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LA PAIX OU LA GUERRE

La situation actuelle est grave, elle est redoutable ; il n'est personne qui le conteste. La nation est divisée comme en deux nations qui se regardent avec des yeux pleins de haines, de menaces et de défis : comment empêcher le conflit d'éclater entre elles? Les questions sociales sont posées avec une brutalité terrible. On les a vues surgir, formidablement armées, au lendemain même de la guerre étrangère. On les a noyées dans le sang. Les questions noyées dans le sang ressuscitent toujours.

L'humanité a commencé par le triomphe absolu de la force. Qui pouvait prendre prenait. Malheur à rinfirme, malheur au pauvre, malheur au faible! Puis la conscience s'est éveillée, et chez les maîtres

et chez les esclaves. Aux uns, elle faisait sentir l'iniquité de leur servitude, et leur inspirait Tardent désir de la secouer. Aux autres, elle faisait sentir l'iniquité de leur oppression. Si l'égoïsme de quelques maîtres prétendait la perpétuer, l'humanité des autres cherchait à l'adoucir. Ainsi l'idée du droit a lentement fait son chemin dans le monde ; elle a fini par triompher dans les institutions de la France ; l'égalité des hommes^a été proclamée. Aujourd'hui le peuple, outre l'égalité devant la loi, a le suffrage universel ; s'il ne reçoit pas assez d'instruction pour faire un intelligent usage de la liberté, il en reçoit assez pour ne vouloir plus supporter de domination imméritée. Il demande le règne de la justice ; il le demande d*un ton menaçant. On a commencé par la paix de l'oppression; on a aujourd'hui la demi-émancipation et la guerre.

De compter indéfiniment sur les victoires de la force pour assurer ce qu'on appelle Tordre social, c'est une illusion folle. Nous voyons aujourd'hui quantité de bourgeois mettre leur confiance dans les gendarmes, les conseils de guerre, l'état de siège et la Nouvelle-Calédonie. Erreur criminelle. Après chaque répression sanglante, on voit, de génération en génération, suivre une émeute plus sanglante. D'année en année, la démocratie devient plus menaçante, les ennemis de Tordre établi plus nombreux. Il est aisé de prévoir un assaut qui emportera la place.

Dans la vallée du Pô, pour arrêter les débordements du fleuve, on a construit des digues sur les rives; mais sans cesse le fond du lit s'exhausse; il Tant élever les digues de nouveau : le fleuve coule aujourd'hui à plusieurs étages au-dessus de la plaine. La science prédit le moment où, la digue se rompant, la vallée tout entière sera submergée.

S'il était possible d'étouffer la conscience, d'éteindre au fond des âmes l'idée rayonnante de la liberté ; s'il était possible de ramener ceux qui souffrent aux temps de la servile barbarie, peut-être la réaction atteindrait-elle le but qu'elle poursuit. Mais, si Ton s'efforce d'empêcher le progrès à venir, la réaction elle-même n'ose pas essayer de revenir sur le progrès acquis. L'humanité en sait trop aujourd'hui pour que les malheureux portent docilement leur chaîne. Cette chaîne leur laisse trop, de mouvements libres pour qu'on ne voie pas qu'ils viendront à bout de la briser. La guerre prolongée, c'est pour la bourgeoisie la défaite assurée : on peut ajouter la défaite à courte échéance. Nous marchons vers un effroyable bouleversement dont l'issue n'est pas douteuse.

Si du moins ce bouleversement devait arriver pour le bonheur du plus grand nombre I Le philosophe, après avoir averti ceux qui courent à l'abtme, pourrait prendre tristement son parti de leur désastre, où peut-être il sera le premier englouti; mais la guerre ne vaut pas mieux pour ceux qui

doivent être les vainqueurs que pour ceux qui seront les vaincus. On les trompe les uns et les autres quand on les représente comme faits pour être ennemis. U n'est pas de plus vrais amis, au contraire, car ils ont un égal besoin les uns des autres. Que, dans une suprême commotion, les classes dirigées, renversant les classes dirigeantes, se mettent à Tabri d'un retour du lendemain offensif et victorieuxi par une débâcle irréparable, par une destruction totale; qu'auront-elles fait, les malheu* reuses I Elles auront cru assurer leur délivrance, ejt jamais leur esclavage n'aura été plus lourd. Elles auront détruit la richesse, le capital, le loisir, la science : c'est l'humanité tout entière qui, le lendemain, aura été appauvrie. Elles auront, en un jour, consumé, détruit le capital industriel et intellectuel lentement acquis par des siècles de civilisation. On ne pourra comparer une telle ruine qu'à l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie.

Réalisez ce rêve qui rappelle le rêve de Sçiint- Simon. Supprimez par la pensée tout ce qui est classes dirigeantes. U n'y a plus de bourgeois, plus de gens de loisir, plus de prodigues par conséquent, plus d'inutiles vivant de la fortune accumulée par leurs pères. Les gros salaires ont disparu : tous les hommes se sont également partagé les biens de la vie. Je ne parle pas de l'inégalité que, dès le lendemain, dès le soir même, les différences dans l'intelligence, dans l'énergie, dans la morar

lité, auront fait reparaître entre les hommes. Supposons que cette chimère de la suppression des riches puisse durer; dites-moi ce que deviendra le lendemain l'ouvrier lui-même, pour qui les ingénieurs ne feront plus de plans ni de constructions, pour qui le savant ne travaillera plus dans son laboratoire, pour qui le capitaliste ne formera plus d'entreprises? Dites*moi si sa condition ne sera pas pire que la veille?

Le côté le plus triste de toutes les tentatives faites sans le concours des classes dirigeantes, c'est leur navrante absurdité : rien de pratique, rien de possible. On sent le mal, parce qu'on en souffre, mais on est incapable de trouver un remède. Et qui, en effet, peut trouver et indiquer le remède, sinon ceux qui ont réfléchi, qui peuvent comparer les temps et les lieux, qui savent pour avoir appris? Où se trouvent ceux-là, sinon dans les classes dirigeantes? Toute révolution sociale tentée sans leur concours est condamnée à Tavortement.

Aucun spectacle n'a été à cet égard plus douloureusement instructif que celui de la Commune de Paris en 1871. Durant un mois et demi, on l'a vue chaque semaine essayer de formuler son programme, et chaque semaine changeant de formule et de programme. On avait affiché la prétention d'affranchir le peuple; ils ont fini par brûler les maisons, les monuments, les bibliothèques, les insensés I

Guerre entre les classes, également funeste aux uns et aux autres, ne pouvant aboutir qu'^u malheur de tous : voilà où nous en sommes. Une seule espérance reste : la réconciliation de la bourgeoisie et du peuple. Le salut de la patrie en dépend.

Cette réconciliation est-elle possible? Oui, car ce n'est pas la nature qui a fait les classes ennemies, loin de là. Toutes ont besoin les unes des autres; toutes sont destinées à se prêter un mutuel concours.

Et maintenant de qui doit venir la réconciliation? Nous le disons sans hésiter, elle doit venir des classes dirigeantes. Elle doit venir d'elles, parce que, dans l'histoire, c'est d'elles qu'est venu le mal. Elles ont, à l'origine, fait prédominer le principe de la force; elles ont abusé de la puissance. Elles ne feront que réparer les souffrances qu'elles ont causées.

La réconciliation doit venir d'elles, parce qu'elles sont les plus éclairées, parce qu'elles seules voyant, grâce à leur instruction, le faible et le fort des choses, peuvent comprendre combien cette réconciliation est nécessaire; parce que, si elles ne donnent l'exemple, ce n'est pas la foule, toujours excusable d'être passionnée, qui la première donnera le signal de l'apaisement. « Messieurs les Anglais, tirez les premiers! » Messieurs des classes dirigeantes, désarmez les premiers !

La réconciliation doit venir des classes dirigeantes,

parce qu'elles sont les classes dirigeantes. Elles ont la prétention de conduire la société : leur fonction c'est d'éviter les chocs sociaux, de prévenir les accidents ou de les réparer.

Chose étrange! la bourgeoisie réclame pour elle la supériorité du jugement, des lumières; elle veut les égards, le respect, la considération; et sitôt qu'il s'agit d'un sacrifice, elle veut qu'on le lui fasse. Il faut qu'en tout on lui cède. « Je me résignerai à la démocratie, dit-elle, si la démocratie est bien sage. Je me résignerai à la République, si les républicains sont bien modérés I » Il s'agit d'un avantage pour soi-même, on le veut sur-le-champ et complet ; il s'agit d'un avantage pour les autres, on ne s'y résigne qu'à toute extrémité et de mauvaise grâce I... On parle sans cesse au peuple de ses devoirs : obéissance, docilité, respect ; on ne reconnaît ses droits que quand on ne peut faire autrement.

Ce n'est pas en persistant dans cette attitude qu'on hâtera le jour de l'apaisement.

Nous ne l'avons pas caché : la réconciliation ne se fera pas sans peine. Même quand les classes dirigeantes s'y prêteront en toute loyauté, même lorsqu'elles s'avanceront la main franchement ouverte vers la démocratie, il restera longtemps contre elles dans le peuple des préjugés difficiles à détruire. C'est avec méfiance qu'on les verra s'approcher ; elles seront l'objet de plus d'une calomnie^

Elles tendront la main, et on refusera de Taccepter. Et la fierté de plus d*un sera révoltée; et plus d'un , qui n'avait fait le premier pas qu'à regret» sera découragé et peut-être heureux en secret de rétre.

A qui la faute cependant? Gomment le peuple, qui a longtemps souffert de la part des classes privilégiées, l'oublierait-il en un jour? Elles l'ont souvent opprimé, elles l'ont plus souvent trompé encore. Peureuses devant la tourmente, féroces sitôt qu'elle était passée, ne les a-t-il pas vues employer tant de fois à Tabuser, à l'exploiter, ce qu'elles avaient de plus que lui de ressources, d'intelligence, d'habileté? On leur attribuera d'égoïstes calculs alors même qu'elles auront cessé d'en faire, et des générations toutes bienveillantes expieront, par la méfiance dont elles seront l'objet, la malveillance de celles qui ont précédé.

Il faut savoir toutes ces choses ; il ne faut pas s'en laisser abattre. Il n'y a pas de salut pour la France hors de la réconciliation des classes, qui seule peut finir la révolution; et le peuple français est assez courageux, assez noble, assez généreux, -pour que la bourgeoisie puisse être tentée de se dévouer à le sauver.

Il faut surtout qu'on y songe à toute heure; ce grand pays, aujourd'hui vaincu, est entouré d'ennemis pour qui sa ruine n'est pas assez complète encore; ce n'est pas trop pour empêcher Toeuvre do

leur haine de la bonne volonté de tous les enfants de la patrie ; et cette haine compte, pour lui faciliter la tâche, sur nos discordes autant que sur ses propres eiTorts,

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