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POPULATIONS DES PROVINCES CENTRALES OU GONDWANA

Notredescriptionsommaired.es races du sud de l'Inde étant terminée, nous allons remonter vers le nord du Dekkan et jeter un coup d'œil sur le sombre massif du Gondwana situé au centre de la péninsule, et qui, à peine exploré encore aujourd'hui, renferme les débris d'antiques populations et les a conservés à l'abri des invasions sur ses plateaux inaccessibles ou dans ses gorges profondes.

On appelle Gondwana la région montagneuse qui forme le point culminant de la péninsule. Elle sépare absolument l'Inde gangétique ou Hindoustan de l'Inde méridionale ou Dekkan. Le Gondwana tient à la fois, par son climat, sa faune et sa flore, de ces deux contrées entre lesquelles il interpose sa masse infranchissable. Contre lui sont venues se heurter toutes les invasions successives. Elles se sont arrêtées à ses pieds; et, si parfois elles l'ont dépassé, ce n'a été qu'en le tournant. De ses sommets s'épanchent dans toutes les directions, vers le Gange, vers le golfe du Bengale ou vers la mer d'Oman, des rivières et des fleuves qui confondent leurs sources dans ses mystérieuses hauteurs.

Le mot infranchissable, que nous avons employé, n'est plus exact depuis vingt ans. Mais ce court espace de temps et les miracles qu'il a vus s'accomplir grâce aux découvertes de la science moderne, ne peuvent être pris en considération lorsque nous étudions les races de l'Inde et l'état où elles ont pu parvenir par leur seul développement et sous l'influence prolongée des milieux où elles ont vécu.

Il est vrai sans doute que les sacrifices humains, par exemple , interdits par le gouvernement anglais, ont cessé sur bien des points; il est vrai que les exigences de la police anglaise ont généralement substitué la cotonnade de Manchester au bouquet de feuillage , seul vêtement des habitants depuis des siècles ; il est vrai que le chemin de fer de Bombay à Calcutta longe la Nerbudda qui limite au nord les provinces centrales , et qu'une seconde ligne , passant par Nagpour, pénètre au coeur même du pays des Gonds. Il est vrai encore que dans un demi-siècle, rien ne restera peut-être de mœurs, de croyances, de coutumes qui se

sont maintenues immuables au centre de l'Inde pendant des milliers d'années. Mais, bien que l'heure de leur disparition soit proche, elle n'a pas sonné encore, et il est possible d'étudier aujourd'hui les populations du Gondwana telles qu'elles subsistent sous leur forme primitive, dans les régions boisées et insalubres de la contrée. Celles de la plaine, ou des plateaux facilement accessibles, s'indianisent rapidement.

Les Gonds, qui ont donné leur nom au pays, sont au nombre de plusieurs millions, mais il n'en est guère qu'un million et demi environ qui soit resté à l'état absolument sauvage.

C'est au sud-est de la contrée, vers les sources de la Pranhita et de l'Indravati, affluents du Godavéry; vers le nord-est, dans le massif de l'Amarkantak, et aussi dans les montagnes bordant le cours supérieur de la Nerbudda , que les derniers vestiges de la barbarie ont trouvé un refuge contre la marche envahissante de la civilisation dans le Gondwana. Sur ces régions encore inexplorées courent les mêmes légendes que nous retrouvons dans les livres aryens concernant le massif central tout entier. Les Hindous de la plaine les dépeignent comme des forêts remplies d'arbres gigantesques, sous le feuillage desquels règne une ombre farouche et flottent des miasmes de mort ; ils ajoutent que les habitants de ces forêts sont des animaux féroces d'une taille gigantesque et des singes hideux contrefaisant l'apparence humaine. Telle l'imagination des antiques envahisseurs de l'Inde leur représentait la vaste étendue des plateaux dans laquelle ils refoulèrent les aborigènes vaincus mais n'osèrent eux-mêmes pénétrer.

Ce furent les Mahrattes qui, au dix-huitième siècle, s'aventurèrent les premiers dans le Gondwana et y établirent leur domination; elle ne fut d'ailleurs jamais très effective. De nos jours, les efforts des Anglais ont définitivement ouvert le pays et poursuivi la barbarie primitive dans ses redoutables asiles.

Les peuples qui se sont autrefois réfugiés dans le Gondwana et s'y sont trouvés refoulés de plus en plus par les invasions, appartiennent à trois groupes principaux : les Bhils, les Kôles et les Gonds; ce sont ces derniers qui, plus nombreux et plus anciennement établis dans le pays, lui ont donné leur nom.

RACES DE L'INDE CENTRALE ET MÉRIDIONALE

Nous avons déjà étudié les Bliils ; 20,000 à peine d'entre eux d'ailleurs subsistent dans le Gondwana. Le véritable siège de cette race dravidienne est plus au nord et plus à l'ouest. Quant aux Kôles, qui

Fig. 60. — Hindous de caste inférieure (porteurs de palanquin).

ne sont plus même des Dravidiens, on en compte environ 40,000 environ dans les provinces centrales, mais ils s'étendent surtout dans le Cliota Nagpore, sur la côte d'Orissa et jusque dans le Bengale où nous les avons rencontrés. Deux de leurs tribus, les Kourkous, dans les vallées du Mahadeo, et les Khonds, qu'il ne faut pas confondre avec

les Gonds, sont également comprises parmi les habitants du Gondwana. Toutefois, réservant aux Kôles du Chota Nagpore un paragraphe spécial où nous indiquerons les caractères généraux de leurs différentes peuplades, nous allons nous occuper exclusivement des Gonds, vrai fond de la population dans le Gondwana, et le groupe ethnique le plus important quant au nombre parmi les aborigènes de l'Inde.

Si les Gonds ne sont pas une race autochthone, ils peuvent du moins être classés parmi les Protodravidiens les plus rapprochés du type négrito primitif. Fort laids, très petits, très noirs, ils occupent un degré bien inférieur dans l'échelle des races. Leurs membres pourtant sont robustes et bien musclés, et ils offrent par là un contraste avec l'apparence chétive et presque difforme de certains sauvages des Nilghirris et avec la finesse un peu grêle de l'Hindou. Leur face est plate, leur nez écrasé, leurs lèvres épaisses, leurs veux petits mais horizontaux; leur chevelure, d'un noir brillant, tombe en mèches roides des deux côtés de leur visage. Leur costume consiste en une simple bande d'étoffe autour des reins et une autre autour de la tête. Celui des femmes, un peu plus compliqué, se compose d'une pièce d'étoffe qui leur enveloppe les hanches et remonte jusqu'à l'épaule en couvrant la moitié du buste. Mais on trouverait encore, parmi leurs peuplades isolées, des individus qui en sont restés à l'antique ceinture de feuillage. Souvent sur ces plateaux, le vent du nord-est souffle avec âpreté et le vêtement des Gonds leur semble insuffisant contre la rigueur de l'air du soir ou des premières heures du matin; dans ce cas, ils allument de grands feux autour desquels ils se chauffent; mais ils auraient honte de rien ajouter à leur costume traditionnel : leur décence est exactement l'inverse de la nôtre.

Leurs armes sont très simples; plusieurs d'entre eux ne connaissent même pas l'arc et les flèches; mais avec la hache, qu'ils ont toujours à la main, ils combattent également le gibier qu'ils veulent abattre, l'ennemi qui les attaque, les lianes énormes qui obstruent leur chemin dans la forêt, et même le tigre qu'ils vont poursuivre hardiment jusque dans son repaire.

S'ils dédaignent de se couvrir et de s'armer, ils prennent au contraire

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le plus grand soin à s'orner le corps et le visage de bijoux pesants et de tatouages pleins de fantaisie ; les femmes surtout aiment passionnément les bracelets et les anneaux de fer, dont elles portent souvent aux bras et aux jambes une charge considérable. Leurs joues et leurs cuisses sont couvertes de dessins destinés à les embellir ; elles sont du reste un peu moins laides que les hommes, et ont parfois même une certaine grâce.

Les Gonds s'adonnent à la culture de la terre ; mais cet art, comme

Fig. 61. — Groupe d'enfants du sud de l'Inde.

tous les autres, est bien peu développé chez eux. Lorsqu'ils ont choisi un endroit favorable, ils commencent par abattre les arbres qui le couvrent, car, dans leur pays, la forêt déborde et s'étend partout avec la puissance qu'elle acquiert dans la zone tropicale. Ils brûlent sur place les sais, les mhowas, les figuiers gigantesques, puis ils sèment le grain, et souvent se contentent de le déposer en petits tas à la limite supérieure du champ en pente, laissant au vent et à la pluie le soin de le disperser sur le sol. Ils installent tout autour leurs huttes légères de feuillage, et attendent la récolte. Us en obtiennent une seconde, une troisième, jusqu'à ce que la terre soit épuisée ; puis vont chercher

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un autre emplacement à défricher et à ensemencer, emportant leurs demeures avec eux et changeant ainsi de place tous les deux ou trois ans.

L'insuffisance de leurs instruments aratoires et de leur science agri- cole les réduirait à une bien grande misère, s'ils n'attendaient leur subsistance que de la terre cultivée. Mais leur riche pays leur offre des ressources en abondance : ce sont les fruits des manguiers, des sais, des figuiers, des jujubiers \ et surtout les fleurs du mhowa qui ont sauvé de la famine des populations entières. De ces fleurs bienfaisantes, outre l'aliment précieux, ils tirent encore une liqueur fermentée avec laquelle ils s'enivrent dans les circonstances solennelles. Ils se nourrissent également du gibier qui pullule dans leurs forêts et du poisson qui abonde dans les cours d'eau.

Les Gonds, sans être lâches, ne sont pas un peuple belliqueux ; ils n'ont pas les instincts agressifs et ravageurs des Bhils. Ils sont cependant, comme ces derniers, volontiers voleurs , et ceux qui vivent dans la plaine et sont entrés dans le mouvement de la civilisation, n'ont pu encore être persuadés qu'il n'est pas naturel de dérober tout ce qui peut se trouver à leur portée des biens appartenant aux Hindous ou aux Anglais parmi lesquels ils vivent. Ils ont néanmoins l'horreur du mensonge, et se distinguent par ce trait, ainsi que presque tous les sauvages de l'Inde, des Hindous proprement dits, dont la fausseté est proverbiale.

Les Gonds sont chez eux hospitaliers et paisibles. Ils ne sont pas cruels, à moins d'être excités par la ferveur religieuse et par des libations abondantes d'arack, auquel cas ils se précipitent sur une victime pour la mettre en lambeaux avec leurs ongles et leurs dents. Cette victime appartient rarement de nos jours à l'espèce humaine. Cependant, malgré la surveillance de la police anglaise, à laquelle échappent d'ailleurs bien des fourrés impénétrables, bien des plateaux escarpés, bien des vallées infestées par la fièvre des jungles, il est probable que les sacrifices humains se continuent dans le pays des Gonds ; ce n'est que dans la région ou les Européens sont en relations avec ce peuple, que les rites sanglants tendent à disparaître. Le veau, le chevreau ou le

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poulet lui-même sont aujourd'hui remplacés, comme offrande à la divinité, par des mannequins d'osier, des figurines de terre, ou simplement par des fleurs et des fruits. Les autels, dressés dans un cercle de pierre, au pied des arbres sacrés, ne sont plus rougis que par un barbouillage de couleur, rappelant le sang qu'on y répandait autrefois.

C'est surtout aux démons et aux esprits malfaisants que les Gonds offrent des dons symboliques ou sacrifient encore des victimes. La

Nicholas.

Fig. 62. — Barbier des environs de Aladras.

croyance aux mauvais esprits est universelle parmi les aborigènes de l'Inde. Ces génies, dans des intentions généralement malfaisantes, viennent errer le soir autour des villages. Et alors il faut qu'ils trouvent de l'eau sur l'autel pour étancher leur soif, des fruits pour apaiser leur faim, le sang répandu pour satisfaire leur vengeance, ou la sinistre couleur rouge qui doit les tromper et leur donner le change. Il faut qu'ils trouvent aussi, fichés en terre, des pieux sur lesquels ils pourront reposer leurs pieds invisibles, car il leur est impossible de toucher le sol, et ils erreraient irrités sans cette précaution.

Les esprits ainsi redoutés et adorés par tous les peuples primitifs de l'Inde sont pour eux les âmes des morts, et surtout celles qui ont été arrachées du corps par une fin tragique. Lorsque quelqu'un des leurs périt d'une façon violente, alors même qu'elle serait volontaire, on suppose que son esprit tourmenté revient errer dans les lieux où s'écoula sa vie et on lui attribue un pouvoir malfaisant qu'il faut conjurer par des exorcismes et des sacrifices. Les âmes des femmes mortes en couches sont parmi les plus difficiles à adoucir. Même s'il arrive qu'un étranger meure chez eux, les Gonds lui vouent immédiatement un culte, comme ils ont coutume de le faire pour leurs proches. Le capitaine Pôle ayant succombé à des blessures reçues dans un combat livré à la suite de tentatives qu'il avait faites pour traverser le Gondwana et gagner Madras, les populations parmi lesquelles il expira, terrifiées à l'idée que son âme irritée allait hanter désormais leurs demeures, lui élevèrent des autels et cherchèrent à se le rendre favorable par des offrandes et par des prières.

Ce ne sont pas uniquement les âmes des morts qu'adorent les Gonds, et on peut dire que tout est dieu pour eux ; les forces et les fléaux de la nature sont également l'objet de leurs adorations. Chaque fléau est présidé par un démon particulier dont le culte doit être observé d'une façon rigoureuse si l'on ne veut être frappé par les maux qu'il tient en réserve. Le choléra, la fièvre des jungles, la petite vérole, et surtout la redoutable sécheresse, sont honorés et invoqués dans l'espoir que tant de marques de respect les tiendront à distance. Mais le dieu, qui , avec le Soleil, propice ou dévorant, avec la Terre, féconde ou aride, tient le premier rang parmi la légion des divinités dans l'Inde centrale, le dieu tout-puissant au nom seul duquel on pâlit et on tremble, c'est le dieu tigre, le mangeur d'hommes.

Lorsqu'un tigre a goûté de la chair humaine, et que la passion qu'elle lui inspire a fait de lui la terreur de toute une contrée , immédiatement on lui dresse des autels. Le démon qui l'anime se confond avec les âmes de ceux qu'il a dévorés et sa force croit avec le nombre de ses victimes. Celles-ci sont invoquées avec non moins de ferveur que luimême, puisque leur fureur s'ajoute à la sienne et qu'il importe de les désarmer avant tout. Souvent, pour le conjurer, on fait venir un prêtre

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renommé qui appartient en général à la tribu des Baïgas. Pour chasser du corps du tigre par ses exorcismes les esprits qui l'ont rendu avide et furieux, le prêtre les appelle en lui. A force de discourir et de gesticuler,

Nieholas.

Fig. 63. — Bayadère du sud de l'Inde.

il devient en proie à une sorte d'égarement, se figure que la férocité du tigre a passé dans son être, et se précipite alors sur un chevreau vivant qu'on lui apporte en sacrifice ; il l'étrangle avec ses dents, en déchire les chairs, plonge sa tête dans les entrailles fumantes, puis, la relevant,

montre son visage ensanglanté à la foule qui hurle d'espoir et de plaisir.

Cette adoration de tous les fléaux divinisés se porte également chez beaucoup de peuples primitifs de l'Inde, et en particulier chez les Gonds, sur les serpents venimeux et surtout sur la terrible cobra. Souvent des malheureux se laissent mordre sans oser frapper l'animal qu'ils ont si souvent prié. Ce culte du serpent a valu aux Dravidiens ce nom de Nagas par lequel les Aryens les désignaient en masse.

Dans l'Inde, où toutes les religions vivent côte à côte en bonne intelligence et souvent s'empruntent des dogmes, des symboles ou des rites, la croyance aux esprits et le respect superstitieux des serpents et des tigres ont pénétré même chez les vainqueurs civilisés, et se retrouvent en quelque mesure chez les Brahmanes et jusque chez les Musulmans. Le serpent est devenu l'un des attributs des grands dieux hindous ; les replis gracieux de son corps forment des motifs d'architecture, tandis que sa tête aux prunelles immobiles se dresse menaçante à côté de celle de Vishnou.

Les Gonds ne reconnaissent pas le système des castes, mais ils sont divisés en tribus entre lesquelles se pratiquent les mariages. Une union à l'intérieur de la même tribu serait considérée comme un inceste et pourrait être punie de mort. L'enlèvement réel ou fictif de la jeune fille par son fiancé est régulièrement pratiqué chez ces peuples. Le plus souvent ce n'est qu'un prétexte à des jeux, dans lesquels les compagnes de l'épouse la défendent en plaisantant contre les amis de l'époux. Ceux-ci sont naturellement toujours vainqueurs et emportent en riant la captive sur leurs épaules. Parfois encore, chez plusieurs peuplades primitives de l'Inde centrale, le rapt doit être répété après le mariage, lorsque, deux ou trois jours plus tard, la jeune femme quitte la demeure conjugale et se sauve avec des larmes feintes dans la maison paternelle qu'elle déclare ne plus vouloir quitter.

Généralement les Gonds achètent une femme pour leur fils avant que celui-ci soit en âge de l'épouser effectivement. Le beau-père choisit une bru forte et robuste qui lui sert de servante et souvent de maîtresse jusqu'à ce que le véritable mari la réclame. Ce sont un peu, comme on voit, les mœurs des mougiks russes. Sauf cette coutume, les Gonds sont

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monogames ; les femmes, étant toujours beaucoup plus âgées que leurs maris, exercent dans le ménage une influence prépondérante.

L'organisation politique des Gonds est des plus simples. Chaque petit clan est gouverné par un chef qui se soumet en général aux décisions des vieillards assemblés. Tous les hommes de la tribu ont voix dans le gouvernement. Très souvent le chef est un descendant de Rajpouts. Quelques représentants de ce dernier peuple furent en effet refoulés, à diverses reprises, à la suite de guerres, parmi les Gonds, chez qui ils acquirent bientôt un certain prestige.

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