‹ Les clairièresChapitre 11 sur 12 · BENOIST LE CORIRIIS VOYAGEUR · texte numérisé non relu

BENOIST LE CORIRIIS VOYAGEUR

Un jeune homme en paletot de voyage, et la trousse de commis voyageur sous le bras^ était appuyé sur le marbre de la cheminée, vis-à-vis d'une dame d'environ quarante ans dont il tenait la main dans les siennes.

— Ainsi, ma sœur^ disait-il, vous me promettez de veiller sur Victorine pendant mon absence ?

— N'est-ce point moi qui Fai élevée et soignée

jusqu'à ce jour? répondit-elle*

•^ Je le sais, Marie, îe le sais; mais maintenant c'est ma fiancée, et je Taime tant que, même en TOUS la confiant Je suis inquiet.

Marie fit un mouvement.

— Oh ! ne vous offensez pas des follies craintes d'un amoureux, reprit le jeuûé homme en riant; mais une absence est toujours une épreuve, une sorte de jeu de hasard ; quand on n'est plus là, il semble que tout devienne danger pour ceux que l'on aime ; aussi n'est-ce point méfiance de vous, mais du sort.

— Que pouvez-vous craindre? reprit madame Lorcey 5 vous serez de retour dans trois mois, et Victorine passera ce temps, comme autrefois, au milieu de mes éièves, donnant des leçons, corrigeant des devoirs» et faisant de la tapisserie. Yob lettres seront, pendant ces trois mois, les seuls événements qui viendront déranger le calme de sa vie. Le mariage n'aurait pu, d'ailleurs, se faire plus tôt ; car il faut que nous ayons la réponse de soq frère.

— Et vous ne prévoyez point d'obstacleô de ce c6té« demanda Benoist.

—- Aucun. VictoiiDe fut amenéô par M. Béoard, il y a dix ans^ comme je vous Tai dit, avec prièf'e de l'élever. Depuis il est revenu tous les six mois, mais pour quelques jours seulement, A son avantdernier voyage, je crus devoir l'avertir que sa sœur n^avait désormais rien à apprendre chez moi. — N'importe, me dit-il, ici elle est heureuse, bien entourée; continuez à prendre soin d'elle comme si vous étiez sa mère. — Faudra-l-il même la marier? demandai-je en riant. — Si vous trouvez un jeune homme qu'elle aime et qui la mérite, me répondit-il, je Taccepterai aveuglément choisi par vous.

— Et c'est heureusement peu de mois après, continua Benoist, que je suis arrivé de mon grand voyage aux États-Unis... le pays de là morale et des banqueroutes ! Dieu soit loué l car si j'étais arrivé plus tard, la place eût été prise ; et où trouver jamais une seconde Victorine?

~ Silence 1 dit madame Lorcey, la voici.

Une jeune fille d'environ dix-huit ans venait, en effet, d'entrer. Elle n'était point jolie j mais il y avait dans son regard quelque chose de pénétrant

qui annonçait à la fois Tintelligence et la sensibilité. Elle courut à madame Lorcey, et lui montra une lettre qu'elle venait de recevoir.

~ De votre frère? demanda vivement Benoist.

— Précisément, dit la jeune flUe.

—Eh bien ! que répond-il?

Victorine rougit légèrement, puis sourit.

— Demandez à votre sœur, dit-elle. Madame Lorcey venait de parcourir la lettre; — M. Bénard consent.

Benoist jeta un cri de joie.

— Oh ! le bon frère ! Texcellent frère ! s'écriat-il en tournant sur lui-même et agitant sa casquette.

— Vous ne le connaissez pas! dit madame Lorcey.

— N'importe, interrompit follement Benoist, je l'aime, je le révère !

— Et vous avez raison, ajouta Victorine sérieusement; car nul homme peut-être ne saurait régaler en tendresse, en courage et en dévoue^ ment. Si j*ai pu recevoir ici une instruction au-

dessus de mes espérances, c'est à lui que je le dois.

— Il est vrai, reprit madame Lorceyj aucun sacrifice ne lui a paru trop grand pour compléter vos études, et je vois qu'il parle encore d'une dot, à laquelle mon frère ni moi n'avions pensé.

— Une dot ! reprit Benoist vivement ; je n'en ai pas besoin ! Mes patrons viennent de m'intéresser dans leur maison; je suis maintenant un des Renaud et compagnie , c'est assez pour vivre heureux.

— Vous réglerez cette difficulté avec mon frère, dit Victorine en souriant.

— Il viendra donc?

— Dans trois mois, comme vous.

— Et vous ne me le disiez pas 1 s'écria le commis voyageur. Ohl je donnerais une année pour que ces trois mois fussent passés. Qu'est-ce que je dis, une année? deux années, trois années!....

— Doucement, de grâce ! dit Victorine à demivoix; vous disposez-là d'un temps... qui n'appartient pas à vous seul.

~G'eat juste ! s'écria Benoist en prenant la main de la jeune lille ; eh bien ! nous attendrons alors; nous aurons de la résignation 1... puisque nous y sommes forcé. Quel malheur, pourtant^ que ma tournée ne me ccgiduise pas à Lille I j'y aurais tu votre frère. Mais mes affdires sont à Toulouse et à Marseille. Ah 1 c'est là une des plus sérieuses difiicuites de la vie, et je vote une couronne pour celui qui découvrira le moyen de mettre les points cardinaux d'accord avec les affections.

— En attendant, tâchez de mettre vos adieux d'accord avec le départ de la diligeuce, fit observer madame Lorcey qui consultait la pendule du regard; voici rheure, et la place est retenue.

— Vous avez raison, reprit Benoist en soupirant ; le commis voyageur est une espèce de juif errant qui ne peut s'arrêter. Je vais reprendre ma vie de programme, mon air de prospectus» et mon style de réclame payée.

•— Ne reprenez pas, au moins, vos mauvaises habitudes de moquerie, ajouta madame Lorcey.

— Oh ! non, dit Victorine ; la moquerie est l'esprit des méchants*

— Il faut bien rire pourtant, objecta Benoist.

— Mais pourquoi aux dépens des autres? reprit madame Lorcey. Quel plaisir peut-on trouver à torturer une pauvre intelligence boiteuse ou ignorante? Vous blâmez Tenfant grossier qui insulte une infirmité corporelle, et vous, vous insultez celles de Tâme.

— Je ne le ferai plus, interrompit le jeune homme, ne fût-ce que pour éviter vos reproches à toutes deux.

A ces mots il prit congé de madame Lorcey ; puis, embrassant Victorine :

— Adieu, dit-il d'une voix attendrie, soyez heureuse; mais pensez à moi.

— Je vous attendrai, murmura la jeune fille.

Benoist ne put répondre : il la serra contre sa

poitrinci posa encore un baiser sur son ftont, et partit.

L'entretien rapporté dans le chapitre précédent a pu donner au lecteur une idée du caractère de

Benoist; mais il y avait dans ce caractère des contrastes dont on s'étonnait au premier abord.

Ainsi, bien que sa sensibilité ne pût être mise en doute, il la cachait le plus souvent, et s'efforçait d'échapper à l'attendrissement par une plaisanterie. Plein de dévouement pour ses semblables, de religion pour le bien et de foi dans l'accomplissement du devoir, il affectait le scepticisme, comme s'il eût rougi de ses croyances. 11 y avait, en im mot, deux hommes en lui : l'un bon et sympathique, c'était l'homme véritable; l'autre ironique, douteur, désenchanté, c'était l'homme masqué et jouant un rôle appris.

n devait surtout ces tristes habitudes de moquerie, qui finissent par endurcir le cœur, à la société des autres commis voyageurs qu'il était forcé de fréquenter. Il avait acquis parmi eux, à bien peu de frais, une sorte de réputation d'esprit dont sa sœur et Victorine avaient tâché de le dégoûter. Mais que ne peut le succès, même dans ce qu'il y a de moins difficile ou de moins louable ! tout en reconnaissant la justesse des reproches de sa sœur, Benoist renonçait avec quelque peine à ce cruel

plaisir de mystificateur et à la sotte célébrité qu'il lui devait. Dépravé par une longue habitude, il trouvait à faire souffrir à un autre homme les angoisses du ridicule la même joie orgueilleuse que trouve le sauvage à déchirer Tanimal qu'il a terrassé. C'était en même temps un spectacle et une constatation de sa supériorité.

Cependant les "dernières recommandations de Victorine le décidèrent à se surveiller davantage : il voulait pouvoir tout lui raconter au retour sans honte ni embarras.

Les premiers jours de son voyage furent uniquement consacrés aux affaires et à la pensée du bonheur qui l'attendait .- il était seul, et la soUtude le rendait toujours à sa nature généreuse. .Ce fut seulement à Orange qu'il rencontra plusieurs commis-voyageurs qui suivaient la même route que lui. L'un d'eux, Henri Bertin, était précisément son plus chaud admirateur. À la vue de Beuoist, il poussa une exclamation de joie.

— Dieu me pardonne l s'écria-t-il , c'est notre grand farceur ! Messieurs, prenez vos places l la pièce va commencer, et nous allons rire.

-«-Tu m'excuseras, dit Bcnoist ; mais j'ai quitta remploi. Maintenant Je trouve de l'esprit aux sots, je laisse les imbéciles brouter paisiblement à leui* râtelier, et je t'engage à en faire autant; il faut de rbumanité envers ses semblables.

^Entendez-vous? continua Bertin ; voilà que ça commence : il s'exerce sur moi. Allons, ne te gêne pas, mon vieux, fais-moi poser.

-— Â quoi bon? répondit Benoist ; je ne peins pas la caricature.

—Encore 1 il est étonnant, parole d'honneur? il a réponse à tout. Je t'avertis que nous t'enlevons.

— Impossible; je me rends à Avignon.

— Et nous aussi.

— Alors, rien nous empêche de faire route en*semble.

— Et tu nous inventeras quelque bon tour^ n'estce pas? quelque chose d'amusant... comme l'his* toire du poulet froid.

— Qui m'a valu un coup d'épée.

—Oui, mais nous avons tant ril... Et l'aventure du bocal de cerises...

— Dont le propriétaire a failli se casser la jambe.

—On la lui aremise ; les jambes se raccommodent maintenant comme des bottes éculées. Mais il me / semble que tu n'es pas aussi disposé à rire que par le passé. Moi, je suis toujours le même, mon cher. Tu sais que je voyage maintenant pour la maison Jacob et Compagnie.

— Qui a inventé les vins de Noéî

— Précisément; un vrai nectar.

— Datant de l'arche, et fabriqué avec les eaux du déluge.

— Du tout, farceur, du tout ; fabriqué avec les raisins du Midi.

—Mais, vous le voyez, Messieurs, continua-t-il en se tournant vers les autres commis-voyageurs, levoilàlancé. Oh I personne ne le connaît comme moi ) quand il n'est pas en train, je lui arrache les plaisanteries.

«- Dis donc que tu les tires à la clef, en vrai marchand de liquides que tu es, et au risque de n'en avoir que la lie. La plaisanterie, vois-tu, est comme le vin : pour qu'elle pétille , il faut la choisir, la mettre en bouteille dans une formule qui ne soit point fêlée , puis la boire à petits coups au

dessert. Mais je te parle là en style de feuilleton, et tu me fais déraisonner comine un marchand d'esprit.

—Ah! joli, s'écria Dertin; le fait est que j'en Tends , des esprits, à prix fixe et sur échantillons. Mais voici la cloche, Messieurs ; dîûons d'abord, puis nous monterons en diligence.

Tous entrèrent dans la salle à manger, et prirent place à la table d'hôte qui était servie.

Les vulgaires éloges de Bertin et les rires de ses compagnons avaient réveillé dans Benoist tous ses instincts de moquerie. Il éprouvait un puéril besoin de soutenir la réputation qui lui élait acquise^ et de donner un échantillon de son savoir-faire : le hasard ne tarda pas à lui en fournir l'occasion.

Le repas était déjà presque achevé , lorsqu'un nouveau voyageur entra. Le garçon voulut mettre son couvert à la table d'hôte; mais il déclara qu'il ne prendrait qu'un potage, et alla s'asseoir à une petite table, dans le coin le plus obscur de la salle.

— Voilà un gaillard à qui les potages profitent singulièrement, dit Bertin en montrant le nouveau venu.

Celui-ci était, en effet, d'une grosseur prodigieuse, et tellement enveloppé dans une blouse de coton bleu, qu'on l'eût pria pour un de ces poussah sans pieds dont les oscillations grotesques amusent les enfants.

Les commis-voyageurs ne purent retenir une exclamation.

—Ça ne peut pas être un homme, dit l'un d'eux.

— Que serait-ce donc? reprit un second; le dernier mannequin représentant Mardi-Gras?*

— Ou plutôt le mari de madame Ango.

— Nullement , dit Benoist ; je connais cet étranger.

—Vous?

— C'est le célèbre aéronaute Green, qui, pour économiser les frais de transport, voyage avec son ballon sous sa blouse.

Un éclat de rire s'éleva.

L'inconnu devina sans doute quel en était le motif; car il rougit et perdit contenance. Dans ce moment, le garçon rentra avec le potage qu'il posa devant lui d'un air de dédain.

— Monsieur ne veut point autre chose f demanda-t-il sèchement.

— Non, répondit ie gros homme.

Le garçon haussa les épaules et s'éloigna.

— Savez-Yous le nom de cet hippopotame? lui demanda Berlin à domi-Yoix.

-—C'est un marchand de dentelles et de rubans nommé Jean-Louis, répondit le garçon. U Tient ici tous les ans à Tépoque des foires.

— Et il ne mange que des potages ?

— Par économie j non qu'il en ait besoin (on le dit fort à son aise); mais c'est un ladre qui yit de pain et de fromage afin d'entasser.

— Ahl fort bien 9 dit Benoist qui se sentit plus à l'aise en apprenant que la sobriété de l'étranger n'était point le résultat du besoin, mais d'un vice ; j'ai bien envie, alors ^ de m'amuser un peu aux dépens de M. Jean-Louis

— Vous nous rendrez un vrai service si vous pouvez le dégoûter de descendre chez nous, répli< qua le garçon.

—En vérité?

— Ça tient une place, et ça donne un mauvais exemple en ne consommant pas.

-— Alors nous allons le tâter^ reprit Benoist qui se leva d^, table.

—Attention, Messieurs, dit Henri bondissant de joie j vous allez voir un échantillon de ce qu'il sait faire, mais surtout du silence, et tâchez qu'on ne vous entende po^ rire ; car il ne faut point effaroucher la bête.

Benoist s'était approché de Jean-Louis le chapeau à la main ; il le salua profondément. Le gros homme surpris lui rendit son salut avec une sorte d'inquiétude.

— Je vous demande mille fois pardon de vous arracher aux douceurs de votre potage. Monsieur, reprit Benoist ; mais j'aurais un service à vous demander.

— A moi ? dit Jean-Louis.

— A vous, Monsieur. •

Le marchand forain se rassit comme pour annoncer qu'il était disposé à écouter, et Benoist reprit :

— Depuis votre entrée je ne puis me lasser d'ad-

mirer le merveilleux développement auquel vous êtes parvenu.

— Monsieur 1... interrompit Jean-Louis en rougissant.

— Oh ! ne vous en défendez pas, reprit Benoîst; c'est grâce à quelque recette particulière que vous avez acquis cet embonpoint qui dépasse toutes les limites connues : or, je viens vous proposer d'acheter cette recette.

— Et qu'en voulez-vous faire ? demanda le marchand.

— L'appliquer à l'engraissement «des bestiaux, Monsieur.

Benoist fut interrompu par un éclat de rire venant de la table où il avait laissé ses compagnons, Jean-Louis se leva.

— Fort bien, dil-il, ceci sans doute est une gageure ; vous aviez promis de tourner en ridicule une infirmité que Dieu vous a épargnée... Votre pari est gagné, et vqus pouvez en exiger le paiement.

A ces mot, il prit son chapeau, son fouet^ et sortit.

— Ma foi, il a bien pris la chose, dit Benoist, et pour un homme de sa largeur il ne manque pas d'esprit.

On devine que le chemin se fit gaiement, et que nos voyageurs s'amusèrent plus d'une fois aux dépens des compagnons que le hasard leur amena. Benoist avait repris son rôle, et le remplissait avec une verve qu'entretenaient les rires de ses nouveaux amis. En arrivant à Avignon, où chacun d'eux avait quelque affaire, ils se séparèrent, mais après s'être donné rendez-vous pour le soir au même hôtel.

Lorsque Benoist rentra y ses compagnons étaient déjà réunis.

— Eh vite donc ! s'écria Bertin ; voilà une heure que nous t'attendons.

— Qu'y a-t-ilî demanda le jeune homme.

— Grande nouvelle !

— Comment î -

— Tu ne devines pas f

—- Nullement.

— Le gros homme est ici.

— Jeaa-Louis ?

— Précisément : déballé en plein air sur la place principale, et appelant les passants à voir sa marchandise. Il faut que tu lui joues encore quelque tour.

— Mais il reconnaîtra Benoist, objecta un des voyageurs.

— Impossible ! il ne m'a vu qu'un instant à Tauberge d'Orange, et en paletot de voyage. Vous aurez soin seulement de ne pas vous montrer.

— C'est entendu.

— Alors, suivez-moi. .

Ils sortirent tous ensemble, et arrivèrent à la place où Jean-Louis avait exposé ses marchandises. Benoist fit entrer ses compagnons dans un café d'où ils pouvaient suivre toute la scène sans être reconnus du marchand ; puis il s'approcha de l'étalage avec Tair scrutateur et curieux d'un campagnard venu à la ville pour faire ses emplettes.

Jean-Louis s'avança au-devant de lui dès qu'il Taperçut.

— Que désire Bfonsieur? demanda*t-ll avec la volubilité habituelle aux marchands forains ; tulles, blondes, rubans, collerettes, ruches^ bonnets? Voyez, choisissez !

—On m'a chargé d'acheter des bonnets, dit Benoist,mais je ne puis me rappeler de quel genre...

— A la jardinière, à la Berthe, à la vielleuse?...

—Non, non... c'est un bonnet... vous comprenez... que l'on puisse porter quand il fait froid... comme quand il fait chaud. Montrez-moi, du reste , ce que vous avez ; cela me rappellera peutêtre...

Le marchand ouvrit tous ses cartons; mais Benoist secouait toujours la tête.

— Quel malheur 1 murmurait-il ; moi qui étais chargé d'en acheter deux douzaines I

— Deux douzaines 1 répéta Jean-Louis.

Et il bouleversa de nouveau sa boutique, étalant toutes ses coiffures. Benoist les prenait l'une après l'autre^ les tournait en tous sens, les dispersait le

long de rétalage. Enfin il en posa un sur la tête de Jean-Louis.

— Que faites-vous ? s'écria celui-ci.

— C'est pour avoir la mesure, reprit Benoist.

— Voilà donc la forme que vous cherchiez?

— C'est-à-dire... Penchez un peu la tête, Jean-Louis pencha la tête.

— Non, ce n'est point cela, dit Benoist,

Et, se frappant le front tout à coup, comme si un trait de lumière y eût pénétré :

— Ah! j'y suis, s'écria-t-il; Ton me demande deux douzaines de bonnets...

— De soirée, peut-être? .

— Non, mon cher... de bonnets de nuit.

— Au diable ! s'écria le marchand désappointé ; c'était bien la peine de me faire suspendre ma Vente et déballer mes coiffures I

— Eh bien l vous en serez quitte pour les récmballer, mon bonhomme; mais surtout dépêchezvous, car voici une brise qui pourrait vous en éviter la peine.

Le vent commençait, en effet, à soulever les bon* nets dispersés sur l'étalage. Jean-Louis voulut les

ressaisir ; mais une raffale plus forte qui s'engouffra tout à coup sous la tente en emporta une partie. Le marchand forain poussa un cri de désespoir^ cl se mit à les poursuivre, coiffe de la cornette de

tulle qu'il avait oublié de retirer. A mesure qu'il en ramassait un^ la brise en enlevait un autre, au grand amusement des passants qui s'arrêtaient pour voir cette espèce de lutte entre le vent et le gros homme. Quant à Benoist, il avait rejoint ses compagnons qui se pâmaient de rire à la fenêtre du café.

— Ceci est une variété de la course au clocher, Messieurs, dit-il; vous voyez un éléphant courant au bonnet.

— Le voilà qui s'arrête, flt observer Bertin ; il a tout rattrapé.

— Mais il est rendu; vois, il s'essuie le front.

— Ah Me malheureux l comme il ruisselle; on dirait une des grandes vasques du Ghàteau-d'Eau.

— Il regarde de notre côté d'un air de menace.

— Pauvre gros!... Tiens, il se décide à plier bagage.

~ Nous avons vaincu le Titan ! dit Benoist«

—Oui, s'écria Berlin, et je te proclame le Napoléon des farceurs. Or ça^ Messieurs, la plaisante rie est bonne mais nourrit peu ; allons âtoer

En rentrant le soir à Thôlel, Benoist apprit que Jean-Louis, qui y était égale ment descendu^ partait le lendemain comme eux pour Aii^, où son principal fourgon Tavait précédé. Un garçon venait d*être chargé par lui d'arrêter deux places le soir même.

Se rendant aux messageries pour son propre compte, le commis-voyageur proposa à ce dernier de se charger de lacommission, bien décidé à jouer un nouveau tour au gros marchand.

Le lendemain, lorsque les voyageurs se réunirent, Jean-Louis parut aussi- contrarié que surpris de se trouver en face des cinq jeunes gens qui l'avaient pris pour plastron à Orange et à Avignon ; mais il ne pouvait les éviter. Espérant échapper à de nouvelles attaques, il feignit de ne les point connaître.

Cependant le moment du départ arriva. Benoist

et ses compagnons étaient montés en voiture ; le marchand se présenta à son tour à la portière.

—Qu'est-ce que c'est? s'écria Benoist ; Monsieur n'a pas, j'espère, la prétention d'occuper une place ! ses voisins arriveraient étouffés.

—Je ne veux gêner personne , répondit Jean- Louis, et^ quoique ce soit double dépense, j'arrête toujours deux places.

— C'est juste , dit le conducteur qui intervint avec la fouille de route : M. Jean-Louis, deux places.

— Où sont-elles î demanda Benoist.

— Eh mais , pardieu ! en voilà une dans l'intérieur.

— Et l'autre î

— L'autre est sur Timpériale.

— Sur l'impériale ! s'écria Jean-Louis.

— Je comprends, reprit Benoist avec un grand sang-froid^ Monsieur est fait comme les couteaux de poche anglais ; il se dédouble. Mais dépêchons alors, quel côté aurons-nous dans Tintérieur ?

Une huée générale s'éleva : Jean-Louis était au supplice.

— C'est une erreur du garçon, balbutia- t-il ; je

ne veux point de deux places séparées. Mettez-moi ailleurs... où vous voudrez.

— Tout est plein , répondit le conducteur.... A moins qu'un de ces Messieurs ne veuille monter sur la banquette....

— Que quelqu'un en descende, au contraire, et Monsieur y montera, dit Benoist.

Un voyageur descendit aussitôt , et Jean-Louis, après avoir mesuré deux ou trois fois la hauteur de l'impériale , se mit à monter gauchement, au milieu des risées des facteurs.

—Apportez-donc une grue pour hisser Monsieurl s'écria Benoist.

La honte fit faire un eflbrt à Jean-Louis , qui atteignit la banquette.

— En route ! cria le cocher qui souleva les rênes. Et la lourde diligence partit.

Mais Benoist méditait déjà une nouvelle mystification contre le marchand. L'espèce de constance avec laquelle le hasard venait de l'exposer à ses moqueries avait quelque chose de bizarre qui l'excitait à continuer. Puis la patience de ce gros homme l'irritait j il était curieux de connaître jusqu'où

elle pourrait aller, et quelle raillerie réveillerait celte nature informe et obtuse, Celait enfin un champ ouvert, un thème trouvé, et la méchanceté a ses paresses comme la bienveillance. Chercher une nouvelle victime eût été une fatigue, tandis qu'il avait Tancienne «ous la main.

Heureusement que Jean-Louis, devinant ces dispositions, évita toutes les occasions de contact avec les commis-voyageurs. Il demeura sur l'impériale fermant Toreille à leurs plaisanteries; non qu'il y fût insensible, mais la nécessité Tavait accoutumé à les supporter en silence. Unautre homme, doué de cette dextérité intellectuelle qui nous permet de rendre sur-le-champ coup pour coup, eût entouré sa difformité d'épigrammes, et se fût défendu à la manière du hérisson, en blessant quiconque le toucherait; mais Jean-Louis avaitdû subir les inconvénients de sa nature lente et inoifensive. Bien qu'il souffrît du ridicule, il l'avait accepté comme on accepte une inflrmité inévitable. Ce n'était point là, du reste, le point le plus sensible de son être. Le but de sa vie et la préoccupation de son esprit étaient ailleurs : ce qu'il voulait avant tout, c'était

réussir dans son commerce, réduire ses dépenses, multiplier ses gains. Tant qu^on ne touchait point à ce premier intérêt , il pouvait se résigner et se taire.

En arrivant à Aix, il apprit que son fourgon Tattendait, et déclara qu'il repartirait le soir même pour Peyrolles, dont la foire principale avait lieu le lendemain. Il sortit pour chercher le voiturier. Bertin vint annoncer cette nouvelle à ses compagnons.

— Perdre notre Jean-Louis! s'écria Benoist; qu'allons-nous devenir? Il emporterait notre gaieté avec lui dans son fourgon.

— Il faut le retenir! répétèrent les commis-voyageurs.

— Mais par quel moyen?

— Si nous lui persuadions qu'il a le choléra, dit l'un.

—Il ferait venir un médecin qui le lui donnerait, répliqua Benoist.

— Si nous l'assignions devant le juge de paix comme ayant compromis notre sûreté en montant sur l'impériale ?

—Il prendrait un avocat qui lui ferait perdre sa cause.

— Eh bien ! déguisons-nous en commissaires, et arrêtons-le pour complot contre la sûreté de FÉlat.

-« Ah ! ne me brouillez pas avec la République !

s'écria Benoist du ton tragique de Prusias dans Nicomède.

— Tous ces movens seraient d'ailleurs inutiles ou dangereux j il faut en chercher un autre.

Dans ce moment la voix de Taubergiste maître de poste se fit entendre, à moitié couverte par celle d'un grand jeune homme à moustaches et en redingote militaire.

— Je veux des chevaux sur-le-champ ! criait celui-ci.

— Je vous répète que tous sont partis ! répondait le maître.

— Songez qu'il s'agit d'une mission du gouvernement.

•e- Quand il s'agirait d'une mission du diable I "^os écuries sont donc vides t

— Voyez vous-même.

Le militaire poussa la porto.

— Mais ces trois chevaux ? dil-il.

— Appartiennent à un marchand.

—11 faut que je le voie. J'apporte à Marseille des ordres qui ne peuvent éprouver aucun retard ; il ne me refusera pas ses chevaux jusqu'à la poste prochaine.

Une idée folle traversa l'esprit de Benoist; il ouvrit la fenêtre.

— Monsieur peut les prendre, dit-il.

— C'est donc à vous qu'ils appartiennent ? demanda l'aubergiste.

— Apparemment, puisque j'en dispose.

— Us vous seront ramenés sur-le-champ, dit le militaire.

— Ce serait les fatiguer inutilement, dit Benoist : je n'en ai point besoin de longtemps; qu'ils attendent la première occasion de retour.

. L'officier remercia, fit atteler sur-le-champ, et partit.

. On juge de la surprise de Jean-Louis, lorsqu'on rentrant avec le voiturier il demanda ses chevaux,

et apprit qu'ils galopaient sur la route de Marseille. Il fallut une longue explication pour lui faire cornprendre la nouvelle mystification dont il était victime. Benoist et ses compagnons, groupés aux fenêtres de la salle à manger, suivaient en riant tous ses mouvements.

— Pour cette fois, dit Bertin, je crois qu'il se fâche sérieusement. Voyez comme son ventre s'agite et ondule.

— Il se fait désigner Benoist, ajouta un autre

commis-voyageur.

— Le voici qui se dirige de notre côté.

— Par ma bonne lame de Tolède ! reprit Bertin, il vient proposer un cartel à Benoist.

—Un moment, dit celui-ci, vous allez voir comment on doit se conduire...

—On ne se fâche point...

—Au contraire, on paraît plus en colère que roffensé. En pareil cas, c'est toujours celui qui crie le plus haut qui remporte.

— Voici Jean-Louis.

Le gros marchand venait d'ouvrir la porte. Il s'arrêta un instant embarrassé; mais le ressenti-

ment l'emportant sur la honte^ il s'avança vers Bé- Qoist aveo résolution.

*— C'est Monsieur, dit-il, qui vient de disposer de mes chevaux en prétendant qu'ils lui appartenaient î

— A qui parlez-vous, d'abord? demanda Benoist avec une hauteur théâtrale.

— Mais à vous, probablement.

— Veuillez alors baisser la voix , Monsieur; je ne çoulTre point que l'on me parle du môme ton qu'à un laquais,

— Le ton importe peu dans ce moment, reprit Jean-Louis aveo plus de fermeté qu'on ne devait en attendre. Voilà déjà plusieurs jours que je suis votre jouet : j'ai tout supporté jusqu'à présent par amour pour la paix ; mais je ne puis permettre que l'on prenne ce qui est à mol...

— Au Tait, de grâce! interrompit Benoist en s'asseyant, et de l'air d'un grand seigneur qui écoute un créancier; que voulez-vous?

— Je veux que vous me rendiez mes chevaux !

s'écria le marchand avec une énergie oui fit rire les commis-voyageurs.

Il tourna vers eux un regard irrité.

—Ma colère vous amuse, Messieurs, dit-il j mais nous verrons si elle vous paraîtra aussi plaisante devant la justice.

— La justice ! répéta Bertin.

— Oui, reprit Jean-Louis 5 en disposant de ces chevaux, vous m^empêchez de me rendre à la foire de PeyroUes.

— Vous vous y rendrez demain.

—Demain, Usera trop tard... Vous m'avez donc

frustré de tous les gains que je pouvais réaliser dans ce voyage ,• et vous l'avez fait méchamment, bassement, par un mensonge !

— Assez, Monsieur, dit Benoist que Ténergie inattendue du marchand avait dérouté, et qui, ne trouvant rien à répondre, se fâcha sérieusement ; je ne souffrirai point d'injures...

— Mais vous souffrirez la vérité, reprit vivement Jean-Louis, et tant pis pour vous si elle est inj urieusel l'action que vous venez de commettre est un vol...

^ — Monsieur, s'écria Benoist, qui s'élança vers le gros homme, vous me rendrez raison de ce mot I

Jean-Louis recula.

— C'est-à-dire que vous voulez me tuer aussi, dit-il d'une voix altérée.

Benoist crut qu'il avait peur ; toute sa colère tomba, et le souvenir du rôle qu'il jouait lui revint.

— Non, dit-il, je serai généreux, et je veux des armes égales.

— Gomment cela ?

— En tirant sur vous, le plus maladroit serait sûi' d'atteindre le but ; autant vaudrait tirer sur une porte cochère.

— Eh bien! Monsieur?...

— Eh bien! je consens à ce que vous fassiez comme ce gros acteur des Français, qui, arrivé sur le terrain, se traça un rond sur le ventre, en déclarant que tous les coups qui porteraient en dehors du trait ne compteraient pas.

Jean-Louis pâlit. Longtemps abreuvé d'humiliations sur lesquelles il avait refermé silencieusement son cœur, il était arrivé à un de ces moments où une dernière insulte, en rappelant toutes les autres, met à bout votre patience, et où vous

passez subitement de la résignation à la rage. Il saisit son chapeau^ et^ le jetant loin de lui :

— Eh bien ! soit, dit-il ; vous avez voulu me pousser à bout, vous m'avez harcelé comme une bête fauve : fiaissons-en de suite ! Où sont vos armes î

— Je vais les chercher, dit Benoist; mais il vous faut des témoins.

— Non, vous serez tous là ; ce sera pour vous une nouvelle occasion d'amusement. Mais vite. Monsieur ! je ne veux point attendre.

— Va chercher mes pistolets, dit Benoist à Berlin.

— Mais ce n'est point sérieusement, j'espère, reprit celui-ci à voix basse.

— Fi donc!

— A la bonne heure,..

Jean-Louis et Benoist étaient placés à dix pas l'un de l'autre, tenant chacun un pistolet à la main. Tandis que les témoins achevaient les dernières dispositions, Bertin s'approcha de Benoist.

^Je ne croyais pas que le gros eût foit si bonne contenance, dit-il à demi-voix,

— En effet, répondit Benoist.

— Il doit pourtant penser que tout est fini pour lui.

— Tu es sûr, au moins, que les pistolets ont été bien chargés ?

— De la poudre et un bouchon, le tout solidement bourré avec une de tes cartes de visite.

— Je vais tâcher de renvoyer à l'adresse de M. Jejn-LouiSe

Dans ce moment les témoins frappèrent des mains ; Berlin s'écarta; le signal fut donné, et les deux coups partirent presque en même temps. Le marchand poussa un cri et tomba.

— Qu'y a-t-ilî s'écria Benoist en s'élançant vers lui.

— Vous m'avez tué. Monsieur, balbutia Jean- Louis.

— Comment ?

— Voyez!

Et il montra sa poitrine dont le sang coulait. Un médecin qui se trouvait à l'hôtel, et qui avait

été amené avec sa trousse pour donner au duel une apparence sérieuse, examina la plaie et déclara en secouant la tête que la blessure était grave.

—Mais c'est impossible ! s'écria Benoist^ l'arme n'était chargée qu'à poudre.

— L'amorce trop bourrée aura fait balle à cette faible distance.

Benoist joignit les mains avec désespoir.

— Conduisons le blessé à l'hôtel, reprit le médecin ; chaque instant de retard rend le danger plus

' grand.

Les témoins firent un siège de leurs bras^ et transportèrent Jean-Louis chez le maître de poste»

Le marchand s'était évanoui» et ne revint à lui que réveillé par la douleur du premier pansement. La fièvre ne tarda pas à le saisir, et le jeta bientôt dans un demi-égarement qui fut regardé comme un fâcheux symptôme. Parfois il parlait haut de son commerce, faisait des comptes, avouait des bénéfices; dans d'autres instants, redevenu plus calmcy il parlait de projets brisés et de bonheur perdu.

Benoist s'était établi son garde-malade, décidé à

ne le plus quitter. L'affreux résultat de sa cruelle plaisanterie Tavait ramené à ses instincts naturels. Dégrisé du misérable orgueil auquel il avait obéi^ il éprouvait des remords aussi nouveaux que poignants. C'était la première fois qu'il était conduit à se condamner et à se haïr lui-même.

Cependant le blessé parut devenir plus tranquille le quatrième jour; il témoigna le désir de mettre ordre à ses affaires, et fit venir un notaire. Benoist voulut se retipér, mais Jean-Louis le pria de rester.

— Ce que j'ai à dire n'a plus besoin d'être tu, murmura-t-il d'une voix faible, et je n'ai nulle raison pour cacher mes dernières volontés; elles sont, d'ailleurs, tout entières comprises dans une seule disposition... Je donne et lègue tout ce que je possède à mademoiselle Victorine Bénard..,

Benoist, qui était assis, se leva d'un bond.

—Que dites-vous? s'écria-t-il, et d'où connaissezvous ce nom ?

— C'est celui de ma sœur, reprit le malade Benoist poussa un cri, et regarda Jean-Louis avec

des yeux égarés.

—Votre sœur, balbutia-t-il... vous seriez Pierre Bénard, propriétaire à Lille?

— Pour Victoriae, reprit le blessé ; et pour les autres Jean-Louis, marchand forain... J'avais promis à ma mère d'élever cette enfant, de la rendre heureuse et d'assurer son sorti... Pour remplir cette tâche j'ai renoncé à mon repos ; j'ai pris la blouse du marchand forain sans que ma sœur le sût, car elle en eût souffert peut-être ; j'ai accepté toutes les fatigues; je suis devenu calculateur, avare même ; enfln, j'ai pu amasser pour elle une fortune...

— mon Dieu! balbutia Benoist près de défaillir.

— Elle en jouira, du moins, reprit Jean-Louis attendri ; elle aura la joie de la partager avec l'homme qu'elle a choisi.

— Jamais 1 s'écria Benoist.

Le blessé se retourna.

— Jamais! répéta Benoist en tombant à genoux près du lit ; car cet homme... c'est moi.

Nous n'essaierons pas de peindre la scène qui suivit. Le désespoir de Benoist allait jusqu'au dé«

lire ; il fallut Tarracher de la chambre de Jean- Louis, à qui CCS émotions pouvaient être funestes. La fièvre le prît à son tour, et sa vie fut en danger.

Lorsqu'il revint enfin à lui , il se retrouva dans Uûe chambre qu'il ne connaissait pas ; une gardemalade étrangère était près de son lit. Tout ce qui» s'était passé lui revint à la fois à la mémoire. Il se redressa avec un gémissement, en murmurant les noms de Viclorine et de Jean-Louis : deux voix répondirent en prononçant son nom.

Égaré, il écarta les rideaux : le marchand et la jeune fille étaient debout au pied de son Ut.

Le mariage eut lieu deux mois après. Pierre Bénard, qui avait renoncé au commerce, ne quitta plus les deux jeunes époux, et Benoist n'eut point de peine à se faire pardonner ses torts. Seulement, chaque fois qu'une plaisanterie trop vive était près de lui échapper, Jean-Louis portait la main vers sa poitrine, à la place où se voyait encore la cicatrice, et Benoist s'arrêtait en rougissant.

LA SOIBÊE DE N0£L.

C'était ranniversaire du jour où naquit, dans une crèche de la Judée, celui qui devait annoncer au monde la bonne nouvelle t Tous les peuples, disciples du Christ, célébraient la jNoël I Un vent froid, qui promenait dans les rues de Londres des ondées de givre, avait fait rçntrer les habitants plus lot que de coutume. Au milieu de la nuit qui enveloppait les squares et les carrefours , on voyait les fenôlros s^illuminer Tune après Fautre, et d'ap-

pétîssantes vapeurs sortaient des soupiraux ouverts sur les cuisines souterraines. L'immense ag* glomération de demeures qui forme la gigantesque capitale du Royaume - Uni présentait partout un double aspect : rudesse et solitude à l'extérieur , confort et fête au dedans! Tandis que la bise sifflait à travers les gouttières , que la neige tourbillonait autour des noires silhouettes formées par les cheminées, que les rumeurs passagères des voitures , sillonnant le macadamisage des chaussées, se mêlait aux coups de heurtoirs frappés par quelques convives attardés, tout s'animait au fond des habitations; la vie, qui abandonnait les rues^ se concentrait autour des foyers, et la grille chargée de houille faisait briller partout ses mille jets de flammes bleuâtres. On voyait passer sur les rideaux éclairés, tantôt les ombres joueuses des enfants livrés aux ravissantes surprises des étrennes de Noël, tantôt celles plus calmes et non moins gracieuses des jeunes filles s'empressànt de tout préparer pouf la réunion du soir.

Mais, parmi toutes ces maisons lumineuses et bruyantes, il en était une qui se faisait remarquer

par son silence et son obscurité. Bâtie au coin d'un carrefour, précédée d'un petit parterre dont toutes les fleurs avaient disparu, et défendue par une grille rouillée , privée de sonnette et de marteau, elle eût paru inhabitée, sans les petits rideaux collés aux vitres, dont la blancheur se découpait sur la façade enfumée; Basse, isolée^t taciturne, la mai»' sonnette avait , à tout prendre, un air triste et sournois qui mettait les rares passants en défiance. Près des autres demeures , elle faisait le même effet qu'un inconnu accroupi silencieusement dans Tombre, à quelques pas d'une foule bruyante et joyeuse.

Bien qu'aucun bruit ne se fit entendre dans la maison noire (c'était ainsi que la désignaient les voisins), celui dont le regard eût pu en percer- Tobscurité eût découvert, au fond de la plus grande pièce du premier étage, un homme déjà vieux, enfoui dans un fauteuil, les deux coudes sur ses genoux et la tête cachée dans ses mains.

L'attitude indiquait un découragement que confirmaient les soupirs dont le solitaire entrecoupait le silence de sa deipeure.

John Bolwer se trouvaity en effets dans un da eea moments où Thomme^ à bout de eourage^ se confesse à lui-même^ repasse tous les détails de sa ?ie| et cherche avec sincérité Torigine de ses souf^ frances. Il avait déjà commencé tout bas, et en prose entrecoupée, ce monologue rétrospectif que les héros de tragédie ^nt coutume de réciter tout haut en vers alexandrins,

--* A quoi m'a servi de naitre, et à quoi me sert de vivre! pensait-il tristement. Resté orphelin avant d'avoir pu connaître ceux qui m'avaient donné le jouri j'ai grandi parmi des étrangers qui ont été successivement pour moi des maîtres^ de$ égaux ou des subordonnés 1 On m'a enseigné les moyens de m'enrichir et d'être honnête homme; j'ai prouvé que j'avais profité de la leçon en faisant ma fortune et mon devoir. A cinquante ans, je me suis retiré des affaires, riche^ estimé^ le corps sain et l'esprit aussi libre que lorsque j'y étais entré! mais quel profit ai-je tiré de mon travail et de ma bonne conduite ? Où sont pour moi les souvenirs du passé, les joies du présent, les espérances de l'avenir? Que je dorme dans cette maison solitaire

OU au fond de mon sépulcre, quimporte aux aur es et à moi-même? Je n'ai jamais tenu à ce monde *

que par des comptes courants et des billets à ordre; les billets échus et les comptes soldés, tout est fini pour moi ; je n'ai plus ici-bas d'intérêt ni de raison d'êlre I Et cependant la vie est douce à la plupart des hommes , car, pour la conserver, ils souffrent toutes les tortures. Quel est donc ce charme que je n'ai jamais pu lui trouver? Pourquoi ai-je épuisé les deux tiers de la coupe sans en découvrir la saveur? Ce qui fait le bonheur des autres pèse sur moi comme un fardeau^ et ce jour, qui ramène partout la joie, n'éveille dans mon âme que tristesse et dégoût. Dieu de Bethléem t c'est à cotte heure que tu es descendu sur la terre pour nous apporter le soulagement^ et le monde entier soupire de joie au souvenir de ton apparia tion ! Pourquoi^ au milieu du bonheur commun, n'y a-t-il que moi qui ne puisse être consolé?

John Bolwer continua ainsi longtemps^ revenant sans cesse sur les mêmes plaintes. Il se demandait en vain ce qui donnait aux autres le goût de la vie, quand lui, favorisé de tous les dons qui la ren-

dent désirable^ ne pouvait y récolter que tristesse et ennui.

A force de retourner ces pensées dans son esprit, l.. lête s'exalta ; un frisson de fièvre courut dans ses veines, des étincelles passèrent devâut ses paupières fermées, mille images Tobsédèrent si confuses et si rapides qu'il s'efforçait en vain de les saisir. Mais, au milieu de ce trouble, le flot d'amertume montait toujours dans son cœur, et y noyait, Fun après Tautre, les derniers germes de confiance !

Il s'était approché machinalement de la fenêtre^ et, son front brûlant appuyé sur la vilre glacée, il regardait une maison dont le séparait l'abîme obscur du carrefour. Isolée comme la sienne, elle étincelait de lumière à tous les étages, et les murmures riants qui s'en échappaient par bouffées allaient se perdre dans les rumeurs lointaines de la cité.

Les yeux de John Bolwer, qui s'étaient d'abord promenés sans intention sur la joyeuse habitation, finirent par s'y arrêter; une sorte de secousse ébranla son cerveau, il lui sembla que ses sens de-

venaieat tout à coup plus subtils; sa vue perçût les rideaux refermés, son oreille entendait les voix; la distance et l'obstacle s Waçaient; il distinguait tout ce qui ce passait dans Tautre maison, comme il eût pu le faire dans sa propre demeure.

Le premier étage fixa d'abord son attention.

Il était habité par un marchand alors retiré, comme lui, des af&ires.

Riche et sans enfonts, Williams Jaoobson s^éta^it fait un cef cle de vieux amis avec lesquels il parta^geait sa fortune, et qui iui apportaient eh retour leur bonne humeur et leur affection. Tous étaient }à avec leurs femmes, leuis garçons et leui% filles, autour d'une ttihle délicatement servie, dont l'ancien marehaiid faisait les hqnneurs. Une liberté cordiale excitait la gaieté. Les pères racontaient leurs souvepirs, les jeunes gens échangeaient d'in* nocentes r^illeri^s , les enfapis poussaient des cris d'admiratioQ devant les arbres de Noël chargés de présents; la joie brillait dana.cbaque regard, pé- (illait dins chaque parole, s'épanchait dans chaque mouvement; maïs comme tous la devaient à leur b6te^ toiM ^nssi la lut rapportaient ; $a onéreuse

hospitalité lui avait fait une famille de toutes ces rainilles ; les enfants venaient s'appuyer à ses genoux et solliciter ses baisers; les Jeunes gens l'écoutaient avec déférence ; les jeunes filles Taidaienl à faire les honneurs de son foyer; les pères portaient des tostes à sa longue vie et à sa prospérité ! Conviés à cette fête de l'amitié^ les âges se réunissaient pour l'en faire roi ; chaque invité apportait sa fleur^ afin de lui composer une couronne I

Jacobson acceptait tout, car Texpérience lui avait appris la douceur de cette afTectueuse réciprocité ; les parents que le hasard lui avait refusés, il se les était donnés lui-même par le choix et le dévouement; et^ de peur que sa maison ne restât déserte^ il l'avait ouverte à quiconque avait voulu Taimer 1 aussi n'avait-il & craindre ni la solitude ni la tristesse. Au premier appel, tous accouraient pour lui faire compagnie » apportant leur reconnaissance , leur tendresse ou leur bonne humeur.

Au moment où il se leva de table, entouré des convives qui lui souriaient, John Bolwer, qui crut voir son regard riant se tourner vers lui, comme

*» if? -

pourprovoqucrunequeslion,murmuraàdemîvoix:

— Où trouves-la donc ion bonheur ?

Et il lui sembla que Jacobson lui répondait tout bas:

— Dans la joie de mes amis !

Le solitaire de la maison noire secoua la tête comme un cheval rétif, et tourna les yeux vers le second étage.

Là point de convives égayés par une table somptueuse ! Le lieutenant 0*Meggi était seul avec ses enfants et leur mère. La bouilloire de thé chantait doucement au coin du foyer, et le pudding national se dressait sur un guéridon : c'était tout le fes* Un de rboânéle famille, car le lieutenant vivait de sa seule retraite, et devait encore soutenir de vieux parents restés en Irlande.

Mais si le banquet était plus que modeste, la joie n'était pas moins bruyante, car O'Meggi préparait pour ses enfants un divertissement longtemps promis et longtemps attendu!

La lampe avait été éteinte, et la lanterne magique venait de dessiner sur le drap suspendu a la mu« raille son disque lumineux.

Voici d'abord les premiers vaisseaux de Gu illaumc le Gonqucranty qui apparaissent tout brillants de banderoles coloriées ; le duc de Normandie débarque avec son armée ; il s*avance dans les riches campagnes couvertes de monastères. Voyez comme chaque seigneur marche avec sa bannière entourée de ses vassaux armés l Ici^ sont les nobles Normands et Angevins, brillants de velours et d'ori plus loin, les Manceaux et les Bourguignons à l'allure chevaleresque; plus loin eâcore les Gascons qui bourdonnent dans le soleil eomme un essaim de guêpes» et prte d'eux les Bretons à la mine sombre^ dont les armures de fer cachent mal les haillons I

Maintenant la scène change i voici les Saxons ar* mes de longs arcs et de grandes haches I Ils sont retranchés derrière leurs palissades et attendent Tennemi, les yeux fixés sur leur chef Harold. Déjà les flèches volent, les hommes d'armes s'élancent au galop; la bataille est engagée.

A mesure que chaque image passait, le lieutenant O'Meggi l'expliquait aux enfants émerveilles*

Après les réci ts de la conquête vinrent les guerres

intestines, les luttes contre Tétranger, les grandes prospérités et les grands désastres. De loin en loin, les nobles traits d'un héros oii d'un bienfaiteur de la patrie se dessinaient au inilieu de la lumière, et alors le père racontait sa vie entière à Tâiid iloire natf qui s'éiailtait, se i'éjouissait oii s'indignait, toute I^hisloif é de r Anglètëirè fàssa àîrisl êtifcj-

cessivement soiis les yëul dés èpëctâteiii^ , et le lieutenant trouva partout le secret d^ùnd le^ ^n.

t\ fortifiait dôucétnènt ces àmeS pàf lés grande exemples, il leur enseignait la vériérâtîoti; Il lëà initiait aux grands courages qui font lès hdiiimes, ei aùl grands dévotlëmédts qid font ie^ citoyens.

John Bolwer écoutait et regardait ; il toyàit ces yeux d'enfants brillèf , il étilehdàît leui*ô dris d'àdiniràtion, il suivait avec stii^ptise tous les mouvements de ces cœurs éiûUô 1 Pour la préîîiièré fois, îl Sotit)çonîiâit là part (jue Tindlvidu peut et doit prendre à la vie de tôuS; il sentait ceè pôfilts d'attaché qui relieri( diacUû dé nous àtij desôehdâtité

Cl aux ancêtres; il comprenait enfin la joie que l'on \)mi trouver dans Thisloire de lliumanité et le bonheur de la patrie.

La lanterne magique s'était éteinte; le drap avait été replié par la soigneuse ménagère^ et la famille du lieutenant O'Meggi , réunie autour d'une petite table, s'entretenait bruyanunent de tout ce qu'elle Tenait d'admirer^en buvant le thé et mangeant le pudding de NoSl.

John Bolwer cessa de regarder et demeura longtemps pensif; mais enfin son œil rencontra la pâle lueur qui éclairait la mansarde^ et sa pensée quitta la famille du lieutenant.

Il connaissait la pauvre femme qui demeurait sous ce toit j pour avoir quelquefois réclamé ses services.

C'était une veuve écossaise vivant là, comme l'oiseau, de ce que la Providence lui apportait chaque jour. Elle soutenait de son travail une petite-fille malade, hésitant depuis bientôt deux an* nées entre la vie et la mort Mais bien que ce fût pour elle une lourde charge , Ketty Beans ne s'en plaignait pas.Cette fille de son fils était tout ce qui

lui restait d'une famille disparue : c'était le dernier anneau de la chaîne de tendresse commencée aux joies des flançâilles, réminiscences de la jeu<* nesse, joies du foyer^ espoir de survivance pour Tavenir^ tout était dans cette frôle enfant que chaque Jour pouvait lui enlever I Aussi que de soins et de caresses 1 En vain le temps avait courbé les épaules de la vieille femme, elle était forte pour le travail qui devait procurer à l'enfant ce que son mal réclamait; en vain les soucis avaient sillonné son front jauni, toutes ses rides s'épanouissaient quand Jennie pouvait lui sourire 1

Or^ Dieu venait de lui accorder un de ces rares éclairs de joie. Dans la mansarde de la pauvre veuve^ comme ailleurs, le soir de la Noël était un soir de fête 1

Cest qu'aussi Ketty Beans avait préparé à la malade une merveilleuse surprise! Â force de travail et d'épargnes, elle avait pu économiser quelques pence pour acheter un petit houx orné de ses baies écartâtes !

L'arbuste était là dans une caise verte, dressant ses feuilles rigides Hont Jennie ne i)ouvait déta^

cher les yeux. Elle avait quitté soq lit pour le mieux yoir } elle était assise sur les genoux de^la graud'inère, un bras passé sur son épaule, comme un enfont au bereeau, et elle contemplait le houx avec Bootaftotement.

Ottif e'était bien là la sombre verdure qui entoU'^ nit la oabane où elle était née ! Ges graines de co* rail étaient bien celles dont la mère lui faisait des eoUiers et des bracelets I C'est près de la haie de Imiux épineux que les voisines se réunissaient le Émr pour meonter ou chanter les ballades 1

Et, ramenée à ces lointains souvenirs , la jeune flUe murmurait d^une voix languissante les vieux airs d'Ecosse } et la veuve, dont la mémoire s'éveiU lait, Taidait et lui fournissait les paroles I Relransportées au fond des glens sauvages, toutes deux avaient senti Tair de la montagne et respiré le parfum de leur enfmee I — Charmante vision qui les aifranchissait pour quelques instants de la vieillesse^ de la maladie et de la misère l Aucune d'elles ne voyait plus les solives poudreuses de la man« sarde t le lit de paille , les meubles vermoulus, le poêlf éteint l Grâce à rimagination^ Tarbuste avaiV

grandi \ il recouvrait tout de ees rameiiux ver-> doyaats} il avait transformé la misérable demeure en un de ces nids de verdure cachés aux fentes des higblandsl Entendez -vous comme les oiseaux gazouillent, comme l'eau murmure dans les roches, comme les chants des bergers se répondent là-bas, de bruyère en bruyère. Tout abonde où tout manquait il y a un instant, et une petite branche verte a suffi pour ce prodige ; elle a apporté la joie avec le souvenir!

John Bolwer n'en veut point voir davantage; il quitte la fenêtre et retombe dans son fauteuil ;

Désormais le secret lui est révélé ; il voit que celui^i a cherché isdh boûbèdf fldiis Tamitié ; celuilà dans l'amour de la patrie, les autres dans les souvenirs du premier âge, tous en dehors d'euxmêmes. Lui seul a vécu sans sympathie et sans mémoire, comme l'herbe inutile qui végète au coin de la ruelle déserte! Ah ! maintenant il comprend que i^our faire partie des vivants, il faut se mêler aux honimes ou aux choses par le cœur! Et il se dit que, quand toutes les maisons sont illuminées

pour la féie, si ta maison noire reste seul obscure et silencieuse, c'est qu'il lui a toujours manqué ce qui éclaire toutes les ténèbres et ce qui donne toutes les joics) : m peu d'amoue I

FIN 0Bi GU1H1È1B8.

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