Les citations et les allusions poétíques dans Épictète
Poésie et philosophie sont, comme on sait, deux mots ou plutôt deux choses habituées à se trouver ensemble : il y a des poètes philosophes ; il y a aussi des philosophes poètes. Si l'imagination est l'essentiel, la « mesure » n'étant que l'accessoire, on a pu sans paradoxe, et on ne s’en est pas fait faute, parler de la poésie de Pascal ou de Bossuet; et, si on peut, à la rigueur, concevoir le poème de Lucrèce dépouillé de sa forme métrique, on ne le conçoit pas dépouillé de sa poésie. |
Epictète, à qui on a fait une réputation d'austérité poussée jusqu’à la sécheresse, appartient à cette famille de philosophes poètes, et une étude d'ensemble sur ce stoïcien illustre serait, semble-t-il, incomplète, si elle manquait à le considérer par là.
Les pages qui suivent ont des prétentions beaucoup plus modestes : il s’agit simplement de rechercher les emprunts faits par Epictète, sous forme de citations ou d’allusions, aux poètes proprement dits, et d'examiner le parti qu'il en a tiré pour son enseignement. Cette poésie-là n’a donc rien d'original par rapport à Épictète; mais l’emploi qu'il en a fait est-il original? Même s'il ne l'était pas, peut-être précisément à cause de cela, 1l mériterait d’être mis en lumière; car cette étude nous ferait saisir et comme toucher du doigt une méthode générale d'enseignement dont nulle part ailleurs dans l'antiquité nous n'avons vu d'aussi près l'application.
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Comme tous les Grecs de culture moyenne !, notamment comme ses prédécesseurs en philosophie, Épictète connaît bien la littérature que, par opposition avec l’austérité philosophique, on appellerait volontiers profane, si le mot n’avait été consacré depuis avec un sens un peu différent. Platon, qui bannissait Homère de sa République, ne le bannissait pas de ses Dialogues, non plus qu'Eschyle ou Euripide: plusieurs fragments précieux de ces deux derniers poètes ne nous sont même connus que grace. aux citations mises par lui: dans la bouche de Socrate?. Après Platon, les philosophes de toutes les sectes sans exception, depuis Aristote jusqu à Marc Aurèle, ont montré que le goût de la Httérature est compatible avec les plus hautes spé— culations de la métaphysique et de la morale ; l'histoire anecdotique de ceux même dont les ouvrages sont perdus est remplie d’allusions à des vers, à des situations, à des rôles de tragédies, qui prouvent qu'ils cultivaient la société des poètes #. Épictète ne pouvait faire exception. S'il paraît ignorer complètement la littérature romaine # etne pas soupçonner même l'existence des œuvres de Virgile et d'Horace, on voit que l'Iliade et l'Odyssée, les tragédies d'Euripide et les comédies de Ménandre lui sont familières. Il les cite volontiers. Il aime à rendre sa pensée, ou du moins à l’adoucir ou à la renforcer, au moyen d'un vers d'Homère ou d'Hésiode. Voulant, par exemple, éviter de froisser par des remontrances trop sévères un jeune « vi-
Dans le premier livre de ses Études sur les Tragiques Grecs, qui est une Histoire Générale de la Tragédie Grecque, Patin a montré, à l’aide d’une masse de documents laborieusement entassés, combien les œuvres d’Eschyle, de Sophocle et d'Euripide avaient pénétré profondément dans les esprits de tous les Grecs, orateurs, hommes d’État, artistes, philosophes. Dans les différentes circonstances de la vie publique ou privée, les citations et les allusions s’offraient d’elles-mèmes à leur souvenir, et ce langage spécial était compris de tout le monde indistinctement.
2 Notamment dans le Gorgias et dans la République, IT; cf. Patin, Trag. Grecs, I, p. 134.
8 Cf. Patin, Trag. Grecs, I, p. 134-137.
4 On sait qu'Épictète vécut longtemps à Rome avant d'ouvrir une école à Nicopolis. Aussi l’absence de toute allusion à cette littérature tient peut-être uniquement à ce que ses Æntreliens s'adressent à des jeunes gens qui ne connaissent que le grec. Il n’en est pas moins vrai qu’on pouvait très bien vivre à Rome sans con-
naïître le latin.
veur », quil a entrepris de convertir à la philosophie, il se défend de lui donner des conseils en son propre nom. Il n'est, dit-il, que l'interprète des dieux, chärgé par eux de lui donner un avis salutaire; etil se compare, en empruntant trois vers de l'Odyssée, à Hermès messager de Zeus. « Nous avions, dit Zeus, averti Egisthe, en lui envoyant Hermès, le vigilant meurtrier d'Argos, de ne pas tuer Agamemnon ét de ne pas épouser sa femme. De même, les dieux te disent, en t'envoyant leur messager vigilant: Ne perds pas ton temps à déformer en toi ce qui est bien; laisse l’homme être un homme; conserve-lui le genre de beauté qui lui convient en tant qu'homme !. » Ailleurs, s'il veut modérer l’ardeur d’un jeune homme trop pressé d'embrasser la doctrine des cyniques et de prendre un rôle au-dessus de ses forces, une citation de l'Iliade termine et résume sa longue exhortation ; c'est la réponse d'Hector à Andromaque, quiavait conseillé à son mari d'attendre un assaut plutôt que de tenter une sortie : € Va plutôt tisser à la maison; car la guerre est l'affaire des hommes en général, et la mienne en particulier?. » Si au contraire il veut encourager ceux qui sont tentés de se défier de leurs forces, deux autres vers de l'Ihade se présentent à propos à son esprit. « Sans prélendre, dit-il, ressembler aux héros qui affrontent volontairement la mort, on peut du moins s’aguerrir contre elle. Je ne suis pas, sans doute, Sarpédon, fils de Zeus, et je ne saurais dire aussi bravement que lui: « J'irai. et je veux me distinguer entre tous, ou du « moins permettre à un autre de le faire. Si Je ne puis réussir moi- « même, je ne lui envierai pas l’occasion d'accomplir un bel exploit. » J'admets qu'un tel langage soit au-dessus de nos forces; mais ne pas chercher à fuir la mort, voilà du moins une chose qui est en notre pouvoir Ÿ. »
Ces citations. dont on pourrait multiplier les exemples, sont autre chose que de simples ornements littéraires. Elles adoucissent ou renforcent la pensée; un vers d’'Homère fait passer ou fait valoir un conseil. Voulu ou non, l'effet utile est produit. On peut d’ailleurs affirmer qu'il est voulu. Épictète, en effet, ne se borne pas à de-
1 Épictète, Entreliens, 3, 1, 38-39 ; Odyssée, 1, 57 et suiv. Ibid., 3, 22, 108 ; Iliade, 6, 492.
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mander à la poésie quelques citations: dans son enseignement, il attribue à la littérature un rôle assez important, qu'il s’agit de déterminer. Disons tout de suite qu'il ne fait que suivre en cela l'usage traditionnel des écoles philosophiques. La littérature est familière aux jeunes gens qui sortent des mains du « grammatiste ». [ls ont appris leurs lettres dans l'Ihade et dans l'Odyssée ; plus avancés, ils se sont exercés, sous sa direction, à en analyser toutes les beautés !. Quant aux chefs-d'œuvre d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, dont la Grèce a toujours été fière comme d'une gloire nationale, un Grec cultivé doit les posséder au même titre que les poèmes homériques?. Les héros épiques et tragiques sont donc pour les jeunes apprentis philosophes de vieilles connaissances, dont ils sont heureux d'entendre prononcer les noms au cours d’un entretien austère.
Il est de règle, dans l’enseignement comme dans la recherche scientifique, de partir du connu pour aboutir à l'inconnu. Ce principe s'applique ici: au plaisir de retrouver d'anciens souvenirs s'ajoute
1 Dès le cinquième siècle, où l'Iliade et l'Odyssée n'’existaient dans leur entier qu’à un petit nombre d'exemplaires et où la plupart des grammatistes et des particuliers n’avaient entre les mains que des rhapsodies détachées, telles que la Mort d'Hector ou le Massacre des Prétendants, un maitre d’école était inexcusable de ne pas posséder au moins un livre des poèmes homériques, Alcibiade, entrant un jour dans une école (l’anecdote est bien connue ; v. Plutarque, Alcib., 5, et Apophtegm., Reg. et Duc.; Elien, Var. hist., 13, 38), demanda au grammatiste un livre de l’Iliade. Comme celui-ci ne possédait aucune des rhapsodies d'Homère, Alcibiade, à la fois surpris et indigné, le souffleta, et sortit en le traitant de maitre ignorant, qui ne ferait de ses écoliers que des ignorants comme lui (cf. H. Houssaye, Hist. d’Alcibiade, 1, 1, p. 102). — L'usage d'apprendre à lire dans l’Iliade et dans l'Odyssée avait passé à Rome en même temps que s’y introduisait l’hellénisme. Le premier soin de l’esclave grec Andronicus, chargé de l'éducation des enfants de son maitre Livius Salinator, avait été de traduire, à leur intention, l'Odyssée en vers saturniens, C’est encore dans cette vieille traduction qu'Horace semble bien avoir appris à lire à l’école d'Orbilins (Epist., 2, 1, 70), et, s’il parait lui en garder rancune, autant que de sa brutalité, il a tort; car, sur ce point du moins, Orbilius ne faisait que se conformer à l’usage. Horace dit ailleurs /Epist., 2, 2, 42) qu'avant d’aller, comme nous dirions, « faire sa philosophie » à Athènes, il a « fait sa rhéto-. rique » à Rome, et il laisse entendre qu'Homère était le principal auteur du programme :
Romae nutriri mihi contigit atque doceri Iratus Grajis quantum nocuisset Achilles.
2 Cf. p. 496, note 1.
l'attrait de l'inattendu. D'abord le point de vue du philosophe n'est plus le point de vue du grammairien, et la perspective est nouvelle. Celui-ci admirait surtout l’art du poète; celui-là apprécie uniquement la conduite des héros. Or l'épopée homérique et le drame antique se prêtent admirablement à ces sortes d'analyses: la haute valeur des poèmes d Homère et des tragédies du cinquième siècle est d'ordre moral encore plus que d'ordre littéraire. Aussi les moralistes appellent-ils constamment les poètes à leur aide et leur empruntent-ils volontiers les exemples dont ils ont besoin pour éclairer leurs théories!. Cicéron? et Horace, élèves des Grecs pour la philosophie, n'ont fait qu'imiter sur ce point Platon et Aristote, les Académiciens et les Stoïciens. Les ouvrages philosophiques de Cicéron sont remplis d’allusions littéraires, de citations empruntées à Homère ainsi qu'au théâtre grec ou latin. L’épitre d'Horace au jeune Loilius, qui est un bouquet de maximes sur le danger des passions, commence par une préface en l'honneur d'Homère, dont Horace fait le premier des moralistes, et des moralistes stoïciens. L’éloge du poète est suivi d’un court parallèle entre les deux poèmes: les héros de l’Iade représentent les hommes ordinaires, en proie aux diverses passions qui agitent le monde, tandis qu Ulysse personnifie le Sage, qui domine les siennes par la volonté et la raison, virtus et sapientiat.
Certes Horace prête là gratuitement à Homère — outre la paternité de deux poèmes en vingt-quatre chants — un goût de l’antithèse et des intentions philosophiques qui n'étaient pas son fait. Homère n'est pas plus le premier des maitres de morale qu'il n'est, comme le prétend Quintilien”, le premier des professeurs de
1 D’après Philostrate {Vit. Sophist., 2, 27, 10), Nicagoras ayant appelé la tragédie « la mère des sophistes », Hippodromos répondit qu'Homère était leur père.
? Il dit lui-même {Tuscul., 2, 2) qu'il ne fait que suivre en cela l’exemple des rhéteurs et des philosophes grecs.
3 Par exemple les plaintes d'Hercule mourant, de Prométhée sur le Caucase (Tuscul., 2, 8 et 10).
# Horace, Epist., 1, 2. — Ailleurs /Sat., 2, 3, 131), le stoïcien Stertinius compare la folie d'Oreste parricide à celle de l’homme qui étrangle sa femme et empoisonne sa mère pour hériter d'elles, et la comparaison est naturellement à l’avantage d'Oreste. — Autre allusion à la folie d’Agavé portant la tête de Penthée /Sat., 2, 3, 303).
5 Quintilien, {nst. orat., 10, 1, 46-51.
rhétorique, la rhétorique et la morale étant d'invention beaucoup plus récente. Mais il était d'usage courant dans les écoles — et c'était encore de l'inattendu pour les apprentis philosophes — d'attribuer aux actions et aux paroles des héros de l’Hiade et de l’'Odyssée!, ou des tragédies de Sophocle et d'Euripide, un sens philosophique auquel le poète, la plupart du temps, n'avait pas pensé?. C'est ainsi que l'épisode des Sirènes a pris une signification allégorique qu'il n'avait sans doute pas pour l’aède, quel qu'il soit, qui composa le douzième chant de l'Odyssée. De même, le Bacchus d’Euripide, bravant Penthée qui le menace de le mettre aux fers, représente pour Horace le Sage en face du Tyran. Après avoir traduit à peu près littéralement leur dialogue, 1l commente à sa façon, ou plutôt à la façon de ses anciens maîtres d'Athènes, la réponse finale : « Dieu lui-même me délivrera dès que je voudrai. » « Il veut sans doute,
ajoute Horace, dire: Je mourrai. La mort est le terme suprême, la
fin de la carrière. » Or ce n'est pas là ce qu'il veut dire; mais
c'est là, en quelque sorte, la réponse obligatoire que le Sage doit.
faire au Tyran.
De même qu'Horace découvre le Sage stoïcien dans Euripide et dans l'Odyssée, Épictète, fidèle aux mêmes traditions d’école*, découvre dans l'Iliade le type contraire, l'ihwrrs, celui qui n’a pas été
! Dans sa 7ayt23arn iT201a (fragment conservé par Diogène Laërce, 2, 8, 11}, le sophiste Favorinus prétendait qu'Anaxagore était le premier qui eüt étudié Homère au point de vue philosophique, et que son ami Métrodore de Lampsaque était allé beaucoup plus loin que lui dans cette voie. Favorinus lui-même avait, d'après Suidas, écrit un livre Sur la philosophie d’Homére. Tel est également le sujet de la Dissert. 32 de Maxime de Tyr.
2 Plutarque (de aud. poet , 13) dit que les philosophes changent souvent le tour et le sens des vers des tragédies pour les accommoder à leurs propres pensées.
$ V. Horace, Epist., 1, 2, 23, et l’allusion d'Épictète, Entretiens, 2, 23, 4x. Cicéron (de Fin., 5, 49) y voit le symbole de l’amour de la science. C’est ainsi que les moindres mots des prophètes ou de l'Évangile paraissent souvent aux Pères de l'Église, ou aux sermonnaires des xvi° et xvu° siècles, gros d'intentions qui n’y étaient pas toujours.
# Horace, Epist., 1, 16, 58-59. Cf. Épictète, Entretiens, 1, 24, 12-13 ; 1, 25 10/20";:1,,29, 27:20.
% S'il n’oppose nulle part l'Iliade à l'Odyssée avec la même netteté qu'Horace, il voit néanmoins, comme lui, dans Ulysse, le type du Sage (Entretiens, 1, 12, 3: 3, 24, 13 ; 3, 26, 32). Cf. cependant la restriction 3, 34, 18-21 ; v. page suivante.
initié à la doctrine: c'est le héros même du poème, Achille, qui, ne connaissant pas les règles de l’apathie et de l'ataraxie, s’est laissé accabler par la mort de son ami Patrocle. Après lui avoir fait honte de sa faiblesse, Épictète conclut ainsi en s'adressant aux élèvés : « Que vous en semble ? Ne trouvez-vous pas qu'Homère a composé ce morceau tout exprès pour nous faire voir que les plus nobles, les plus forts, les plus riches, les plus beaux, quand ils n'ont pas les Opinions qu'ils doivent avoir, ne peuvent éviter d’être en même temps les plus malheureux et les plus misérables 1? »
Qu'Homère ait eu là une intention philosophique, c'est fort peu probable ; mais ce qui l’est encore moins, c'est qu'il ait jamais eu l'idée de faire à Achille un crime de sa douleur : la philosophie seule a de ces idées paradoxales. C’est là, en effet, la dernière et sans doute Ja plus forte surprise qu’elle ménage à ses nouveaux adhérents : elle se plaît à heurter de front leurs préjugés d’ignorants et à leur faire brûler ce qu'ils ont adoré. Avec leurs maitres de grammaire et avant Boileau, 1ls admiraient le caractère bouillant et prompt d'Achille, ils aimaient « à lui voir verser des pleurs pour un affront », son violent désespoir à la mort de Patrocle leur paraissait le plus beau trait de cette nature passionnée; et voilà qu'ils apprennent que c'est une lächeté de répondre à une injure, que la vraie bravoure consisté à faire semblant de ne pas entendre* ; 1ls apprennent aussi que c’est manquer de cœur que de pleurer la mort d’un ami*. Ulysse lui-même, dont ils entendaient autrefois louer la fidélité conjugale et qu'on leur propose encore comme un type de vertu, Ulysse n'était pas un vrai sage, si réellement 1l regrettait sa femme. Mais une telle faiblesse est invraisemblable de sa part: Homère est ici sujet à caution #. Décidément ils-vont être tentés de croire les gens du monde, qui leur disent, en apprenant ce qu'on leur enseigne à l’école : « Défiez-vous des philosophes, quand ils s'occupent d’autre chose que de syllogismes: ces gens-là sont un peu fous °. »
Épictète, Entretiens, 4, 10, 30.
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