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BENGALE

Fragment de la figure 178.

NEPAL, TIBET

Fragment de la figure 178.

Er

FIG. 182, — La descente du ciel des trente-trois dieux, Musée Guimet, Mission Bacot.

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L’art tibétain.

En donnant ce titre au présent article, nous nous conformons plut6t — pourquoi le dissimulerions-nous? — a une habitude de style qu’a une conviction personnelle. Car, au moins pour la sculpture, nous voudrions ne parler que d’une unité supérieure, dont l’art tibétain n’est qu’ une composante sans indépendance, unité que nous voudrions appeler art padla-ti bétain. .

Nous avons défini plus haut Vart pala une gothisation du gupta (tome II, p. 249; tome III, p. 174-177). Le point de départ de cet art est en effet, nous l’avons indiqué, le nu tropical, le fondu et la simplicité caractéristiques de l’art gangétique des Iv®-vie siécles. Mais peu a peu le nu gupta est sollicité vers une élégance plus allongée, vers des poses plus précieuses — hanchements plus prononcés, mudrds plus savantes, combinaison trés subtile et en apparence paradoxale d'une plus grande flexibilité avec plus de hiératisme, profusion des motifs décoratifs et de la parure, gotit pour les themes ornementaux compliqués, pour les dossiers, les fonds et les décors en arcs d’ogive, en flammes et en pointes; ensemble qui, nous l’avons remarqué, n’est pas sans produire une impression de flamboyant indien. Les formes gupta, si enveloppées, si adoucies, qu’elles en étaient presque réduites a une simple « caresse de lignes », vont ainsi s’amincir en torses d’une élégante sécheresse, se contourner en gestes anguleux ou s’élancer d’un seul élan vers les cieux mystiques du Maha- -yana. L’art est devenu un symbolisme. Devant certaines des statues de cette école, on pourrait méme croire uniquement, tant s’affirme le hiératisme que nous venons de signaler, a une byzantinisation du naturalisme si aéré des temps gupta. Mais on s’apercoit vite que le desséchement n’est qu’apparent et que le hiératisme pala, non seulement conserve toute la séve gupta, mais y ajoute encore par moment une fraicheur juvénile qui, jointe 4 la gracilité des formes et a la préciosité

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Fic. 183. — Subhuti protégeant les naga contre les garuda. Musée Guimet. Mission Bacot.

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des attitudes, produit souvent une impression de rare élégance (fig. 166, 167, 168) (x).

Ce qui fait a notre avis le charme, et, pourrait-on dire, le piquant de lart pala (et tibétain), c’est précisément de voir ainsi, sous le hiératisme et le symbolisme du mahayana tardif, continuer 4 vivre toute la fraicheur du nu indien. Une statuaire romane qui conserverait, captive en sa gaine, et libérerait par moment la palpitation des plus savoureux nus alexandrins... :

Or, tout ce que nous venons de constater 1a pour la statuaire

FIG. 484. rn Fragment de la figure 183.

bengalie des temps pala et sena vaut également pour la sculpture népalaise et tibétaine, et rien ne prouve mieux a

(1) Je renvoie notamment au délicieux Padmapani (Avalokite¢vara), assis sur le tréne de lotus dans la pose du délassement (/alitdsana), statue de schiste noir, de 1 m. 52, originaire du Behar ou du Bengale, fin des Pala ou époque Sena, aujourd’hui au musée de Boston (bonne reproduction dans Coomaraswanty, Portfolio of Indian Art, pl. XXIV). Une partie des bodhisattva de la peinture tibétaine dérivent directement de ce type.

quel point cette derniére dérive directement de l'art bengali. En effet la persistance du nu tropical (si enjolivé, fleuri et enguirlandé qu'il se montre désormais) sur les hauts plateaux

Fic. 185. — Le roi Kulika Mafijucrikirti.

Collection Bacot.. Musée Guimet.

tibétains, dans une région ot il allait contre toutes les conditions de climat et de genre de vie des indigénes, atteste que

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FIG. 185 bis. — Bhavaviveka convertissant un ascete hérétique. Musée Guimet. Collection Bacot.

Vart tibétain est bien un art étranger au Tibet, un art importé, adopté une fois pour toutes et figé dans les glaciers. Rien de plus touchant d’ailleurs que ces fleurs tropicales, si voluptueuses et capiteuses, quicontinuent depuis dix si¢cles — miracle du bodhisattva — a fleurir dans les neiges (fig. 169, 170). Remarquons méme par quels liens subtils, en dépit ou a cause de son exaspération tantrique, une piéce comme da Dakini de la collection Mazot (fig. 1712172) se rattache a la tradition des nus dravidiens (tome II, fig. g1-g9).

A cété de cette influence indienne, de beaucoup prédominante, la sculpture népalaise et tibétaine n’est pas sans déceler des affinités avec d’autres écoles. Tout d’abord, quelque inattendue que soit cette constatation, l’art bengali des temps pala et sena d’ou dérive l'art tibétain ne fut pas sans lien avec Vart javanais de Prambanan d’abord, de Singhasari ensuite. Parmi les bronzes javanais de l’époque de Prambanan (1x°® siécle) donnés par M. J.J. Meijer au musée Guimet, tel Kuvera dodu et pansu rappelle étrangement le Jambhala de Dacca (1); la sécheresse allongée du torse de tel Avalokitecvara (tome II, fig. 126) n’est pas non plus sans affinités palanépalaises; et encore la Prajfidparamitaé du musée de Leyde (tome II, fig. 127), art de Singhasari, x1m® siécle, retrouverait facilement son équivalent, sinon en valeur esthétique, du moins comme théme général, dans telle statue du groupe gangétique (2). Nous ne voulons pas dire par 1a que le mahayana tibétain ait été directement influencé par le mahdyéna javanais, mais — en tappelant d’ailleurs que l’apdtre Atica, au milieu du xi® siécle, n’est venu au Tibet qu’aprés avoir passé par Java — nous voulons mettre en lumiére le fait qu’entre le rx® et le x siécle, Java, le Bengale pdla et sena et les terres de prédication bengalie du Népal et du Tibet, ont di avoir entre eux des relations intellectuelles, et par conséquent artistiques, beaucoup plus actives qu’on ne croit.

(1) Benoyytosh BHATTACHARYYA, pl. XXXIV, d.

(2) Lbid., pl: XXXVI, c.

Fic. 186 et 187. — Grands sorciers (Mahasiddha). Musée Guimet. Mission Bacot.

I/empire des Ames qui avait la cité monastique de Nalanda pour capitale s’étendait de Singhasari a [ha-sa.

Plus directe fut forcément l’influence chinoise. Et ici une rencontre trés curieuse. La sculpture bouddhique chinoise, stéréotypée depuis les Wei et les Souei, vint renforcer au Tibet les tendances « gothisantes » que dégageait déja par lutméme l'art bengali, pala, sena ou népalais. Cet élancement des formes, amincies jusqu’a la raideur, cette retombée anguleuse des ornements et des parures, que nous avons remarqués dans la scultpure chinoise du vie siecle (tome III, fig. 157- 161), nous les retrouvons dans deux statuettes tibétaines — évidemment bien postérieures — du musée Guimet, figures 174,

La peinture tibétaine presente également la plus heureuse combinaison d’influences indiennes et chinoises. La plupart des banniéres en notre possession ne datent que du xvimié siécle, quelques-unes seulement du x1x®. Mais, la « fidélité de répétition » des imagiers tibétains est si scrupuleuse que la question de chronologie ne conserve ici que peu d’importance. Telle scene du xvu® siécle tardif n’est visiblement que la copie pure et simple d’un modéle du xv® et, par cet intermédiaire, de quelque original subhimalayen. Le mobile religieux nous est garant de cette origine; pour faire ceuvre pie, le lama-peintre devait recopier sans aucune innovation personnelle, en décalque, le tracé qu il avait devant les yeux; il n’avait pas plus le droit de modifier quelque chose aux scénes sacrées quil reproduisait que de changer une ligne a ses formules de priére ou @incantation : le travail de l’imagier n’était-il pas encore une priére?

Ici comme dans la sculpture nous allons done retrouver intactes les legons de la peinture bengalie. Si évidente est cette filiation qu'elle s’impose malgré la disparition des chainons intermédiaires. De la peinture indo-bouddhique

FIG. 188 et 189. — Grands sorciers (Mahasiddha). Musée Guimet. Mission Bacct.

: FIG. 190. — Le

Sa-skya pandita. Musée Guimet. Mission Bacot. 4

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tardive, aprés Ajanta et Bagh, presque tout est perdu, mais quelques fragments subsistent qui suffisent 4 nous affirmer la continuité de la tradition. Citons notamment pour 1’époque pala les enluminures du fameux manuscrit sur feuilles de palmier de Il’ Ashtasdhasrikad Prajndpdvamitd, au British Museum, datant du commencement du xiI® siécle; entre autres un élégant petit bodhisattva assis sur un animal fabuleux, dans une pose « de délassement », la main gauche allongée, le bras droit pendant a l’abandon, négligemment appuyé sur le genou droit, la jambe droite légérement soulevée. La gracilité des membres et la flexion juvénile du buste apparentent cette image aux figures d’amants d’Ajanta (1). Une Ajanta

FIG. 191. — Mafijucri et Yacodhvaja.

amenuisée, certes, un peu enfantine peut-étre, réduite a un role d’enluminure, mais avec des nus d’une verdeur toujours aussi charmante.

Le trésor de cet art est constitué par un autre manuscrit de V Ashtasahasrikad prajndpdvamitd avec étui de bois peint et deux feuilles de palmiers également peintes, manuscrit trouvé au Népal, aujourd’hui au musée de Boston, et daté du régne

(1) Reproduction notamment dans J. C. FRENCH, The art of the Pal Empire, Oxford University Press, 1928, fig. XXIII, 1.

FIG. 192. — Bsod-nams-phyogs-glang. Musée Guimet. Mission Bacot.

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du roi de Bengale Gopala, vers 1136. Il existe encore sept manuscrits analogues, l’un originaire du Bengale (Cambridge MS., Add. 1464 et 1688), quatre originaires du Népal (Cam-

FiG. 192 bis. — Portrait du Pan-chen blo-bzang ye-ces dpal-bzang. (1663-1737). Musée Guimet, Mission Bacot.

bridge MS., Add. 1643, Calcutta Royal Asiatic Society MS. A 15), un dans la collection Vredenberg et un dans la collec-

tion Tagore a Calcutta. Les peintures du manuscrit de Boston ont été reproduites, en partie en couleurs, par M. Ananda Coomaraswamy dans son admirable album : Portfohho of Indian Art, Museum of Fine Arts Boston, 1923, planches XXXII, XXXIII, XXXV. Je signale d’une maniére tout a

FIG. 193. — Pontife de l’Eglise, jaune.

Musée Guimet, Mission Bacot.

fait pressante au lecteur, comme des piéces capitales, les deux bandes de la planche XXXII (bois peint) représentant lune Vassaut de Mara, l’autre une Tara jaune avec son entourage. Il est essentiel de comparer la scéne supérieure aux assauts

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de Touen-houang (Mission Pelliot) et aux assauts des tentations tibétaines (Mission Bacot) pour établir les analogies et les différences; plus indispensable encore de comparer la Tara du second registre, ainsi que la Tara blanche de la planche XXXV (x) du méme fortefewille, aux bodhisattva bienveillants des peintures tibétaines. Ces nus bengalis élégants, souples, allongés, juvéniles, avec leur attitude dissymétrique et penchée et leur hanchement marqués jusque dans la position assise, forment de toute évidence, nous ne devons pas cesser de le répéter, la transition entre certaines figures ‘des plafonds d’Ajanfta et des s€ries entiéres de figures tibétaines. De ces deux types de Tara assises du manuscrit de Boston dériveront notamment non seulement les Tara tibétaines de nos figures 169 et sq., mais aussi les charmants Mafijugri, détails de nos planches I9I et sq. Et quand nous nous étonnerons de la virtuosité des animaliers tibétains, il faudra nous souvenir, par exemple, du puissant et souple éléphant blane du Vessantara jdtaka, ma- Pig 10 = Sees tantriques. nuscrit népalais du xi® siécle Musée Guimet, Mission Bacot. a la collection Tagore de Calcutta, d’aprés la reproduction qu’en donne dans son beau manuel M. Coomaraswamy (2).

La peinture tibétaine, issue de ces écoles pala-népalaises,

(1) Cf. aussi COOMARASWAMY, History of Indian and Indonesian Art, pl. XCIIT, fig. 280, 281.

(2) History of Indian and Indonesian Art, pl. XCII, fig. 279.

FIG. 195. — Bouddha de Lopburi.

(transition entre l’art de Lopburi et l’art siamois). Collection C. T. Loo (O m. 96).

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he sera pas autre chose que de la miniature en grand. De la miniature hagiographique elle gardera la fraicheur de coloris, la richesse décorative, et aussi la sincérité d’inspiration, la précision didactique. Mais, travaillant sur une plus grande échelle que les enlumineurs bengalis ou népalais dont nous avons conservé les ceuvres, elle ordonnera son imagerie en vastes tableaux, souvent fort bien équilibrés. La distribution des scénes, leur importance respective resteront d’ailleurs

Fic. 196. — Téte siamoise. FIG. 196 bis. — Téte siamoise. Musée Guimet. Musée Guimet.

commandées par la tradition religieuse. Mais méme dans les étroites limites de cette tradition, les bons moines tibétains feront montre d’une fraicheur d’imagination charmante. Voyez par exemple, dans la collection Bacot, au. musée Guimet, la délicieuse scéne de la Nativité (fig. 176). Sous

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l’arbre acoka la reine May4, buste nu, élégamment hanchée a l’indienne, donne naissance au Prédestiné, petite icone d’or qui jaillit de son flanc et que recueillent les dieux Indra et Brahma (1). Traitement pieux, feuille par feuille, de larbre béni, a la maniére d’un laque japonais; envol des banderoles, des multicolores écharpes, des parfums, en écharpes multicolores eux aussi, qui montent des vases et des cassolettes. Au-dessus de l’arbre, dans les nuées, une double vision:: un kiosque chinois, qui veut étre le ciel des TusMta, et ou le bodhisattva Cakyamuni, au moment de descendre sur terre, intronise son successeur Maitreya, le Messie bouddhique; © puis un archipel de nuages floconneux, a la chinoise, qui portent le bodhisattva descendant du ciel sous la forme d’un éléphant blanc également traité a la chinoise et entouré par un cortége de dieux. Cette vision béatifique d’un Fra Angelico tibétain est d’un charme difficile a nier. Non moins délicieuse, au bas de la méme banniére, la scéne des Sept Pas, avec le nu délicat du Sacro Bambino, les paons merveilleux qui rouent en son honneur, les élégantes antilopes qui boivent dans un bassin au premier plan (fig. 177). Si les paons se rattachent, aussi bien qu’a l’art mogol, au décor chinois des Ming et des Tsing, les antilopes viennent 4 coup sir de la tradition indienne, depuis les antilopes d’Ajania jusqu’a celles de l’art mogol et rajput (tome II, p. 138 et fig. 241, 244). Ainsi l’unité de l inspiration religieuse et les nécessités de la stricte illustration des textes traditionnels arrivent 4 harmoniser ici thémes indiens et themes chinois. ©

Plus charmante encore la figure 178 représentant le Bouddha, en train de couper sa chevelure pour se faire moine (2). Chez le Bienheureux un nu svelte, chaste, doux, encore juvénile, serti dans le chatoiement du manteau, un long geste élégant et délicat pour couper ces méches que les dieux recueillent ou que, dans une volute multicolore, ils emportent

(1) °Ch Tome Tit p26; (2) Cf. tome II, p. 36.

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au ciel. P our cadre une clairiére riante et fraiche, sillonnée de ruisseaux descendant en cascades écumantes; plus loin, dans un sous-bois paisible le Bouddha se livre a la méditation avec une ferveur telle qu'il ne percoit pas les importunités dont il est Pobjet (fig. 181); en haut, a gauche, des montagnes a la chinoise, habitées par des troupeaux d’antilopes, avec des grottes peuplées d’ermitages ou méditent des ascétes (fig. 180). En bas (fig. 179), aprés la scéne du coupeur d’herbes et

FIG. 197. — Téte siamoise. Fic. 200. — Téte siamoise. Musée Guimet. Musée Guimet.

Yoffrande des bols, la ferme de la pieuse Sujata, avec ses constructions a la chinoise, ses arbres, son pare a bestiaux, ses charmantes petites vaches (1). Avouerons-nous notre gout personnel? Nous préférons infiniment pour leur souffle cham-

(1) Cf. Tome II, p. 38.

pétre ces tableautins naifs 4 tous les paysages T's’ing contemporains.

Suit une scéne de pure féerie. Le ciel s’entr’ouvre; dans un éblouissement de nuages en tchi et de vapeurs en spirales multicolores, dans une pluie de fleurs merveilleuses, a hauteur des nuées, sur un fond d’eaux jaillissantes et de vertes prairies, le Bouddha, ayant la-haut, dans les palais des Trente-Trois Dieux, évangélisé sa mére, descend, au milieu de lallégresse des génies et des apdtres, les escaliers du ciel (fig. 182) (I).

Plus loin la féerie s’humanise en douceur franciscaine (fig. 183). Le bon imagier nous montre Subhtti, le disciple du Bouddha, réconciliant les deux races ennemies de la mythologie indienne, les néga et les garuda, génies tenant les premiers du serpent aquatique, les seconds de loiseau de proie (2). L’apdtre au visage de douceur et de mansuétude préche au bord de l’océan. Immense paysage d’eau, donnant une impression de transparence sous-marine. Le tumulte des vagues fleuries d’écume est rendu avec une animation singuliére et un joli sens décoratif, digne des meilleurs calligraphes Ming. D’une non moindre élégance de dessin mais avec une fraicheur et une séduction proprement indiennes, le roi et la reine des naga, leurs tétes de cobra issant des épaules, et qui accourent du sein de l’océan aux pieds de lapotre. Traitement trés spirituel, d’un humour assez chinois, chez les garuda, petits monstres moitié chats, moitié perroquets, en train d’attaquer avec tout un jeu de voltes, de pirouettes et de grimaces, les naga abhorrés. Au dessus (fig. 184), un Bouddha assis et un Subhiti en adoration, figures d’une intellectualité digne des maitres de l’ascétisme chinois Song (cf. tome ITI, fig. 224, 225, 228, 220).

I/influence chinoise s’avére plus nettement encore dans notre figure 185, représentant le roi Kulika Majfijucrikirti.

(1) Ci Tomeill,:p. 54.

(2) "@f. Tome Ll p20:

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Dans la splendeur décorative des pavillons, des feuillages et des fleurs, ce serait 4 une peinture Ming, recopiée en plein Xvill® siécle, que nous songerions 1a, si dans le coin supérieur a gauche, l’étreinte du dieu et de sa cakti ne nous avertissait que nous restons sous Vinfluence du tantrisme himdlayen. Ce voisinage d’un mysticisme ascétique et de furieuses unions charnelles, c’est tout le Tibet.

La figure 185 dis nous montre, dans un charmant paysage

FIG. 198. — Téte de Lopburi. FIG. 199. — Téte siamoise. Collection Pila. Collection Pila.

de vallées, de prés et de cours d’eau, le saint Bhavaviveka convainquant, puis faisant tonsurer et admettre dans les ordres un ascéte brahmanique. En haut un portrait du philosophe Nagarjuna, plein de spiritualite.

Les figures 186-189 représentant les mahdsiddha, c’ est-a-dire

les « grands sorciers » des sectes tibétaines, comptent parmi les plus intéressantes pour nous. Sans entrer dans le deétail de la description iconographique, pour laquelle nous renvoyons aux savantes études de M. Hackin (1), je signalerai seulement la qualité de ces nus délicats et délicieux, reposant en des attitudes pleines de charme et d’abandon au milieu de fraiches prairies, parmi des sources, des ruisseaux, des bosquets, des grottes, des rochers ou des collines fleuries. Les visages des ascétes, d’une si fine intellectualité, nous savons d’ot ils viennent : c'est de l’Inde éternelle, depuis Ajanta jusqu’aux fakirs de la peinture mogole et rajpute (tome II, p. 340). Signe visible de cette origine, un des sorciers de notre figure 187, Bandhepa, porte le costume d’un jeune raja indien, traité a la maniére des portraits mogols (cf. tome II, fig. 220- 223). De méme sur les figures 187 et 189 les charmantes antilopes qui broutent dans le paysage, en confiance dans la compagnie des saints, appartiennent sirement aux écoles indiennes (geste trés indo-persan, de l’antilope de notre figure 187, qui se gratte l’oreille avec sa patte de derriére). Ajoutons (figure 188) des nus féminins d'une grace fine et pure, comme chez les magiciennes Mekhala et Kanakhala, et surtout chez la magicienne Manibhadra, représentée évoluant dans les airs, avec, pour tout vétement, une longue écharpe flottante, mais les cheveux ornés d’une couronne de fleurs et les mains et les pieds sertis de bracelets. Une yakshini, une fée indienne, d’une fraicheur encore toute tropicale dans sa nudité savoureuse, et qui, transportée ici dans le ciel des hautes cimes, y prend la valeur d’ une apparition préraphaélite. Qui du reste ne reconnaitrait dans ce corps exquis, aux formes impeccables, la fille des apsaras d’ Ajanta ?

Il est des incompréhensions tenaces. Quand la critique occidentale s’apercevra-t-elle que dans les ceuvres des enlu-

(1) Guide-catalogue du musée Guimet, les collections bouddhiques, p. 102, et Bulletin archéologique du musée Guimet, fascicule II, Asie centrale et Tibet, Missions Pelliot et Bacot, p. 36.

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mineurs tibétains, elle posséde, avec le « sens paien » en plus, lequivalent des Van Eyck et des Memling, des Fra Angelico et des Benozzo Gozzoli ?

Viennent ensuite les Péres de I’Fglise tibétaine. Nous

Fic. 201. — Téte siamoise. Collection Haase.

reproduisons ici (figure 190) Vimage du lama Sa-skya pandita (1182-1252) qui exerca une grande influence religieuse et politique sur le Tibet 4 l’époque mongole. « Le Sa-skya pandita

est assis sur un troéne doré, recouvert d’une somptueuse étoffe jaune; la souplesse de son jeune corps, accentuée par la préciosité du geste, accuse une inspiration indienne encore pleine de maitrise » (M. Hackin). -D’une élégance non moins indienne et méme spécifiquement pala, dans le haut de cette banniére, le beau, le séduisant Mafijugri a Pépée flamboyante de notre figure 191; au contraire le Yagodhvaja de la méme figure IgI nous présente le type de spiritualité ascétique | proprement chinois que nous connaissons bien depuis l’€poque Song (tome ITI, fig. 228, 239, tome IV, fig. 54, 55).

Ia banniére de notre figure 192 est consacrée au. moine bSod-nams-phyogs-glang (1439-1505), représenté dans le décor qu il affectionnait particuliérement : un paysage de montagnes escarpées, avec des cimes entourées de vapeurs et de nuages, des sources, des cascades écumantes, des torrents bondissant, des arbres avec de grands oiseaux penchés sur le vide, et, au fond, de vertigineuses visions de steppes ou paissent de minuscules antilopes. Au premier plan, des fées célestes, debout sur les nuages, tiennent les extrémités dun drap sur lequel passe un enfant auréolé : vision prcphétique qui avait déterminé la vocation du saint. Plus haut Vadolescent tonsuré par son maitre. Et tout en haut l’union charnelle et mystique d’un bodhisattva jaune et d’une souple Cridevi.

Nous donnons encore les portraits de quelques pontifes de l’Eglise jaune, constituée autour de Tsong-Kha-pa et de ses disciples (fig. 192 bis et 193), portraits d’une influence chinoise Ming évidente; puis des scénes tantriques, d’une veine au contraire tout a fait hindoue (fig. 194).

Pour terminer, nous reproduisons quelques statues siamoises dont les photographies n’avaient pu trouver place en accompagnement de notre tome II (pages 308-314) et dont nous avions annoncé le report ici (fig. 195-201).

Nous-aurons de la sorte achevé notre tour d’Asie. I1 nous restera, dans une autre collection, a établir le bilan de notre étude, c’est-a-dire a dégager les valeurs esthétiques que, de

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l Egypte a lExtréme-Orient, nous avons entrevues au cours. de ces quatre volumes, a les classer, a discriminer les éléments. irréductiblement propres a chaque groupe, les éléments empruntés aux groupes voisins; et enfin a confronter « en esprit humain » ces esthétiques d’Orient et nosesthétiques occidentales. Peut-étre pourrons-nous alors mesurer de facon plus précise apport de l’Asie dans lceuvre commune de la civilisation.

15 mai 1930.

Siti ee oS CLM FO OE ag Cliché de V Ecole d’ Extréme-Orient.

FIs. 202. — Bois sculpté laotien.

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