DE MON PÈRE
Ce livre est une étude sociale et non pas un pamphlet politique. Il n'est pas superflu, peut* être, d'en avertir le lecteur. Ce titre : Les classes dirigeantes y en l'an de grâce 1875, appelle, en effet, la plume d'un satirique, et pour tout dire il faut espérer que ce satirique viendra. Il aura sous la main un beau sujet, et bien capable d'égayer le vieil esprit français.
C'est, en effet, un petit monde bizarre te
digne qu'on le peigne avant qu'il ait disparu,
que le groupe politique dont ce mot évoque
d'abord la pensée, celui des hommes qui, à tout
propos^ disent d'eux-mêmes en se rengorgeant :
<c Nous les classes dirigeantes. » Quelques-uns
d'entre ceux-là sont députés et siègent au centre
droit; il semble que la vie ait fait tort à ceux qui n'ont point le même avantage.
Magistrats, avocats, médecins, commerçants, voire bourgeois blasonnés, du plus loin qu'on voit ces importants personnages, on les reconnaît à quelque chose de grave et de gourmé dans le maintien. Ils ont la réserve et la dignité : ils font penser à la génération d'il y a quarante ans, dont il leur manque les grands cols; ils semblent imiter quelqu'un imitant lui-même un Anglais.
Écoutez-les : ils sont posés dans leurs opi- «^ions ; ils aiment la liberté, mais non moins l'autorité; ils parlent de leurs études et de leur savoir ; ils sont pleins de mépris pour la foule ignorante, convaincus de l'importance et des difficultés de l'art de gouverner. Ils trouvent à leur manière que le siècle ne rend pas justice aux beaux esprits. Les plus âgés ont la majesté ventrue et rayonnante : les plus jeunes ont déjà la maturité avec la solennité : ils ne sortent pas sans un portefeuille sous le bras ; ils parlent peu, se gardent de 8e compromettre.
sont discrets comme des diplomates, sourient doucement dans leurs cravates blanches. Us sont nés ayant quarante ans. Ils se poussent^ se font des relations, fréquentent les salons sérieux, surveillent leurs mœurs, s'interdisent les passions. La démocratie leur fait hausser les épaules, le suffrage universel provoque leurs sarcasmes, ha. Doctrine est leur catéchisme. Leurs prophètes sont feu M. Guizot et feu M. le comte Duchatel. M. le duc d'Aumale est pour eux un écrivain de génie ; ils tiennent M. Hervé du Journal de Paris pour un grand politique, et la sagesse de Joseph Prudhomme habite -en eux.
Il faut se garder de mesurer leur importance à l'importance qu'ils se donnent. Au fond ils ne sont rien qu'une fort petite coterie dans une grande nation, une coterie médiocre et sans influence. On compterait les familles auxquelles ils appartiennent et qui attendent sous l'orme que le coq d'Orléans chante de nouveau, perché sur le trône de France. Leur voix, quand ils la font entendre, est sans écho dans le pays; leurs habiletés ne trompent personne et tout le
moaâe lit duis leor jeu. Eb s'iâîJaiit, par haaiear, do monde qoî les cnioarail, îk ont perdu tonte aetion sur ce monde. Us ne le comprennent pas ploâ qo'ilâ ne sont compris de loi. Us sont à leur beaa des émisnés à rintérieor. Us peuvent frapper du pied le sol^ il n'en sortira jamais des légions. On a dît le mot depuis longtemps : ils sont des colonels sans armée. Leur classe est une classe dirigeante qui ne dirige personne.
On ne se propose pas ici pour objet d'étude cette petite église. On rise un but plus élevé. Nous entendons prendre ce mot : c les classes dirigeantes^ » dans son sens véritable et juste^ celui que voulaient donner à l'expression ceux qui d'abord l'ont faite : il représentera pour nous^ l'ensemble des personnes dont la situation, rinstruction^ les sentiments, le goût^ les croyances^ exercent une influence dominante sur la société contemporaine.
Octobr? 1875.
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