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POPULATIONS DE L'AMARKANTAK, DU CHOTA NAGPORE ET D'OUI SSA

KOLES, ETC.

Au nord-est du massif central de l'Inde s'élève l'Amarkantak. C'est le point culminant et le nœud de toute cette région montagneuse. Il en constitue aussi la partie la moins explorée. Là, les forêts sont plus impénétrables, les jungles plus remplies par les bêtes féroces, les vallées plus dangereuses au point de vue des fièvres qui y régnent constamment. Là aussi, l'homme est plus sauvage, plus voisin de l'animal, avec lequel il brave le climat meurtrier et auquel il dispute ses grossiers aliments. Toute description d'ailleurs s'arrête forcément ici à la limite où se sont arrêtés les pas de l'envahisseur civilisé. On en est réduit aux suppositions quant au genre de vie des habitants de cette farouche contrée ; les Hindous de la plaine les dépeignent comme des singes et les redoutent comme des génies au pouvoir malfaisant. De mystérieuses légendes courent à propos des bois profonds et des gorges sombres , où végètent sans doute encore quelques misérables représentants des plus antiques races des Indes.

Le Chota Nagpore forme la région intermédiaire entre le plateau élevé des provinces centrales et les plaines voisines de l'embouchure du Gange. Il s'incline au sud-est vers le golfe du Bengale et comprend les hauts bassins de la Mahanuddi et de la Brahmani ; sur ses pentes du nord-ouest roulent les affluents de la Sône et il appartient en grande partie à la province du Bengale.

Aussi bien au point de vue ethnologique qu'au point de vue géographique, le Chota Nagpore est un pays de transition. Si l'on descendait de ses hauteurs pour se diriger vers l'Aoudh, où vit, comme nous l'avons vu, une des plus belles races aryennes de l'Inde, on rencontrerait successivement tous les types qu'offre cette immense contrée, depuis le nègre hideux adonné à un grossier fétichisme, jusqu'à l'orgueilleux Brahmane.

Le Chota Nagpore est principalement peuplé par des tribus autochthones ; mais ces tribus, restées sauvages dans la montagne, s'indianisent de plus en plus dans la plaine ; et il nous faut faire remarquer pour elles, comme nous l'avons fait pour les Gonds, que toutes nos descriptions à leur sujet se rapportent surtout à leur état primitif, tel qu'il peut être encore constaté aujourd'hui dans les parties les plus écartées et les moins accessibles du territoire qu'elles habitent.

Si l'on ajoute au Chota Nagpore toute la chaîne des Vindhya et la presqu'île du Guzerat, l'on a une longue bande de pays qui s'étend d'une mer à l'autre à travers le centre de l'Inde. Cette longue bande représente exactement le siège des races dites kolariennes. C'est le troisième groupe des populations de la péninsule, les deux premiers étant le groupe tourano-aryen, ou les Hindous brahmaniques, et le second les Dravidiens. C'est la diversité des langues qui a fait établir cette division, surtout celle qui existe entre les Dravidiens et les Kolariens, car les uns et les autres sont des peuples primitifs plus ou moins mélangés avec les envahisseurs, et ayant des rapports nombreux quant au type et quant aux coutumes. Les Kôles ont beaucoup de ressemblance avec les Bhils, qui du reste occupent avec eux cette bande de territoire que recouvrent les monts Vindhya. Mais les Kôles du Chota Nagpore se rapprochent plus que les Bhils du type mongolique, tandis que ceux du Guzerat ont subi à un haut degré l'influence du sang rajpout. Nous avons déjà dit quelques mots de ces Kôles occidentaux, classés par les Brahmanes parmi les Soudras, qui se louent dans les villes pour accomplir toutes les rudes besognes, et dont le nom devenu « coolie, )) sert à désigner tous les ouvriers, portefaix et travailleurs à gages dans les colonies anglaises et en Amérique.

RACES DE L'INDE CENTRALE ET MÉRIDIONALE

Les Kôles orientaux du Chota Nagpore ne sont pas même des Soudras ; ils rentrent dans la foule méprisée des outcasts , et , à vrai dire , la plupart d'entre eux ne sont pas sortis de la barbarie primitive. Nous avons dit qu'ils rappellent le type mongolique ; ils ont en effet le visage triangulaire , la barbe rare, les yeux petits et souvent bridés quoique horizontaux; les lèvres épaisses, les pommettes saillantes et le nez écrasé; leur couleur varie du noir au jaune ; leur taille est courte, mais trapue

Watson.

Fig. 64. — Sauvages du Chota Nagpore.

et robuste. Ils parlent des dialectes se rattachant à une souche unique et spéciale que l'on a nommée langue kolarienne et qui les différencie avant tout des autres primitifs de l'Inde. Outre la bande de territoire qui forme leur domaine particulier, ils s'avancent jusque dans la vallée du Gange, où nous les avons déjà rencontrés. Les Sontals et les Malers, habitant les montagnes situées entre le Béhar et le Bengale, appartiennent en effet à la famille kôle ; nous avons fait remarquer que le sontal joue le rôle de langue mère parmi les dialectes kolariens, à peu près comme le sanscrit pour les langues indo-européennes.

Toutes les populations kôles étaient désignées autrefois sous la dénomination générale de Savaras, que l'on retrouve fréquemment dans les livres des Hindous. On a voulu faire dériver ce nom du mot scythe sagaris qui signifie hache. Il est de fait que, pour les Kôles comme pour les Gonds, la hache est l'arme favorite et quelquefois la seule dont ils sachent se servir. On ne rencontre jamais un indigène du Chota Nagpore ou du Gondwana à quelque distance de sa demeure sans lui voir sa hache à la main. Cet instrument lui est indispensable pour s'ouvrir un chemin à travers les épais fourrés de ses forêts natales, et c'est avec lui que souvent même il attaque le tigre.

Parmi les nombreuses tribus qui habitent le Chota Nagpore, et, plus à l'est, la côte d'Orissa, les unes sont purement kolariennes, les autres plus ou moins mélangées à l'élément dravidien et proto-dravidien. On a établi entre elles des distinctions qui sont forcément un peu confuses, puisque les types ne sont pas toujours absolument tranchés. Les deux groupes principaux portent les noms d'Ouraons et de Moundahs. Ces derniers se rapprochent beaucoup des Mogols, tandis que les Ouraons sont des nègres dont le type se retrouverait plus facilement chez les singes que dans les grandes familles humaines.

Parmi les plus importantes populations de cette région, il faut mentionner les Khonds, qui peuplent une partie de la côte d'Orissa et tout le bassin inférieur de la Brahmani et de la Mahanuddi et qu'il ne faut pas confondre avec les Gonds du Gondwana. Quoiqu'il y ait du rapport entre ces peuples comme entre tous les primitifs, ils constituent cependant deux groupes tout à fait distincts.

Tous ces peuples ayant des coutumes presque identiques, et qui les rapprochent de leurs frères des provinces centrales déjà décrits, il nous suffira d'en parler très sommairement.

Leur religion consiste, comme celle des Gonds, dans l'adoration du soleil , de la terre , des grandes forces de la nature ; dans la crainte superstitieuse des esprits des morts, dans la vénération pleine de terreur des bêtes féroces et des fléaux effrayants auxquels ils sont sans cesse exposés. Les cyclones, les famines, les pestes, les implacables sécheresses, sont également pour eux des manifestations de puissances irritées qu'il faut

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conjurer par des exorcismes et fléchir par des sacrifices. Le sang et les larmes des victimes humaines furent longtemps considérés comme la rosée magique dont la terre desséchée avait besoin pour entr ouvrir son sein et devenir féconde. Aujourd'hui cette croyance disparait de plus en plus, et les animaux eux-mêmes ne sont guère immolés ; on les remplace devant l'autel par leur image en argile, par des fruits et par des fleurs, tandis que leur sang est représenté par un barbouillage rouge

Nicholas.

Pig. 65. — Bayadères d'une pagode du sud de l'Inde.

dont on humecte les pierres disposées en cercle , les petites pyramides qui les surmontent ou les pieux enfoncés en terre.

Lorsque les autorités anglaises essayèrent, parla persuasion autant que par l'intimidation, de faire cesser les sacrifices humains chez les Kôles, ces peuples naïfs consentirent à y renoncer seulement à la condition que les Européens prendraient devant les dieux la responsabilité du sacrilège. Rien n'était hideux comme ces cérémonies, où la victime, une fois égorgée par le sacrificateur, était mise en pièces par la foule , car un lambeau de la chair palpitante était un* talisman souve-

rain. Celui qui l'emportait pour l'enfouir clans un coin de son champ était assuré pour longtemps de recevoir les bénédictions du ciel. Il importait d'enterrer les débris chauds et saignants. A ce prix seulement la déesse Tari, la Terre indignée, laisserait tomber sa colère.

Des enfants étrangers, des orphelins, étaient enlevés et amenés chez les Kôles pour être élevés comme mériahs ou victimes futures. Des pourvoyeurs spéciaux se livraient à cette chasse et en vendaient fort cher les produits. Lorsqu'ils manquaient d'enfants, ils en achetaient à des parents pauvres ou avides, pour les revendre ensuite avec bénéfice. Et ils s'enrichissaient à ce commerce, car les acheteurs ne marchandaient guère ; plus la victime avait coûté d'argent, plus elle était agréable à la Terre, au Soleil, ou aux génies mystérieux qui soulèvent les flots de la mer et les précipitent en tourbillons sur les campagnes.

Chacune des tribus kôles est gouvernée par un chef dont l'autorité plie toujours devant celle des citoyens assemblés. Souvent ces réunions appellent sur un point, non seulement les hommes d'un même village, mais ceux d'une grande contrée tout entière. Les peuples kolariens sentent qu'ils forment une nationalité à part ; ils se souviennent qu'ils ont été les maîtres du sol; leurs légendes aussi bien que des témoignages étrangers font croire en effet qu'ils ont été constitués en corps de nation, jouissant d'un gouvernement régulier. Le nom de Bhoumya, que porte une de leurs tribus signifie « fils du sol )) ou autochthones. Ils savent très bien qu'ils remontent à une antiquité très haute. Trop faibles pour lutter ouvertement, ils ne se font aucun scrupule de recourir à la ruse pour s'enrichir aux dépens de ceux qui les ont dépossédés. Tous les Kôles sont de hardis voleurs, et, loin d'en éprouver la moindre honte, ils se vantent entre eux de leurs exploits. « Nous ne faisons, disent-ils, que reprendre ce qui nous appartient et ce qu'on nous a dérobé autrefois. )) Par un contraste singulier, ces bandits deviennent, lorsque le besoin les pousse à se mettre à la solde des maîtres actuels de l'Inde, les meilleurs agents de police, les plus sévères et les plus vigilants gardes champêtres que les Anglais puissent se procurer. Il arrive aussi qu'ils cumulent : gardiens des champs et des bestiaux le jour, ils les pillent et les enlèvent la nuit, accomplissant les deux fonc-

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tions avec autant de zèle, de prudence et d'habileté. D'une franchise absolue, ils rendent les témoins inutiles, et avouent sur-le-champ lorsqu'on les interroge et qu'ils sont coupables.

Les Kôles sont extrêmement hospitaliers, allant jusqu'à se faire tuer pour leur hôte si celui-ci court quelque danger. Ils sont également très fiers et d'humeur très indépendante. Forcés de payer l'impôt aux

Fig. 66. — Femmes hindoues fabriquant de la farine (Inde centrale).

Anglais, ils le leur portent régulièrement à la limite de leur territoire, ne souffrant pas que les percepteurs viennent souiller de leur présence l'asile de leurs forêts.

Les populations kolariennes sont fort adonnées à la guerre. Elles aiment le combat pour le plaisir qu'il leur donne et aussi parce qu'elles le croient agréable aux dieux. On consulte les présages, et, d'après eux, on reconnaît que le ciel commande la lutte et réclame du sang. Aussitôt on dépêche des messagers à la tribu voisine et on la défie en champ clos. On lutte pendant plusieurs jours, et aussi longtemps que

des présages contraires n'ont pas indiqué la fin de la lutte. Nulle animosité , nulle haine n'éclate entre les guerriers qui partagent souvent la même tente et le même repas durant les suspensions d'armes. Les femmes assistent à la bataille, applaudissant aux coups heureux, aux exploits brillants, recueillant et soignant les blessés, pleurant sur les morts. Comme les Sabines de l'antiquité, elles ont leurs frères et leurs pères dans un camp et leurs maris dans l'autre, car chez les Kôles les mariages sont rigoureusement exogames.

Chez ces populations, le jeune homme achète la femme qu'il veut épouser, ou plutôt ses parents l'achètent pour lui. Il en résulte qu'il reste longtemps soumis à la volonté paternelle ; car ne possédant rien luimême, il ne peut fonder une lamille en dehors de l'agrément de son père et de sa mère. Le divorce est permis à la femme ; on la voit parfois prendre successivement quatre ou cinq maris. Tous sont tenus de rembourser le précédent propriétaire, mais ils ont recours à tous les subterfuges possibles pour s'en dispenser.

Ces peuples pratiquent donc une vraie polyandrie déguisée, et cette coutume résulte fatalement de la rareté des subsistances et du prix élevé auquel sont taxées les femmes. L'infanticide est encore très pratiqué chez eux. Chaque famille ne garde souvent qu'une fille ou deux et enferme les autres à leur naissance dans un vase de poterie que l'on enfouit dans la terre. Il en résulte une élévation forcée de la valeur des femmes qui survivent.

La vie matérielle est dure pour les habitants du Chota Nagpore. Le sol y est pauvre et fort mal cultivé. Dans l'Orissa, c'est encore pire : les maigres récoltes sont parfois englouties tout à coup par une inondation, à laquelle souvent la peste succède ; puis ce sont d'interminables sécheresses qui font périr de faim des milliers d'habitants. Dans un pays aussi misérable, on n'a pas le choix des aliments; aussi les Kolariens mangent-ils de toute chair au grand scandale des Brahmanes hindous.

La côte d'Orissa ne fut pas toujours la contrée misérable qu'elle est aujourd'hui. Jadis, à l'époque de Charlemagne et d'Haroun-al-Raschid, un florissant empire s'élevait dans cette région; les légendes hindoues en font foi , et , témoins plus indiscutables encore , des temples

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merveilleux, aujourd'hui en ruines, tels que ceux de Bhuvanesvar, nous montrent que ces côtes inhospitalières furent jadis le siège d'une civilisation puissante. Ce ne sont certainement pas les Khonds sauvages

Fig. 67. — Femme du sud de l'Inde fabriquant des galettes de combustible avec du fumier.

peuplant aujourd'hui l'Orissa qui auraient pu créer cette étrange et remarquable architecture.

Ce sont des temples bien plus que des villes qui couvrent cette côte, terre sacrée aussi bien pour les Brahmanes que pour les barbares. Placés entre l'Inde aryenne et l'Inde dravidienne, les rivages de l'O-

rissa ont vu se mêler les races et les religions , et, dans la confusion des cultes, sont devenus pour tous les croyants les lieux vénérés par excellence. De toutes parts, et quel que soit le dieu que l'on adore, on s'y rend en pèlerinage. L'Olympe brahmanique s'entrouvre aux yeux étonnés du sauvage qui jusque-là ne s'est prosterné que devant des fétiches ; à son tour il adresse ses prières à Kali, à Vishnou, à Siva. Mais

Fig. 68. — Femme hindoue du sud de l'Inde broyant du riz.

ses superstitions obscures gagnent en même temps les membres des castes orgueilleuses qui le tiennent en si grand mépris. Dans certains sanctuaires et à certains jours, tous les hommes se trouvent égaux ; le paria le plus repoussé traite en frère le plus illustre Brahmane; il n'y a plus de nègre ni de blanc, plus d'Aryen ni de Dravidien, plus de sauvage ni de civilisé ; les extrêmes se sont rencontrés , et la fusion des éléments si divers qui constituent la population de l'immense péninsule s'est pour un instant accomplie.

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Nous les avons rapidement passés en revue tous ces éléments. Signalons seulement, pour en terminer la nomenclature, le groupe important des Ouryas, occupant la région maritime entre la côte d'Orissa et l'embouchure du Gange. C'est un peuple intermédiaire, demi-sauvage, qui a sa langue à part, et qui, sans avoir de type très distinct, tient un peu de chacune des races nombreuses au milieu desquelles il se trouve placé.

Nous souhaitons que cet aperçu rapide et forcément incomplet des races de l'Inde ait surtout fait saisir au lecteur la variété presque infinie qui existe entre ces races, et la distance énorme qui sépare les plus élevées des plus infimes. Après nous être efforcé de bien marquer l'opposition des traits, du caractère, des coutumes, des croyances ; après avoir montré que , sur cette vaste étendue de territoire et dans des sites très divers, l'humanité est représentée à peu près dans tous ses types comme dans tous les degrés de civilisation qu'elle a traversés depuis l'origine de son histoire jusqu'à nos jours, nous allons, dans le chapitre qui va suivre, nous livrer à un travail de synthèse, complément naturel de l'analyse qui précède. Nous rechercherons maintenant quels sont les caractères communs que présentent ces races si diverses ; jusqu'à quel point ces éléments disparates ont pu, soit en se mélangeant, soit en subissant quelques grandes lois communes, tendre peu à peu vers une unité qu'ils atteindront peut-être un jour. Après avoir étudié ce qui sépare les peuples de l'Inde, nous allons indiquer ce qui les rapproche et sur quels points ils se rencontrent.

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