apportaient au Monopole ces libres compagnies fonctionnant à distance? Ce sera si peu cela que plus on avance, plus le contingent départemental grossit la fortune et les profils de la Banque de France. On le voit, l'affaire n'était pas mauvaise pour la consistance et les profits de l'émission en banque. Je remarque d'ailleurs que Rossi, peu suspect de sympathie à l'endroit de la concurrence en matière d'émission, ne fait nulle difficulté d'admettre l'existence d'un privilège « concentré pour chaque localité dans une institution proportionnée àl'importance du marché », ce qui est exclusif d'un établissement unique dans un pays comme la France. En 1840, il écrira :

« On peut multiplier les banques ; il serait imprudent de multiplier les systèmes. » Il ajoute immédiatement : « Un jour peut-être, 'tous ces établissements, ainsi que ceux qui surgiront plus tard, pourront se coordonner entre eui et former, j'oserais presque dire, un système planétaire . »

Rien ne conclut moins, on peut voir, à ce monopole envahissant qui efface et supprime, du centre à la circonférence, toute autonomie. Ce qu'entrevoyait, ce que comprenait Rossi dès cette même époque, c'est cette merveilleuse « unité dans la variété » dont les banques d'Ecosse et l'Amérique du Nord, parle système Suffolk forment depuis longtemps l'excellent type; c'est ce sentiment qu'exprime plus tard Léon Faucher lorsqu'il incline si manifestement vers la fédération des banques. L'honorable rapporteur de la pétition dont le Sénat était récemment saisi reconnaît lui-même combien l'autonomie locale se peut aisément concilier avec l'intelligence supérieure et la bonne tenue de l'Émission Ne lui arrive-t-il pas de dire que les banques départementales entraient d'elles-mêmes dans cette voie de solidarisation intime qui est l'essence même du Crédit?

« Cette nécessité, remarque M. Hubert Delisle, était tellement sentie, que déjà toutes les banques départementales qui ne peuvent s'affranchir de rapports avec Paris, où se liquident généralement les plus grandes affaires du pays avec les pays étrangers, s'étaient mises en relation avec la Banque de France et reconnaissaient Futilité de cette Direction centrale. »

C'est peut-être aller trop loin que de conclure de ces relations naturelles et libres à une direction unique qui s'impose; mais l'accord volontaire en voie de s'établir montre clairement que la concurrence échevelée n'est pas le dernier mot de l'autonomie sur le terrain de TÉmission. Seulement le progrès trouvait là son compte, loin que les allures fussent un pur décalque des façons de la Banque de France. C'est ainsi que, non content d'escompter au-dessous de 4 0/ à Nantes, à Lyon, un intérêt était servi aux dépôts en compte, de façon à recueillir la moindre épargne ; par là l'on étendait le plus possible la marge du prêt et de l'escompte. Il est douteux que, dans ce système, Bordeaux, Rouen, Nantes, Lyon, se fussent ressentis comme aujourd'hui de ces hausses gémi-

— aînées de rintérêt commercial qui placent le pays lout entier sous la plus dure loi.

Dans le même temps, voici les exemples que donnait la Banque de France :

« Un fait pénible pour vos intérêts, remarque en 1845 l'un des censeurs, M. Odier, c'est la diminution toujours plus forte depuis trois ans de vos dividendes... Cependant aucune crise n'a affligé le commerce en France ; les industries manufacturières ont été occupées;!^ paix maintenue aurait dû donner de l'activité aux transactions. . . mais C abondance de C argent chez les capitalistes, les banquiers et une partie des commerçants, et la difficulté de lui procurer un emploi convenable et sûr ont donné à la Banque des CONCURRENTS qui ont fait baisser le taux de l'escompte de presque toutes les valeurs à terme au-dessous de h 0/0, cours fixé pour les escomptes de la Banque ; et vous voyez que c'est la diminution du papier offert à la Banque qui a été la cause de tetle réduction. » (V. le Moniteur du 28 janvier 1845.)

Ainsi, l'argent abonde, et la Banque, qui, à l'aide de l'émission, peut faire plus et mieux que personne, maintient invariablement le taux de 4 0/0 quand partout ailleurs on escompte à de meilleures conditions ; — certaines banques locales escomptent, par exemple, à 3 et 3 1/2. Elles servent, en outre, un intérêt en compte, ce qui se résout pour elles en une abondance de capitaux donnant lieu à plus d'affaires, pendant que la Banque de France est réduite à se plaindre de la diminution du papier offert, par suite de la concurrence que lui font des banquiers, des capitalistes mieux avisés qu'elle et d'ailleurs bien moins en situation d'opérer à bon marché. C'est, sans doute, en face de pareils aveux que Léon Faucher sera amené à s'écrier :

« La Banque de France ne s'est pas élevée d'elle-même à la hauteur de sa mission ; elle a subi^ plus qu'elle ne les a provoqués, les progrès et les réformes. »

On s'étonne de voir en temps ordinaire, souvent même

au plus fort de prétendues crises, le taux de Tescompte ressortir sur place, à Paris de raêaie qu'à Londres, au-dessous de celui fixé par le Monopole. Cela ne se comprend pas. C'est ainsi qu'en Amérique les choses se passent bien différemment. Déjà, en 1840, Garnier-Pagès, frappé de ce fait, fera cette remarque assez curieuse que la partie la plus riche du commerce, notamment les maisons de Haute banque, trouvant sur place de meilleures conditions, ne vont pas à la Banque. Ces maisons se contentent de remettre à rencaissement tout ou partie de leur portefeuille, ce qui grossit d'autant le solde de leur compte courant. M. d'Eichtal ne dit-il pas quelque part dans- son splendide écrit que « le portefeuille de la Banque, quel que soit le taux de fescompte, sera toujours pauvre de la signature des Rothschild, des HoUinguer et autres maisons de ce rang? — Ce sont là, ajoute l'ancien régent de la Banque, « morceaux de gourmets qui se vendent toujours à prime. »

Morceaux de gourmets tant qu'on voudra, mais on s'explique difficilement que certain papier se puisse faire à 3 ou à 6 sur place, quand la Banque, aidée de l'Émission, se croit forcée d'exiger 4 ou 8. — Quel est donc ce mystère? serait-ce le cas de répéter. Mais cela n'a rien qui doive surprendre. Comme la Banque refuse invinciblement de servir un intérêt, si minime qu'il soit, en compte, elle pousse par cela même vers certaines fortes existences de Haute banque tout le disponible qui, sans cela, irait à elle de préférence. Tels sont, à Paris surtout, les véritables entreposilaires du capital tenu en suspension et qui trouve, ailleurs qu'à l'hôtel de la rue de la Vrillière, une mince mais constante rémunération. La force qu'on n'utilise pas est fatalement livrée, on l'a dit, à de plus habiles. C'est grâce à cette manœuvre que le papier doréj pour parler le langage de la Haute banque, se fait sur place à 2 1/2 ou 6, quand la Banque prend davantage. Oii est la provision^ c'est-à-dire le numéraire en grand disponible, là seront toujours les plus

(Jouoes conditions en cours d'escompte. — Voilà l'usage que la Banque fait de son privilège ; voilà comment il est vrai de dire qu'on lui demande incessamment a ce qu'elle ne peut donner. y>

ivec de telles façons d'opérer, on se demande à quoi peuvent répondre des déclarations comme celle-ci :

« La Banque, continue unpeu*plus loin le ministre qui laissa dans l'administration du commerce et des travaux publics des traces lumineuses de son passage, — la Banque n'a qu'une fonction,' celle d'escompter les valeurs, les billets du commerce et de l'industrie et de donner à ceux qui négocient de l'argent ou des billets toujours remboursables en numéraire. Comment, pour cette location de numéraire, ne serait-elle pas assujettie aux règles générales qui déterminent les oscillations du prix de l'argent? »

La réponse est bien simple. La Banque <jle France étant investie d'^ine puissance exceptionnelle ^ en vertu du privilège de l'Émission, ne saurait par cela même relever des lois générales « qui déterminent les oscillations du prix de l'argent. » En un mot comme en cent, si j'ai SEUL en France le droit et les moyens de ne payer qu'une fois sur trois, c'està-dire de faire accepter au pair des espèces mon simple billet remboursable de temps à autre, il est clair qu'aucune puissance financière ne balancera ici la mienne. Si je me livre notamment à l'industrie de l'escompte, j'achèterai à plus bas prix que n'importe qui le bon papier du commerce. Le contraire implique ou une grande maladresse ou une renonciation volontaire aux autres avantages que le marché présente à tout le monde, indistinctement. C'est ainsi que si je permets que de fortes maisons de banque s'emparent de l'intérêt servi en compte au capital disponible , sous forme de numéraire, et qu'on tienne en échec une puissance d'émission basée sur le remboursement à vue et au porteur, je me désarme et m'affaiblis par cela même ; il ne faut pas être un grand clerc pour le comprendre. Mais si, moi investi

d'un si précieux privilège, je fais tout ce qu'il faut pour le défendre, ajouter à sa puissance, certes il me sera aisé de faire au Commerce comme escompte, des conditions que nul ne peut faire, car je suis fort entre les forts.

Et, n'est-ce pas cette position exceptionnelle de la Banque de France qui faisait dire un jour à son immortel fondateur, s'inspirant ici surtout de la nature des choses :

« Il faut que dans toute l'étendue de l'Empire on trouve de l'argent contre de bonnes valeurs à 4 0/0. »

Ceci ne veut pas dire, suivant que la Banque Ta cru pendant longtemps , que le taux de l'escompte doive rester inflexible. Non ; mais c'est comme si l'on eût dit au Monopole :

« Oui, vous jouirez de cette incomparable faveur que votre pièce de 5 francs, aidée de l'Émission ou billet payable à vue et au porteur, vous tiendra lieu d un numéraire triple, sinon même quadruple en certains moments, puisqu avec ce billet suppléant un triple encaisse, vous pourrez acheter tout le bon papier du commerce; — oui, vous arriverez en vertu de ce mécanisme mis dans vos seules mains par une faveur spéciale, à investir ce billet sur place d'une telle consistance, qu'il sera pris finalement partout de plus en plus au pair des espèces, qu'il opérera comme elles au comptant sur un grand marché, les remplaçant ainsi sans peine à l'occasion; — mais précisément parce que vous pouvez cela, puisqu'il vous est exceptionnellement facile de maintenir dans la circulation une certaine quantité de ce papier, représentant généralement le triple de la réserve métallique , d'où trois fois plus d'affaires qu'ailleurs avec une dépense trois fois moindre que ne ferait le plus fort banquier, — eh bien! en vertu de cette même puissance laquelle est TRIPLE de ce qui existe généralement, vous débiterez, à plus bas prix que personne la location d'un numéraire qui vous coûte trois fois moins qu'à d'autres. En d'autres termes, vous escompterez notablement en contre-bas du cours général de la place. — Vous ferez

cela, ou d'autres le feront pour vous, car si vous devez relever des lois générales de l'escompte, à Tendroit de la location du numéraire, le privilège qui vous est départi n'a plus sa raison d'être. »

Est-ce clair? Il me semble en vérité que oui. Sur ce terrain de la logique et du bon sens, je suis surtout fort peu touché de certaines subtilités qui montrent qu'au lieu d'atteindre le faîte du splendide palais de l'Émission en banque on est resté dans l'escalier. — Change devenu défavorable jusqu'à vider l'encaisse, — Spéculation venant raréfiera certaines heures l'or et l'argent, — Exportation fatale du numéraire par suite d'un manque notable de céréales ou par l'effet de quelques achats de soie ou de coton qu'unassortiment de métaux précieux peut seul acquitter : tout cela est au mieux assurément. J'ajoute que ceux qui ont les clefs du Monopole pour entrer là à toute heure comme chez eux, faire leurs affaires à la faveur de quelques bonnes hausses d'escompte habilement ménagées, doivent bien rire des faciles succès, auprès du public , d'une fantasmagorie qui rappelle assez bien l'art profond de ces trésoriers de l'épargne dont Sully vint un jour troubler le ménage. Mais ces bulles de savon qui s'élèvent dans l'air ne font pas, que vous. Banque de France , vous ne soyez d'un crédit, d'une notoriété, c'est-à-dire d'une force hors ligne. C'est ainsi quedepuis l'escompte des effets de commerce, billets ou lettres de change, jusqu'au trafic sur l'or et sur l'argent, vous pouvez suivre sur tous les terrains le particulier qui spécule à l'endroit des métaux précieux, de façon à tout dominer par l'effet d'une grande puissance exceptionnelle. Qu'on s'appelle Rothschild ou Baring, la Banque pourra bien plus que quiconque, et c'est chez elle, non ici ou là qu'on doit pouvoir jouir de la faveur de l'escompte à bas prix poussée jusqu'à l'extrême limite. Le contraire serait simplement un non-sens. Voici d'ailleurs des faits qui le prouvent :

En premier lieu, elle a pu durant une longue période.

j'entends de 1820 à 1853, sauf Tannée 1847, — maintenir invariablement Tescompte à 4 0/0, pendant que la pression des grands marchés de Londres, de New-York, s'exerçait partout et à nos portes. Puis, voyez d'autre part, ce qui se passe dans cette Belgique qui nous touche. Comment la Banque nationale parvient-elle À maintenir, assez généralement en temps de crise, un écart avec Londres et Paris de plus de 2 0/0? Ce n'est pourtant qu'un monopole d'émission calqué sur le nôtre (1). Ce qui se fait ici et là, à l'occasion, se peut donc faire ?...

c'était le bon temps

^e sais fort bien qu'au nom de la Banque on fait tinter des grelots comme ceux-ci : De 1820 à 1850, « la Banque de France escomptait très peu... Et quand elle se trouvait en face de difficultés sérieuses, elle escomptait à de courts délais » par exraple, soixante jours, sinon même trente, fera observer l'honorable M. Fould, un ministre qui paraît avoir perdu complètement de vue tout ce qu'exposaient alors les rapports de tîn d'année du Monopole à l'appui de ces façons d'agir : ésemprébenéy comme diraient nos voisins d'Italie. — Puis, voici venir à la rescousse un ex-gouverneur dont nous trouvons la thèse colligéeen grand dans un magnifique in-8% papier cavalier, où reluit notamment ceci :

« Le taux de l'escompte a été longtemps peu variable (l'honorable M. de Germiny veut dire sans doute invariable et fixe) ; mais c'était lorsque les encaisses de la Banque variaient peu, lorsque les affaires et leur activité employaient moins de numéraire, lorsque l'argent plus abondant que l'or, mais plus incommode et moins exporté qu'il ne Ta été

(1) En ce moment même (30 octobre), Londres et Paris sont à 9 et 8 0/0, tandis que Bruxelles n'excède pas 6.

Digiti2ed by

depuis 4ix aos dans l'Inde et ailleurs venait volontiers (/) dans les caisses de la Banque représenter dans unepropor-tion suffisante les billets de Banque en circulation. Voilà pourquoi le taux de Tescompte a peu varié pendant un certain temps. »

Voilà pourquoivotre fille est muette y semble répéter, avec Sganarelle, l'honorable ancien gouverneur de I4 Banque, mis en demeure de s'expliquer. Il assure, d'autre part, que si Tor est « moins rare que l'argent » il est, en retour « plus transportable ; le public le cache et le garde facilement. » C'est ainsi que u séjournant dans toutes les caisses, dans toutes les bourses, il revient moins à la disposition des renboursements à vue que l'argent; il ne suffit pas qu'il soit dans le pays^ il faut qull soit à la Banque pour le service des relations internationales par l'achat des matières premières, du blé, de la soie. » Dès qu'il s'agit de l'Inde et de l'Egypte, les billets de banque « sont sans pouvoir. »

Et le Change, donc? Et les banques départementales mises aurégimede l'escompte primitif espèces en main? Et les trente et quelques départements systématiquement mis au ban de l'Émission? Et l'absence de tout intérêt servi en compte pour que le numéraire afflue sans doute plus en masse dans les caisses de la rue la yrillière?Et laBanque nationale belge qui, tout monopole constitué qu'elle est, escompte invariablement en temps de crise, que ce soit l'or ou l'argent qui règne, à 2 0/0 au-dessous du cours officiel de Paris et de Londres? Et les grandes maisons dont le papier se croirait déprécié s'il allait grossir le portefeuille de la Banque pour y subir la loi commune, quelque douce qu'elle soit? — Est-ce qu^ilestune seule des choses si complaisamment étalées ici par le gouvernement de la Banque qui explique comment il arrive qu'avec plus de puissance, plus de ressources véritables que quiconque, disposant d'une force triple le Monopole de l'émission ne fasse pas au Commerce des conditions incomparablement meilleures que n'importe qui?

Quelle esl donc la dent qui ronge, jusqu'ici, la lime de la raison si imprudemment laissée aux mains du. public? Nulle trace... sunt verba vanaque voces , prœleredque nikiL

Où a-t-on vu, d'ailleurs, qu'à l'époque du taux invariable de 4 0/0, Fescompte répondît à de pauvres affaires? mais cela dénote dans le gouvernement de la Banque une parfaite ignorance de son histoire. Examinez, par exemple, sans parler de 1839, la masse des opérations traitées par le monopole central de 1845à 1847,et vous verrez porterde749 millions, chiffre de 1844, à près du double, soit 1300 millions en 1847, — résultat qui sera déclaré inouï quelques années plustard, — l'ensemble des affaires faites. Il faut arriver en 1856 pour trouver un chiffre supérieur; 1860 lui-même offrira à peine 100 millions de plus, soit 1429 millions en totalité dans la Banque centrale.

L'or ne vient ^d.s volontiers, dites-vous, à la Banque représenter (( dans une proportion suffisante » les billets en circulation? Volontiers! le mot est d'or, c'est le cas de le dire, pour qui sait, combien tout se paye au lieu de s'octroyer gratuitement. Voici, au surplus, quelques chiffres, comme pour secourir la mémoire troublée Ae^ tous ces hommes de finance. Il convient d'ailleurs de combler les lacunes que présentent certains tableaux, notamment ceux fournis par l'honorable M. Wolowski, et oii n'apparaît nulle trace d'encaisse quand l'Émission partout s'étale. On verra quel rôle joue le billet dans les succursales de la Banque, c'est-à-dire là o\x affluent l'or et l'argent qui manquent ailleurs.

Les chiffres expriment ici des millions :

M0YE?ÎS EJïCAh

Page 1