‹ Les clairièresChapitre 9 sur 12 · MICHEL · texte numérisé non relu

MICHEL

Deux hommes, vêtus de blouse et portant sur l'épaule la bêche et [la pioche des terrassiers, se dirigeaient vers Vibraye en suivant la lisière du bois qui sépare cette petite ville de Bouloire. Le soleil venait de se coucher, Tair était froid, et une pluie fine, qui commençait à tomber sans bruit, avait engagé les deux paysans à abréger la route en prenant à travers les taillis.

Ils venaient d*atteindre un monticule, et ils aper-

cevaient déjà de loin^ dans la brume, les premières lumières de Vibraye, lorsqu'ils entendirent, à leurs pieds, un bruit de pas et de voix.

C'étaient trois enfants qui suivaient le fond de la ravine, portant chacun un fardeau de bois secs ramassés dans les taillis et liés avec des fougères. Le nom du comte de Morsin , prononcé plusieurs fois par eux, frappa les deux terrassiers et leur ût prêter Toreille.

— Tiens, c'est bien fait qu'on le ruine , disait le plus grand, puisqu'il est si dur au pauvre monde !

— Et son garde , Pierre-Louis , fit observer la petite fille qui suivait, il est encore plus méchant que le comte !

— Je crois bien ! il y a huit jours qu'il m'a battu.

— Toi, blondin ?

— Parce que j'étais entré dans un des fourrés de M. de Morsin pour chercher des noisettes.

— Quel mal ça pouvait-y lui faire ?

— C'est ce que je m'ai tué à lui demander.

— Et qu'est-ce qui t'a répondu ?

<— Y m'a répondu des coups de pied.

— En v'ià un féroce !

— Oui, oui, reprit le premier qui avait parlé ; mais les gars qui vont aller ce soir dans les plantations du comte ^ ae se laisseront pas chasser comme ça.

— Est-ce qu'ils sont beaucoup î

—Il y a tous ceux de Bouloire ; et ils ont dit qu'ils couperaient jusqu'au dernier peuplier.

— Oh ! que de jolies baguettes ça va faire I s'écria la petite fille.

— Et quelle perte pour le bourgeois I ajouta le petit garçon. ^

— Ça lui apprendra à être moins méchant.

—Oui, peut-être qu'il renverra Pierre-Louis... Les enfants venaient de tourner le ravin ; leurs

voix se perdirent dans le taillis. Mais ce que les deux terrassiers avaient entendu suffisait ; le plus jeune s'arrêta en regardant son compagnon.

— Eh bien! avez-vous entendu ce projet? s'écria-t-il ; couper les vingt mille peupliers que M. de Morsin a plantés sur les bords de la Braye !

Le plus vieux secoua la tête.

— Ça devait arriver , Michel , dit-il tranquille-.

ment : ceux de Bouloire ne pardonneront jamais au Sanglier, comme ils appellent le comte, de leur avoir pris leur commun (1) pour faire son défrichement. Ils lui ont déjà abattu ses fossés, ils ont mis le feu à ses blés ^ maintenant ils vont faire des fagots avec ses plantations : ça devait arriver !

— C'est-à-dire qu'il ne faut pas que ça arrive, au contraire! s'écria Michel. On ne peut souffrir ça, père Tabé.

Le paysan le regarda.

— Est-ce que tu es parent du Sanglier, par hasard? demanda-t-il ironiquement; ou bien t'auraitil promis du travail pour l'hiver?

— Je ne suis point son parent, et il ne m'a point promis de travail, répliqua Michel.

— Eh bien ! alors , laisse couler l'eau sous le pont, puisque ce n'est pas toi qui fais la chose.

— Mais je ne la laisserai pas faire non plus, père Tabé ; on ne peut permettre la ruine d'un homme parce qu'on rie l'aime pas.

— Et comment veux-tu l'empêcher î

(1) Terrain appartenant à la communei et sur lequel tou^ )e9 habitants envoient paître.

— J'avertirai le comte de veiller à fees brochons.

— Eh bien ! à la bonne heure ; c'est une idée, reprit Tabé en ricanant. Nous pourrons aller l'avertir demain , quand le coup sera fait ; ça nous procurera le plaisir de voir comment il aura pris la chose.

Michel s'arrêta court.

— Ne plaisantez pas là-dessus, père Tabé ? dit-il résolument : j'aime à rire comme un autre ; mais ceci n'est pas une farce à faire : il faut que M. de Morsin soit prévenu ce soir.

— Quoi, tu veux que nous rebroussions chemin jusqu'au défrichement?

— Puisque c'est le seul moyen d'empêcher la chose !

— Merci de moi ! faire deux lieues par un temps pareil! Je n'en suis pas, mon petit.

— Eh bien ! j'irai seul.

— Va, garçon, tu en seras quitte pour un rhumatisme.

— Tant pis, j'aurai fait ce qu'il faut.

— Pardine ! reprit le vieux paysan d'un ton goguenard, tu as toujours été une bonne pâte d'bom-

me^ toi, de la pâte dont on fait les dupes , eh ! eh ! eh !

— Allons, Tabé, vous allez recommencer 1 interrompit brusquement Michel, qui rougit malgré lui.

— Du tout 1 du tout! reprit celui-ci méchamment j on sait combien tu es serviable : à preuve le père Mathureau , qui a su par toi qu'on lui volait son foin... Malheureusement, il s'est trouve que c'était sa femme , et elle t'a fait chasser de la maison.

— Ça suffit...

— Et Catherine Rigou, qui t'a emprunté tes gages pour épouser le second garçon de charrue !

— Finirez-vous ?

— Sans parler de cette place chez le gros Georges, que tu espérais avoir , et dont tu as parlé à Adrien, qui s*est proposé avant toi , et qui sera accepté, selon toute apparence.

— Allez au diable ! s'écria Michel ; il ne s'agit pas de ce que j'ai fait : voulez-vous venir au défrichement ?

—Non.

— irs —

— Alors, bonsoir.

Et le jeune homme^ raffermissant la bêche et la pioche sur son épaule, rebroussa chemin sans vouloir en entendre davantage.

L'action de Michel était d'autant plus digne d'éloges^ que lui-même regardait M. de Morsin comme un homme dur et haïssable Sans partager l'animosité des habitants de Bouloire^ qui s'étaient vus dépouillés par le comte d'un vaste commun qu'ils croyaient leur propriété, Michel reprochait au maître du défrichement sa brutalité envers les ouvriers qu'il employait, sa dureté à l'égard des pauvres, et la rigueur despotique avec laquelle il sévissait contre les moindres atteintes portées à ses droits. Ses exigences à ce sujet avaient dérangé toutes les habitudes du pays, et amené entre lui et ses voisins une multitude de contestations puériles, mais irritantes, qui avaient fini par le rendre insupportable à tout le monde. Michel lui-même s'était trouvé partie intéressée dans un de ces procès, qu'il avait perdu contre le comte, et il en gardait le souvenir; mais c'était un esprit droit, qui tenait soigneusement séparés ses principes de ses

paâsionS} ne cherchant jamaisàs@donner le change à lui^nême. Son premier mouvement ^ en entendant la conTersation des enfants dans la ravine, avait été de se réjouir du désastre qui menaçait M. de Morsln ; le second fut de condamner une vengeance sournoise^ qui n'était, en définitive, qu'une sorte de vol, et de prévenir le comte afin qu'il pût prendre ses précautions.

Lorsqu'il eut quitté JeanTâbé, celuincl le regarda quelque temps descendre le coteau j puis, haussant les épaules d'un air narquois, il continua sa route vers Vibrâye.

A quelques heures de là, une douzaine d'habitués étaient réunis dans la salle basse de VEpi i'or, au bout d'un des faubourgs de Vibraye, les cartes à la main, la pipe à la bouche, et des pots de cidre devant eux. Ils allaient recommencer une nouvelle partie de piquet, lorsque Jean Tabé, qui se trouvait parmi les joueurs, avança tout à coup la tête vers l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur, et sembla prêter l'oreille.

— Eh bien 1 que diable écoutes-tu donc? demanda son voisin.

— Sur mon âme ! je he me trompé pas, dit Tabé; eeite grosse voix...

—Eh bien I c'est celle du Sanglier, —Le comte est en haut?

— Avec le curé, qu'il a fait appeler pour je ne sais quelle pièce de terre qu'il veut forcer la fabrique à lui vendi^e.

— Ouij oui, interrompit un troisième interlocuteur^ il espère venir à bout de M. Lorgil comme de tant d'autres; mais il s'est mal adressé cette fois.

—J'en réponds; chez notre curé, la tête vaut le cœur, et ce n'est pas dire peu.

-*- Ecoutez, les voici qui descendent.

Le curé et le comte venaient, en effet, de paraître au haut de l'escalier.

M. de Morsin portait un habit de cheval, tenait une cravache, et ses éperons résonnaient sur les marches.

— Vous ferez vos réflexions, monsieur le recteur, dit-il d'une voix haute, en passant devant le prêtre.

—Je les ai faites, répondit doucement celui-ciJ ^ J'ai besoin de cette pfairie.

—Nous aussi, monsieur le comte.

—Vous en achèterez une autre, monsieur. Croyezmoi, arrangeons-nous à l'amiable; il n'est pas bon de me pousser à bout.

Le prêtre allait répondre ; mais à la vue des paysans qui les écoutaient, et dont il connaissait les mauvaises dispositions contre le propriétaire du défrichement, il s'arrêta. Ce dernier, qui ne comprit pas la cause de son silence, crut l'avoir effrayé, et termina brusquement la conversation en ajoutant qu'il lui laissait trois jours pour prendre un parti.

Tous deux étaient arrivés à la salle basse où se trouvaient les paysans, et le comte ordonna de préparer son cheval. M. Lorgil lui fit observer qu'il était bien tard pour retourner au défrichement.

— Avez-vous peur que vos paroissiens ne m'assassinent en chemin? demanda le comte en riant. Par le ciel ! qu'ils s'y hasardent ; j'ai mes fontes garnies...

Et comme le curé voulut repousser une pareille supposition :

— Oh ! je sais que Ton me déteste dans le pays,

— in —

reprit M. de Morsin, qui promena autour de lui un regard de défi ; on m'a menacé d'incendier mes moissons, de détruire mes plantations; mais qu'ils y viennent 1...

— Ils y sont î s'écria une voix brusque et haletante.

Tout le monde se retourna; Michel venait d'ouvrir la porte de l'auberge, et s'y tenait debout, les vêtements en désordre, ruisselants de pluie, et ses outils de terrassier sur l'épaule.

—Ou? veut dire ce rustre? demanda M. de Morsin.

—Il veut dire, répliqua Michel, dont la bonne humeur habituelle semblait remplacée par une irritation sérieuse, qu'il vient de faire deux lieues sous la pluie pour vous chercher au défrichement, et que parce qu'il a voulu raccourcir le chemin en prenant par les luzernes, il a manqué être tué par voire garde champêtre.

— Comment ! s'écrièrent les paysans, Pierre- Louis?...

— A tiré sur moi, reprit Michel en montrant une de ses mains que le plomb avait effleurée ; et il menaçait de recommencer si je n'étais parti.

Une clameur d'iodignation s'éleva ; M. de Morsin se retourna d'un air hautain.

— Pierre-Louis a fait son devoir, dit-il.

— Quoi, monsieur le comte, interrompit le curé, vous auriez ordonné ?. . .

— D'envoyer un coup de fusil à quiconque franchirait mes clôtures. Vous connaissez mes principes, monsieur : la loi pour tous, et chacun pour soi.

— Sur mcn salut 1 je ne l'oublierai pas, s'écria Michel. Que je sois pendu si je me dérange une autre fois pour sauver vos peupliers !

— Mes peupliers ! répéta M. de Morsin, que sîgniCe ?...

•— Cela signifie , monsieur le comte, qu'il y a maintenant une trentaine de faucilles occupées à en faire des fagots.

Il raconta alors brièvement ce qu'il avait entendu dire par les enfants qui suivaient la ravine , sa course au défrichement pour prévenir M. de Morsin, et comment Pierre-Louis l'avait forcé à s'éloigner.

Le comte ne voulut pas en entendre davantage :

il courut à Técurie , monta à cheval, et partit au galop.

— Va, va, murmura Tabé avec un hochement de tête, quand tu arriveras, l'ouvrage sera achevé.

— Ma foi, il ne l'aura point volé, répondit un des paysans; leSanglierserapuniparoùil a péché.

— Oui, reprit Tabé, qui jeta à Michel un regard ironique ; mais ceci est une nouvelle preuve de ce que je te disais tantôt, garçon. Qu'as-tu gagné à ton bon office pour le comte ? un coup de fusil qui pouvait te tuer , et un rhume dont il faudra te guérir.

— D où vous concluez qu'il eût mieux valu pour lui ne pas faire son devoir? ajouta le curé en quittant la porte où il s'était arrêté.

Le paysan, qui le croyait parti, tressaillit et parut décoqcerté.

—Excusez, monsieur le recteWi be^lb^tia-t-ii, je ne dis pas cela.

-— Mais vous le pensez , reprit le prêtre. Vous avez transporté l'arithmétique dans la morale , père Tabé : pour estimer le bien, vous voulez qu'il

VOUS produise plus que le mal^ et il faut toujours des pourboire à votre vertu.

— Pardonnez-moi, monsieur le recteur, objecta le vieux terrassier; je sais que c'est à Dieu de payer ceux qui ont fait leur devoir, et qu'il ne faut pas attendre de récompense ici-bas.

— Vous vous trompez, père Tabé, il y a pour eux une récompense ; seulement , ce n'est point celle que vous semblez désirer. La bonne action de Michel ne sera point perdue, bien qu'elle ne doive lui rapporter, selon toute apparence, ni profit, ni gloire, ni reconnaissance.

— Mais que lui rapportera-t-elle donc alors * monsieur le curé ?

—Le contentement de lui-même, et Testime des autres* Le vieux terrassier fit une grimace.

— C'est une pauvre monnaie pour payer le boulanger, murmura-t-il; et s'il ne doit pas gagner autre chose...

— Il gagnera encore une bonne place, interrompit une voix.

Les paysans se retournèrent, et aperçurent un

fermier assis à une table écartée ; il avait assisté à tout ce qui venait de se passer sans y prendre part.

— Tiens, le gros Georges! dirent-ils.

— Oui, reprit le fermier en se levant; et je dis, père Tabé, sans vous offenser, que ce jeune gars est un homme de cœur et de probité.

— Personne ne dit le contraire , interrompit le vieil ouvrier;

— Si bien donc continua le gros Georges , que comme je cherche un garçon de charrue sur ce patron-là, je propose à Michel de le prendre de préférence à Adrien^ en lui donnant cinq écus de plus que je tf avais promis. Ça va-t-il, garçon?

— Bien volontiers, monsieur Georges ! s'écria Michel ravi.

— Es-tu prêt à me suivre î

— Tout prêt.

— Alors, en route; je t'emmène dans ma carriole.

Quelque subite qu'eût été la proposition du fer* mier, personne ne s'en étonna: on le savait prompt en toutes choses, et aussi rond dans ses affaires

que dans sa personne. On félicita donc Michel ; quelques pots de cidre furent vidés en rhonneur de son engagement , puis il partit avec son nouveau patron.

Lorsqu'ils eurent disparu, le curé s'approcha du terrassier, et, lui frappant doucementsur l'épaule:

— Eh bien ! que pensez*vous de ceci? demandat-il en souriant.

— Ma foi, monsieur le curé, répliqua le paysan, qui cherchait évidemment à éluder la question , je pense que cela prouve la vérité du proverbe qui dit : Après la pluie le beau temps.

— Gela prouve encore autre chose, père Tabé.

— Quoi donc, monsieur le recteur ?

— C'est que vous vous trompiez tout a l'heure, et qu'en définitive, l'estime des autres n'est pas toujours une mauvaise monnaie pour payer le àoulanger.

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