‹ Les clairièresChapitre 6 sur 12 · UN PRÉCEPTE DE LAFONTAIHE · texte numérisé non relu

UN PRÉCEPTE DE LAFONTAIHE

—Ainsi, c'est convenu, maître Jouvencel, je vous trouverai demain à Lyon , chez le notaire chargé de la succession Troussard.

— £t les cent cinquante mille francs prêtés au défunt vous seront rendus sur la présentation du reçu que vous avez si beureusement retrouvé.

-— Heureusement 9 en effet, car je l'ai cherché huit jours dans les papiers de mon frère; une négligence , un hasard , pouvaient l'avoir fait détruire ou seulement ravoir égaré.

— Ce qui revenait au même, puisque dans huit jours la prescription aurait été acquise contre vous.

— Aussi me suis-je cru ruiné,

— Vous?

— Si sérieusement, que le jour où la quittance a été retrouvée j'allais accepter la direction d'un comptoir au Sénégal.

— Où vous seriez mort de la fièvre. . . Allons, tout est pour le mieux, et vous devez élever un autel à la Fortune.

En parlant ainsi, le jeune avocat avait remisses gants et s'avançait vers la porte de Tauberge avec son interlocuteur, dont la casquette et le paletot de voyage annonçaient le prochain départ. Tous deux allaient prendre congé Tun de Tautre, lorsque les regards de maître Jouvencel tombèrent sur un mendiant assis près du seuil, et qui semblait se chauffer au soleil couchant.

C'était un vieillard à figure socratique, portant en bandoulière un sac rapiécé , et qui feuilletait un vieux recueil des Fables de La Fontaine, dont les tranches frangées et les marges saUes prouvaient le long usage.

— Eh ! c'est le père Loriot, dit Tavocat en montrant le mendiant à son compagnon ; vous ne vous douteriez point, à cette tournure , que c'est un savant.

— Et malheureusement on croirait, à la tienne, que tu es un homme grave, dit le vieillard, qui releva la tête ; mais, La Fontaine Ta dit ,

D'an aoocat ignorant C'est la robe qu'on salue.

Jouvencel se mit à rire.

— Entendez-vous î s'écria-t-il , voilà qu'il commence ses citations du fabuliste! Il en a pour

toutes les occasions et pour toutes les personnes ; car le père Loriot n'épargne qui quece soit: c'est le Diogèrie du pays, seulement il n'a pas de lanterne.

— Parce qu'à force de rencontrer des avocats j'ai renoncé à chercher un homme, répliqua ironiquement le vieillard.

Le voyageur le regarda avec surprise.

— Ah 1 vous ne vous attendiez pas à cela, reprit Jouvencel ; le père Loriot connaît son histoire an-

cieune ; il vous fera même des citations latines sî vous lui donnez de quoi acheter de l'eau-de-vie ou du tabac; car, tel que vous le voyez, il prise comme un Suisse et boit comme un trompette.

—Hélas! dit plaisamment Loriot, quand on n'a pas le nécessaire» il faut bien s'accorder un peu de superflu 1 Mais on vous juge d'après la réussite :

Selon que voas seres puissant ou mieérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

— Et d'où vient que vous n'ayez point le nécessaire? demanda le voyageur intéressé.

— De mes sottises, répliqua brièvement Loriot e j'étais trop pauvre pour avoir même des défauts^ et je me suis permis des vices.

Le monde est plein de gens qui ne sont point plot sage! Tout petit prince a des ambassadeurs ; Tout marquis veut avoir des pages.

—Et vous avez gardé ces vices tout en les reconnaissant. Mais alors , à quoi vous servait votre iûtelligence?

—A savoir que j'étais un imbécile.

— C'est-à-dire que vous condamniez le mal, et que, tout en le condamnant, vous y persistez?

—Du tout ! c'est le mal qui y met de rentêtement. Je ne tiens pas à lui, mais il tient à moi, et comme il est le plus fort, impossible de le faire me lâcher; il reste mon maître ! Et vous savez Taxiome :

Notre enoemiy c'est notre ûîattie ; le TOUS le dis en bon français.

Maître Jouvence! éclata de rire;

— Oh ! vous n'aurez jamais le dernier mot avec notre philosophe , dit-il ; il a un précepte de La Fontaine tout prêt pour chaque circonstance.

Et, prenant le. voyageur à part avant de le quitter, il ajouta à demi-voix :

— Prenez garde; le drôle s^émancîpe aisément; il commence par les mauvaises raisons et finit par les insolences; ce sont de ces chiens avec lesquels il ne faut jouer qu*à distance.

Le mendiant tfavait pu entendre la recommandation de Jouvencel; mais il la devina sans doute.

car il le suivit d'un regard peu amical, et, secouant la tête :

—Va, va, murmura-t-il, démolis-moi dans Tesprit du bourgeois; bavarde et calomnie. Quand on a un état, il faut bien s'entretenir la main. Je te connais de vieille date.

Arrière cenx dont la bouche Souffle le chaud et le froid*

M. Raymond , gui avait entendu ces dernières paroles, se retourna.

~Vous soupçonnez bien facilement, père Loriot, dit-il avec la douce gravité qui lui était habituelle.

— C'est que j'ai les cheveux gris, répliqua le vieillard 5 Texpérience fait deviner le mal.

— Mais la charité doit faire croire au bien, reprit M. Raymond ; Tamertume ne remédie à aucune position et les rend toutes plus douloureuses ; eau sons donc un peu comme des amis, et je pourrai peut-être vous servir.

Alors même que le ton bienveillant du voyageur n'eût point encouragé à la confiance, Loriot

était trop parleur pour refuser une occasion de raconter son histoire et de développer rhutneur satirique dont il s'était fait une philosophie. Son auditeur comprit bien vite, en écoutant son récit, que cette vie avait été dérangée, comme tant d'autres, moitié par l'imprévoyance, moitié par le hasard ; que de premières fautes s'étaient insensiblement transformées en fâcheuses habitudes, et avaient amené le cruel châtiment que subissait aujourd'hui le vieillard.

L'âge et la connaissance des hommes, loin d'endurcir l'âme de M. Raymond, l'avaient remplie de miséricorde. Le coupable puni était surtout pour lui un malheureux, et il songeait moins à sa faute qu'à radoucissement de sa peine.

Il s'était assis sur le banc de pierre près du père Loriot qu'il regardait avec compassion.

—Ainsi vous êtes maintenant seul au monde, lui dit-il, et sans autres ressources que la générosité des bons cœurs.

—Ce qui fait que je meurs de faim, acheva ironiquement le vagabond ; mais c'est ainsi que les choses sont réglées ici-bas*

JapiOy pour ohaquo état, mit deux tables au monde s L'adroit, le vigilant et le fort sont assis

A. la première, et les petits

Mangent leur reste h la seconde.

«-Pourquoi n'avez-vous point demandéune place dans le nouvel hospice de la Verpillière?

— Ah bien oui, une place ! 8'écria Loriot^ le bourgeois s'imagine qu'il suflit» pour l'obtenir^ d'en avoir besoin I on ne reçoit que ceux qui sont riches ou bien recommandés i maintenant les hospices sont faits pour ceux qu'on protège et non pour les pauvres gens.

M. Raymond sourit et tira de sa poche un portefeuille de chagrin^ sur la couverture duquel était incrustée une petite miniature.

-—Eh bien, je vous protégerai moi^ dit-il doucement; j'ai contribué à la fondation de l'hospice pour ma part, et, d'après l'acte de fondation, j*ai le droit d'y faire recevoir un pensionnaire ; jen*en ai point encore usé, je le réclamerai à votre profit.

—Le bourgeois parle-t41 sérieusement? demanda Loriot étonné.

—-Si sérieusement qu'il vous suffira de porter

au directeur^ qui est de mes amis, le billet que je vais écrire.

—Et je serai reçu à Thospice?

—Où vous resterez jusqu'à la fin de vos jours, pourvu que vous vous soumettiez à Tordre de la maison.

—L'ordre de la maison! répétale vieillard, n'estce pas de faire trois repas, de coucher dans des draps blancs et de se chauffer les jambes au soleil? Par ma foi, je n*ai rien à y redire! mais je ne puis croire encore à tant de bonheur. Qu'ai-je fait, monsieur, pour que vous m^accordiez une pareille faveur?

— N'êtes-vous point pauvre et délaissé? reprit M. Raymond en souriant; je veux vous prouver que la vie n'est point toujours une mauvaise plaisanterie, et qu'il ne faut point s'aigrir contre elle et contre les hommes.

En parlant ainsi il détacha la feuille sur laquelle il venait d'écrire au crayon, et la remit au vieux mendiant avec quelques recommandations.

Loriot écouta tout en silence, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il n'était point le jouet d'un rêve j

enfin il regarda le voyageur en face,et secouantla

tête :

—On a raison de dire que les plus vieux apprennent toujours quelque chose, reprit-il enfin; j'étais arrivé jusqu'à soixante-cinq ans sans savoir ce qu'on appelait bonté dans le monde ; maintenant ça ne sera plus pour moi un mot, ça sera une chose! Votre nom, monsieur î afin que je connaisse au moins celui qu'il faudra remercier en moimême.

M. Raymond se nomma et mit à profit l'espèce d'attendrissement du vieillard pour l'encourager à des habitudes plus régulières.

Pendant leur entretien la nuit était venue; on ne tarda pas à apercevoir au loin, sur la route, deux lumières qui semblaient accourir et à entendre les clochettes des chevaux : c'était la diUgence de Lyon qui arrivait 1 Le voyageur se leva vivement, prit congé du vieillard, et, se dérobant à ses remercîments, rejoignit la voiture qui venait de s'arrêter pour le relai. Les chevaux furent changés en quelques secondes, et le gigantesque équipage repartit à grand bruit de fouet et de grelots.

Tous les compartiments de la diligence s*étant trouvés occupés, M. Raymond avait dû monter sur la banquette où il trouva un seul compagnon de route, drapé jusqu'aux yeux dans un large manteau; il s'efforça d'abord d'échanger avec lui quelques-unes des remarques banales qui servent à lier les passagères coimaissances de voyage ; mais l'inconnu répondit à peine et resta caché dans son enveloppe. Convaincu, après plusieurs essais, quHl n'en pourrait rien tirer, notre voyageur s'arrangea pour se tenir compagnie à lui-même. Il repassa d'abord, dans sa pensée, la liste des afiSsiires qui rappelaient à Lyon 5 fit au clair de lune la revue de son portefeuille, et, après s'être assuré qu'il renfermait bien toutes les pièces dont il avait besoin, il se mit à rêver à ce qu'il ferait de ces cent cinquante mille francs qui allaient transformer si heureusement sa vie.

Tranquille désormais sur le sort de sa famille, il pourrait obéir à ses généreux instincts , consacrer toute son intelligence et tout son temps aux malheureux qui n'avaient pu avoir jusqu'alors que ses loisirs, employer enfiu son existence entière

à la douce tâche de conseiller et de bienfaiteur i

Bercé par cette espérance^ il laissa son esprit s'égarer de rêverie en rêverie jusqu'à ce que le sommeil le gagnât.

Les premières clartés du jour le réveillèrent. Il regarda autour de lui^ et^ à son grand étonnement, il se trouva seul. Son silencieux compagnon s'était fait descendre sans doute à un des relais franchis pendant la nuit.

Lyon apparaissait déjà dans les brumes du matin, et peu après on s'arrêtait à Thôtel des Messageries, où M. Raymond se fit servir à déjeuner en attendant Theure du rendez-vous.

Cette heure arrivée, il trouva chez le notaire M. Jouvencel qui Tavait précédé. Après la présentation et les politesses d'usage, celui-ci le pria de produire son titre.

—Voici, dit M. Raymond, en cherchant dans sa poche.

— 11 est de la main de Troussard lui-même, fit observer Jouvencel au notaire, et je l'ai vérifié hier. Tout est en règle...

M. Raymond Tinlerrompit par une exclamation.

«-Qu'y a*Ml? demandèrent en môme temps Ta- Yocat et le notaire.

-—Mon Dieu! auraîs-je perdu mon portefeuille! balbutia le voyageur qui était devenu pâle.

—Perdu! ou plutôt non... on me Ta volé, repri^ il^ en se frappant le front.

—Que dites-vous?

—Oui, oui, j'en suis sûr maintenant... je Tai

ouvert devant ce compagnon de route qui se cachait avectant de soin... il a aperçu le billet de

banque qu'il renfermait et aura profité de mon

sommeil...

— Mais qu'est devenu cet hommeV

—Parti... en chemin... sans que je Taie vu... je nesais où... ah! je suis dépouillé^ ruinée perdu l

En parlant ainsi, M. Raymond s'était laissé tom* ber sur un fauteuil ; la sueur perlait sous ses cbe* veux gris et ses lèvres tremblaient. Il joignit les mains avec une expression de désespoir et d'accablement si poignante que le notaire lui-môme fut saisi. Il voulut le rassurer en lui faisant espérer que le. portefeuille était seulement égaré ; mais M. Raymond secoua la tête. Il se rappelait main*

tenant dé circonstances auxquelles il n'avait point d'abord pris garde, et qui levaient tous ses doutes. .^ Pendant son sommeil, il avait cru sentir une main glisser sur sa poitrine ; ses yeux s'étaient rouverts et, dans la demi-lucidité de ce réveil incomplet^ il lui avait semblé voir l'inconnu à ses côtés. Alors cette perception confuse n'avait éveillé chez lui aucun soupçon, mais maintenant tout s'expliquait. Le vol une fois consommé, l'homme au manteau avait craint d'être découvert et s'était fait descendre à la première maison de poste. Or^ tout espoir de le rejoindre était à peu près perdu, et, dût-on y parvenir, les papiers dont il n'avait pu proflter étaient sans doute déjà détruits. Le retard seul suffisait d'ailleurs, puisque dans quelques jourslaprescription allait rendre toute réclamation impossible. Frappé à la fois de toutes ces raisons, M. Raymond avait compris du premier coup la grandeur du désastre, et en était resté comme étourdi. On ne passe point ainsi impunément de Textrême pros^ périté à l'extrême détresse ; car l'âme souffre encore plus que le corps des brusques changements d'atmosphèrç.

Maître Jouve&cel tenta bien quelques consolations vulgaires, mais M. Raymond ne l'entendit même pas. Il se trouvait en proie à une de ces luttes intérieures dont nos seules forces peuvent décider rissue. Frappé subitement dans toutes ses espérances, il s'efforçait de réagir contre le découragement, il se débattait dans son malheur, comme un naufragé chez qui survit l'instinct de la conservation. Redevenu enfin plus maître de lui, il comprit que son premier soin devait être de faire toutes les recherches dont il pouvait attendre quelque succès.

Il courut d*abord à Tauberge où il était descendu; puis aux Messageries, mais sans retrouver aucune trace de ce qu'il cherchait. On ne put même lui donner de renseignements sur son compagnon de voyage, pris et laissé entre deux bureaux, sans que son nom ni sa destination eussent été inscrits sur la feuille du conducteur. Il apprit seulement qu'on l'avait descendu après la Verpillière et qu'il semblait se diriger vers Meyziens. M. Raymond s'y fit conduire aussitôt, chercha, prit des informations; le tout inutilement I personne n'avait vu Thomme

au manteau, et il fallut revenir à Lyon après ayoir perdu tout espoir.

Les recherches de la police, qui avait été avertie dès le premier moment, ne furent pas plus heureuses. Quelquesjours se passèrent sans amener aucune découverte. M. Raymond était à la veille du terme fatal qui rendait le titre lui-mâme inutile ; il eût désormais fallu presque un miracle pour le sauver. Il jugea prudent de tfy point compter et se décida à prendre un parti désespéré.

La proposition qui lui avait été faite de diriger un comptoir au Sénégal, pouvait encore être acceptée ; la place se trouvait libre, les avantages offerts étaient suffisants pour assurer le sort de sa femme et de ses filles. M. Raymond n'en demanda point davantage. Résolu au sacrifice, il écrivit à la maison de Marseille qu'il acceptait ses conditions.

Ce ne fut point sans un douloureux serrement de cœur qu'il cacheta cette lettre avec laquelle il envoyait, pour ainsi dire, à ceux qui Tachetaient, son indépendance, sa santé, sa vie. Au moment d'écrire l'adresse, sa main trembla : il vit passer rapidement devant ses yeux les douces images du

bonheur domestique et des loisirs laborieux qu'il s'était promis. Il pensa à ses filles, qu'il voulait instruire, à ses études projetées, au bien qu'il espérait accomplir, et, malgré lui, ses yeux se mouillèrent. Mais cette espèce de défaillance ne dura qu'une minute. Le sentiment de la responsabilité reprit presque aussitôt tout son empire ; il se dit que les affections humaines ne devaient pas seulement nous donner des joies, mais qu'elles nous imposaient des devoirs, et, raffermi par Tapplaudissement de sa conscience, il écrivit rapidement l'adresse et se leva pour se rendre lui-même à la poste.

U ouvrait la porte de sa chambre , lorsqu'une voix qui ne lui était pas inconnue se fit entendre au bas de l'escalier; elle insistait en le nommant :

— Je vous dis que je veux le voir, que je ne le dérangerai point ! c'est à cause de mon costume que vous me refusez? Mais si vous aviez jamais lu La Fontaine vous sauriez que l'on doit se garder

De juger les gens Eur la mine.

A cette dernière citation M. Raymond reconnut le père Loriot^ et comme^ tout en parlant, celui - ci avait continué à monter^ ils se trouvèrent bientôt face à face.

— Eh I voici le bourgeois ! reprit gaiement le vieux mendiant, en ôtant le bonnet de laine dont il était coiffé 3 sur mon âme! j'arrive quand il allait partir.

— Ah ! c'est vous, mon ami, dit M. Raymond ; comment n'êtes -vous point à la Verpillière?

Aurait-on , par hasard , refusé de vous recevoir à rhospiceî

— Faites excuse, répliqua Loriot, j'y suis depuis huit jours, et la preuve c'est que je porte le costume de rétablissement. Je ne Taurais peutêtre point choisi, mais je l'ai accepté tel qu'il est, jugeant que Tadministration est comme la providence^ qui

Sait ce qu'il noas faut mieux que nous.

— Alors qui vous amène à Lyon?

— Et bien , et vous remercier donc f s'écria le

Tieux meûdiaot; me prenez-vous pour un païen que vous me croyez capable d'oublier ce que vous avez fait en ma faveur? On a beau avoir le cuir tannée il reste toujours quelques points qui sentent quand on les chatouille.

— Merci ! dit M. Raymond touché, votre démarche prouve que j'ai bien placé ma protection.

— Ça, c'est mon opinion ! reprit Loriot avec une dignité bouffonne ; on ne m'a jamais rendu justice dans le monde.... mais s'il faut tout dire , je ne suis pas venu seulement pour vous remercier.

— Puis-je vous rendre quelque service?

— Non , bien obligé, c'est pas ça : il s'agit de toute une histoire I Mais le bourgeois allait sortir ; s'il veut que je lui tienne compagnie je lui conterai la chose en route.

— Soit, dit M. Raymond.

Et descendant Tescalier , il se dirigea avec l'ancien vagabond vers le bureau de poste.

— Voici donc l'affaire, reprit Loriot, sans s^apercevoir de la préoccupation de son interlocuteur. Vous saurez qu'il y a deux jours, j'ai rencontré au

cabaret de Bourgoîs où j'allais pour régler un anr clen compte (car, foi de chrétien ! je n'en fais plus de nouveau), j'ai rencontré, dis-je, un particulier si bien couvert que son elbeuf m'a tout de suite donné dans l'œil. Car, hélas ! nous sommes tous les mêmes :

r^otts faisons eas du beaOf nom méprisons Taiile.

Quoi qu'il en soit, je me suis dit : Ça n'est pas naturel qu'un drap fin vienne comme ça boire à Tauberge des blouses; et, pour en avoir le cœur net, je me suis fait servir un litre près de lui, le tout par curiosité et dans rintérêt de mes études philosophiques.

— Ehbien? demanda M. Raymond toujours distrait.

—Eh bien, le bourgeois était si peu causeur

qu'il fallait lui arracher les paroles du gosier comme on débouche les bouteilles... c'est-à-dire de force... de sorte que j'ai bientôt dû y renoncer et que je me suis dit avec le fabuliste :

l\ est temps de reprendre iialeine Les longs ouvrages me font peur.

—Alors vous n'avez rien appris !

— Rien, d'autant que pour éviter mes questions il a pris Tair occupé et s'est mis à vérifier ce qu'il avait dans ses poches. C'est alors que j'ai remarqué un petit portefeuille posé par lui sur la table.

— Un portefeuille ! répéta M. Raymond en tressaillant.

— De peau de chagrin, avec un médaillon de femme sur la couverture.

—Ciel!

— J'y avais déjà pris garde quand vous m'avez écrit votre recommandation ; j'ai reconnu sur le champ la miniature.

—Et vous n'avez pointdeviné que le portefeuille m'avait été volé !

—Je m'en siiis douté d'abord, et puis j'en ai été sûr quand j'ai vu qu'au premier mot sur ce siget^ le paroissien se levait tout effaré.

— Il fallait l'arrêter! s'écria M. Raymond palpitant.

•—Impossible! il est parti comme une balle... sans prendre même le temps de payer sa consommation.

—De sorte que vous ne savez ni qui il est, ni ce qu'il est devenu ?

—Non, j'ai seulement mis la main sur le portefeuille.

—Que dites-vous î

—Le voici.

M. Raymond le saisit avecun cri de joie, l'ouvrit d'une main convulsive^ fouilla les compartiments et en retira le reçu de cent cinquante mille francs !

A l'exclamation qu'il poussa, le vieux mendiant s'arrêta court.

—Ça vous rend donc sérieusement service? demanda-t-il.

—Ah ! vous me sauvez ! s'écria M. Raymond qui tremblait d'émotion; ce portefeuille, ce billet, c'est tout le repos et toute la joie de l'aVenir que vous me rendez^ sans eux, j'étais forcé de quitter les êtres que j'aime, d'aller au loin affronter des périls inconnus^ la lettre que je tiens là et que j'allais faire partir était^ selon toute apparence, mon arrêt de mort^ vous l'avez rendue inutile l désormais tout s'arrange et, grâce à vous, je reste au milieu de mes habitudes et de mes joies.

Il expliqua alors rapidement à Loriot Fimportance du billet renfermé dans le portefeuille. Le mendiant frappa ses mains Tune contre l'autre.

— Dieu me sauve ! j'aurai donc fait un heureux, une fois en ma vie ! s*écria-t-il attendri , et ça se trouvera être le seul homme qui ait été bon pour moi ! allons, je vois bien qu'il y a une Providence !

—Et cette Providence nous aura servis tous deux, reprit M. Raymond en saisissant la main du père Loriot, car je veux que vous partagiez une aisance que je vais vous devoir... désormais nous ne nous quitterons plus.

— Un moment, interrompit Loriot, vous m'avez protégé, il y a huit jours, sans me connaître et par bon cœur, aujourd'hui je vous rends service par hasard; c'est ma récompense et je n'en veux point d'autre. Si vous n'aviez point tiré votre portefeuille pour écrire cette recommandation qui m'a assuré le {m et Veau, comme disaient les anciens, je n'aurais pu le reconnaître et vous le rapporter, yotre bonne fortune est donc 4a conséquence de

Votre bonne action. Racontez seulement Tanecdote à vos enfants pour leur prouver que La Fontaine a raison, et que chez les hommes comme chez les bêtes :

On a souvent besoin d'an plus petit que sol.

Page 1