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L'AVENIR DE L'INDE

L'avenir de l'Inde n'est pas seulement, comme nous le verrons bientôt, l'avenir de la puissance anglaise dans la Péninsule. Le problème est plus vaste. Il implique l'étude des conséquences de la lutte

CIVILISATIONS DE L'IXDE.

qui va s'engager bientôt entre deux mondes séparés par un abîme, l'Occident et l'Orient. Avant d'aborder cependant cette question dans sa généralité, nous devons dire quelques mots de l'avenir possible de la domination anglaise dans l'Inde.

Le lecteur au courant de l'état actuel de l'Inde, tel qu'il est exposé dans cet ouvrage, doit être bien persuadé que le peuple hindou n'a que de très faibles chances de s'appartenir jamais, et que sa destinée est d'être toujours dominé par des conquérants étrangers.

L'Inde ne peut pas plus former une seule nation que ne le pourrait l'Europe. Les peuples qui l'habitent appartiennent à des races trop dissemblables et ont des intérêts trop différents pour jamais réunir leurs efforts contre une domination étrangère. Alors même d'ailleurs qu'une alliance fût possible pendant le temps nécessaire pour l'expulsion d'un ennemi commun, les alliés d'un jour se retourneraient les uns contre les autres dès le lendemain de la victoire, et, de même qu'après la chute de l'empire mogol, l'Inde tomberait dans une profonde anarchie, dont profiterait naturellement quelque nouvel envahisseur. La conquête se ferait une fois de plus en armant les Hindous les uns contre les autres, tactique de tous les conquérants jusqu'ici. Tout ce que l'Inde peut espérer aujourd'hui, c'est de changer de maître dans le but — bien problématique d'ailleurs — d'améliorer son sort.

La seule domination nouvelle qu'on puisse entrevoir, du moins actuellement, est celle de la Russie. Cette puissance ne cesse de s'avancer vers l'Inde, et va se trouver bientôt à sa porte. La passe de Kaboul, déjà franchie par tant de conquérants, le sera sans doute de nouveau.

Le danger est imminent pour les maîtres actuels de l'Inde. Ils ne peuvent le conjurer que par une administration extrêmement habile. Mettre de leur côté les dieux de l'Inde, se faire les représentants des intérêts religieux dans un pays oii la religion joue le premier rôle, protéger les vieilles coutumes et les vieilles croyances d'un peuple épris de son propre passé, serait sans doute plus prudent que d'ébranler la foi antique et de semer l'esprit de discussion et de scepticisme en répandant imprudemment l'instruction occidentale. Si les Hindous pou-

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vaient retirer de cette instruction quelque profit réel, on aurait lieu de dire peut-être que la philanthropie doit l'emporter chez les Anglais sur leurs propres intérêts. Mais il n'en est rien. C'est le mécontentement de son sort et le malaise moral engendré par l'éducation occidentale qui feront de l'Hindou l'auxiliaire du premier envahisseur, quel qu'il soit.

Ce mal profond n'existe encore qu'à la surface. Quelques milliers

Fig. 343. — Poterie vernissée (Sindh).

d'hommes seulement en sont atteints, alors que des millions et des millions de leurs frères vivent encore dans l'illusion que rien n'est changé, si ce n'est le nom du pouvoir suprême, pouvoir toujours subi à travers les siècles, qui leur semble inévitable, et auquel ils sont indifférents.

A quel remède violent et désespéré auront recours toutes ces vieilles races de l'Inde lorsque la crise aiguë vers laquelle on les précipite se sera exaspérée jusqu'à n'être plus supportable? Sera-ce, comme quelques-uns le croient, une renaissance de l'islamisme, dont les progrès s'accentuent chaque jour, qui sortira de cet état de choses? Sera-ce au contraire, comme tout paraît le démontrer, une autre nation européenne qui profitera des fautes commises et apparaîtra comme une providence at-

tendue à des esprits agités, désorientés et sans guide. Nul ne pourrait prédire sûrement ce que sera cet avenir peut-être bien prochain. Mais ce qu'on peut préjuger à coup sûr, c'est que le mot d'indépendance n'aura pas, pendant bien des siècles encore, de sens pour l'Inde. Habituée depuis trop longtemps à obéir à des maîtres étrangers, elle est destinée sans doute à subir le joug des Européens, jusqu'à ce qu'elle devienne l'instrument de quelque formidable entreprise d'une race asiatique. Ces éternels vaincus seront alors peut-être nos vainqueurs,

Pig. 344. — Dessin extrait d'un ancien manuscrit tamoul. (Collection de l'auteur.)

mais ils le seront avec leurs frères d'Orient, qui prendront notre place à l'avant-garde de l'humanité, en vertu de cette loi de fer qui a toujours régi la destinée des peuples, l'inexorable loi du plus fort.

Cette place, les peuples de l'Orient semblent destinés à la conquérir d'ailleurs par d'autres moyens que la puissance du canon. Avec l'évolution de l'industrie moderne, les armes doivent nécessairement changer. Bientôt les champs de bataille seront simplement les halles et les marchés. Moins meurtriers en apparence que ceux qui furent jusqu'ici le théâtre des luttes humaines, ils seront cependant beaucoup plus redoutables. Guidée par l'électricité et la vapeur, l'humanité va entrer dans un âge de fer où le combat pour l'existence sera trop formidable pour laisser place à la pitié. L'herbe ne pousse plus où le

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Turc a passé, dit un proverbe arabe. Elle poussera encore peutêtre sur les lieux témoins de ces futures luttes, mais bien rares seront les vainqueurs qui y feront paître leurs troupeaux.

Nous voici donc amenés, comme nous l'annoncions plus haut, à généraliser le problème et à montrer que la question de l'avenir de l'Inde a une portée beaucoup plus étendue qu'on ne pourrait le croire tout d'à-

Fig. 345. — Danse hindoue (d'après un ancien manuscrit).

bord. Elle implique en réalité celle de l'avenir de l'Europe. Il nous reste à examiner maintenant ce redoutable problème.

L'Inde a été, depuis plus de 2,000 ans, un objet d'insatiable convoitise pour tous les peuples qui avaient entendu parler de ses merveilles ; et, malgré les barrières qui la protègent, elle a passé sans cesse d'un maître . à l'autre. Les dominations les plus diverses ne l'avaient pas empêchée cependant de rester toujours semblable à elle-même. Comme la terre mystérieuse des Pharaons, elle avait toujours fini par absorber plus ou moins ses vainqueurs.

Mais jusqu'à la fin du dernier siècle, les maîtres de l'Inde avaient toujours été des Orientaux. Conquise par les Européens, elle se trouve pour

la première fois en présence de peuples trop différents pour qu'ils puissent être absorbés dans son sein. Jamais, depuis les temps les plus reculés de l'histoire, deux éléments plus étrangers ne s'étaient trouvés en présence sur un même sol et en masses aussi profondes.

L'Angleterre, c'est le monde occidental avec sa civilisation compli-

Fig. 346. — Fragment de peinture hindoue du cinquième siècle, d'après les fresques d'Ajunta. Ce fragment représente

la tentation de Bouddha par les démons.

Malgré le grand état de délabrement des fresques d'Ajunta, on peut, par ce fragment et les deux suivants, se faire une idée très juste

de l'état de la peinture hiudoue il y a 1300 ans.

quée, se développant suivant une progression géométrique et marchant avec la rapidité des forces nouvelles qu'il a domptées vers un avenir inconnu. L'Inde, c'est l'Orient immobilisé dans un rêve éternel, les yeux fixés non sur l'avenir, mais sur le passé, interrogeant sans relâche la pensée de ses ancêtres et de ses dieux.

Les destinées de l'Inde dépendent de l'issue qu'aura la lutte ouverte

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aujourd'hui entre l'Orient et l'Occident. Bien que les deux mondes se soient trouvés plusieurs fois déjà en présence sur les champs de bataille» le combat ne fait que commencer. Les Sarrasins, repoussés de France et d'Espagne, puis attaqués au cœur de leur empire par la gigantesque aventure des croisades ; la conquête de l'Inde par l'Angleterre ; les impénétrables barrières de la Chine renversées à coup de canon, sont les

Fig. 347. — Fragment de peinture hindoue (fresque d'Ajunta).

épisodes d'une guerre ouverte depuis des siècles. Mais ces épisodes n'ont été que de simples escarmouches. si on les compare au formidable conflit que les conditions nouvelles d'existence dans lesquelles la science moderne a placé le monde vont nécessairement engendrer.

La rapidité des communications créée par la vapeur et l'électricité a supprimé de fait les distances et mis en contact presque immédiat tous les peuples de la terre. Les deux fleuves dans lesquels s'était partagé le courant de l'esprit humain, le grand fleuve oriental, calme et profond,

d'une majestueuse lenteur, et le torrent occidental d'une rapidité impétueuse, vont cesser de couler dans des lits différents. Sans doute alors l'équilibre établi entre deux cours d'eau qui se confondent s'établira entre les deux mondes. Mais si l'on recherclie comment s'effectuera ce nivellement probable, on reconnaît bientôt que ce n'est pas à l'avantage des peuples de l'Occident.

A en juger par des signes précurseurs chaque jour plus nombreux, le rapprochement des deux mondes sous l'influence de la vapeur et de

l'électricité aura pour première conséquence une égalisation générale de la valeur des produits industriels et agricoles, et partant des salaires, à la surface du globe.

Naturellement la moyenne de ceuxci sera déterminée par le taux de la journée de travail dont se contentent les peuples avant le moins de besoins et pouvant par conséquent produire au meilleur marché possible. Or, dans une telle concurrence, les Orientaux, qui forment la majorité des habitants du globe

Hg. 348. Bouddha (d'après une fresque d'Ajunta et ^ SOIlt dl même tempS leS pluS

d« cinquième siècle). sobres de tous les peuples, devien-

dront fatalement les régulateurs des salaires et seront par conséquent les seuls à bénéficier du rapprochement. Il est probable que leurs salaires s'élèveront un peu, c'està-dire exactement de la quantité minime correspondant au prix des transports, mais il est certain aussi que ceux des Européens devront s'abaisser, non pas un peu, mais considérablement.

Il n'est pas besoin d'un oeil bien perçant pour voir poindre à l'horizon les signes précurseurs de la lutte qui mettra non plus deux nations mais deux mondes en présence, et dont les conséquences directes ou indirectes seront nécessairement formidables. Déjà les blés de l'Inde

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se vendent en Europe à meilleur marché que nos propres grains *. Déjà les moissons fauchées dans ses plaines plongent dans le désespoir et la misère les familles des fermiers français. Déjà l'agriculture européenne songe, malgré les lois impuissantes de protection qu'elle sollicite, à renoncer à la lutte. Nombre de fermes né trouvent plus de fermiers qui veuillent les prendre même pour le prix de l'impôt. Que sera-ce quand l'industrie sera battue à son tour, dans notre monde occidental, par des peuples fabriquant aussi bien que nous, grâce à nos propres machines, et à des prix vingt fois moindres ? Le mineur qui s'est habitué à dépenser 5 à 6 francs par jour et qui menace d'ébranler l'édifice social parce qu'il n'en gagne plus que 3 ou- 4 , verra bientôt les industriels demander à la Chine, alors ouverte, des houilles extraites par des hommes qui se croient riches quand leur salaire journalier atteint 5 à G sous. L'ouvrier qui fait des grèves pour élever ses salaires ne trouvera plus à employer ses bras parce que ces mêmes houilles alimenteront dans l'Extrême-Orient des usines pourvues de toutes nos machines, peuplées d'hommes heureux de gagner un salaire vingt fois moins élevé que celui des

Européens, et dont les produits inonderont le monde sans que nulle barrière puisse se dresser devant eux. Les distances n'existant plus alors, les prix des matières premières comme des produits fabriqués

Fig. 349. I — Statue d'un temple de Bhuwaneswar, septième siècle de notre ère. (Collection de l'auteur.)

* Le développement de la culture du blé dans l'Inde suit, grâce à la multiplication des chemins de fer dans la péninsule, une progression dont il serait difficile, sans les chiffres, de se faire une idée. Il y a dix ans l'Inde cultivait en blé un million et demi d'hectares. Elle en cultive douze millions aujourd'hui. Grâce au bas prix de la main-d'œuvre dans l'Inde, prix qui ne dépasse guère 4 sous par jour pour les agriculteurs, le blé arrive aujourd'hui à Londres au prix de 17 fr. le quintal.

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s'égaliseront nécessairement sur tous les marchés comme s'égaliseront les salaires. Entre deux groupes d'hommes, l'un comme les Orientaux, dont les besoins sont satisfaits avec un salaire journalier de 4 à 5 sous, l'autre comme les Occidentaux, dont les besoins le sont à peine avec une somme vingt fois plus forte, la lutte n'est pas possible

Fig. 350. ■ — Bijoux de Cuttak (Orissa). (Collection de l'auteur.)

et son issue inévitable est que les seconds seront condamnés un jour à se contenter des salaires misérables des premiers.

Sans doute cette égalisation universelle dont nous verrons bientôt l'aurore — égalisation rendue plus facile encore par ce fait sur lequel j'ai insisté bien des fois déjà dans mes ouvrages, que la valeur intellectuelle moyenne des peuples de l'Orient n'est nullement inférieure à celle des

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couches correspondantes des populations de l'Occident — sans doute, dis-je, cette égalisation n'empêchera pas l'Europe de conserver cette petite élite d'hommes supérieurs que l'Orient ne saurait produire. Mais que pourra cette élite, puissante par le génie, faible par le nombre, devant ces foules immenses dont se décidera alors le sort? L'élite des penseurs, des artistes et des savants que possédait la Grèce l'a-t-elle sauvée jadis de la conquête romaine ?

Oe n'est pas assurément l'état moral de l'Europe qui pourra la faire triompher dans cette lutte future où ses destinées seront enjeu. Comme dans la Rome de la décadence, les sentiments dominants des sociétés de notre vieil Occident sont aujourd'hui le besoin de jouir et celui de paraître. Notre extrême culture intellectuelle elle-même tend à nous détacher du travail monotone, à nous rendre éclectiques et changeants, à nous ôter la persévérance, et, en engendrant le scepticisme universel, à user chez nous les derniers ressorts de l'action et de la volonté. C'est avec d'autres qualités qu'ont été fondés les grands empires et qu'ils ont été conservés. L'amour de la famille, la vénération des ancêtres, la solidité des croyances, si forts chez les Orientaux, s'affaiblissent de plus en plus chez nous. Ces sentiments, — quelle qu'en soit la valeur au point de vue philosophique, — sont en définitive la base la plus solide de la cohésion des peuples. Ce sont les leviers tout-puissants dont se sont emparés les esprits supérieurs qui à certains moments ont assuré dans le monde le triomphe d'une race. Quand de tels sentiments disparaissent, les sociétés qui reposaient sur eux se désagrègent bientôt et ne forment plus que des agglomérations d'individus divisés par leurs intérêts personnels et n'ayant plus de sentiments communs. Les vieilles religions qui menaient jadis l'humanité, au nom desquelles se fondaient et se gouvernaient les empires , ces religions , — chimères , disons-nous , mais chimères toutes-puissantes encore en Orient, — perdent chaque jour de leur prestige en Occident, et la science n'a pas encore trouvé l'idéal nouveau qui doit remplacer les dieux morts. Nous vivons aujourd'hui de l'ombre d'un passé auquel nous ne croyons plus, les }^eux tournés vers un avenir que nous ne voyons pas encore.

Que sera cet idéal nouveau qui servira de base aux sociétés futures de

l'Occident? Nul ne pourrait le dire aujourd'hui. Jamais problème plus redoutable et plus pressant ne s'était présenté encore aux méditations des penseurs. De sa solution notre future existence dépend. Ces peuples de l'Orient, que nous avons dédaignés pendant si longtemps, ne sauraient plus être considérés comme de simples barbares. Le trésor d'ardeur et de jeunesse que nous avons dépensé dans des entreprises hardies, sur tous les champs de la pensée et de l'action sommeille encore dans les grandes nations de l'Orient. Il ne saurait y sommeiller longtemps. Leur heure va venir. Le jour approche oîi nos expéditions, nos conquêtes violentes, le bruit de nos découvertes et de nos idées feront définitivement sortir les Orientaux de leur long moyen âge, et, comme jadis les Barbares devant les Romains, les Arabes devant le vieux monde grécolatin, ils se dresseront devant nous avec l'enthousiasme et l'énergie qui nous abandonnent, les espérances et les illusions que nous n'avons plus. Le monde appartiendra alors, comme il appartint jadis, aux peuples qui posséderont à la fois l'idéal le plus fort et les besoins les plus faibles. Nos descendants auront à accomplir une lourde tâche s'ils veulent rester quelque temps encore à l'avant-garde de l'humanité et ne pas sombrer trop vite dans l'abîme éternel où la lente évolution des choses conduit tour à tour les hommes et les empires.

TABLE METHODIQUE

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