LE VIEL ANABAPTISTE
Parsemés de hameaux qu'environnent des pâturages fertilisés par la Bruche , et de terres richement cultivées , les environs de Molsheim présentent, outre Taspect plantureux commun à presque tous les cantons de TAlsace, un aspect grandiose qu'ils doivent surtout au voisinage des Vosges. Le paysage, tour à tour agreste et sauvage, arrête à chaque instant le regard par ses contrastes. Au delà de ces prairies diaprées de
fleurs, de ces moissons jaunissantes et de ces vergers, la montagne apparaît couverte de forêts de sapins dont les ombrages descendent vers la vallée comme une cascade sombre.
Cependant ce n'est là, pour ainsi dire , qu'un encadrement ; le caractère riant dominé dans l'ensemble. Les hameaux sont blancs et bien exposés, les clôtures soigneusement entretenues, les routes ombreuses. De loin en loin s'élèvent de petites auberges qui dénoncent moins la fréquence des voyageurs que les habitudes des habitants : ce sont les cafés des hameaux voisins , les lieux de rendez-vous où se rencontrent les jeunes gens pour causer de plaisirs, les hommes faits poiu* échapper aux soucis du ménage, les vieillards pour retrouver quelques réminiscences de jeunesse.
Plusieurs buveurs étaient précisément attablés à la porte d'un de ces estaminets rustiques, et les éclats de leurs voix prouvaient que Teaude-vie et la bière n'avaient point été épargnées.
L'amphitryon, reconnaissable au soin qu'il prenait de remplir les verres, était un jeune homme
dans toute la force de Tâge , mais dont la physionomie sillonnée portait les traces de violentes passions. Son costume indiquait moins le paysan que Touvrier.
' Il venait de se faire apporter une bouteille d'eau de cerise y dont il voulait régaler encore ses compagnons^ lorsqu'un de ceux-ci, qui regardait du côté de la route ^ s'écria tout à coup :
— Faites apporter un verre de plus, camaradeSy voici le père Salomon.
Le vieil anabaptiste I répétèrent toutes les voix.
«- Qu'on lui donne place I s'écria celui qui faisait les frais de la fête; je veux trinquer avec le vieux la Sagesse.
L'arrivant, que Ton annonçait de cette manière, était un homme déjà âgé, portant le costume antique et sévère particulier aux ana« baptistes. Il marchait sans empressement et sans lenteur, d'un pas encore assuré, en s'aidant d'un bâton de sarment. Sa physionomie était vénérable et riante. Dès qu'il fut à portée de la voix, tous les buveurs se mirent à l'appeler, et l'ouvrier se leva pour aller à sa rencontre.
— BoDjoui», Andréas, dit le vieillard amicalement; bonjour Stéphan et tous les autres. C'est donc là que TOUS adressez à Dieu les prières du dimanche?
— Et vous-même, père Salomon^ demanda Stéphan, quel est le temple dont vous venez par le chemin dos prairies?
— Je viens du grand temple , mes enfonts» ré-
pondit l'anabaptiste^ de celui où s'élève pour encens le parfum des prairies, et pour musique la voix de la création.
--* Cest-à-dire que vous venez de vos champs, reprit Andréas; eh bien» mettez-vous là, vieux père, et vous nous direz si vos blés ont bonne apparence.
~ Dites-moi d'abord vous-même comment vous vous trouvez aujourd'hui dans le pays, répliqua l'anabaptiste en s'asseyent à la place qu'on venait de lui faire. Depuis quand le moulin de M. Hitler peuWl se passer de vous ?
~Au diable Ri lier et sonmoulin ! s'écria Andréas, dont les traits s'étaient rembrunis à la question du vieillard; je me soucie d'eiïï comme de ce qui se passe dans la lune.
— BeHez-vous en querelle avec le maître, mon fils? demanda Tanabaptiste.
«—Je n'ai plus de maître, père Salomon, répliqua vivement Touvrier; j'ai quitté le moulin depuis hier, et puisse-t-il n'avoir désormais à moudre que le vieux Riller lui-même ! jamais les meules n'auront broyé plus mauvais grain.
Il se mit alors à raconter au vieillard les motifs de plaintes qui avaient amené sa sortie du moulin qu'il dirigeait depuis dix années^ en entremêlant son récit d'injures et d'imprécations contre le propriétaire qu'il accusait d'ingratitude.
Après avoir tout écouté avec calme> l'anabaptiste plia la tête :
-» Vous avez bu le vin de la cùlire, Andréas, ditil froidement, et vous voyez les torts du maître doubles. Tout ce que vous me dites ne me prouve qu'une chose, c'est que vous êtes sans place.
~ Croyez-vous que je sois le plus embarrassé? s'écria Andréas; demandez au Hitler ce qu'il en pense : voilà la moitié de ses meules arrêtées, et chaque jour de chômage lui enlève cinquante écus, c'est-à-dire cinquante morceaux de sa chaSr. Ld
Tieux grippe-sous en fera une maladie en attendant qu'il soit ruiné I Et voilà ce qui me rend si gai^ père Salomon^ vu que le chagrin des mauvais gueux rafraîchit le sang des bons enfants. Allons^ ^ des verres, vous autres, et buvons à la déconfiture dujuif deMolsheim! \,
L'anabaptiste évita de répondre à cette invi-« tation^ et demanda à Andréas ce qu'il comptait faire.
—Moi, répondit l'ouvrier, je veux vivre comme un bourgeois. Hitler a été obligé de me faire mon compte et de me garnir le gousset avant notre se* paration; tant qu'il me restera des pièces rondes^ je prendrai du bon temps.
—Et vous avez commencé dès aujourd'hui? de^ manda le vieillard.
— Coimne vous voyez, père Salomon, répondit l'ouvrier dont la langue commençait à être embarrassée ; nous mettons en perce tous les tonneaux de la baraque. Holà 1 eh ! l'aubergiste , n'as-tu pas quelque chose de nouveau à nous faire goûter? Un peu de liqijeur pour adoucir l'estomac du vieux la §ages$ef
— Ul —
Mais celui-ci, après avoir bu à petits coups les deux doigts d'eau de cerise qu'il s'était fait verser, se préparait à reprendre son chemin. Andréas voulut absolument le retenir. \
— Restez, vieux père, s'écria-t-il ; il y a toujours plaisir et profit à vous entendre causer.
—Oui, reprit un des buveurs, vous nous chanterez les vieilles hymnes allemandes.
—Ou vous nous raconterez les histoires de la Bible, ajouta un troisième.
Le vieil anabaptiste essaya de résister, mais on ne voulut point écouter ses objections; il se vit enlever tour à tour son chapeau, son bâton, et fut forcé de reprendre place près d'Andréas.
Le vieillard céda sans humeur à cette espèce de violence bienveillante.
—Il faut que tout cède à la jeunesse, dit-il avec gaieté ; mais puisque vous me gardez malgré moi, vous en subirez les conséquences, et il vous faudra écouter mes sermons.
— Prêchez, prêchez, père Salomon, s'écrièrent tous les buveurs j nous sommes prêts à entendre.
Cette bonne volonté était suffisamment justifiée
par la connaissance qu'avaient Andréas et ses compagnons des enseignements de Tanabapiiste. Ce qu'il appelait ses sermons n'était le plus souyent que des anecdotes ou des paraboles empruntées m% livres saints, dont il savait toujours tirer quelques leçons utiles. Ceux-même qui n'acceptaient point celles-ci aimaient les récits du vieillard comme on aime les contes du foyer. Le père Salomon était pour eux une sorte de romancier dont les inventions amusaient leur curiosité, si elles n'éclairaient point leur raison.
Andréas remplit les verres, puis tous s'accoudèrent à la table pour mieux écouter.
Le vieillard commença.
— « Je n'oserais vous raconter aujourd'hui, dit-il, ni des histoires du pays, ni des passages du livre saint; ce serait trop sérieux pour des garçons qui entendent Tofflce à la porte d'un cabaret ; je vous traiterai donc comme des enfants en vous disant un conte avec lequel les nourrices de l'autre côté du Rhin endorment leurs nourrissons.
» Or donc , dans les anciens temps , alors que
tout allait d'autre façon que de nos Jours, il y ayalt à Manheim un Jeune homme appelé Otto , qui était intelligent et hardi , mais incapable de mettre une bride à ses désirs. Lorsqu'il toulâit une chose, rien ne l'arrêtait pour l'obtenir, et ses passions ressemblaient aux vents d'orage qui traversent les rivières, les vallées et les montagnes en brisant tout sur leur passage.
» S'étant fatigué de la vie tranquille qu'il menait à Manheim^ il conçutun jour le projet départir pour un long voyage au bout duquel il espérait trouver la fortune et le bonheur. En conséquence^ il fit un paquet de ses meilleurs habits, plaça dans une ceinture tout ce qu'il possédait d'argent^ et se mit en route sans savoir où il arriverait.
» Après plusieurs Jours de marche^ il se trouva à l'entrée d'une forêt qui semblait s'étendre jusqu'à l'horizon.
» Trois voyageuses étaient arrêtées à l'entrée et • semblaient se préparer^ comme lui, à la traverser.
D L'une était une femme grande^ hautaine et à l'air menaçant, qui tenait à la main un javelot ; l'autre une jeune fille à demi endormie, qui voya-
geait dans un chariot traîné par quatre bœufs , et la troisième une vieille en haillons et à Tair hagard.
» Otto les salua en leur demandant si elles connaissaient la forêt ; et , sur leur réponse ajOarmative, il demanda la permission de les suivre , afin ' de ne point s'égarer. Toutes trois consentirent et se remirent en route avec le jeune homme.
» Celui-ci s'aperçut bientôt que ses compagnes de route possédaient des pouvoirs que Die.u n'a point accordés aux créatures mortelles j mais il n'en conçut aucune inquiétude et continua à miarcher en causant avec les trois inconnues.
» Il y avait déjà plusieurs heures qu'ils suivaient ainsi le chemin tracé sous: les arbres, quand le bruit d'un cheval se fit entendre derrière eux. Otto se retourna et reconnut un bourgeois de Ma heim qui avait toujours été son plus grand enn mi, et , qu'il haïssait depuis de longues années.
B Le boiu*geois atteignit le piéton^ lui jeta un sourire insolent et passa outre.
» Toute la colère d'Otto se réveilla.
— » Par le vrai Dieu ! dit-il, je donnerais tout ce
que je possède, et la meilleure part de ce que je dois posséder un jour, pour me venger de l'orgueil et de la méchanceté de cet homme.
» — Qu'à cela ne tienne, je puis te satisfaire, dit la grande dame au javelot ; veux-tu que j'en fasse un mendiant perclus et aveugle ? Tu n'as qu'à me payer le prix de cette transformation ?
9 — Et quel est ce prix? demanda Otto avec em^ pressement.
» — Ton œil droit.
D — Sur mon âme ! je le donnerai volontiers si je suis réellement vengé.
D Le jeune homme n'avait pas achevé que le chan- Igement annoncé par sa compagne de route s'était opéré chez le riche bourgeois, et que lui-même se trouvait borgne.
i> n fut d'abord un peu surpris, mais il se consola bientôt d'avoir perdu un de ses yeux, puisque Tautre lui restait pour voir la misère de son ennemi.
» Cependant ils continuèrent à marcher plusieurs heures sans voir la fin de la forêt : la route deve-
nait toujours plus montueuse et plus difficile. Otto^ qui commençait à se fatiguer» regarda avec envie le chariot sur lequel la jeune fille se tenait à demi couchée. Il était si habilement construit que les plus profondes ornières lui imprimaient à peine un léger balancement
» — Toutes les routes doivent paraître bonnes et courtes sur ce char^ dit -il en s'approcbant » et je voudrais pour beaucoup en avoir un pareil.
» —N'est-ce que cela? répondit la seconde voyageuse, je puis vous procurer à Finstantce que vous désirez.
» Elle frappa du pied le chariot qui la portait, il sembla se dédoubler, et Otto en aperçut un second également attelé d'une couple de bœufs noirs.
i> Revenu de son étonnement, il remercia la jeune fille, et allait monter lorsqu'elle l'arrêta du geste.
I »— J'ai accompli votre souhait, dit-elle, mais je ne veux point faire un plus mauvais marcké que ma sœur; vous lui avez donné un de vos yeux, moi j'exige un de vos bras.
» Otto fût d'abord un peu déconcerté; mais la fatigue se faisait sentir , le chariot était là devant lui, et, comme je vous l'ai déjà dit, il n'avait jamais su vaincre ses désirs : aussi, après une courte hésitation, accepta-t-il le marché, et se trouva-t-il assis dans son nouvel équipage, mais privé du bras droit.
D Le voyage continua ainsi quelque temps. Les bois succédaient aux bois sans que l'on parût avoir chance d'en sortir de longtemps. Cependant la soif et la faim commençaient à tourmenter Otto. La vieille femme qui marchait auprès de lui s'en aperçut.
» — Vous devenez triste, garçon, dit-elle; quand Festomac est vide, le découragement n'est pas loin; mais je possède un remède certain contre le besoin et contre l'abattement.
D— Lequel donc ? demanda le jeune homme.
» — Vous voyez ce flacon que je porte souvent à mes lèvres, reprit la voyageuse, il contient la joie, Toubli des peines et toutes les espérances de la terre; quiconque peut y boire se trouve heureux.
et je ne vous le vendrai pas plus cher que mes sœurs ; car je ne vous demande^ eu échange^ que la moitié de votre cerveau.
» Le jeune homme refusa cette fois, n commençait à s'épouvanter de ces marchés successifs. Mais la vieille lui fit goûter à la liqueur du flacon^ qui lui parut si délicieuse qu'après avoh* résisté quelque temps il consentit de nouveau»
i> L'effet annoncé ne se fit pas attendre : à peine eut-il bu qu'il sentit ses forces revenir. Il avait le cœur réjoui et plein de confiance, et, après avoir chanté toutes les chansons quil connaissait^ il s'endormit doucement dans le chariot sans s'occuper de ce qu'il devenait.
» Lorsqu il se réveilla, les trois voyageuses avaient disparu, et il était seul à l'entrée d'un village.
Il voulut se lever, mais tout un côté de son corps était immobile 5 il voulut regarder, l'œil unique dont il devait désormais se contenter était trouble; il voulut parler, sa langue balbutia, et il ne put réunir que des moitiés d'idées.
z> Enfin; il comprit la grandeur des sacrifices qu'il avait faits si légèrement ; les trois compagnes déroute que la fatalité lui avait envoyées venaient de le retrancher du nombre des hommes qui peuvent vraiment porter ce nom : manchot, borgne, idiot, il ne lui restait plus d'aulre ressource que d'attendre en mendiant le pain de la pitié jusqu'à ce qu'il eût fini de mourir. »
Ici le vieil anabaptiste s'arrêta ; Andréas frappa sur la table avec im bruyant éclat de rire.
— Par ma foi ! dit-il, votre Otto était un imbécile, père Salomon; il a eu ce qu'il méritait. Quant à ses trois compagnes de route, ce sont des aigrefines dont je voudrais bien connaître le nom.
—On peut vous le dire, reprit le vieillard 5 car ce sont des noms connus de tous. La femme au javelot s'appelait la Haine, la jeune fille couchée sur un char la Paresse, et la vieille au flacon VIvrognerie.
—Sur mon âmel je comprends qu'avec de pareilles marehandes on ait fait de mauvaises affaires, répliqua l'ouvrier; mais je m'en tiens à mon dire^ Otto ne méritait pas mieux.
— Hélas 1 j'en connais d'autres qui ne sont guère plus sages que lui, reprit le vieillard avec intention. Que diriez-vousy par exemple, d'un garçon qui^ pour le plaisir de ruiner le maître dont il se plaint^ s'expose lui-même à rester sans place et sans travail? Croyez-vous qu'il jouisse de sa vue complète et qu'il n'ait pas vendu un de ses yeux à la Haine ? Ajoutez qu'il veut se donner du bon temps, c'est-à-dire goûter les plaisirs de l'oisiveté, sans réfléchir qu'une fois désaccoutumé du travail et amolli par la paresse, il ne retrouvera plus les deux bras qui autrefois le faisaient vivre. Enfin, pour se consoler de ce qui le contrarie, il a déjà perdu au cabaret la moitié de sa raison, et il ne tardera pas à Ty perdre tout entière. Bi Otto était un imbécile, que pense Andréas de celui qui Fimite î
Les buveurs se mirent à rii^; Andréas seul resta sérieux. Il laissa le vieil anabaptiste se retirer, sans chercher à le retenir et sans répondre à son adieu. Evidemment la leçon l'avait blessé. Mais il en est de certains conseils comme de ces médecines noires qui répugnent et font souffrir d'abord, puis
ramènent, un peu plus tard, la santé. Andréas réfléchit toute la nuit à Thistoire d'Otto, et dès la lendemain il se présenta au moulin de M. Ritler, où il reprit les fonctions qu'il, n'eût jamais dû quitter.