‹ Les clairièresChapitre 10 sur 12 · LES PRÉVENTIONS · texte numérisé non relu

LES PRÉVENTIONS

Deux jeunes gensétaîent arrêtés devant Thôtel de la Tête Noire à Montaigu, attendant la patache qui devait les conduire à Fontenay. L'un d'eux, qui était vêtu d'une blouse de toile écrue, par-dessus laquelle se croisaient en bandoulière une gourde clissée et une boite à herborisation, tenait à la main un marteau de géologue avec lequel il jouait. Sa figure ouverte exprimait à la fois la bonne humeur et la santé ; son compagnon, au contraire^i

semblait chétif et bilieux ^ une large paire de lunettes bleues cachait ses yeux, et donnait à son visage blême je ne sais quoi de pétrifié : il portait un costume de voyage assez élégant, mais triste et roide, II venait d'ouvrir une lettre dont il se préparait à faire lecture à son ami.

— Elle est de votre cousin, le colonel Leclerc î demanda celui-ci,

— De sa femme, répondit le jeune homme à figure pâle ; mais elle ne laisse aucun doute, comme vous pourrez voir.

— Lisez.

—Voici:

a Mon cher Francis,

» Aussitôt cette lettre reçue, mettez -vous en » route pour La Saulaie. Le nouveau préfet de la p Vendée doit y passer quelques jours avec nous. » Vous n'ignorez point sans doute que M. de Ver- » non est frère du ministre de la justice, et que la » place de procureur du roi que vous sollicitez sera D immanquablement accordée à sa recommanda- » tion.

» Venez donc, et ne négligez rien pour lui plaire ; D c'est un homme simple qui aime le pays, et ne * » se rappelle son autorité que lorsqu'ily a quelque » bien à faire ou quelque injustice à réparer. Il » Tient nous voir incognito pour se délasser de la » puissance en braconnant dans nos bruyères.

» Mon mari lui a déjà dit un mot de vous dans » sa dernière lettre ; mais il a répondu qu'il von- » lait vottë voir. Le succès dépend donc désormais D de la manière dont vous vous présenterez à lui, » et vous avez trop d'instruction et d'esprit pour D ne point lui paraître digne de l'emploi que vous sollicitez.

» Adieu, cher Blondel, je vous attends, et je i> me sens tout heureuse à la pensée que nous au-* » rons pu être pour quelque chose dans votre p réussite.

» Votre dévouée cousine,

» Lucie Leglerc. x>

-—Vous voyez, mon cher Naquet, continua le futur magistrat, en repliant la lettre, que j'ai tout lieu d'espérer.

—En effet, répondit le jeune naturaliste ; je ne doute point que M. de Veraon Cassure votre nomi- . nation.

— Vous dites cela bien froidement, André.

— C'est que je m'effraie des fonctions pénibles et délicates que vous allez avoir à remplir, Francis. Représentant de la morale publique, vous tiendrez dans vos mains Thonneur des individus et le repos des familles. Dans une telle position, les moindres fautes deviennent graves , et Terreur est un crime.

—Soyez tranquille, interrompit Blondel d'un air sûr de lui-même; outre l'étude que j'ai faite des hommes, j'ai un instinct qui m'éclaire, et mes impressions me trompent rarement.

— Prenez garde, dit André en secouant la tête, ce que nous appelons une impression n'est le plus souvent qu'un j ugement précipité, résultat de préjugés antérieurs. Nous prenons pour une illumination mystérieuse et subite l'inspiration de notre bonne ou de notre mauvaise humeur ; ainsi prévenus, nous ne cherchons plus que ce qui justifie notre opinion, ayant soin d'écarter tout ce qui pourrait la contra-

lier, et nous arrivons laborieusement à un toensotige entouré d'apparences de preuves. Ce moyen de PROCÉDER est dangereux pour tous^ mais surtout pour celui qui est appelé à faire appliquer la loi.

Blondel sourit.

— Tout dépend de l'esprit d^observatîon, dit-il avec assurance; une intelligence en éveil observe les moindres circonstances, tire des inductions des plus légers détails. Il en est des hommes comme des bassins géologiques que vous étudiez^ mon cher Naquet ; les premières couches connues, oii peut deviner certainement le dessous. Un procureur du roi, voyez-vous, doit scruter tous ceux qu'il voit, remarquer leurs paroles, leurs mouvements, et les classer comme vous le faites pour les plantes que vous rencontrez. Un oeil exercé retourne un homme comme un gant. Ce qui favorise la plupart des désordres de la société, c'est TindilTérence et l'inattention de ceux qui sont chargés d'y veiller. Voyez dans ce pays, par exemple, la plupart des chefs royalistes qui ont insurgé les paroisses n'ont point été arrêtés.

— Par la raison qu'ils se cachent.

— Que je sois nommé, et je me fais fort de les dé couvrir avant un mois.

La conversation des jeunes gens fut ici interrompue par l'arrivée de la patache qui devait les conduire à Fontenay.

Le postillon portait le petit chapeau, la veste brune et le pantalon rayé^ costume si bien connu dans les guerres des Bleus contre les Brigands. Il examina les deux voyageurs avec cette attention prudente et silencieuse particulière aux paysans vendéens.

— A quelle heure arriverons-nous ce soir, demanda Blondel.

—A quelle heure, répéta le paysan... Ça dépend, not' bourgeois ; pour aller vite il faut, comme on dit, de belles routes et de bons chevaux.

— Mais nous arriverons au moins avant la nujt?

— Je ne dis pas non -, maintenant les jours sont longs... quand Une fait pas de brouillard.

— Sommes-nous les seuls voyageurs ?

— Ne vous inquiétez pas, la voiture est grande. En parlant ainsi, le postillon abattait le tablier

de cuir qui fermait la patache ; les deux jeunes gens y montèrent.

— Prenez les meilleures places, dit-il ; sur le devant vous aurez de Pair et vous verrez le pays ; je reviens tout de suite.

Et retenant le cheval qui se préparait à partir :

— Arrière, pataud^ s'écria-t-il ; arrière, rosse; attends, attends, je vas chercher mon fouet.

Il releva le tablier, y accrocha les rênes et rentra à l'auberge. Blondel le regarda aller.

— Avez-vous remarqué cet homme ? demandat-il en se retournant vers son compagnon.

— Non.

— Je gagerais qu'il faisait partie des bandes insurgées:

— Qui vous fait penser ?...

— Ses manières, son costume, le soin avec le quel il a évité de répondre à toutes nos questions, et le nom de pataud * qu'il a donné à son cheval.

Naquet éclata de rire.

* G^était ainsi que les paysans appelaient les bleus pendant les e;aerres de la Vendée.

— Sur mon âme» Francis, il ne fait pas bon vaos rencontrer, dit-il ; vous avez la passion de votre état, et vous herborisez les crimes comme moi les fleurs des champs.

Dans ce moment le postillon reparut.

— En route, cria-t-il à son cheval.

Et, s'élançant sur le siège , il partit au grand trot.

Ils venaient de dépasser les faubourgs de Montaigu, lorsqu'un voyageur assis au bord du chemin se leva et fit signe au paysan ; celui-ci arrêta brusquement son cheval.

— Eh I not' maître, je vous cherchais, dît-îî en descendant de son siège.

— Et moi je t'attendais, mon gars ; tu es en ' retard.

-— Possible ; mais il m'a fallu porter vos lettres à leur adresse. Vous ne craignez pas d'aiUeurs , je pense, de voyager à la brune?

— Au contraire, je fuis le chaud.

— Il y en a plus d'un de votre goût dans ce pays> dit le paysan avec un clignement d'yeux sigâiflca-*

tif ; mais soyez calme y notis allons rattraper le temps perdu.

— A la bonne heure.

Tout en parlant, le nouveau venu s'était approché de la patache, et après avoir salué les deux jeunes gens, s'était placé sur le dernier banc, en déclarant que le soleil Vincommodait. Blondel fut frappé de cette circonstance, et se mit à l'observer avec attention.

C'était un homme d'environ quarante ans, à Tœil intelligent et à la tournure distinguée. Il était vêtu en chasseur; mais ses guêtres et ses gants de fine peau de daim, sa gibecière artistement tressée, révélaient des habitudes d'une été* gancd particulière* La marche qu'il venait de faire sous le soleil Tavait sans doute fatigué/car à peine fut-il placé au fond de la patache qu'il se rejeta dans le coin le plus reculé^ rabattit sa casquette sur ses yeux, et parut s'endormir.

Francis en profita pour se pencher vers le paysan*

— Vous ne nous aviez point parlé de ce nouveau compagnon de voyage, dit-il à demi-voix et de

manière à ne pas être entendu de l'étranger.

— Trouvez-vous qu'il vous manque de la place î demanda le postillon en riant.

— Je ne dis point cela.

— Il n'y a pas d'affront d'ailleurs, et vous pouvez voir que c'est un bourgeois comme vous, et d'une mise cossue encore.

—Vous le connaissez?

— Pour l'avoir vu hier à la Tite-Koire, où il m'a donné des commissions.

— Mais vous savez son nom?

— Est-ce que je sais le vôtre, donc î Je voiture des gens et non pas des noms.

A ces mots, le cocher, qui semblait lassé des questions de Francis, se mit à fouetter son cheval en siillant. Il y eut un assez long silence.

Il fat interrompu tout à coup par Naquet, qui demanda le nom d'un village dont il apercevait le clocher à gauche du chemin.

— Les Herbiers, répondit l'inconnu.

— Juste 1 dit le postillon, un joli endroit, ou j'ai mon parrain qui est maire.

— Le père Lariot.

-— Ah ! vous le connaissez?

— Un BleuyGomme on dit dans le pays, continua l'inconnu en souriant.

Lq cocher haussa les épaules.

— Que voulez-vous ! murmura-t-il, chacun a son côté faible... Le père Lariot a servi, et pour lors... Ce qui ne Tempéche pas d'être un brave homme, voyez-vous, incapable de faire de la peine à ceux qui ne pensent pas comme lui^ et fermant les yeux quand il faut.

—Je sais, je sais, reprit l'étranger en souriant; Lariot est un homme indulgent, et il a raison ; sans son bon sens, il eût pu y avoir du sang répandu dans la paroisse.

— C'est la vérité, dit le paysan.

— On lui tiendra compte de sa prudence, murmura l'étranger, comme s'il faisait cette réflexion plutôt pour lui-même que pour les autres.

Blondel avait tout écouté avec une sorte d'application.

— Je vois que monsieur est du pays, dit-il en regardant fixement l'inconnu.

— Nullement répondit celui-ci.

— lu —

— J'aurais pensé, d'après sa connaissance des localités et des personnes... Mais, si jen crois ce que je viens d'entendre, les royalistes s'agitent dans ce canton.

— Gomme dans toute la Vendée.

— Il est au moins extraordinaire que les magîstï'ats chargés de surveiller le département ne fnettent point plus de 2èle à Taccomplissement de leurs devoirs.

L'étranger fit un léger mouvement.

-^ Comment se fait-il que la plupart des chefs de la dernière insurrection ne soient point arrêtés î ajouta Blondel en le regardant fixement.

— C'est qu'apparemment la chose n'est pmnX aussi facile que vous le supposez, monsieur^ répondit cclui-oi. Les chefs royalistes ne parcourent point les routes avec leurs noms écrits au chapeau, et quelle que soit votre intelligence, vous pourriez en coudoyer plus d'un sans le reconnaître.

— Peut-être vous trompez-vous, dit Blondel avec une sorte d'intention.

L'étranger s'inclina.

— Je ne me permettrai jamais de mettre en

doute la perspicacité de monsieur^ dit-il avec une légère ironie.

Francis se mordit les lèirres» et la conversation demeura rompue.

Cependant la nuit était venue et la patache roulait plus lentement sur la route déserte. Le vent qui avait fraîchi soufflait d'un ton lugubre dans les bruyères. De loin en loin, une croix dressée sur le fossé indiquait un meurtre encore récent^ dont le postillon ne manquait jamais de raconter l'histoire. Bien que l'insurrection eût été étouffée, des bandes parcouraient toujours les paroisses, et il n'était point impossible d*en rencontrer une en un tel lieu et à une telle heure. Naquet communiqua cette crainte à Blondel^ moitié sérieusement^ moitié en riant.

— Et nous n'avons point d'armes, répendit le futur procureur du roi.

— Fort heureusement, interrompit l'étranger.

— Comment cela monsieur ? .

— Si nous étions attaqués, ce ne serait qu'à Timproviste et par un trop grand nombre pour que la résistance fût raisonnable ^ en pareil cas^ le mieux

est de se soumettre, quitte à prendre sa revanche à la première occasion.

Dans ce moment, la patache arriva aune montée fort rapide, et le postillon pria les voyageurs de mettre pied, à terre ; les deux amis se trouvèrent séparés de leur compagnon.

— Avez-vous compris le conseil? demanda Blondel au jeune naturaliste.

-— Sans doute ; et je le trouve sage , répondit Naquet.

•— Maûs peu rassurant.

— En quoi î

•« Il est probable que nous serons attaqués*

— Qui vous le fait croire ?

— Ne voyez-vous donc pas que notre cocher est un chouan?

— Bahl

— Et le prétendu chasseur un chef royaliste î Naquet recula de deux pas et regarda son ami en

face.

— Au diable si j'en crois rien, s'écria-t-il : un proscrit ne voyagerait point ainsi en voiture publique. Mais, qui vous le fait penser ?

— Quoi ! vousn*avez point été frappé de l'aspect de cet étranger ? D'où vient-il î où va-t-il ? Quel est son nom ?

— Ce sont des questions qu'il peut également se faire à notre sujet.

— Mais vous n'avez donc point remarqué rembarras du paysan lorsque je lui ai demandé des renseignements ^ l'affectation de cet inconnu à se tenir au fond de la patache ?

— Pour éviter le soleil.

— Et pourquoi n'est - il point monté en même temps que nous?

— Parce qu'il avait pris les devants.

Blondel haussa les épaules.

— Les devants ! . . , le soleil ! . . . Vous crovez à tout cela ! Et pourriez-vous me dire comment, n'étant point du pays ainsi qu'il le prétend , il connaît les lieux, les personnes et les moindres détails ?

— Je l'ignore.

— Eh bien !

—Eh bien ! cela prouve que je ne le connais point' Il ne suflat point de ne pouvoir comprendre un fait pour concevoir un soupçon.

— Vous n'atez donc pris garde ni à son dit etnbarrasse ni à ses réticences 1

— Ma foi non, dit Naquet, j*ai vu un homme ré^

serve, voilà tout

— Assez , assez, Naquet, nous n'avons point le

temps de discuter ; mais, outré que mes impressions me trompent rarement, il y a ici des preuves : c'est un chef royaliste, vous dis-je ; et je ne serais point étonné, d'après le signalement que j'ai entendu faire du comte, que ce ne fût lui-même.

— Allons, Francis, vous vous montez Timagination.

— A la bonne heure , dit le jeune homme avec impatience ; libre à vous de ffermet les yeux, mais, moi, j'y vois clair, et j'agirai en conséquence.

La patache était arrivée au haut de la montée, et les trois voyageurs reprirent leurs places. Ils roulaient depuis quelque temps, lorsqu'un galop de cheval se fit entendre.

L'étranger leva le rond de cuir qui fermait la lucarne placée au fond de la patache, jeta un en d'appel 5 un cri semblable répondit du dehors;

— Est-ce vous Pierre ? demanda-t-il.

— Moi, maître.

— Allez en avant.

— Soit.

—Vous m'attendrez au carrefour.

—Bien.

Le caTalier qui s'était arrêté repartit au grand trot, et passa rapidement devant la patachë.

— Quel est cet homme? demanda Naquet.

— Mon domestique, répondit l'étranger.

Blondel donna un coup de coude à son compa^

gnon.

— Doutez - vous encore , demanda -t - il à voix basse.

— De quoi? répondit celui-ci.

— Vous ne comprenez point qu'il y a une embuscade dressée, et que cet homme va annoncer notre arrivée.

— Pourquoi le penserais-je ?

Blondel lit un geste de dépit.

— Le pistolet serait sur voire poitrine que vous demanderiez où est le danger, murmura4-il. Vous avez oublié le vieil adage de notre professeur : Quipericulum petit, periculoperibit . Heureusement

qiie je suis là; et sur mon âme, je ne laisserai point les choses aller ainsi.

— Mais je ne me trompe pas, ajouta-Wl plus haut , voici des maisons... un bourg à ce qu'il me semble.

— Saint-Hermine, interrompit le postillon.

— Ne doit-on point s'y arrêter î

—C'est à la volonté des voyageurs, dit le paysan.

— Pourquoi un retard inutile? objecta Tétranger.

— Continuons alors, not' bourgeois.

— Non, dit vivement Blopdel.

— Nous sommes seulement à une heure de Fontenay ; il serait plus sage d'y arriver.

— Pardon, monsieur, répliqua Francis avec fermeté; mon ami et moi désirons faire halte.

L'étranger fit un geste de désappointement.

— Voici justement une auberge, ajouta Blondel en montrant une large porte cochère surmontée d'une enseigne.

—Ce n'est pas la mienne? dit le cocher, oui voulut passer outre.

—C'est la nôtre, reprit vivement le jeune homme en étendant les mains vers les rênes. Arrêtez ici , je le veux.

Le paysan obéit de mauvaise grâce. Les deux ieunes gens descendirent seuls.

— Il ne nous suit pas, fit observer Blondel tout bas; il a peur de se montrer.

— Je crois plutôt qu'il est contrarié de ce retard^ répliqua Naquet.

Blondel secoua la tête sans répondre.

L'humeur chagrine du jeune homme ^ aidée d'une vanité singulière, le rendait aussi prompt à soupçonner que lent à reconnaître son erreur. L'étude de la jurisprudence et la fréquentation du barreau lui avait^ d'ailleurs^ donné cette dangereuse tendance aux inductions qui transforment de proche en proche les doutes en présomptions et les présomptions en preuves. Il s'était accoutumé à tourner autour d'un fait jusqu'à ce quMl y eût trouvé prise, et à réunir une foule de riens en un tout qui pût avoir Tair d'une démonstration, à peu près comme avec des grains de verre on compose un chapelet. A force de chercher à se justifier à

l«î-même ses soupçons et de plaider sa cause dans son propre esprit, pendant les trois heures passées en patache, il avait fini par arriver à une conviction inébranlable. Aussi, lorsqu'il entra à rJE'cwd'Ofy n'avail-il plus aucun doute, et ne songeait-il qu'aux moyens d'éviter le danger auquel il allait être évidemment exposé.

Débout devant la grande cheminée de Thôtellerie dont il s'était approché, il réfléchissait à la conduite qu'il serait prudent de tenir ; un bruit d'armes lui flt détourner la tête. Un gendarme venait d'entrer et s'avançait vers lui avec la phrase sacramentelle :

— Vos papiers.

Blondel et Naquet remirent leurs passeports que l'honnête agent de la force publique déploya à l'envers, et parcourut d'un œil que les fumées du vin semblaient avoir obscurci.

— A la bonne heure 1 s'écria-t-il en mettant le doigt sur le cachet... Connue, la signature du gouvernement 1 II n'y a rien à dire, mes braves... Vous n'êtes pas les chouans que je cherche... car il n'eu manque pas dans le pays, de ces oiseaux de nuit à

tête blanche... Mais faut les dénicher i^. Vous étiez les seuls voyageurs?

—Pardonnez-moi, répondit Blondel, nous avions un compagnon qui n'a point voulu quitter la patache.

—•Oh! oh!... Est-ce quMl voudrait se cacher?

— Il a peut*étre ses raisons pour cela dit le jeune homme.

Le brigadier releva la tête, et se rapprocha mystérieusement.

— Auriez-vous quelque idée sur le particulier, bourgeois ? demanda-t-il confidentiellement. •

—Je vous engage à l'examiner avec soin, répondit Blondel sur le même ton.

— Compris ! nous allons voir le signalement du susdit... Où est-elle, cette patache du diable ?

— A la porte.

Le gendarme sortit; mais il reparut au bout d'un

instant.

— Pas plus de voyageur que dans ma giberne, s'écrla-til.

— Que dites-vous? répliqua vivement Blondel;

aurait-il pris la fuite ? ^

— La fuite ! répéta le brigadier.

— U faut le savoir. Appelez le cocher. :

— Présait î répondit le paysan qui entrait.

— Qu'as-tu fait de ton troisième voyageur?

— Mon troisième voyageur?

— Oui.

— Ma foi ! quand il a vu que les autres s'arrêtaient ici, il est descendu.

— El où est-il !

— Parti.

— Parti? s'écria Blondel en se tournant vers le brigadier. Plus de doute, il vous aura aperçu et aura craint d'être arrêté.

— Comment? s'écria le gendarme, est-ce que ce serait...

— Un chouan.

— Se peut-il?

— J'en suis sûr.

— Qu'est-ce qu'il dit donc le nourgeois? s'écria le postillon.

— N'écoutez point les dénégations de cet homme, interrompit Blondel ; c'est un chef royaliste ;

et en tout cas^ votre devoir est de vous en assurer.

— Mille tonnerres ! je le sais bien ! s'écria le bri* gadier en s'élançant hors de Tauberge.

— Songez-vous à ce que vous faites, dit vivement Naquet à Blondel; vous dénoncez un inconnu sur de vagues soupçons I

«- Cet homme est un chef de bande , vous dis*je.

—Mais songez...

— Du reste, nous allons voir ; je ne serai pomt fâché de prouver par cet exemple la possibilité de mettre la main sur les coupables^ ce sera un moyen de faire d'avance mes preuves.

Un coup de feu l'interrompit.

— Écoutez 1 s'écria Naquet.

— Croyez-vous, maintenant? dit Blondel.

Tous deux s'élancèrent sur le chemin^ suivis

, des gens de rhôtellerie. Ils aperçurent bientôt le brigadier qui revenait tenant l'étranger au collet.

— Vous avez tiré? s'écria Naquet.

— Histoire de rire et pour avertir le particulier de s'arrêter, dit le gendarme.

— Monsieur n'est point blessé î

— Heureusement, répondit Tinconnu; mais j*attends qu'on m'explique une pareille conduite.

— C'est ce qu'on va faire, mon prince, dit le gendarme. On vous a arrêté comme suspect, et parce que le bourgeois ici présent vous a reconnu pour un blanc.

— Moi!

— Si cela n'est point, vous pourrez prouver le contraire, dit Blondel.

— Et puis-je savoir d'où vous est venu un pareil soupçon? demanda l'étranger.

Le jeune homme rappela ce qui s'était passé, en relevant toutes les circonstances, comme eût pu faire un avocat général dans son réquisitoire.

— Ainsi, c'est sur de pareilles présomptions que vous avez osé baser un jugement, mons'^ur 1 reprit l'inconnu, et que vous m'avez exposé aux violences de cet homme. Mais qui êtes -vous,

vous-même pour porter une pareille accusation?

Le jeune homme se fit connaître, et, à son nom, rétranger fit un mouvement.

— Blondel 1 répéta-t-il. N'êtes-vous point neveu du général Leclerc?

— En effet, dit Francis étonné.

— Et ne sollicitez-vous pas une place dans la magistrature?

— D'où savez vous...

L'étranger sourit, et faisant un pas vers le jeune homme :

— Votre famille ne m'est point inconnue , Mon* sieur ! dit-il ; voyez plutôt.

Il lui tendit une lettre, et Blondel reconnut récriture de sa cousine. Elle était adressée à M. de Vernon.

— M. le préfet! dit le jeune homme déconcerté.

Tous les assistants poussèrent un cri de surprise, et le brigadier voulut prendre la fuite.

— Restez ! dit M. de Vernon sévèrement ; vous êtes heureux, Monsieur, que votre brutale erreur ait porté sur moi plutôt que sur un autre ; j'ai droit de vous pardonner. Quant à M. Blondel, ajouta-t-il

en se tournant vers le jeune homme^ il reconnaîtra un jour, je l'espère, que présumer trop facilement le mal, c'est moins prouver la perspicacité que la malveillance, et que, pour recevoir de la loi le droit d'accuser les autres, il faut avoir acquis plus d'impartialité et de prudence.

Francis s'inclina en balbutiant une excuse ; mais sans récouter, M. de Vemon salua et reprit la route de Fontenay.

 peine eut-il disparu dans l'ombre, que le brigadier, dégrisé par la peur, s'avança vers Blondel immobile.

— Â nous deuxmaintenant, s'écria-t-il les poings fermés,

Naquet l'arrêta.

— Taisez-vous, dit-il doucement, l'erreur de mon

ami est assez punie.

— Punie ! s'écria le gendarme, et mon emploi qu'il a manqué de mè faire enlever !

— Oui, diit Naquet à demi-voix ; mais vous l'avez conservé, et lui vient de perdre le sien !

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