SOURCES DE L'HISTOIRE DE L'INDE
'Inde ancienne n'a pas d'histoire. Ses livres ne fournissent aucun document sur sa chronologie passée, et ses monuments ne peuvent pas remplacer les livres, puisque les plus anciens sont de trois siècles à peine antérieurs à notre ère. Sans un petit nombre de livres religieux, où les faits historiques sont enfouis sous des monceaux de légendes, le passé de l'Inde serait aussi ignoré que celui de cette Atlantide détruite par un cataclysme géologique, dont parlent les traditions antiques conservées par Platon.
Les seuls documents anciens que l'on puisse consulter pour reconstituer quelque trace de ce passé perdu nous sont fournis par les Védas, poèmes religieux écrits à diverses époques, mais dont les plus anciens
paraissent être antérieurs de quinze siècles environ à notre ère. Viennent ensuite, mais bien plus tard, les poèmes épiques connus sous les noms de Mahabharata et Eamayana, et le code religieux et social de Manou.
Au point de vue purement historique, la littérature hindoue de notre ère n'est pas plus riche que celle qui l'a précédée. Les seules sources qu'on puisse en effet consulter sont constituées par les Pouranas, recueils rédigés à diverses époques, mais dont les plus anciens ne remontent pas au delà du huitième siècle après Jésus-Christ. Ils sont d'ailleurs trop mélangés de légendes merveilleuses, et la chronologie en est trop absente, pour que la science moderne puisse en tirer grand parti. Ce n'est en réalité qu'après les invasions musulmanes du onzième siècle que commence, grâce aux écrivains musulmans, la période historique de l'Inde.
Aux très insuffisantes sources d'information écrites que nous venons d'énumérer, nous avons à ajouter les relations des voyageurs qui ont visité l'Inde dans l'antiquité. Ces relations sont bien peu nombreuses, puisque nous ne possédons pour l'époque antérieure à Jésus-Christ que des extraits du récit de l'ambassadeur grec Mégasthène, qui séjourna à la cour de Magadha vers l'an 300 avant notre ère. Pour la période de plus de treize siècles qui sépare cette époque reculée des invasions musulmanes, on ne possède, en dehors des maigres mentions des auteurs classiques, que les relations des deux pèlerins chinois Fa- Hian et Hiouen Thsang, qui visitèrent l'Inde, le premier au cinquième siècle, le second au septième. Leurs ouvrages, celui du second surtout, constituent assurément les plus précieux documents que nous possédions sur l'Inde avant les invasions musulmanes.
L'insuffisance extrême des livres historiques sur l'Inde donne une importance très grande aux œuvres plastiques : monuments, médailles, statues, que la péninsule possède. Les plus anciennes sont les colonnes sur lesquelles Asoka faisait graver ses édits, 250 ans avant Jésus-Christ. Viennent ensuite les bas-reliefs des grands monuments, Bharhut, Sanchi, etc., construits au commencement de notre ère ou dans les deux ou trois siècles qui l'ont précédée. Ils nous donnent des détails intéressants sur les mœurs, les coutumes, les croyances, les arts, des peuples
qui les ont construits , et nous montrent le degré de civilisation que ces peuples avaient atteint.
A ces monuments dont les plus vieux sont de trois siècles à peine antérieurs à notre ère, viennent successivement s'ajouter des temples souterrains, des statues, des monnaies, qui contribuent à jeter quelque lueur sur l'histoire de chacune des régions où ils ont été créés. Ce sont uniquement des débris d'architecture et de statues qui nous ont révélé l'influence profonde des Grecs dans certaines contrées, plusieurs siècles après Alexandre et alors que tous les Grecs avaient été expulsés de l'Inde depuis longtemps. Ce sont également les bas-reliefs des temples qui seuls peuvent nous révéler l'histoire de l'origine et des transformations des croyances qui se sont succédé dans l'Inde antique.
La religion a toujours joué chez les Hindous ainsi que chez la plupart des peuples orientaux un rôle fondamental. Ce rôle a été assez considérable dans l'Inde pour que nous puissions prendre les transformations des croyances comme base d'une classification historique.
Cette classification, forcément très large, et dans laquelle les époques n'ont rien de tranché, puisqu'elles empiètent les unes sur les autres ou subsistent simultanément, comprend les périodes suivantes :
1° période védique ; 2° période brahmanique ; 3° période bouddhique; 4° période de renaissance du brahmanisme ou néo-brahmanique; 5° période musulmane; 6° période européenne.
§ 2. — PÉEIODE VÉDIQUE .
Les débuts de la période védique sont antérieurs de quinze siècles environ à notre ère. Ils sont marqués par l'invasion des Aryens dans l'Inde.
La période védique est l'âge tout à fait légendaire de l'histoire de l'Inde. Le peu que nous savons sur elle nous est révélé uniquement par des livres religieux connus sous le nom de Védas , et dont le plus important , le Rig Véda , a été nommé avec raison la Bible des Aryens du nord-ouest de l'Inde.
Établis d'abord autour de l'Himalaya jusqu'aux monts Vindhya,
les primitifs Aryens vécurent à l'état de tribus pastorales errantes, et il est supposable que c'est d'une façon graduelle que dut se faire leur invasion. Les plus anciens de leurs livres paraissent avoir été écrits quinze siècles environ avant notre ère. A cet âge reculé, ils n'avaient pas de castes, adoraient les forces de la nature et n'édifiaient ni temple ni statues ; ils apportaient aux peuples qu'ils envahissaient une langue et une religion nouvelles , mais ils ne leur apportèrent pas d'architecture. Ces peuples aryens primitifs savaient écrire des livres, mais ils ne savaient pas bâtir des monuments de pierre, et rien n'indique dans les plus anciens de leurs ouvrages qu'ils aient construit des temples ni des palais.
Dans un chapitre consacré à l'histoire de la civilisation aryenne, nous aurons à revenir sur cette période de l'histoire de l'Inde. Nous ne nous y arrêterons donc pas davantage maintenant, pas plus que sur la période brahmanique qui la termine et dont nous aurons à étudier également la civilisation. Les documents historiques proprement dits font d'ailleurs défaut pour celle-ci comme pour la première. Les épopées qui se rattachent à la période brahmanique, confirmées pas les récits de Mégasthène, nous prouvent que l'Inde commençait alors à se couvrir de villes, de temples et de palais, mais pas un seul débris des monuments de cette période n'est parvenu jusqu'à nous.