‹ Les circulations en banque: ou, L'impasse du monopole, émission et changeChapitre 3 sur 40 · JUGE ET PARTIE · texte numérisé non relu

JUGE ET PARTIE

Ignorez-Tous, mylord, que nul ne peut te faire ainsi sa part ?

Lors du règlement des dividendes résultant des opérations delà Banque d'Angleterre, dans le cours du dernier semestre, un fait a été particulièrement remarqué. Les intérêts de cetle grande compagnie avaient prospéré au point de permettre la distribution, non plus de 9 0/0, mais de 11 0/0 par chaque action. Tel est le plus clair résultat de ces fougues dans le taux de l'escompte qui ont si vivement affecté le commerce britannique dans ces derniers temps. Ce qu'entendant un actionnaire , l'honorable gentleman crut devoir en faire séance tenante la remarque : il lui parut étrange que les embarras du marché monétaire eussent été exploités, aggravés même, suivant que cela était de notoriété publique, par des maisons dont les chefs étaient membres du Comité de direction de la Banque. Ceci ne laisse pas, en effet, que de surprendre. Voici à quoi faisait allusion l'honorable porteur d'actions dont les scrupules semblaient quelque peu en éveil.

La Trésorerie de Madrid ayant éprouvé, il y a quelques mois, des difficultés qui n'ont fait depuis que s'accroître, l'idée vint à trois des premières maisons de Londres de l'aider à drainer sur ce grand marché quelque chose comme 50 millions de francs. Inutile de dire que l'affaire se conclut à la satisfaction de ces tout-puissants entremetteurs, de quelque défaveur que fussent frappées, sur les bords de la Tamise, les valeurs espagnoles. A peu près dans le même temps, une compagnie nouvellement et à grand bruit installée, Y International financial society, sorte de crédit mobilier cosmopolite, procurait aux actionnaires du railway de Malaga à

Cordova 10 mîUîons de francs qu'on allait chercher sur ce même marché de Londres, avec la garantie de quelques bonnes maisons espagnoles. Ces faits et d'autres tels que le payement du semestre des consolidés, ayant, avec le change défavorable, pesé sur la Banque, le Monopole se retournait bientôt contre le Commerce, et lui faisait largement expier, par des aggravations d'escompte suivies de quelques faillites, le tort qu'avaient ainsi causé aux affaires d'avides spéculateurs cambistes. — Pierre payait pour Paul, suivant l'usage.

« La cherté de l'escompte, écrit à ce propos, en août dernier, un correspondant bien connu, qui paraît avoir suivi de près tous ces agissements de haute banque, — la cherté de l'escompte a eu cette fois des conséquences plus désastreuses que précédemment. On compte un certain nombre de faillites dans les classes industrielles et commerciales de la province et trois fortes suspensions de payements à Lon» dres. »

Tels sont les faits auxquels se trouvait notoirement mêlée une maison qui compte à sa tête des membres du Comité de direction de la Banque d* Angleterre ^ de cette Banqiie dont les dividendes s'enflent démesurément par la pression que font sur elle quelques hommes forts d'une force alimentée ici journellement par le Commerce. Ces gentlemen recueilleront ainsi un triple bénéfice : 1® profit résultant de l'opération conclue avec le Trésor espagnol ; 2"^ profit d'actionnaire par suite des exagérations de l'escompte en banque; â"* enfin, et ce n'est pas ici le moindre avantage, rareté affichée de l'argent qu'on exploite habilement sur place après avoir provoqué, décrété une hausse d'escompte intempestive. Sur quoi le gouverneur de la Banque d'Angleterre répond avec un flegme tout britannique :

« Comme société, la Banque ne peut être responsable des entreprises faites personnellement et de leur propre initiative par les membres du Comité. »

Mesponsablef c'est parbleu bien complice qu'il faut dire^

lorsque le Monopole dans de telles mains n'est qu'an instrument de règne I

Comptons un peu. Les banques de France et d'Angleterre ont deux sortes de clients : ceux qui les font vivre et ceux qui, tirant le plus grand parti d'une institution sans rivale, ne lui donnent que de Tembarras. Tels sont ceux qui ont place au Conseil, qui dressent, modifient à leur gré les tarifs de cet autre passage du Sund qu'on appelle la Banque et par lequel il faut que le commerce passe. Quant à eux , ils escomptent journellement au-dessous du taux officiel et ne vont à Thôtel de Threadneedle Street ou de la rue la Vrillière que pour savoir où est le niveau de Jeur compte, virer ensemble et charger la Banque de faire gratis leurs recouvrements. En voyant le rôle de dupe que joue ici l'autre client du Monopole, j'entends le Commerce dont la richesse collective constitue seule une véritable force , on se prend à songer à ces enfants, obligés de pourvoira la subsistance de leur père, charge dont l'un d'entre eux serait parvenu à s'exempter. Peu content de ne contribuer en rien aux besoins du vieillard, il est logé sous le même toit, l'embarrasse de ses meubles, mange son pain et boit son vin, jouit de son épargne, bref, tire un fort bon parti pour lui-même de la contribution commune. Trouve-t-il qu'elle soit insuffisante? Il fait que le bonhomme, sur lequel son influence est grande, se résout à demander un supplément de pension à ses autres enfants qui travaillent, suent sang et eau pour faire vivre dans l'abondance la vieillesse et la paresse colludant ensemble. — Si ce n'est pas le rôle que joue en plein XIX© siècle la Cour des directeurs de la Banque d'Angleterre sinon de France, qu'on dise donc quel nom mérite ce singulier taxateur du taux de l'intérêt qui fait décréter en plein conseil des hausses d'escompte dont il profite si bien après les avoir personnellement suscitées? N'est-ce point là être y2/<7^ et partie avec la complicité de la Banque?

Voilà pourtant ce que les financiers d'oulre-Manche, l'AVo-

nomtst en tète, présentent comme la constilation modèle du crédit collectif. — • Pauvre descendance de sir James WilsonetdeTooke!

Chez nous, les choses, pour être moins vivement colorées» ne cachent pas un moindre abus de ce qu'on pourrait appeler la chose de tout le monde. Le Monopole est partout le même, et la même essence d'arbre doit donner des fruits qui ne diffèrent que de grosseur, ou quant à la finesse du parfum. Qu'il arrive un moment où la marge des profits de haute banque est sensiblement réduite, le taux officiel de Téscompte à 7 1/2 ne permettant pas aux barons du change d'opérer sur place en contre-bas, suivant Fhabitude, aussitôt, voilà la Banque mise en demeure de porter plus haut le taux régulateur de ses prêts journaliers. Éprouve-t-on de ce côté quelque résistance, chose d'ailleurs assez rare? La Haute banque trouve bien vite le moyen de vaincre ces scrupules ; n'a-t-elle pas, comme dirait Bazile, les mains pleines d'arguments irrésistibles ? On fouille au plus profond du porte* feuille et Ton présente à l'escompte 10 ou 20 millions d'excellent papier, qu'appuie d'ailleurs la menace d'une large saignée aux comptes courants particuliers. La Banque se rend à ces raisons, et le tour est fait. Il n'en faudra pas davantag^ pour faire combler, en partie, l'écart de 2 0/0 maintenu jusqu'au 13 octobre dernier, entre le taux officiel de Tescomple à Londres et celui de la Banque de France.

C'est là , ce semble, encore un rôle cC arbitre quelque peu singulier. Les banques dites de circulation auraient-elles donc été fondées pour donner ainsi la réplique au trafic cambiste, lui rendre tout facile, possible et fructueux, surmener ceux qui les font vivre, faire, en un mot, la main, comme pouvoir régulateur du taux de l'intérêt, à qui ne leur est d'aucun secours, les épuise d'espèces pour Turin ou pour les finances turques? En bonne justice, comme en Economie, ceci ressemble trop au monde renversé.

<t L'escompte, remarquait naguère en plein sénat M. le

comte de Germîny, est la véritable, la première fonction de la Banque. En face de deux intérêts, — celui du Commerce et celui de la spéculation elle ne peut pas hésiter et doit sa préférence au premier. »

C'est parler d'or. Mais le moyen qu'il en soit ainsi, quand le Conseil des régents se compose en grande partie d'hommes dont les vues, le trafic, Tintérét sont autres que ceux du Commerce? Pourquoi la Banque subit-elle ici la loi du Change auquel elle s'interdit de toucher, de même qu'elle ne touche pas aux dépôts productifs d'intérêts? N'est-il pas étrange que l'établissement de cette mercuriale qui s'ap-pelle le taux de l'escompte soit confié à ceux-là mêmes dont le papier se fait journellement au-dessous du taux affiché par la Banque et qui laissent, comme le dit si élégamment M. d'Eicbtal, l'un d'eux, le portefeuille de la rue de la Yrillière « yeuf de leur signature ?...» Voilà donc des hommes érigés en législateurs, et qui ont le privilège de ne pas tomber sous le coup de la loi qu'ils ont faite. — Qu'on s'étonne si cette même loi est si instable et si dure.

Nul n'ignore que les aggravations d'escompte, dont on est si prodigue depuis quelque temps à Londres comme à Paris, à Amsterdam, où le taux a été porté à 7 0/0, chose inouïe et qu'on ne retrouve qu'à l'époque douloureuse de 181 5 , sont trop souvent, provoquées par des spéculations qui n'ont rien de commercial. A Londres, ce sont les cotons que l'on cote en hausse, à Hambourg et à Amsterdam, ce sont les em^ prunts américains qu'on arrhe en grand à bas prix, en vue de la paix sur le point de se conclure ; à Paris, c'est l'état du Trésor italien que Ton exploite, en attendant le prochain emprunt. Voilà ce qui fera fléchir l'encaisse de la Banque, et qui abaisse, à un moment donné, le niveau des comptes courants non productifs d'intérêts. Le Mono* pole, sur ces divers marchés, vient en aide à Ce mouvement désordonné; de là « ces hausses concertées de l'es-

compte » que le télégraphe porte sur ses fils, partout en même temps, quelle que soit la distance.

Et le public de s'écrier, comme s'il était frappé de l'apparition d'une comète : « L'argent est cherl Voyez Londres, voyez Turin, voyez Paris, voyez Hambourg, Amsterdam, Franofort, Pétersbourg...* Shangaïl » — Mais, grands enfants que vous êtes, ce parfait accord sur tous ces marchés au même instant, à la même minute, faut-il dire, fait voir claire comme le jour, la parfaite connivence de quelques hardis monopoleurs. L'argent, en effet, pas plus que le blé, ne peut manquer PARTOUT A LA FOIS ; c'est une niaiserie de le croire , c'est un grossier artifice que de le prétendre, dansun siècle vanté pour ses lumières. Seulement, voici par^ tout ce qui arrive : L'émission du papier, cet actif et puissant CONCURRENT des métaux précieux, étant généraleiçent partout érigéç en monopole, -^ à Turin, Londres, Paris, Vienne, Saint-Pétersbourg, etc., — c'est-à-dire partout confiée à quelques grands marchands de lettres de change et de métaux précieux, ces gens font naturellement tourner à leur avantage le moyen de concurrence originairement créé pour mettre l'argent à la raison. Maîtres de ce puissant mécanisme qu'on nomme l'Emission, ils le manœuvrent, non dans le sens du Commerce, de l'Industrie et des affaires, mais dans le sens de ces grandes spéculations de Change, de Bourse, de Finance qui ont fait surgir, en moins d'un «iècle, sur ces grands marchés d'Europe, des fortunes princières. Lorsqu'ils vous disent d'une voix unanime, le pied sur te balancier de C Emission — entends-tu bien, public mon ami, et ils choisissent le meilleur moment, — C argent est cher^ c'est comme s'ils disaient : « Voici le moment de bien placer son papier. » Là-dessus on donne un tour de clé à l'escompte sur les marchés régulateurs, lisez dominateurs, comme Londres ou Paris ; la manœuvre se répète instantanément sur d'autres places fort bien gardées, et le tour est fait. Tout cela n'est pas plus difficile à comprendre que la chute de quelques ca-

pucins de cartes tombant Tun sut l'autre dèd que le premier tombe. Constituez en monopole le commerce du coton, des grains et farines, de lïndigo^ et vous serez surpris, à certaines heures, des exigences du détenteur de la marchandise. — Le numéraire, sous sa double constitution moderne — argent ou billets faisant office de monnaie, — est une mar^ chandise dont l'usage est universel, le débit certain^ outre qu'il est constant. Investir quelques hommes du privilège de faire écouler cette marchandise ou d'en arrêter, d'en restreindre le cours à leur gré à l'aide d'un monopole comme tEmission^ c'est simplement rendre tous les autres genres de trafic et de commerce TRIBUTAIRES des maîtres toutpuissants de cette indispensable richesse (1).

A ceux qui croiraient que la concurrence dans les régions du trafic cambiste produit l'effet d'un correctif, on pourrait d'abord répondre par ce que disait un jour M. Gautier, ancien sous-gouverneur de la Banque : « Cette concurrence, les plus puissants la dominent à leur profit » Il est telle maison hors ligne qui tient en échec et fait trembler, à certaines heures, la Banque de France, grâce à son pouvoir et à sa fortune cosmopolite. — Et c'est dans de telles mains que se trouve placé le privilège de l'Émission I

Voilà comment le prix de l'argent en banque est un prix régulateur. — Voilà comment la Haute banque, en possession du droit d'émission et dressant pour d'autres que pour elle les tarifs de l'escompte, est un équitable arbitre; — Voilà comment, enfin, on est juge et partie dans sa propre cause.

(1) J'ai expliqué cela fort au long, il y a quelque quinze ans dans un petit livre fort oublié, mais dont quelques esprits aussi droits que sympathiques ont gardé un bon souvenir. Ce livre avait pour titre i Le Sol et la Haute banguey — Paris, 1849-1850

OU l'on voit l'innocent payer pour le coupable

« Je jugeai par là que le public était une bonne yache i lait qui se laissait aisément traire* » Gii-Blas.

« L'élévation du taux de l'escompte, remarquait dans ces derniers temps M. le ministre d'Etat, provoque la réalisation des opérations commerciales y elle la détermine j elle fait que le détenteur d'une denrée ne la garde pas aussi longtemps; il la vend le plus tôt possible pour réaliser un bénéfice (pourquoi pas une perte, puisqu'ici la vente n'est pas libre?). Dans ce mouvement de circulation commerciale des marchandises, on prépare ainsi une baisse des prix favorable, et la baisse du prix de l'escompte lui-même en est la conséquence (1). »

Cette baisse du prix est à peu près aussi favorable aux affaires que l'incendie de toute une ville, celui de la moitié de Limoges, par exemple, en dernier lieu, est pour lapopula* tion un bienfait signalé. Si cela fait le compte des maçons et de quelques architectes — supposé pourtant qu'il n'y ait parmi eux aucun propriétaire incendié — il est douteux que la ville rebâtie à neuf se trouve plus riche qu'auparavant. Puisqu'il était en train de dire ici son fait à la liberté économique, comment M. Rouher a-t-il omis de noter dans son tableau la dépression constante du 3 0/ qui est bien près de se capitalisera 5 0/0 danscesystème merveilleux de la baissedes prixTCela engage pourtant quelque chose comme 600 millions de valeur mobilièrefourvoyée en prenant le cours moyen d'une autre époque; mais qu'importe par ces constants ressacs de

(1) Voir le Moniteur du 31 mai i86i. — Discussion du Sénal.

baisse sans seconde 1 Ne faut-il pas que certains pâtissent de ce qu'ils n'ont pu ni empêcher ni faire? Est-ce que dans le même temps, fécond en sinistres commerciaux, les banques du Monopole ne voient pas incessamment grossir le chiffre de leurs dividendes? Voilà, certes, des compensations.

Ainsi, dans ce gouvernement de l'escompte placé en d'autres mains que celles du Commerce, dans le maniement de ce numéraire appelé un jour par le génie de rhomme à faire corn- ;t>o^^r Fagent métalliquedes circulations, afin de diminuer ;90tir tous le prix de son loyer; l'Emission est agencée, manœuvrée de teUe sorte qu'au Ueu d'amener la baisse de l'intérêt, c'est la dépréciation fatale de la marchandise qu'on recueille. Et non-seulement cela semble naturel, mais on s'applaudit du résultat. Pierre est au timon ; il fait folies sur folies ; il mène le char de l'Émission comme il l'entend ; il l'arrête court ou précipite sa course à fond de train par ses entreprises sur l'encaisse, par sa pression fatale à l'endroit des comptes courants, par ses spéculations atteignant au bout du monde; c'est lui, lui seul enfin, qui bat ici monnaie sur le dos de l'autre» je veux dire le Commerce, et c'est celui-ci qui devra finalement payer le montant du mémoire 1

Ah! « La variation du taux de l'escompte ne produit pas les crises, assure M. de Germiny; elle en est, dit-il, la conséquence forcée. » C'est comme si l'on disait que de peser sur l'un des plateaux de la balance, au lieu de laisser le fléau à son propre mouvement, ce n'est pas violer les lois de l'équilibre I Tout monopoleest, dansles mains du particulier qui l'exploite, un moyen de vendre à faux poids ce qui ressortirait sur le marché général à son véritable prix. Le poids et le prix sont fatalement altérés. Mais surle terrain du Crédit comme sur celui de la Monnaie, — ces deuxpoints où toutconvergeparune vertu, par une force supérieure, — quelles ne sont pas les conséquences I

Ils font sourire, ces hommes qui pensent sérieusement que lorsqu'on a livré à un petit groupe d'exploitants comme cette bancocratie, le gouvernement du Crédit, il reste encore

à donner quelque chose. Qu'on le veuille ou non , ces gens-là sont maîtres. Ils tiennent à merci peuple, travail, publique épargne, gouvernés et gouvernants. Est-ce qu'il est ici quelqu'un qui leur résiste ou qui leur échappe? Est-ce que depuis le modeste et maigre industriel jusqu'au fabricant, du fabricant au ministre du Trésor, à court de ressources, tout le monde ne va pas, par un canal ou par un autre, à la Banque? Est-ce que les 25 milliards de papier qui ne peuvent prendre place dans ce portefeuille ne reçoivent pas le contre-coup des exagérations de l'escompte, et cela d'une façon d'autant plus douloureuse que le petit escompteur, de cascade en cascade, doit faire payer infiniment plus cher ce qui lui échoit de troisième main? Allez donc voir si la fruitière des rues vend aussi bon marché que sur le carreau des halles ses légumes. Ainsi de l'escompte. Les prix onéreux du Monopole désolent le Commerce et le troublent à mesure qu'on descend d'étage en étage. Si l'on voulait chiffrer le dommage qui résulte des hausses désordonnées de l'escompte, c'est à des centaines de millions que ressortirait, ici, la rançon levée en temps de crise sur le public. Voyez ce que doivent coûter à manœuvrer, dans un tel moment, ces sept à huit milliards de papier, — la masse annuelle était évaluée à plus de 20 milliards, par M. de Girardin, il y a dix ans, — escompté à 15 pour 100 en moyenne quand le taux de la Banque est comme aujourd'hui de 8 pour 100. Ces 8 milliards, tarifés en temps ordinaire à 3 et 4 pour 100, soit 7, en moyenne vont coûter plus du double. D'où pour la masse, à certaines heures, une charge de 300 millions au lieu de 120. Que le chômage en fabrique, avec la mévente dans le gros et le détail accompagnent les retenues ainsi exercées sur la conversion de l'opération à terme en opération au comptant, qu'il se joigne à cela de nombreuses faillites, et c'est une charge d'un demi-milliard qui s'ajoute à l'impôt pour le rendra démesurément lourd.

Avec le Monopole de rémission les crises sont fatales, à une époque où, comme aujourd'hui, Tessor du Commerce trouve dans les emplois mobiliers et immobiliers la compétition la plus ardente. La production, dans ce combat inégal, ne s'alimente plus que des résidus de l'épargne absorbée en grand, surmenée par la spéculation à tous les points de vue. Or, ce n'est pas le Monopole qui est de taille à faire un départ légitime, mais la liberté, ce Briarée aux cent bras, dans le Crédit comme ailleurs. Le bien que sont impuissantes à faire quelques banques dans un tel système se convertit en mal, car, je le répète, les forces qu'on n'utilise pas, on les repasse à d'autres. Ceux qui voudraient nier que la Banque de France est un régulateur étroit autant que faux du taux de l'intérêt n'ont sans doute jamais réfléchi à ce qu'en disait Rossi, il y a vingt-cinq. ans bientôt. Cette apologie suffit à sa condamnation.

La Banque de France, remarque l'éminent professeur, est « le balancier du système monétaire qui doit en régler le mouvement général et rendre les oscillations lentes et uniformes. » M, de Germiny n'a-til pas déclaré d'autre part que cette grande institution doit rester « Varbitre de la mesure dans laquelle le Crédit peut intervenir? »

Or, qu'est-ce qu'un arbitre qui n'est pas libre? Qu'est-ce qu'un juge qui a aliéné son indépendance dans les mains de quelques hommes de Haute banque? Qu'est-ce qu'un régulateur qui publie des mercuriales dont tous ne relèvent pas indistinctement? Ici, le Commerce est tenu de se soumettre aux lois les plus dures de l'escompte, tandis qu'à côté l'on négocie invariablement sur place bien au-dessous du taux officiel de la Banque. Ou pas de mercuriale, ou que tous en subissent l'inflexible loi. Il n'y a qu'à Londres, et partout où resplendit le Monopole de l'émission, qu'apparaît un tel contraste. En Amérique, l'escompte ressort en banque à un taux infiniment plus bas, plus modéré que dans la rue» comme on dit là-bas. Rien n'est plus rationnel, puisque

TEmission est une force ajoutée à celle des capitaux tenus en suspension.

Aussi l'opinion ne prend point le change. — Elle comprend d'instinct que là où tout est faux» prépondérant, là est le siège du mal, en même temps que tel est le point sur lequel il faut concentrer le fort de Tattaque. Du fond des provinces, comme au sein de la capitale, cesont partoutles mêmes clameurs persistantes. Un jour, c'est la juridiction consulaire qui, par ses chefs, signale le mal avec le remède ; ailleurs, un président de tribunal de commerce, couvrant du voile de l'anonyme les ménagements, dont nul n'ose s'^affrancbir en* vers la Banque, montre par où elle pèche et fait souffrir ; — plus loin, on demande à grands cris une enquête, comme pour en finir une bonne fois avec ce texte universel de plaintes. A quels autres signes pourrait-on reconnaître un sujet de perturbation profonde?

Partout où un grand intérêt souffre, l'esprit public obéit à des pentes d'une rectitude qui montre, un jour ou l'autre, qu'on ne saurait choisir de meilleur guide. — A une époque, on se prononce vivement pour la réforme postale, et la réforme gagne son procès ; — une autre fois, ce sont les tarifs protecteurs qui résistent, et le libre trafic, entraînant après lui l'échelle mobile, convertit à sa cause ceux-là mêmes dont la fortune s'était longuement alimentée des faveurs du monopole. — Ailleurs, c'estle peuple belge qui, d'une voix unanime, blâme la démonétisation de l'or, en même temps que l'ostracisme dont on voudrait frapper la monnaie française. Le gouvernement, aidé de quelques hommes pratiques , s'engage , à l'étourdie , dans cette double croisade renouvelée de 1850, et l'on voit un ministre des finances, M. Frère Orban, faire très sérieusement coter à la Bourse lor de France, en attendant qu'il passe à l'état de billon. L'opinion voyant à l'œuvre ces légiféreurs, ces hommes de banque, ces contrôleurs et ces commissaires de la Monnaie, ces r^résentants belges et ces sénateurs, laisse défiler devant

elle cette cohorte lilliputienne, et quand le dernier financier a pronostiqué la démonétisation prochaine et définitive de Tor, quand Thomme officiel a rendu son infaillible oracle accoutumé, le pays nargue tous ces savants docteurs et continue à prendre Tor français, auquel il donne plus que jamais asile de par la loi souveraine du bon sens qui force ici Vautre à se taire.

Voilà ce que Ton gagne à vouloir lutter contre tout le monde sur le terrain des grands intérêts que chacun sent et touche. — Un monopole battu sérieusement en brèche par r opinion est une idée fausse minée de toutes parts ; s'il n'est mort, il est définitivement condamné.

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