LA PEUR
Nous n'avons pas tout dit encore. Si les théologiens de quelque religion à venir font à leur tour une liste des péchés capitaux, il en est un qu'ils feront bien de ne pas oublier : c'est la peur.
La peur a joué un rôle tout particulièremei^ grave dans Thistoire de notre siècle : les historiens qui voudront chercher les causes cachées des événements auront à lui faire une part considérable; la peur a été par excellence le mauvais génie de la France depuis soixante-dix années. Cette peur a été d'une espèce toute particulière. On a vu ailleurs des multitudes ignorantes, promptes à s'affoler, perdre la tête, s'abandonner à l'épouvante. Chez nous, c'est parmi les classes dirigeantes surtout, parmi celles qui ont reçu l'instruction, celles qui
possèdent ou doivent posséder Texpérience, que la peur a fait ses ravages.
On a vu ailleurs des démocraties déGantes, jalouses, voyant dans toute supériorité une menace pour la liberté. Ce sont là des craintes excusables dans leurs excès mêmes. La peur de la bourgeoisie française a été d'une autre espèce; la peur de la liberté, la peur du progrès, surtout la peur pour la peur même; la crainte pour ses biens, sa sécurité» son repos : l'inquiétude égoïste et personnelle; la forme la moins élevée, la plus lâche de la peur» le véritable sens de ce mot si laid.
La peuri sous Louis-Philippe déjà elle menait la bourgeoisie; elle la faisait applaudir aux lois de 1835 contre la presse : elle la poussait à soutenir M. Guizot aux élections, contre les vœux et les besoins du pays; contre, son propre sentiment. Mais c'est depuis 1 848 surtout que la peur a dominé notre temps : la bourgeoisie a perdu la tète en juin 1848, et depuis ne Ta jamais tout à fait retrouvée.
Peur sotte, comme au fond l'est toujours la peur, qui a pour effet premier de troubler la raison et de paralyser l'énergie ; peur sotte au premier chef, car nous l'avons vue venir surtout quand le temps de craindre était passé, trembler d'autant plus que les raisons de trembler avaient disparu. En 184.8, au mois de février, les gens sensés prévoyaient les difficultés que devaient entraîner, et certaines idées
socialistes alors en faveur, et surtout la crise financière inévitable qui allait rendre impossible le travail. La bourgeoisie était bien tranquille alors. Elle applaudissait aux paroles de M. de Girardin : « Confiance I confiance I 3» Les journées de juin vinrent. Ce fut en juillet, en août, que l'épouvante se propagea comme un incendie, alors précisément qu^ l'émeute vaincue n'avait ni l'envie ni la possibilité de renaître. En 1871, la bourgeoisie parisienne, après avoir fait bravement son devoir durant le siège, était partie pour la province au lendemain de la capitulation pour se refaire, bien tranquille sur Paris vaincu. Quel danger y avait-il du côté de l'intérieur? L'insurrection du 18 mars se dressa soudain, et quelle insurrection! Il fallut deux mois pour la réduire. Ce fut quand elle fut réduite surtout que la bourgeoisie se mit à trembler de tous ses membres. Trente mille hommes avaient été tués dans les rues de Paris, plus de trente autres mille étaient sur les pontons. La Commune, qui n'avait jamais eu de chefs, n'avait plus de soldats. L'état de siège s'étendait sur la moitié de la France. Eh bien ! ce fut ce moment même que la bourgeoisie choisit pour avoir peur. Quatre années ont passé; elle n'a pas cessé de revoir la Commune dans ses rêves; elle croit encore au péril social : le spectre du pétrole la hante toujours. Ainsi, quand un accident est arrivé sur une ligne de chemin de fer, on voit tous les peureux refuser le lendemain de se
mettre en route, comme s'il était un jour où la vigilance des surveillants fût davantage en éveil.
Peur sotte, avons-nous dit ; peur d'autant plus sotte que, loin de faire ce qui peut vraiment être utile, elle fait justement ce qui dépend d'elle pour ramener le mal qu'elle redoute. La veille du péril il y avait peut-être un moyen de Tempêcher encore d'éclater : il fallait du moins se préparer à le combattre ; le lendemain il ne reste plus qu'à conjurer son retour. On y parvient, non pas en s'en prenant au passé, mais surtout en envisageant l'avenir d'un regard viril. Une révolte surgit, il faut la vaincre: elle est vaincue, cherchez les causes qui l'ont fait naître, pour empêcher qu'elle ne renaisse ; surtout interrogez-vous vous-même; demandez- vous ce que vous avez fait et n'auriez pas dû faire: ce que vous n'avez pas fait et qu'il eût été juste de faire : ne négligez rien, suivant la parole de Bossuet, de ce qui peut être prévu par conseil et par prévoyance.
La bourgeoisie n'a jamais rien su faire de pareil. Plus les événements lui ont infligé de dures leçons, plus sa peur s'est obstinée dans les systèmes condamnés par l'expérience. Victorieuse elle n'a corrigé aucun abus. Elle a vu les monarchies impuissantes à résister à la révolution : elle n'en persiste pas moins à vouloir relever un trône I Elle a vu le césarisme s'abimant dans la honte et les désastres : elle n'en persiste pas moins à appeler un sauveur I Elle a vu la répression employée en vain: elle n'en
persiste pas moins à mettre toute son espérance dans la répression! La peur, plus encore que la faim, mériterait Tépithète du poète: mauvaise conseillère.
Mauvaise conseillère, car ce n'est pas la sottise seulement qu'elle conseille, c'est aussi la férocité. « Ventre aflfamé n'a pas d'oreilles, » dit le proverbe ; cœur effaré en a moins encore. Toutes les réactions ont été atroces : ce n'est pas la vengeance seulement qui les a faites ainsi ; c'est la peur. C'était moins encore ce que l'on avait subi que ce que Ton avait craint que l'on vengeait : c'était les angoisses de sa propre lâcheté qu'on voulait faire expier à ceux devant qui Ton avait tremblé. Tous les êtres lâches sont naturellement cruels; et, parmi les tyrans, de Néron à Macbeth, les plus poltrons ont toujours été les plus sanguinaires. La vengeance du moins met quelque proportion entre l'injure et l'expiation; la peur n'en met aucune, parce que, sotte et troublée, elle grossit toutes choses à la mesure de son propre affolement. « Bourdon de l'Oise, écrit M. Thiers dans ^on Histoire de la Révolution^ féroce comme un homme qui avait eu peur. » Aucun trait de Tacite n'est plus profond. U n'est violence que la peur n'accepte, il n'est atrocité qu'elle n'approuve. En 1849, on fit des lois spéciales contre les insurgés vaincus, on leur donna un effet rétroactif; la bourgeoisie effrayée approuva cette violation de toutes les règles de la justice.En 1851| on avait épouvanté
la boui^eoisie avec le spectre rouge : elle acclama le coup d'État. Suppression des journaux, état de siège, destruction de la liberté individuelle, organisation du despotisme, tout lui parut bon, jusqu'aux commissions mixtes, jusqu'aux déportations et aux transportations. Dix-huit années, elle soutint Tempire ; elle le soutint encore au dernier plébisciste. Âvaît-elle oublié son origine sanglante, avait-elle oublié son dédain pour les lois? Non, elle savait qu'il s'était appelé d'abord le crime et ensuite la corruption, qu'il pouvait, d'après le plébiscite même, lancer la France sans la consulter dans la plus terrible aventure. Elle-même, dans son langage, ne ménageait plus Tempire ; elle était redevenue frondeuse pour le pouvoir; mais on lui montra la France livrée au désordre et à l'anarchie si elle répondait Non, si elle votait avec l'opposition : il n'en fallut pas davantage. On ne se mit pas en frais d'imagination pour lui frapper l'esprit : on fit sortir un complot, comme un diable d'une boîte, tout juste à la veille du scrutin : on fit voir, dans les journaux obligeants, les coupes et les profils des bombes au picrate de potasse, comme on avait exhibé une machine infernale au moment du plébiscite de 1852. Le truc était toujours bon. La bourgeoisie eut peur : elle vota comme on voulait qu'elle votât.
Ce n'est jamais sans regrets que nous parlons ici de discordes récentes On a vu à Versailles, après
la Commune — c'est M. Alexandre Dumas luimême qui l'atteste et son témoignage n'est pas suspect, — des femmes frapper de leurs ombrelles, des bommes insulter les prisonniers faits par Tarmée; les soldats avaient besoin de les protéger contre les gens du monde. Ces gens-là n'étaient point des méchants; en d'autres temps on les eût trouvés humains, compatissants ; mais ils avaient eu peur. On a vu un écrivain, d'ordinaire sensé, devenir, sous cette impression de la peur, véritablement affolé alors, abandonner toutes les idées libérales que sa plume avait jusqu'alors défendues, dont elle a depuis repris la défense. Après quatre ans encore, on retrouve dans la conversation de maints bourgeois cette férocité inconsciente enfantée par la peur. Des gens vous disent: « On n'a pas assez déporté, pas assez fusillé. 3» A les en croire, il faudrait encore frapper, frapper toujours. Ce sont des pères de famille, doux, obligeants, charitables. Mais ils ont eu peur. N'essayez point de les raisonner, vous perdriez temps et peine. On suspend, on supprime les journaux. Qu'importe? le péril social l'exige. On dénonce, on arrête encore. Qu'importe ? le péril social l'exige. On maintient l'état de siège près de cinq ans après la guerre. Qu'importe? le péril social l'exige. On suspend des conseils élus, on sollicite des mesures d'exception. Qu'importe? le péril social l'exige. Avec ces deux petits mots, le « péril social» , des ministres ambitieux ont pu gouverner, pendant
deux années, en prendre à leur aise avec toutes les lois, se faire donner toutes les absolutions. Adieu la justice, le droit, la loi. Il n*y aplus en l'homme d'être moral. Il n'y a plus qu'un lièvre effaré. Comparez la politique des Américains du Nord au lendemain de leur victoire sur l'insurrection du Sud, et voyez comment agit une nation, que la peur ne trouble pasi
Et notez — c'est ici le pire mal de la peur ~ que pour être saisi d'effroi, il n'est pas besoin que le danger existe. La peur est à elle-même son épouvantail. En quatre ans l'ordre n'a pas été troublé une seule fois. Mais les imaginations ont été frappées, il suffit. Beaucoup n'en vont pas moins répétant et croyant que Tordre n'a jamais été plus en péril, que le danger est d'autant plus grand qu'il se cache davantage. Admirable pays, époque admirable pour les intrigants et les ambitieux 1 Ils organisent la peur pour l'exploiter ensuite. Ainsi Rabelais, dans son vert langage, nous a montré Panurge, mettant aux femmes la main au sein, « pour en ôter un pouil que préalablement il y avait mis. »
Les psychologues et les historiens rechercheront
les causes de cette lâcheté qui a produit des effets si
considérables et si funestes. Il est permis d'annoncer
qu'ils en trouveront trois principales : beaucoup
d'égoïsme, beaucoup de mollesse, beaucoup d'ignorance.
La bourgeoisie se plaît à répéter qu'il n'y a plus
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de privilèges, que toutes les fonctions sont également accessibles à tous, que ses membres ne doivent la fortune où ils sont parvenus qu'à des qualités qu'il dépend des autres d'avoir aussi bien. Elle a beau parler ainsi, la peur à chaque instant proteste contre ses affirmations. Si elle avait bien enracinée la conviction qu'il n'y a pas dans l'état des choses actuel quelque avantage en sa faveur, dont elle bénéficie, elle redouterait moins vivement d'y voir porter la main. Et là est, en effet, la vérité. Les membres des classes dirigeantes auraient quelque chose à perdre, eux et surtout leurs enfants, à l'établissement d'un régime véritable de droit commun. Il n'est pas vrai qu'aujourd'hui le fils de l'avocat, du notaire, du rentier, qui peut avoir l'instruction, entre dans la vie avec des chances égales à celles du fils de l'ouvrier et du paysan, à intelligences égales d'ailleurs. Ici le mérite est sûr d'être découvert : là il y a toutes les chances pour qu'il demeure inaperçu. L'état de choses actuel met en faveur des uns les meilleures chances de la vie. Cela n'est ni bien juste en principe, ni bien humain, mais cela est profitable à soi, à ceux que l'on aime : voilà pourquoi on n'est pas ami des nouveautés; et comme on sent que le nombre est de l'autre côté, aussi bien que la logique et le droit, on veut à tout prix maintenir le présent, et l'on a peur. • L'égoïsme ne suffit pas pour expliquer la peur. L'égoïsme est de tous les pays et de tous les temps ;
la peur, grâce au ciel, n'est ni de tous les temps ni de tous les pays. Si l'on jette les yeux sur la société américaine, on y verra s'étalant l'individualisme le plus effréné et souvent le moins scrupuleux : la peur y est inconnue. C'est qu'il existe avant tout, au fond de la race américaine, un sentiment développé par l'éducation : l'énergie. Chacun a appris à avoir confiance en soi, à compter sur soi, à n'attendre de personne ni protection, ni faveur. On met dans sa propre force son espérance de la victoire : on sait que la lutte sera difficile, on ne la redoute pas, on y trouve même un âpre plaisir. On accepte la concurrence avec ses difficultés. Si l'on échoue une fois, on reviendra à l'assaut; si l'on tombe, on se relèvera, meurtri, mais non pas terrassé. Ce que la peur révèle au fond de la race française actuelle dans ses classes d'élite, et c'est ce qui est plus grave que la peur même, c'est l'absence de l'énergie; à peine a-t-on commencé à posséder que Ton tremble de perdre ce que l'on a acquis. On demande des lois qui couvrent, qui garantissent : on cherche à rendre impossible la concurrence. La lutte qu'on a acceptée pour soi-même, on n'en veut pas pour ses enfants. On prétend leur garantir les positions acquises: on s'y cantonne, on s'y fortifie, on voudrait les pouvoir entourer de murailles de la Chine. Si l'on était bien convaincu que les enfants seront assez résolus pour se tirer d'affaire eux-mêmes, isi l'on sentait en soi au besoin la faculté d'un second efTort,
on ne songerait pas tant à se barricader dans la place. Les remparts d'une ville, disaient les Spartiates, ce sont les poitrines des citoyens. Révolutionnaires tant que la fortune est à faire : réactionnaires sitôt qu'elle est faite, voilà l'histoire de la moitié des bourgeois français. On dément dans la seconde moitié de la vie toutes les opinions de la première : on voulait d'abord tout réformer, on veut ensuite tout maintenir. Après avoir été Taventurier décidé à se faire sa place n'importe comment, on devient le propriétaire qui, n'importe comment, veut la garder. On passe la moitié de sa vie sur la brèche à Tassant des murailles de la société : on passe l'autre moitié derrière ces mômes murailles, en faction, la main aux oreilles et suant la peur. Ibitj ihit eô qui zonam perdidit.
A cette peur il est une troisième cause : l'ignorance. C'est d'absence d'instruction, et par suite d'appréciations inexactes, de mauvais jugements, de sottise, que le mal chez nous est compliqué.
Après tout, ce qui manque le plus en France ce n'est pas le courage, certain courage du moins. L'épithète de lâche y est la plus dure qui puisse être infligée à un homme. Les exemples de la dernière guerre ont montré, chez les chefs aussi bien que chez les soldats, que la bravoure du champ de bataille, le mépris de la mort, n'ont pas disparu de notre race. Ce sont là de bons signes pour une race, et nous ne les relevons pas sans fierté. La garde
nationale avait bravement risqué sa vie en 1848 contre Témeute; elle ne la marchandait pas davantage contre l'invasion prussienne à la journée de Montretout. Malheureusement, le courage moral n'est point égal à la bravoure physique. Lorsque l'on se trouve en face, non d'un péril visible, d'un ennemi en chair et en os, mais d'un danger intellectuel, les cœurs ne sont plus aussi fermes. A la moindre alerte, on se trouble, on se débande; la peur glace les âmes. On comprendrait dans le peuple les terreurs imaginaires ; mais le rôle de la bourgeoisie serait précisément de posséder d'abord et d'offrir en exemple le courage moral. Or c'est elle surtout qui en manque , qui est prompte à s'effarer pour des visions. Il se passe ici quelque chose de semblable à ce que tant de fois on a vu dans nos armées : le général, plus soldat que général, oubliant qu'il y a diverses sortes d'héroïsme, et perdant aussi facilement la tète sur le champ de bataille qu'il est indifférent à y jouer sa vie.
La fonction des classes dirigeantes est d'envisager de front, sans faiblesse, les conséquences d'une si* tuation sociale ou politique. Peur pour peur, mieux vaudrait pom* elle craindre les hommes que les idées : loin de redouter quand même les idées nouvelles, elle devrait, lorsqu'elles sont fécondes, les aider à faire leur chemin dans le monde. Si notre bourgeoisie connaissait mieux l'histoire, si elle était
plus instruite, loin de rendre synonymes et solidaires ces deux mots liberté et licence, c'est à la liberté même qu'elle demanderait le remède contre la licence. Elle ne croirait pas à ces moyens misérables qu'on lui propose, à la répression, à la réaction : elle saurait qu'en fermant une chaudière ce que Ton prépare c'est une explosion. Elle aurait grand soin de placer partout des garde-fous au bord des abîmes, des paratonnerres contre la foudre. Mais notre bourgeoisie ne sait pas; ceux qui ont intérêt à la tromper se jouent d'elle à plaisir : elle est incapable de distinguer, et quand il est dangereux de céder, et quand il est téméraire de résister. Elle ne sait rien faire ni à temps ni dans la mesure qui convient : et quand le danger vient, quand la tempête mugit, à l'heure où l'équipage regarde ses officiers anxieux , prêt à leur obéir au moindre signe, attendant d'eux le salut, — les officiers ont perdu la tête et déserté le banc de quart.
L'enfant qui voit Téclair et qui entend rouler le tonnerre s'effraye et s'épouvante, il se cache la tète, il s'enfouit sous les oreillers. L'homme fait assiste calme à l'orage : jusqu'au moment où l'éclair et le tonnerre se confondent, il sait que la foudre n'est qu'un phénomène irritant dont il n'a rien à redouter. Quand les classes dirigeantes voudront en France prendre la peine de s'instruire, si elles ne parviennent pas à maîtriser leur émotion à l'heure
du péril réel, elles s'épai^eront du moins rhumL liation d'offrir, jusque pendant les jours de calme et de sérénité, le ridicule spectacle de leurs terreurs grotesques et de leurs précautions dangereuses.