S 8. HIÉROGLYPHES ÉGYPTIENS ET CHINOIS COMPARÉS
L'art de rendre le langage sensible aux yeux, de transmettre des idées et des événements, fut d'abord indépendant de l'art de la parole. C'est dans la peinture simple deè objets même dont on voulait parler aux absents ou conserver le souvenir • que consista la première espèce de celle écriture; la seconde espèce, concernant les objets insensibles, les idées, se fit par l'addition d'une figure à une autre, ou la combinaison de trois, quatre, cinq figures eptre elles. Ainsi les mêmes principes ont
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présidé au langage et à récriture, Tonomatopée et Tanalogie ; à cette différence près que l'un parlait à Toreille et l'autre aux yeux dans l'onomatopée^ mais l'un et l'autre à l'esprit dans l'analogie. On peut donc soutenir, avec raison, que tous les mots parlés ou écrits des langues primitiTes ont leur raison dans la nature ; ces derniers avaient sur les autres Tavantage de faire naître d'un seul coup d'œil une foule de souvenirs; mais il fallait en quelque sorte deviner les abstractions qu'on ne pouvait peindre que par des symboles et signes arbitraires qu'on leur adjoignit plus tard. Gbez beaucoup de peuples, cette manière d*écrire subsista fort longtemps ; les Chinois l'ont conservée jusqu'ici, et les Américains, lors delà découverte de leur continent, en faisaient encore usage. On peut croire alors que le perfectionnement des signes symboliques et la facilité avec laquelle on peignait les objets, avaient empêché l'introduction des lettres. Néanmoins, les Égyptiens se servirent à la fois d'hiéroglyphes figuratifs, symboliques et phonétiques ou ^yllabiques.
La forme des signes égyptiens et chinois représentait assez grossièrement, surtout chez ces derniers, les objets dont on voulait rappeler le souvenir. On trouve dans les signes employés par ces deux peuples la représentation : 1» des corps célestes. Les Égyptiens en avaient dix images, parmi lesquelles se trouvent principalement le soleil, la lune et les étoiles; les Chinois en comptent sept.
20 De l'homme et de la femme. Les Égyptiens comptent cent vingt signes qui s'y rapportent ; les Chinois vingt-trois, où Ton remarque.les parties intérieures et extérieures du corps. Pour les membres, les Égyptiens ont soixante signes, les Chinois vingt-sept.
3» Des animaux. Les Égyptiens ont dix signes pour les animaux domestiques, entre lesquels on remarque le bœuf, la vache, le bélier, la c hèvre, le bouc, le cheval ; vingt-quatre pour les animaux sauvages, tels que le lion, la panth^r*, lo chacal, le rhinocéros, l'hippopotame, le lièvre, etc.; vingt-
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deux pôar les meittbree de oeft uiimatiix; quartnte pour im oiseaux et membree de ces omeaut, tds que Pâigle, la caflle, l'épenrier, le rautour, etc.; dix pour les poissons qui trient dans le Nil ; dix pour les reptiles et pottions de reptfles» tds que la grenouille, le lézard^ etc.; quatre pour les inaeefes, leb que rabeille, la mante, le scarabée, etc.
Chez les Chinois on trouve cinq images pour les animaux domestiques, le bœuf, la chien, le dieval, le mouton et le oodion ; sept pour les animaux sauvages, tels que le Itepaid, le cerf, deux sortes de lièvies, etc; onse pour les oiseaux, tels
Sie le corbeau, et deux espèces d*birondelleB, Tune désignant us les dsetux à queue courte, et Tautre tous les oiseaux jt queue longue; deux pour les poissons. Tune générique de tous les poissons allongés, et Tautre de tous ceux ft forme arrondie; sept pour les animaux inférieurs aux poissons; un pour les insectes; un pour les grenouillis ; un pour les coquilles ; 'deux pour les serpents.
V* Delà terre. Ghampollion ne marque pas le nombre des signes égyptiens se rapportant à la lerre. On y découvre la représentation de Teau du Nil. Chez les Chinois, il y a dix-sept signes pour les montagnes, les collines, les sources, l'eau, le feu et la pierre. Les Égyptiens ont souante images pour les plantes, les fleurs et les fruits; les Chinois en ont vingt-fix, presque toutes génériques : on y distingue le ris, le millet, le bambou.
IP Des produits de Fart. Les £;gyptiens eut vingt-quatre images pour les édifices et constructions! quatte-vingt pour les chaussures, armes, coiffures ; vingt figures et fermes géométriques, lignes droites, lignes courbes, angles, triangles, parallélogrammes, cercles, sphères, poligones, etc.; cent pour les meubles et autres objets d*art ; cent.cSnquante pour les ustensiles et instruments de divers états ; trente pour les vases, les coupes. On trouve dans l'écriture diinoise onsesi» gnes pour Tart de b&tir, parmi lesquels on distingue des tota, une sorte de magasin ou groiier, deux sortes de vases, une
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ttpèce de gaérite, etc. ; trois pour les habits ; âèttx pOtir les bonnets; trente-cinq pour les meubles^ ustensiles Bt instruments; neuf ou dix pour lés armes, telles que flèches, haches, etc.
%• Des êtres fantastiques. Les Égyptiens possèdent cette sixièlbe sorte de caractères, au nombre de cinquante, tels que des corps humains unis i des têtes de diten animaux, des serpents, des vases montés sur des jan^bes d'tiomme, des oiseaux, des reptiles à têtes jiumahies. On ne trouve point de cte Caractères bisarres chez les Chinois.
Les Égyptiens avaieùt plusieurs manières de tracer Wnrs signes : 1* en bas-reliefs très-surbaissés ; 9* en llNiMdieli dans le creux pour la conservation des caractères ; 3« sur la pierre et le métal, où Ton traçait, avec un instrument aigu, les contours et tous les détails intérieurs de l'hiéroglyphe. Souvent on ne voit aucun détail dans Tintérieur du caractère, ce qui forme ufle silhouette noire ou d'une autre couleur. Une dernière sorte d'hiéroglyphes égyptiens sont ceux appelés linéaires, parce qu'ils n'offirent qu'un trait, qu'une esquisse abrégée des objets. On traçait aussi œs caractères sur le papyrus, sur la toile et sur le bois, avec on roseau qui sert encore aux Arabes pour leur usage graphique.
Les Chinois n'ont jamais montré beaucoup d'art ni de goût dans le tracé de ces figures, qu'ils rapetissèorent au point de les réduire à quelques traits. Khôuou est le nom de la plus ancienne écHture ; ce nom, qui signifie Têtards, lui vient de ce que ses traits ressemblaient à cet animal.
Dès les plus anciens temps, les Chinois réduisirent plusieurs caractères à six traits qui sont entrés dans la formation de beaucoup d'autres. Pour éviter la confutioni on a fixé le nombre des signes qui forment les deux cents images et symboles élémentaires, et cette abréviation est nommée poà; elle influe beaucoup dans la significaliiMi des caractères. Les Chinois écrivirent d'abord sur le bambou et sur des
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piôces de toiles; le papier ne leur fat coqdu que sous II dynastie de Asn.
Les hiéroglyphes égyptiens» dans les manuscrits, sont dis* posés ou en colonnes verticales se succédant de droite à gaache» la tète des animaux regardant vers la droite* ou en cotonnes perpendiculaires se succédant de gauche à dioile, U tête des animaux regardant vers la gauche. Dans les bas-reliefs et peintom ils sont disposés en lignes horizontales» les signes se succédant de droits à gauche, la tète des animaux vers la droite, ou enfin en lignes horisontales, lès signes allant de gauche à droite» la tète des animaux tournée à gauche.
Chez les Chinois, les caractères se placent les uns sous les autres, en odionnes verticales rangées de droite à gauche; dans les inscriptions composées d'un petit nombre de mots, où le peu d'espace ne permet pas d'écrire verticalement, on dispose les caractères Tun à côté de rautre, en commençant par la droite.
Les Égyptiens ont trois sortes de signes hiéroglyphiques: lo les caractères figuratifs, ou images mêmes des objets dont ils veulent parler ;)• les caractères symboliques ou combinés; 3« les caractères phonétiques ou figurant les sons de la lai^e copte.
Les Chinois en ont six sortes : !• les caractères figuratifs (siang4iing), c'est-à-dire images; 2« les caractères indicatifs {Uhi'ssi), marquant les dioses$ So les caractères combinés {hod-i); 4* les caractères métaphoriques (kia^tsiet); o« les caractères syllabiques, ou figurant les sons (kinff<hing); S^Ies caractères retournés, ou invers (tchhouarfteku), qui alors obtiennent une signification inverse de leur signification primitive; leur nombre est peu considérable.
On croit que les Égyptiens ont eu, dès la plus haute antiquité, ainsi que les Indieni et les Hébreux, une écriture alphabétique indépendante des hiéroglyphes qui devaient cependant ravoir précédée; inais qu'ayant conservé cette dernière forme
primitive sur les monuments et légendes sacrées» et continuant de la mettre en pratique» parce qu'elle leur semblait plus conforme à leurs traditions religieuses dans ses expressions figuratives et symboliques, ils appliquèrent bientôt aux lettres elles-mêmes une forme hiéroglyphique pour les faire entrer d'une manière uniforme dans les deux autres systèmes graphiques, et les faire se prêter un mutuel aeeoaiii. On peut ajouter une troisième raison : c'est que les prêtres égyptiens, peu communicatifs à l'égard des étrangers, trouvaient dans ce système d'écriture exposée aux yeux sur les monuments de toutes sortes, pour mieux conserver leurs tradHiont sacrées^ une garantie contre une curiosité indiscrète.
Ainsi, dans ce troisième système, rien ne diangea quant h la forme; ce furent toujours des images d'objets animés ou inanimés, d'ordre physique ou moral, mais, au fond, l'expression fut toute autre : une voix ou une articulation avait pour signe l'image d'un objet dont le nom, dans la langue parlée, commençait par cette voix ou articulation. Une foule d'objets différents représentaient une seule lettre lorsque, dans la prononciation, ils commençaient pnr cette l^tre: par exemple, un ûigle {akMm)^ un jone {aké]y un morceamâe viande (af), etc., désignèrent VA; une cassolette {berbi), etc., désigna \q B; un genou [kell}^ une coiffure (klafl), etc., désignèrent le K; un bassin (gnikidji) désigna le C^ un scarabée (thorrês), une main (tot)^ etc., désignèrent le 7 ou B; une lionne (laboi) désigna L; une chouette (mouladj)^ un amas d'eau (môou), etc., désigne* rent If ; Veau de Cinondation {nov ou nef), un vautour {nouré),^\c. , désignèrent M; une natte {presch)y etc., désigna le P; une bouch€(rô), une larme (Wm), etc., dôsî^nùrent VR ; une éioiie {siou), un lièvre [saragôousch) ^ etc., désignèrent Ç ou S; un jardin {sehn£)f une citerne {sckeî)^ etc., désignèrent un SCO; une Ai« rondelle {djat)^ etc., désigna un M; et ainsi de suite.
Comme dans les autres langues primitives, les voyelles médiales ne sont pas souvent représentées, parce qu'elles n'ont qu'une valeur très-vague. Les caractcrcs phonétique» purent I 35
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donc servir à deux usages : i« à rcprc$en^ les sons ; 2^ à sjm* boliser une idée par le choix de tel ou tel objet pris parmi les homophones, et ayant Ogurativement rapport à l'idée qu*on voulait rendre. Ainsi , il n*y a rien eu d'arbitraire dans la re« présentation de tel objet plutôt que de tel autre, employés phonétiquement. Pour ajouter encore k Hdée qu'où voulait jrendre» on ne servait souvent, à la /ois, des caractères figuratifs et des groupes de figures pbonéUques ; oa désignait, par la combinaison de ces deux sortes de caraoïères, les choses ou les idées ; mais on ne trouve qt|e rarement les signes flguratib el sf mboliques combinés ensemble.
concxijsioii.
La civilisation égypiieime s'est lentement élaborée pendant une période de siècles qui n'a pas laissé de souvenirs. Elle porte un cachet local qui exclut toute idée d'influence étnmgère sur ses premiers développements. Les traditions grecques et hébraïques s'accordent à en Taire remonter l'apogée au viogtième siècle avant notre ère ; ce qui assigne une très kaute an« tiquité à son origine.
Les édifices, les sctilptures, les papyrus, quoique appartenant à des époques différentes, nous révèlent assez eoropiéiemenl Pétat moral, intellectuel, politique et religieux du peuple égyptien à tous les âges de son existence. Cependant les earac lères d'unité dans l'ensemble, d'uniformité dans les détails, feraient croire qu'il s'est développé soudainement dans une inesure déterminée, arrêtée, dont il ne devait plus s'écarter sans déchoir. Toutefois, l'institution des castes n'a dû être déOni-
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tivement fondée que sous la période (lorissanle des Pharaons, alors que tous les nômes, ralliés par les deux pouvoirs réunis (les prêtres et des rois, formèrent un vaste corps de nation. Il est démontré aujourd'hui que la civilisaiion égyptienne a eon* serve son caractère propre et presque sats mélange« depiâs Sésostris Jusqu'à Alexandre. Sous les règnes mènae des rois élbiopiensy avant la vingt-sixième dynastie, les arts ne subirent point de décadence, ce qui militerait en favmr de Torigine éthiopienne des égyptiens.
Passant du connu à l'inconnu, de Télat des ans, de rîndusr trie, des coutumes générales, inscrit sur les monuments, pour juger de Tétat des sciences et de la philosophie, dont il nous reste si peu de notions» il faut convenir que l'imperfection de l'un trahit l'imperfection de l'autre; cbes tous les peuples, en eBety les arts et les sciences ont marché parallèlement : l'esprit humain n'a pas qu'une seule voie; il suit également toutes celles qui lui sont ouvertes.
On remarque bien dans l'art égyptien la précision des lignes, la grandeur de l'ensemble, la vérité des couleurs, et dans la science égyptienne l'exactitude de certains calculs astronomiques; mais tout cela renfermé dans une limite fatale, infranchissabiet incapable de progrô5.
Les prétendues connaissances conservées si discrètement dans les sanctuaires de Thèbe^ de Mempbîs, d^Réliopolis, se bornaient simplement k ce que nous en rapportent les pein<* tures murales et les papyrus; les Grecs ont fait preuve de trop d'abnégation en attribuant aux prêtres d'Egypte plus de savoir qu'ils n'en avaient eux-mêmes. Ils leur ont prêté des connaissances mathématiques et astronomiques dont les monumenls offrent peu de traces. On a voulu expliquer la disparition de ces connaissances par les événements politiques qui ont bon* leversé l'Egypte; mais comme elles sont presque toutes consignées sur; les édiOces de différents ftges|encore subsistants de nos joursy on peut en apprécier la valeur et en mesurer l'é-
o48 lES aVILISÀTIOllS pmxitutes^
iMidiie. Oti eo( examen neoonflrme poîiit It uop baule idée qa*oo s'en eit faite.
Manmoins, si bornée qoe fût la coltiire égyptienne, elle a snfli pendant plus de Crois mille ans aux besoins de œ peuple, el loin de profiter de i'îmrodnetion de moeofs, de lois, d'indnstries écmngèrss, il n'y a poîséqa'nne cause de décadenoe.
Celte déeadenee a commencé aToc la domination des PMes, mais d'une manière peu sensible, les vainqueurs ayant respecté et même subi les coutumes des vaincus; elle s'est plus npidement opérée sous l'influence des Grecs, dont Tespiit novaleur modifiait tout ce qu'il touchait; elle s'est achevée sous l'empire romain par la fusion môme des croyances, des en* tnmes, des lois, entre les peuples qui formèrent cet empire.
Cependant l'examen des peintures, des palais, des tombeiaz et autres monuments égypiîenB de toutes les époques, hit reconnaître fin&uence persistante du climat sur les moeurs el lei usages. Le renouvellement périodique de phénomènes naturels inspira des hsbîtudes uniformes, ce qui explique l'esprit de stabilité particulier à l'ftgypte.
Les habitants actuels, malgré les changements polittqoes, religieux et dvtls ont conservé beaucoup d'ancienais coutumes entre lesquelles on remarque les tombeaux. Us y déploieoi encore une magnificence qui confirme ce que disait Diodore de leurs ancêtres ; savoir, qu'ils considéraient leurs maisons comme des hètelleriei, des lieux de passage où ils ne devaient pas s'arrêter; qu'ils prenaient peu de soin de les embellir, tandis qu'ils appelaient les tombeaux des maisons étemeNes, et employaient à les construire tout l'art dont ils étaient capables.
Ajoutons enfin que cette piété pour les morts, ce respect des tombeaux, a fait ériger et conserver des monuments htsioriques, témoignages toujours vivants et irrécusables d'une des plttsandennes civilisations du globe.