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INTRODUCTION

Et d*abord y a-t-îl des classes dirigeantes, ou du moins est-il juste qu'il y en ait? S'il demeure quelque chose de semblable dans notre démocratie, n'est-ce point le reste d'un temps de privilèges et d'injustices sociales, qu'il importe de faire disparaître au plus tôt? La révolution de 89 n'a-t-elle pas proclamé l'égalité absolue de tous les Français, celle de 48 ne leur a-t-elle pas donné à tous les droits politiques? N'ont-ils pas tous aux mains ces suffrages qui se comptent et ne se pèsent pas?

Il y a toujours eu dans l'humanité des classes dirigeantes, et il est fort probable qu'il y en aura toujours, même sous l'empire du suffrage univer-

sel. Il y a deux choses qu'il est aussi chimérique d'espérer voir égales entre tous les hommes que la santé physique ou les hasards de la destinée, c'est rintelligence et c'est la fortune.

L'argent jouera toujours en ce monde le rôle du plus puissant levier matériel; et alors même que l'éducation, rendue également accessible à tous, donnera aux uns et aux autres les mêmes moyens, d'acquérir par le travail cet instrument, il ne s'ensuivra pas ni que les chances les favorisent également, ni qu'ils s'appliquent avec une ardeur égale à se favoriser eux-mêmes; il ne s'ensuivra pas surtout — et la différence ici est considérable — qu'ils soient partis les uns et les autres d'un semblable point de départ. Lès enfants naîtront toujours, tant que les maisons auront des étages, les uns au premier étage, les autres au cinquième, suivant les caprices du sort, et il faudra autant d'intelligence et d'effort aux uns pour gagner mille francs, qu'aux autres pour en gagner cent mille.

Quant à l'inégalité des intelligences, elle est et restera plus constante et plus invincible encore que celle des fortunes : il y aura toujours, pour l'éloquence, pour l'art, pour les affaires, des esprits diversement doués; les uns plus brillants, les autres plus sensés, les autres, hélas I médiocres ou inférieurs. Il est bon, pour une société, que ceux qui sont lés plus intelligents et en même temps les plus |tes soient ceux qui, parvenant le plus haut,

exercent sur la civilisation dont ils font partie l'influence prépondérante. Eux seuls,. en améliorant l'œuvre de leurs devanciers, ajoutent vraiment à la fortune publique. L'effort des institutions humaines doit être précisément, en permettant de se mettre au jour à toutes les supériorités naturelles, d'utiliser pour le bien commun toutes les forces vives de chaque génération, et de substituer aux hiérarchies sociales factices et souvent funestes la hiérarchie que la nature même a faite. Tel est le vrai sens du mot aristocratie; la prépondérance des meilleurs, des dfptaTot.

Ce mot aristocratie a pourtant eu bien longtemps, aura bien longtemps encore un autre sens : par les àpidToi, on entend, non les meilleurs par Tintelligence et la moralité, mais ceux que, dans Topinion reçue et les lois établies, la naissance met à part entre les hommes. Aux deux inégalités de l'intelligence et de la fortune, une troisième s'est ainsi ajoutée : elle a même été longtemps la première entre les hommes, la plus forte. Par une singularité dont l'histoire explique les causes, on a vu la naissance conférant aux uns un certain nombre dé privilèges, qui, pour les autres, se transforment en autant de servitudes. En un grand nombre de pays, ces privilèges affectés à la naissance ont conservé toute leur valeur : là même où les lois les ont abrogés, les mœurs, plus fortes que les lois, continuent à attacher un certain prestige aux titres et

aux écussons. Une certaine supériorité demeure encore à celui qui a hérité d'un nom, alors même que rinstruction et Tintelligence lui font défaut, alors même que de la splendeur de ses pères il n'a conservé que le souvenir.

Intelligence, naissance, fortune, tels sont les trois éléments qui divisent Thumanité en deux parties inégales. Ceux qui, selon les temps, réunissent ces trois supériorités ou seulement en possèdent une seule, nombre toujours restreint des heureux de ce monde, forment ce qu'à chaque époque Ton peut appeler les classes dirigeantes. Ils dirigent la société, car ils occupent les rangs élevés , les situations en vue, ils remplissent les hauts emplois ; ils la dirigent, car ils ont en main les capitaux qui font le mouvement des affaires, et constituent les partis politiques qui exercent ou se disputent l'autorité . Ce sont eux qui administrent le présent, ce sont eux qui préparent l'avenir; et lorsque plusieurs routes se présentent devant leur pays, ce sont eux qui choisissent celle où ils le veulent engager. On peut dire que le sort des nations est entre leurs mains, et qu'ils les poussent vers la grandeur ou vers la décadence. Quand la république romaine s'élança à la conquête du monde, quand son énergie usa le formidable génie d'Annibal, c'est à son aristocratie, âdèle aux robustes traditions, animée de l'amour de la patrie, constante en ses desseins, qu'en revenait l'honneur : ce furent ces mêmes

classes dirigeantes qui perdirent la république romains, lorsque patriotisme, foi, courage, tout en elles eut sombré sous le luxe et la corruption. L'histoire ne s'occupe guère que des classes dirigeantes, elles la font comme elles l'écrivent, et pendant longtemps les auteurs n'ont jamais derrière elles aperçu le peuple entier qui les suivait ; vaste troupeau qui se renouvelle, qui naît et meurt silencieusement, les générations poussant les générations comme les vagues d'un fleuve,

Il est puéril de contester une réalité qui s'impose à tous les regards : il est peu sage de s'irriter contre un fait que nulle colère ne peut changer, et qui, impassible, se rit de ces colères mêmes. Toutes les révoltes sont vaines contre la nécessité, cette force des choses. Que notre idéal de parfaite justice, d'égalité absolue souffre de la constatation de ces faits, peu importe. La terre, de longtemps eûcore, ne sera pas le meilleur des mondes. Mais la pire folie serait de fermer volontairement les yeux à l'évidence, de promettre la fin d'un mal que Ton sait ne pouvoir finir. A ce grand festin de la vie d'icibas beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. La table n'est ni assez large, ni assez abondamment semé pour que tous s'y puissent asseoir.

C'est aux classes dirigeantes qu'appartient, qu'appartiendra pendant de longs siècles encore la meilleure part en toutes choses. C'est pour elles seules que le lait et le miel peuvent couler dans les ruis-

seaux. C'est pour un petit nombre que sont les meilleurs morceaux, les plus beaux fruits, leS plus beaux appartements, les plaisirs les plus exquis du corps et de l'esprit. La condition des autres peut être adoucie, lentement et par degrés; elle ne peut être faite semblable à la leur. On peut remplacer les classes dirigeantes d'un temps par d'autres classes dirigeantes, on peut substituer aux inégalités factices les inégalités naturelles, on peut, en multipliant les ressources et par les progrès de la science, faire que le sort des derniers venus soit moins misérable. Ceux qui promettent le partage égal entre tous sont des menteurs ou des fous.

Encore une fois cette loi est dure, et il faut en avoir bien touché du doigt la nécessité brutale et douloureuse pour la proclamer à ceux qui souffrent, à ceux qui aspirent légitimement à la délivrance. On conçoit ttop qu'il leur soit bien difficile de se résigner. — a Si nous nous levions d'un terrible effort, nous qui sommes les déshérités de la nature et de la société : si nous chassions, nous qui avons le nombre et la force physique, ceux qui sont assis au banquet dont nous n'avons jamais eu que les miettes pour nous' asseoir à leur place à notre tour !...« — Si vous vous leviez, pauvres infortunés I si vous chassiez ceux qui sont assis, vous ne changeriez rien à Pimplacable nature des* choses ; il ne s'écoulerait pas dix ans, il ne s'écoulerait pas deux ans avant que toutes les fatalités de ce monde fis-

sent une seconde fois ce qu'elles ont fait une première ; il ne s'écoulerait pas deux ans avant que ceux-là mêmes eussent repris leur place que vous croiriez avoir chassés!

Un nombre d'hommes relativement restreint possèdent, à Texclusion de leurs semblables, le loisir, l'instruction, le luxe et les jouissances les plus enviées de la vie ; ils possèdent ce qui est l'objet des désirs, des efforts, des convoitises. Ils sont placés aux yeux de tous comme des exceptions lumineuses au sein de leur misère ; mieux vêtus, parlant mieux, plus élégants de manières, s'entretenant de choses auxquelles les autres n'entendent rien, comprenant tout ce que font les autres, tandis que les autres ne peuvent comprendre ce qu'ils font eux-mêmes : ayant ce bonheur que d'autres les servent, que le travail des autres ne semble employé qu'à préparer, à faciliter, à accroître leur bien-être. Ils rayonnent dans une sorte d'Olympe, où n'atteignent ni'les pieds, ni les mains des autres, où montent seuls leurs regards. Ils s'abreuvent de nectar et se nourrissent d'ambroisie. Que de sentiments divers ils inspirent, où se mêlent tout à la fois Tadmiration, l'envie, la crainte I

Ils ont un avantage plus grand que tous les autres, auquel nul ne peut songer sans de mélancoliques réflexions. Le grand privilège de leur condition, ce n'est ni la considération, ni le luxe, ni les jouissancesi ni la vie pénétrant dans les pou-

mons plus large et plus facile: ils ont un bien précieux qu'ils ont seuls. Chez les autres hommes, l'effort et l'activité tout entiers se consument à Conquérir l'aliment nécessaire de l'existence. C'est vraiment à la sueur de leur front qu'ils mangent leur pain, c'est sur eux que s'accomplit la malédiction des fils d'Adam. Courbés du matin au soir sur la terre ou sur leurs outils, pareils à ces pauvres paysans si bien peints par Millet, quand le soir tombe et que la nuit vient, leurs corps sont harassés, leurs forces sont à bout. Ils n'ont pas eu une heure dans le jour pour lever la tète, pour réfléchir, pour penser. Le sommeil de la brute alterne pour eux avec le travail de la brute; demain sera pareil à hier, à aujourd'hui. — Quand les autres travaillent, au contraire, ce n'est point de ce travail écrasant : quelques heures suffisent à leur ga- • gner le nécessaire, quand ce n'est pas l'aisance ou la richesse. Il leur reste du temps, non-seulement pour le plaisir, mais pour l'étude, pour la réflexion, pour le progrès personnel. Ils peuvent cultiver leurs goûts et développer leurs facultés. Eux seuls peuvent véritablement devenir des individualités, être des penseurs, des savants, des artistes; eux seuls peuvent avoir part à la gloire, vivre pour la postérité après avoir vécu pour eux-mêmes. Les autres hommes ne sont qu'une foule, êtres imparfaits, incomplets, manques. Ils ne servent qu'à transmettre à d'autres le flambeau de la vie qui

n'a pu accomplir en eux son œuvre ; pareils aux bruyères des sommets, aux pins des contrées arides, leur travail forme patiemment, en arrosant le sol de sueurs, quelques parcelles de plus d'une terre végétale, sur laquelle un jour — quand ils ne seront plus — une riche moisson croîtra peutêtre.

C'est là un dur spectacle, et qui plus d'une fois trouble la conscience de l'observateur. Loi âévère de l'humanité et que la nécessité seule peut contraindre à subir, cette loi est la loi ; l'impatience ou la révolte des hommes se brisent contre sa rigueur.

Comment ceux que la vie a traités ainsi en privilégiés, ceux qui ont la fortune, TinstructioD, la considération, ne joueraient-ils pas sur la terre un rôle prépondérant? Comment l'espèce humaine, dans son besoin d'imiter, ne prendrait-elle pas modèle-sur eux? Comment les mœurs, les idées, les croyances du grand nombre ne se régleraient-elles pas sur les leurs? Ils ont l'autorité; hélas! ils n'en auraient pas besoin pour être déjà ceux qui dirigent le monde I

Reste à savoir si les heureux de ce monde n'ont autre chose à faire que de jouir en paix et sans souci de leur bonheur, à la façon des Dieux des épi curiens :

....Namque deos didicî securum agere avum,

ou si leur situation et Tinfluence qu'ils exercentsur le monde leur crée des devoirs particuliers.

Si les privilégiés d'ici-bas daignaient plus souvent, par la comparaison de leur sort avec celui des autres, bien se rendre compte des avantages ((u'ils possèdent, il serait superflu sans doute de leur parler de devoirs. La sympathie naturelle suffirait à les disposer à la bienfaisance. Ils comprendraient que, toutes choses étant liées entre elles par d'inévitables rapports, qui a reçu davantage d5 l'état social lui doit davantage aussi. Us se diraient qu'une lourde responsabilité pèse sur les classeç dirigeantes ; par cela même qu'elles sont toutespuissantes à peu près ou pour le bien ou pour le mal, elles ont de leur action un grand compte à rendre. Rien ne se fait dans la vie des nations sans elles ni malgré elles, hormis par ces secousses vio-

lentes que Ton nomme des révolutions, cataclysmes sociaux qui n'arrivent jamais, quand ils arrivent, que par la faute de ceux-là précisément dont la mission était de les rendre impossibles. Et ces secousses mêmes ne produisent d'effet durable qu'à la condition d'être appuyées par une portion considérable de ceux aux mains desquels sont Tinstruction, la fortune^ la considération sociale.

Si les classes dirigeantes, au lieu de chercher des entraves aux besoins nouveaux apparus dans Thumanité, de vouloir étouffer les instincts nouveaux qui se sont éveillés en elle, s'étaient au contraire occupées de procurer la satisfaction légitime de ces besoins et de ces instincts nouveaux, deniain serait pacifiquement sorti d'hier et les crises violentes auraient été épargnées. Les vrais, les premiers coupables dans les déf^ordres sociaux ce sont les classes dirigeantes, et les excès, les violences des nouvelles classes apparues ne leur sont pas une excuse, elles le devraient savoir. Les nouveaux venus ont le droit de faire des rêves chimériques, ils ont le droit d'ignorer ce qu'est l'organisation d'une société, à Tadministration de laquelle ils n'ont jamais eu part. Il est naturel que les souffrances aient accumulé en eux des ressentiments, des désirs de vengeance ; il est naturel que leurs tempéraments, violents encore, y cèdent. Ceux qui ont l'instruction, l'expérience, sont inexcusables d'avoir laissé déborder la coupe, d'avoir mené à l'écueil le vaisseau où ils tenaient

la barre. Si les heureux qui ont la bonne part n'ont d'autre souci que de la conserver pour eux seuls tout entière;. si, pour eux, le reste de l'humanité n'existe que dans la mesure où il peut servir à leurs plaisirs; si, comme des ennemis en pays conquis, ils ne songent qu'à bien garder les places fortes qui leur servent à tenir la contrée entre leurs mains, de quoi peuvent-ils se plaindre si quelque jour on monte, la hache en main, à Tassaut de leurs citadelles? Que leur doit le reste de l'humanité, qui ne les connaît que pour avoir souffert par eux? Eux-mêmes, en ne voulant vivre que pour eux, ont signé par avance leur condamnation, leur arrêt de mort. Ils peuvent retarder l'heure, mais leur jour est fixé; c'est la loi que le porc qui s'engraisse sans rien faire doit rendre un jour, en petit salé et en jambon, le son et la farine dont il a vu chaque jour son auge pleine. Des classes dirigeantes égoïstes sont des classes dirigeantes maudites.

Il est pour les classes dirigeantes une autre façon d'entendre leur rôle, et qui les fait aussi nobles que cette autre façon les faisait méprisables. Elles ont une justification des avantages que leur fait l'état social. C'est qu'elles lui rendent des services que seules à ce moment elles lui peuvent rendre. Elles ont plus de loisir, mais ce loisir est la condition de l'étude, de la réflexion, de l'invention. Elles n'exploitent pas la richesse, mais elles découvrent des

mines où une richesse nouvelle est enfouie. Un industriel ne fait pas la besc^e d'un ouvrier; il n'aurait pas la force physique pour la faire : mais par Ses relations sociales, par la découverte d un débouché nouveau, il augmentera de plusieurs millions la production de son pays, il assurera du travail plus avantageux à des centames de familles. Un savant ne fait pas marcher une machine ; mais il invente une machine nouvelle qui à elle seule fait le travail de cent bras, et change l'ouvrier qui épuisait ses poignets en surveillant de machine auquel reste la faculté de penser. Un artiste ne broie pas les couleurs, un poète ne fabrique pas Tencre, n'assemble pas les caractères dont s'impriment ses vers ; mais l'un et l'autre par l'admiration élèvent l'âme de la foule et lui font entrevoir un idéal de beauté et de grandeur morale qui, pour un moment, l'arrache à ses maux et à ses souffrances. Ainsi la vieille fable de Ménénius est vraie toujours. Il y a dans une société des organes complexes, et c'est l'intérêt même des membres de peiner en apparence pour l'estomac et pour le cerveau. Les classes ignorantes ne peuvent rien par elles seules pour leur propre progrès. Si elles étaient du jour à l'autre abandonnées à elles seules, loin d'ajouter aux conquêtes faites pour elles par les âges précédents, elles ne pourraient même pas les • conserver ; le monde rétrograderait vers la barbarie. C'est par l'action de ceux-là précisément qui

semblent aux ignorants les oisifs qui ne font rien, parce que leurs bras n'exécutent pas un travail manuel, que tous les progrès se sont faits sur la terre. L'intelligence, le capital, sont les deux instruments de toute civilisation.

Les classes dirigeantes ne doivent pas seulement la bienfaisance et l'exemple; elles ne doivent pas seulement ces vertus que Massillon a énumérées dans son Petit Carême^ et qu'avait résumées la noble comparaison de Bossuet, des fontaines élevées afin que leurs eaux se répandent : les classes dirigeantes doivent surtout diriger; c'est-à-dire qu'elles doivent user pour le bien commun de tout ce qui est en elles de science, d'expérience, de richesse, de force de toute sorte accumulée : elles en doivent user pour assurer l'honneur et la prospérité du pays; elles en doivent user surtout pour rendre l'avenir meilleur. A quelque heure de l'histoire que Ton soit né, le présent est triste ; le mal domine le bien, ceux qui souffrent sont les plus nombreux, et les fatalités du sort pèsent sur beaucoup. C'est à diminuer ce mal que se doit employer l'énergie de ceux qui n'en souffrent pas. Ouvrir leurs rangs au lieu de les fermer, faire, dans, la mesure du jour auquel suffit sa peine, approcher le règne de la justice; au lieu d'aider au maintien des inégalités arbitraires, des privilèges, s'efforcer de diminuer les privilèges, de hâter le moment où succéderont aux inégalités arbitraires les seules inégalités natu-

relies: honneur aux classes dirigeantes qui comprennent ainsi leur rôle ; à celles qui le comprennent autrement, honte et malheur I Tyrans qui travaillent à rendre plus lourd encore le faix de ceux que le sort accablait déjà.

Sortons des généralités et venons à la France contemporaine. Où commencent aujourd'hui, où finissent dans notre pays les classes dirigeantes? Il ne s'agit pas ici d'une région sociale dont les contours se puissent indiquer avec la précision d'une ligne tracée au cordeau : la frontière est mal définie et la borne est flottante. A quel signe reconnaître ce qui est peuple et ce qui est classe dirigeante? — «Quelle est la différence entf e un juif et un Israélite t a dit un mauvais plaisant. C'est que l'Israélite est un juif qui possède un million et que le juif est un Israélite qui le cherche. » Il y a quelque chose de pareil en France, depuis que 89, en abolissant les privilèges, a fait rentrer dans les rangs des citoyens et la noblesse et le clergé, et que la constitution de 91 a proclamé réalité des Français. Là est le grand principe de justice sur lequel reposeront un jour toutes les sociétés humaines ; ce sera l'honneur im-

mortel de la France de l'avoir reconnu et proclamé la première.

Les mêmes individus peuvent également, dans la France moderne, être peuple ou classes dirigeantes. Si Ton devait entendre le mot « classes, » au sens que lui donnent quelques-uns de cadres fermés, où s'abritent ceux-ci où ne peuvent pénétrer ceux-là, • il n'y aurait plus chez nous à proprement parler de classes dirigeantes. Il n'y a plus, en notre pays, de castes privilégiées comme en comptent l'Inde, la Chine; comme en comptent encore, même en Europe, tant de pays aristocratiques. Mais il n'est pas moins vrai qu'à chaque génération il se forme dans notre société démocratique deux partages de l'humanité. Les uns sont dans une des deux divisions; les autres sont dans l'autre : les uns sont le peuple, nous appelons les autres les classes dirigeantes.

Il y a parmi ceux-ci bien des divisions encore. Les uns se disent la noblesse ; mais qu'est-ce qu'une noblesse sans droits légaux, à laquelle il ne reste que des titres sans prérî)gatives et le plus souvent sans accord de la fortune avec le nom? Les autres s'appellent des bourgeois, de gros bourgeois cossus, grands propriétaires terriens, grands possesseurs d'actions financières. Les autres sont les bourgeois moyens, avocats, notaires, médecins, professeurs, magistrats, fonctionnaires, propriétaires, rentiers, négociants en train de faire leur

fortune. Ces trois classes ont composé longtemps rensemble des classes dirigeantes.

Le cadre en ces temps derniers s'est élargi, à mesure qu'augmentait la prospérité matérielle et que se répandait l'instruction. Voici venir la nombreuse armée de la petite bourgeoisie, petits marchands, détaillants, huissiers, expéditionnaires, employés de bureaux, commis, contre-maîtres. Ceux-là se comptent eux-mêmes parmi les bourgeois, mais les autres font parfois encore difficulté à les y compter. Us sont les intermédiaires entre les classes dirigeantes et le peuple. Qu'un bon vent les pousse, et ils prennent place parmi les premières ; que le flot les ramène en arrière, ils rentrent dans les rangs du second. Ils sont les sous-officiers dans une armée où le peuple est le soldat, où les classes dirigeantes forment le corps d'officiers.

Mettez en face deux individus pris au hasard de l'un ou lautre de ces groupes sociaux que nulle loi ne définit et ne distingue, chacun d'eux reconnaîtra aussitôt si l'autre appartient ou non au même groupe que lui-même. Quantité de petits signes servent à se reconnaître dans cette franc-maçonnerie dont le mot de passe et l'attouchement ne s'enseignent nulle part et se pratiquent partout. C'est une certaine façon de se tenir, de se vêtir ; c'est uue communauté de manières» de gestes, de langage, on pourrait presque dire d'idées, au milieu même de la contradiction des opinions humaines.

Le grand monde, le monde, les mondes, tout cela en France aujourd'hui compose également les classes dirigeantes. Les nuances qui séparent ces groupes, très -sensibles à ceux qui en font partie, ne sont, en dehors d'eux, perceptibles qu'aux yeux très-exercés. Pour en faire partie, il faut posséder une certaine aisance matérielle qui peut s'élever autant que Ton veut, qui ne peut descendre audessous de certain chiffre. Les uns en ont le capital, les autres en reçoivent chaque année le revenu seulement comme prix de leur travail. C'est sur le chiffre de cette somme que tous ces êtres se cotent entre eux dans les catégories qu'ils établissent. Les uns et les autres sont tenus de posséder une moyenne d'éducation et d'instruction, et cette éducation et cette instruction sont le second élément d'après lequel se fait entre eux la classification. Parfois un grand excès de fortune compense ce qui manque de tous les autres côtés; parfois aussi un grand excès d'éducation ou d'instruction laisse encore place parmi les classes dirigeantes à ceux que la fortune a le plus maltraités. Mais ce ne sont là que des exceptions, la seconde plus rare encore que la première.

Les classes dirigeantes en France jouissent comme partout des avantages que leur assure leur situation. Ont-elles également accompli les devoirs que cette situation leur impose? Ont-elles, de notre temps, compris leur mission et rempli dignement leur rôle social? Peuvent-elles attendre sans peur

le jugement juste et incorruptible de l'histoire? C'est à ces questions que ce livre répondra.

Deux choses résument pour Tobservâteur un état social : les institutions et les mœurs. Ici, Tensemble des pouvoirs qui constituent l'organisation d'une société ; là, l'ensemble des habitudes qui gouvernent les individus, dirigent leur actions, révèlent leurs sentiments intimes. Nous parlerons d'abord des institutions : le tour des mœurs viendra après. Il restera ensuite à parler de Faction exercée.

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