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LA PRESSE

II ne faut pas dire du mal de la presse. Si elle est puissante pour le mal, elle ne Test pas moins pour le bien. Elle n'est un instrument redoutable que parce qu'elle est un instrumentvigoureux. Onfait avec le fer des haches et des épées qui tuent, mais on en fait aussi les outils avec lesquels le paysan dompte le sol, et les instruments à 1 aide desquels le chirurgien guérit. Il ne faut jamais oublier, lorsqu'on instruit le procès de la presse, que rien n'a plus qu'elle contribué à mettre l'humanité à l'état où nous la voyons. Si la civilisation a fait en trois siècles, au nôtre surtout, plus de progrès qu'elle n'avait fait auparavant durant des milliers d*années, c'est à la presse surtout qu'en revient le principal honneur. Mais plus est puissante la Dresse^plus est grande sa

dette envers la société : sa responsabilité est proportionnelle à son action.

On a plus d'une fois comparé le rôle que jouaient les orateurs dans la démocratie athénienne et celui que jouent dans la société moderne les journalistes. La ressemblance est grande, en effet. Les orateurs étaient des hommes qui, aux assemblées, montaient à la tribune et haranguaient le peuple du haut du Pnyx : le journal est une tribune ouverte chaque jour, une tribune où Ton n'a pas besoin d'attendre sou tour pour parler, où nul murmure ne peut couvrir la voix, d'où cette voix peut retentir jusqu'aux extrémités du pays. Les orateurs antiques, sans être revêtus d'aucune fonction, prenaient, dans leur courage, leur amour de la patrie ou leur ambition, le droit de s'occuper des affaires publiques. Ainsi les journalistes, sans autre titre que le droit commun à tous de parler et d'écrire, s'investissent d'une semblable mission. Ils se font les propagateurs de leurs idées et les éducateurs de la foule.

Noble fonction pour ceux qui en comprennent la noblesse. Il y a dans le journaliste tout à la fois de l'apôtre et de l'instituteur. La presse avait justement reçu le beau nom de sacerdoce, au temps où il n'était pas encore venu à la mode de se railler de tous les grands noms. Nous avons vu des ministres, qui avaient leurs bonnes raisons pour ne pas aimer la libre discussion, flétrir à ce qu'ils croyaient

les journalistes, en les appelant avec dédain < des individualités sans mandat ». — Individualités sans mandat! Elles le tenaient ce mandat du droit qu'a tout homme, fils d'une race solidaire, de prendre en main les affaires de tous. Elles le tenaient de la vérité qui les éclairait au dedans, de cette vérité qui dit à tout homme auquel elle se manifeste : « Va et enseigne par le monde » Ite et docete gentes.

Il faut bien avouer que, dans la pratique, la presse a souvent été loin de réaliser ce noble idéal. Les journalistes n'ont souvent mérité ni l'un ni Tautre des noms d'apôtres et d'instituteurs. Ils ont fait comme un métier ce qui était la plus libérale des professions. Rien n'est pire que l'abus de ce qui est le meilleur, a dit le plus profond des écrivains, et la plus noble des professions est le plus honteux des métiers. Il n'est rien dé plus misérable que rhomme qui consent à faire trafic tour à tour de la vérité et du mensonge, qui jongle avec les mots et les idées, et met son style, c'est à-dire son cœur, sa pensée, son âme, au service indifférent de Tune ou l'autre cause. Les condottieri du moyen âge, qui louaient leur épée à qui les payait mieux, ne faisaient marchandise que de leur vie ; ceux-ci font marchandise de leur conscience, en même temps que de leur taleot; ils vendent les deux choses les plus hautes qui soient dans la créature humaine.

On a reproché au journalisme la passion, la

mauvaise foi, la vénalité. On a tort de lai reprocher la passion, car rien de grand ne s^est fait en ce monde sans la passion. Les apôtres n*ont converti le monde que parce qu'ils avaient la passion; sans la passion, il n'y a ni énei^e ni activité. La passion emporte avec elle la violence, l'injustice: mais c'est folie de demander aux hommes d'action la superbe impartialité des savants qui raisonnent dans leur cabinet. Demandez au polémiste la sincérité, la conviction; ne lui reprochez pas de faire tort à ses adversaires. Le monde ne va que par l'effort contradictoire de toutes les opinions, dont chacune oppose à Tardeur, à l'intempérance des autres, sa propre ardeur, sa propre intempérance.

On a beaucoup plus raison quand on reproche i la presse sa mauvaise foi, sa vénalité. Sans doute, le monde exagère le mal, mais ce n^est pas nons qui le nierons. Il est des journaux dont la mauvaise foi est proverbiale, il en est dont la vénalité s*étale sans vergogne. Il y avait aussi, parmi les orateurs de la démocratie athénienne, des dénonciateurs et des sycophantes. Il y avait des misérables qui vendaient à Philippe la cité où ils étaient nés. A vrai dire, ni cette vénalité ni cette mauvaise foi ne nous effrayent outre mesure. Si nous ressentons le plus profond mépris pour les gazetiers malhonnêtes dont la plume à l'encan déshonore le nom d'hommes de lettres, nous ne croyons pas

que ni leur mauvaise foi, ni leur vénalité portent à la vérité un bien grave préjudice. Tant que la parole est laissée aux écrivains honnêtes aussi bien qu'à leurs contradicteurs, et que les uns peuvent réfuter les calomnies débitées par les autres, nous n'admettons pas que la bonne cause soit en péril. C'est le sort de la vérité de ne jamais avoir triomphé sans lutte : elle est de nature à ne redouter aucun adversaire, lorsqu'elle combat en plein jour, à la face du soleil. La presse malhonnête et vénale n'est à craindre que dans les mauvais jours où le despotisme la protège, sûr qu'il est de troue ver toujours son compte avec elle ; en même temps que, dans son effroi de la vérité, il tient à réduire au silence la presse loyale.

Le. journalisme français a deux défauts bien autrement graves, bien autrement redoutables pour le pays que cette vénalité, cette mauvaise foi, cette violence que lui reprochent les esprits bourgeois : la presse française est frivole, la presse française est ignorante. C'est par son ignorance, par sa frivolité, qu'elle constitue très-souvent un vrai danger social.

L'ignorance d'une partie considérable des journalistes français est quelque chose de prodigieux. 11 n'est pas de titre dont un homme, ayant quelque respect de lui-même, doive être moins fier que de celui d'homme de lettres. Il n'est pas de confraternité plus mêlée et moins faite pour en tirer gloire.

La presse est, selon Texpression de Courrier, le moulin ouvert à tout venant. Il n'est à la porte aucun gardien qui interdise Feutrée aux incapables, aux ignorants, pas plus qu'aux tarés : il n est i rintérieur aucun huissier qui fasse la police et mette dehors ceux qui devraient être chassés. Plusieurs changent de nom le jour où ils se mettent à écrire pour le public, et pour changer de nom ils ont de bonnes raisons ; ce nom a fîguré d'une façon trop retentissante sur les bancs de la police correctiotmelle. Mais ne parlons pas de Thonorabilité. Seule, entre toutes les carrières libérales, la presse est accessible à tous ; aucun examen à l'entrée, aucune formalité. Il n*est besoin d'y savoir, ni le grec, ni le latin, ni l'histoire, ni le français, ni Torthographe, et plusieurs usent de toutes ces, permissions d'ignorer. On a vu tel qui n'avait pu se faire recevoir bachelier s'improviser journaliste; comme il a trouvé de l'aide et savait s'aider luimême, il a pu depuis faire une jolie fortune; c'est lui, il n'y a pas longtemps, qui signait, comme ministre de l'instruction publique, les diplômes qu'il n'avait jamais pu obtenir. Que fût-il devenu le malheureux si un journaliste n'eût pas eu le droit d'être un ignorant?

Phèdre raconte l'histoire de ce cordonnier qui, n'ayant pu réussir à vivre de son tranchet, s'improvisa médecin. 11 étala ses drogues et débita ses boniments, et les clients affluèrent. Il faut aujour-

d'hui un diplôme pour être médecin, même homéopathe. Mais quand un jeune homme a consciencieusement dépensé son adolescence à essuyer la poussière des bancs du collège, quand il a essayé vainement de trois ou quatre professions, quand, de guerre lasse ou de désespoir, faute d'être bon à quoique ce soit, il va se précipiter dans la Seine, il lui reste une ressource : il peut faire un journaliste. Il est certaines villes, comme Constantinople ou Alexandrie, où viennent échouer les aventuriers qui se sont meurtris aux luttes de la vie dans leur patrie, en Angleterre, en Belgique, en France, en Allemagne. Le journalisme est un de ces refuges ouverts àceux*que les autres professions ont maltraités. Un homme qui ne sait l'a b c ni de l'art, ni de la- peinture, ni de la musique, ni de la langue française, s'institue critique dramatique, critique musical, critique artistique ; il dogmatise, il rend des jugements, il lance des oracles; il distribue réloge où le blâme, il sabre en cinq minutes une oeuvre qui a coûté des années de travail à un auteur laborieux, et il trouve aussitôt des sots pour le croire sur parole. Il confère des brevets de génie et des diplômes d'incapacité. Un maroufle qui ne sait un mot ni de politique ni d'histoire, qui ignore si Annibal a vaincu Scipion ou Scipion Annibal, si Bossuet a vécu après Voltaire, ou Voltaire après Bossuet, s'il y a quelque rapport ou non entre la république Romaine et celle de quatre-vingt-treize,

un ignorant bâté se constitue homme politique, parle campagnes militaires ou philosophie ; le voilà qui prend les grands noms de l'histoire et les jette sans propos ou hors de propos parmi les colonnes de sa prose. Il explique à sa façon le présent et le passé de l'humanité, il prédit l'avenir, il dicte des constitutions : il compare les gouvernements de Rome, d'Angleterre et d'Amérique, d'aucun desquels il ne sait le premier mot, il tranche, il contredit, il afilrme et il nie ; on le traite de penseur profond, lui-même finira par se prendre au sérieux. Cet autre a une vague teinture de toutes choses, mais une teinture seulement ; il s'est rendu incapable de rien apprendre, parce qu'il n'a jamais pris fa peine de rien approfondir : il griffonne, sur tous sujets, à tort et à travers ; il a ses quelques lieux communs qu'il ressasse et rabâche indéfiniment ; il se joue dans les surfaces ; il est en tout également banal et médiocre ; il passe pour un prodige aux yeux de certains, et il se croit lui-même un génie plus universel que Voltaire. Comme l'oiseau il vole dans l'air, comme le poisson il nage dans Teau, comme la salamandre il glisse dans le feu, comme le serpent il rampe sur la terre, et c'est ce qu'il fait le mieux ; c'est l'amphibie des quatre éléments. 11 est au poil et à la plume, sciences et lettres, arts et éloquence, politique et philosophie: maître Jacques de son journal, il fait tout, et tout également mal.

Il n'est pas un homme, si médiocre, si ignare soit-il, qui ne puisse se mêler de barbouiller du papier dans la presse. C'est là un axiome qu'on met assez en pratique tous les jours en France pour n'avoir que faire de le formuler. Avec de la suffisance à haute dose, il n'est nullité qui ne puisse se poser, voire s'imposer. On remplirait à peu près quotidiennement une pleine charrette des sottises qui se sont imprimées la veille, le matin et le soir, des énormités qui ont été écrites, des bévues qui ont été commises. Fautes de chronologie, non sens, Pirée pris pour un nom d'homme, je ne parle que de celles-là. Il n'y a pas de collectionneur qui, après quelques jours, ne se lasse de cette besogne, tant elle est facile et encombrante. Le plus intéressant^ c'est que l'ignorance est si commune que les adversaires eux-mêmes, ceux qui les premiers auraient intérêt à relever les coq-à-l'âne, à en faire des gorges chaudes, ne les relèvent pas et n'en rient pas ; ils sont d'ordinaire les premiers à ne pas s'en apercevoir. Je me souviens qu'il n'y a pas bien longtemps, aux environs d'un anniversaire de Sedan, le rédacteur en chef du journal qui prétend être le plus lu de tout Paris, publiant un de ces numéros â surprise dont il se sert par intervalles pour réveiller son public, écrivit sérieusement, sous sa signature : « Je me demande toujours si le devoir de l'empereur, au jour de cette lamentable catastrophe, n'eût pas été d'aller droit au maréchal Lebœuf

dont Tincurie avait perdu la France, de lui brûler la cervelle et de se jeter l'épée à la main dans la mêlée. » — Passons sur l'absurdité de Pidée : Napoléon 111 brûlant la cervelle au maréchal Leboeuf I 11 eût fallu du moins que le pistolet fût à longae portée, car le jour de Sedan le maréchal était enfermé sous Metz, dans Tarmée de Bazaine. Cette énormité s'est étalée publiquement dans les colonnes du journal en question : c'était certes la donner belle aux adversaires. Eh bieni Ténormité dont je parle ne fut relevée par personne. Dieu sait pourtant si ledit journal compte des ennemis 1

La frivolité n'est pas une moindre plaie du jonrnalisme français que l'ignorance. Elle en est en bonne partie la conséquence. L'écrivain qui sait, et qui, puisant dans son fond, peut examiner une question et faire triompher la raison, celui-là raisonne volontiers et parle bon sens : celui qni ignore et ne trouve rien à dire de sérieux se rabat sur les accessoires, multiplie les hors-d'œuvre : il soigne la sauce le poisson manquant. Il cherche à distraire l'attention, à égayer le lecteur, à masquer, par tous les artifices de l'esprit, Tinsufâsance dn fond. 11 glisse là ou il faudrait appuyer, parce qu'appuyer est la chose dont il est le plus incapable. On peut dire que, de tous les défauts de la presse française, la frivolité est celui qui, depuis vingt ans, s'est le plus aggravé. Jamais il n'exista un aussi grand

nombre de journaux ; jamais un aussi petit nombre de journaux sérieux.

Certes nous ne disons pas, lorsque nous parlons de sérieux, que la gaieté et Fesprit doivent être interdits : la gaieté et l'esprit ont leur droit de cité partout, et le genre ennuyeux ne sera jamais un bon genre en France. Rien n'empêche, comme disait Horace, de dire la vérité en riant, et nous autres, fils de Voltaire, estimons que, de toutes les façons de la dire, la dire en riant est la meilleure. La solennité n'est pas lé sérieux, et si la solennité, qui est partie, peut ne jamais revenir, ce n'est pas nous qui regretterons cet empois littéraire. Ce qui est fâcheux, c'est de voir de plus en plus diparaitre, de la majorité des journaux, tout sujet qui demande une attention sérieuse, qui sollicite un effort de l'esprit, qui enrichit d'une idée l'intelligence du lecteur. C'est devenu une habitude malsaine de tout prendre exclusivement par le côté sarcastique, de lancer une pointe et de passer, de tout trancher avec un mot, qui le plus souvent n'est qu'une sottise.

L'empire aura, à ce point de vue comme à tant d'autres, un lourd compte à rendre au tribunal de rhistoire. Il a été le grand corrupteur de la presse. C'est lui qui, en empêchant la plume des écrivains de traiter les questions sérieuses et de dire les vé.ritables vérités, les a obligés à se jeter sur les petites choses, et à leur faire la place d'honneur, et

dans remploi de leur temps et dans l'esprit de leurs lecteurs. C'est lui qui a contraint ropposition ellemême à se faire frivole pour échapper aux censures, à se déguiser sous la forme de l'anecdote, de Tallusion, de l'épigramme. Â force de ne plus exprimer de pensées, on s'est accoutumé à n'en plus avoir. Que d'années ne faudra-t-il pas maintenant avant que la presse française ait retrouvé la dignité 1

Une véritable révolution s'est faite dans le journalisme. Des grandes questions politiques, mal vues et dangereuses, Tattention s'est rabattue sur les commérages. L'information est devenue la chose principale. Le fait a tué Tidée, l'information a tué l'article. Le rédacteur qui sait penser et écrire a passé au second rang. Place au reporter, messieurs l Le reporter est le lion du jour. Il va, il vient; il n'est sanctuaire où il ne pénètre, cofifre-fort où il ne regarde, alcôve où il ne s'insinue. Anecdotes, cancans, potins, s'entassent les uns sur les autres. C'est à qui en aura le plus, et les plus frais, et les plus indiscrets. L'idéal du journal ce sont quatre pages de faits divers, de nature diverse, que l'on peut grouper sous quatre ou cinq rubriques; le sanglant et le joyeux, le politique et le commercial, la faillite à côté de l'exécution, le scandale à côté de la gaudriole, l'amant qui est tué à côté de la femme qui empoisonne, le menu du dernier diner de l'ambassadeur à côté de l'attelage gris fer

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de Turlurette. Rien n'est plus plein, à la fois, et plus vide que ces quatre pages du journal. La curiosité ne se repose pas un moment, et pas un moment Tesprit ne travaille. Mille détails à colporter, pas une ligne qui fasse réQéchir. Pas un aliment pour l'esprit dans cette multitude de racontars.

On lisait autrefois : on avait volontiers son livre de chevet dont on méditait chaque soir quelques pages; on se nourrissait d^une pensée* sérieuse et suivie; on prenait Thabitude de vivre avec soimême ; on faisait mieux que de lire, on relisait. On ne lit plus aujourd'hui, à moins de vivre au fond de quelque province attardée. La presse a tué le li* vre. L'article de journal était déjà une pensée hAtive, moins profonde que le livre. Voici qu'une ré* volution s'est faite dans le journal A son tour « Tarticle s'est replié devant rinformation» devant U cancan d'hier ou de demain. Estnre bien li ua progrès dont il y ait lieu d'être fier? S'il veut trou* ver quelque grâce devant le lecteur, il fautqw Fauteur d'un article s'arrange à la mode du jour, qu'il apprenne à pirouetter avec grâce, qu^il muU tiplie les sourires, il faut qu'il se déguise en anec* dotier. Malheur à lui si l'étoffe d'un ehrorfi/{uear lui manque ! Le sultan Scbariar est blasé et vrat qu'on r amuse : il ne lui faut pour ministres qun des baladins.

Le Français qui est né batailleur, a toujours eu du goût pour les personnalités, eette misère d#

notre journalisme. Les étrangers ne peuvent s'expliquer ce système d'attaques contre les hommes qui laisse de côté les doctrines, attaques qui déshonorent à la fois et celui qu'elles atteignent et celui qui les lance. Le mal depuis vingt années a empiré encore ; il est venu au comble. Il en est à ce point qu'un honnête homme n'ouvre plus sans dégoût certains journaux. L'insulte s'y étale, effrontée et ignoble; la calomnie va d'abord aux choses les plus délicates de la vie privée, celles auxquelles le vieil honneur français ne comprenait pas que Ton s'en prît chez un adversaire ; elle souille la famille, la femme, les parents, les enfants. On a trouvé des raffinements merveilleux dans l'infamie ; on a inventé l'art de désigner clairement un homme au yeux de tous sans paraître le désigner, sans couru' les risques d'un procès en diffamation. Le spectacle est humiliant pour le pays qui le donne ; il est pour beaucoup le plus sérieux ai^ment contre la liberté de la presse. D'où vient cette honte, sinon de l'ignorance et de la frivolité publiques, et seraitelle possible dans un pays où l'esprit public serait sérieux ?

On reproche aussi à la presse française, à la partie la plus lue de cette presse, le laissera-aller de son langage, l'audace des sujets qu'elle aborde. Elle imprime publiquement ce dont les tribunaux ne parlent qu'à huis-clos : elle étale toutes les turpitudes ; elle fait mieux, elle les recherche.

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Elle Colporte les anecdotes gniTeleuses, les mots obscènes ; il faut à chaque numéro son tant pour cent de faits croustillants, de phrases équiTO'jues, de gaudrioles de caserne. Il est des numéros qu'une mère ne voudrait pas voir traîner sous les yeux de sa fille, qu'un mari s'efiBrayeraît de voir sa femme trop comprendre. En serait-on à rechercher le succès par ces moyens honteux, si le régal n'était apprécié des palais contemporains, si le public n'avait à la fois la peur des choses sérieuses et le goût de la dépravation?

Là est, en effet, la vérité sur la presse. Le public n'a pas le droit de se laver les mains de ses méfaits. 11 en est le complice^ il y collabore par ^s encouragements. « Hais, H. le président, s'écria à la fin l'entremetteuse perdant patience, au président qui lui remontrait la honte du métier de suborneuse de petites filles^ c^est ainsi que vous me les demandez, vous! » Aux bourgeois qui font de la morale et s'indignent des scandales de la presse, tel journaliste peut répondre avec non moins de vérité : ce Ce sont ces scandales que précisément vous recherchez, vous, monsieur, qui parlez de vertu. Vous en êtes friand, et, si vous achetez mon journal, c'est que vous êtes sûr d'y trouver votre pâture. Je vous sers ce qui vous plait ; de quel droit me faites vous de la morale > ?

Misérable réponse pour celui qui la fait, car elle ne l'excuse pas. Honte à celui qui a senti une fois, par

expérience, quelle est cette terrible puissance de li presse, qui est entre ses mains; et qui, au lieu d'en faire usage pour diriger les hommes vers le bien, n'a de soin que de la faire servira caresser leurs instincts les moins nobles, pour s'en faire à lui-même un instrument de fortune ! La femme qui se sertdn merveilleux pouvoir que donne Tamour pour avilir et dépraver Thomme qui Taime, n'est pas pins méprisable. Mais réponse accablante pour celui auquel elle s'adresse justement, car celui qui chercheU corruption mérite d'être flétri autant que celui qui l'exploite.

Il y a là, comme il arrive si souvent dans les choses humaines, une action et une réaction où chacun est tour à tour corrompu et corrupteur.

Après tout, le pire tort est au public. Si lesleeteurs étaient autres, les auteurs seraient obligés de se faire autres eux-mêmes, ou de céder la place. C'est celui qui donne chaque jour ses trois sous à un journal qui le fait vivre. Si le lecteur tenaità ce qu'on l'instruise, il ne serait plus superflu, pour noircir du papier, d'avoir de l'instruction, de la réflexion ou du style. Mais le lecteur est plus ignorant encore que ne sont les journalistes, si ignorants qu'ils soient; il ne s'aperçoit guères des sottises qu'ils débitent. Il a la pire des ignorances, celle qui ne veut pas apprendre. Il prend les journalistes comme les rois d'autrefois prenaient des boufl'ons : ils sont les clowns chargés d'égayer les

fntermèdes de son travail, de le débarrasser du poids de la solitude, de l'endormir le soir.

Avant que la presse eût répandu par millions ces chiffons de papier imprimé qu'elle distribue matin et soir, il y avait bien des heures çà et là dans la vie où il fallait, bon gré mal gré, vivre en tête à tête avec soi-même. Il y avait des heures de solitude où forcément les homme^s et les choses que Ton avait rencontrés revenaient à l'esprit; il y avait les heures de voiture, les heures de repos; on était contraint de réfléchir, on reprenait ses idées, on allait quelque* fois au fond. Le journal a changé ces choses. Grflee à lui, on peut toujours échapper à soi-même, mettre un écran entre sa pensée et soi, se dérober i toutes les troublantes questions de Tesprit et de la conscience. Sitôt monté en chemin de fer, sit6t asuif dans son fauteuil, sitôt étendu dans son lit, on dé* plie son journal, journal du matin, journal in l'après-midi, journal du soir; toutes les f>etit^ aventures de l'actualité parisienne défilent commn dans un caléidoscope, jusqu'au moment oii vou» gagne un vague sommeil. Quel merveilleux \frk%itr' vatif que le journal contre la réflexion! Un WÀ/^tur de faits divers ne fera jamais concarreoco à Ynnimr des Pensées.

Une incroyable paresse d'esprit, tel eut \h yrn\ nom de cette frivolité et de cette ignorance qui (Uh minent chez la majorité dans les ciassen diri((eaoUM, Etre sérieux y est devenu une cause de riftée. Ceux

qui, par hasard, le sont encore tant soit peu, éprou« vent le besoin de s'en cacher comme d^une honte; c'est à qui se montrera plus léger, plus insouciaDt. La philosophie, les questions sociales, la république ou la monarchie ; ah I vraiment, la belle occupation pour un homme du monde 1 Peut-on s'intéressera ces vieilleries? La dernière toilette de Mlle Ghinassi, qui rend visite aux lions de Bidel, à lar bonne heure! voilà un digne sujet de conversation. Âvez-vousva la robe de Mlle Ghinassi?— Membre de Tlnstitut, professeur, connaissez'vous quelque chose de plus grotesque? Les revues, une seule exceptée qu'on lit pour ses ronxans et qu'on a pour la montrer dans sa bibliothèque, n'ont jamais pu se fonder durablement parmi nous. Et encore est- il humiliant qu'on vous appelle : « Abonné de la flevue des Deux-Mondesl » Dans les journaux mêmes, les articles tant soit peu longs ne sont pas lus. Il est convenu qu'on ne regarde pas ce qui dépasse une colonne. Tant pis pour l'idée, si elle a besoin pour être développée de plus d'une colonne I Un journaliste qui respecte son le^ teur et lui-même est obligé d'être long souvent : il veut exposer consciencieusement une question, analyser les faits de la cause, montrer les diverses raisons, réfuter les objections, mettre sous les yeux du lecteur les pièces du procès, l'exhortant à juger lui-même. Ce n'est pas là ce qui convient au lecteur français. Donnez-lui ce qu'il doit penser de suite; épargnez-lui la peine de le chercher. Le

pourquoi : qu*a-t-il besoin du pourquoi? Le succès est à qui affirme sans preuve, à qui nie sans preuve. Il faudrait faire effort pour suivre et comprendre une démonstration, et c'est l'effort que l'on ne veut pas faire; on a cherché un divertissement et non une fatigue, ce Monsieur, disaient à Monge, au temps de l'ancien régime, les cadets de l'Ecole militaire de la noblesse, épargnez -vous cette démonstration que vous nous dites un peu abstraite, il nousjsuffit de votre parole d'honneur que le théorème est vrai. » La simple . affirmation des journalistes suffit aux lecteurs d'aujourd'hui.

Si le public voulait s'instruire, ce serait une habitude de lire les journaux d'une autre opinion, ceux-là surtout, pour voir quelles raisons peuvent invoquer ceux qui pensent autrement que nous; on chercherait à se rendre compte des aspects divers d'un problème politique; on se comprendrait les uns les autres et on serait souvent bien près de s'entendre. Mais chacun lit le journal qui flatte sa passion, et celui-là seul; les adversaires ne sont pas des hommes qui pensent autrement que nous, ce sont des malhonnêtes gens. Faute d'avoir des raisons à faire valoir, sitôt que l'on trouve en face de soi des contradicteurs, c'est aux gros mots que Ton a recours, et les écrivains qui plaisent le plus sont, non pas ceux qui défendent nos idées par des raisons, mais ceux qui les défendent, comme nous les défendrions nous-mêmes, par des injures.

L'injure est devenue un genre littér^ei une branche inoiportante de littérature. Il a fallu fiûre pour elle un nouveau mot dans la langue, pris un dictionnaire de la Courtille : celui de la Halle ne sufiisait plus. La savate littéraire a ses professeurs, ses artistes; beaucoup d'audace et peu d'éducation, on peut aller loin avec cela dans cette spécialité, si Ton y joint quelques dons naturels et les mauvaises fréquentoftions. Ce n'est pas le moyen d'atteindre à la vraie considération; mais qu'importe? Pancrace et Matamore ont l'argent et même la rencxnmée, ils se passent aisément du reste. On les célèbre, on les prône, plusieurs les envient. Ils ont force dadais pour admirateurs. Si ces journalistes mal embouchés sont le dégoût des lecteurs sérieux, ils sont le délice de ceux que le poète a si bien nommés les a niais fougueux. »

Ce qu'il importe de signaler, c'est que cette absence de sérieux, cette répugnance au sérieux se manifestent surtout dans ce qu'on appelle les hantes classes sociales. C'est elles surtout dont la paresse et la frivolité sont les vices d'esprit. C'est elles surtout qui achètent la presse ignorante, frivole, scandaleuse, la colportent, en font le succès. C'est elles surtout qui, depuis vingt années, ont été ganp;rcnées. On lit encore, et on lit pour s'instruire, dans le peuple et dans la petite bourgeoisie : on a travaillé tout le long de la journée, et quand le soir

ouvre son journal, c'est avec le désir de travail-

1er encore. Ceux à qui répugne le plus d'appliquer leur intelligence, ce sont ceux qui, du matin au soir, n'ont rien à faire : ce sont ceux-là dont l'attention blasée a besoin d'être réveillée sans cesse par les scandales et les gravelures.

Or c'est pour ceux-là surtout que le journal est devenu une essentielle institution de la société. C'est lui qui leur donnera leur esprit du jour et de la soirée, c'est lui qui les tiendra au courant des petits incidents qui vont alimenter les conversations, c'est lui qui les aidera à masquer l'inanité de leur existence, à cacher aux autres et à eux-mêmes le vide de leur cerveau. Hais n'espérez pas qu^ils ouvrent quelques-uns de ces journaux qui demandent un effort à leurs lecteurs; ceux-là ils les connaissent, ils en parlent avec des mouvements dédaigneux : ils ont leurs journaux patentés, auxquels va droit leur main . Ah I la bonne lecture, et bien faite pour former le cœur et l'esprit I

Il faut aller jusqu'au bout et montrer où a conduit cette frivolité. Si le spectacle n'a rien de bien flatteur pour la vanité de ceux qui l'offrent, la faute n'est pas à nous, et tant pis pour eux si le miroir les offense.

Il y a eu l'âge de candeur des liseurs de journaux : le public d'aujourd'hui est bien revenu de cette candeur. On a cru autrefois tout ce qui s'imprimait : la mode de notre temps est autre. Un aimable scepticisme a remplacé la foi.

Il est de bon ton de se dire indifférent, d6 branler la tête à toutes les théories. On méprise Bouveraiuement tous les journalistes. Est-ce qa'ils ne se valent pas tous les uns les autres? On hausse les épaules à toutes les opinions politiques ou reli-; gieuses. Est-ce que je sais qui a raison et qui t tort? Est-ce que je tiens à le savoir? — Et Fou sourit, et l'on dédaigne, et Ton passe, prenant en pitié les naïfs qui se passionnent encore pour la philosophie ou la liberté.

Eh bienl ces dédaigneux sont les plus pitoyaUes; des gobe-mouches. Rien n'est crédule comme ces sceptiques. Ils ne veulent faire aucun effort, ilsJMmt même devenus à la longue incapables d'en faire, pour discerner par eux-mêmes la vérité ; ehl bien, il n'est absurdité si grande qu'elle ne trouvera créance auprès d'eux, il n'est hameçon isi énorme qu'on ne le leur fera avaler.

£t qui le leur fera avaler? Le journal même, i eux qui vous disent qu'ils ne se laissent pas prendre aux phrases des journalistes. C'est chose imr possible de se figurer sans l'avoir vu de ses yeux ce qu'est, à cet égard, la naïveté des classes élevées françaises. Le même homme vous dit : « Tons les journaux sont des menteurs; » et cinq minutes après, quand vous lui contestez une afSrmatioo qu'il avance, insiste, persiste, et finalement vous dit : « Cela est bien sûr, je l'ai lu dans mon j(m^ nal. »

LES CLASSES KBKjSAXTES. 111

Aussi cerUine presse ii*a-l-dle jasais clé plos méprisée i la fols el plus pinasaiite. H suffit que le même son arrire sans cesse aux oratles^ pour s'y ^ifoncer si bien qnH n'en ponse jamais sortir. H n*est aocone monstruosité dont nn joomaiisle^ sH a de la patience, ne soit en état de persuader en public qui a renoncé i cmtr&ler les idées ^ i réSédiir.

Ce n'est pas que les journalistes aient grande Tanité à tirer de la façon dont s*exeroe cette puissance nouvelle de la presse. La considération éL rauloritc du journal n'y sont pour rien* ni le talent du journaliste. C'est simplement l'affirmation sans cesse répétée, sans preuves, sans raisons, qui, par degrés, semblable à un dou sur lequel on frappe, pénètre dans les esprits incapables de distinguer le vrai du faux. Le journal le plus infloenit, ce n'est plus le mieux fait, mais celui qui tire à plus d'exemplaires et se répète le plus. La première page agit sur Topinion à la façon de la quatrième, par la réclame. Tant de dépenses faites en publicité rapportent forcément tant de commandes, étant donnée Thumanité. La politique aujourd'hui se traite à la façon d'une affaire de commerce. Quand vous avez tant de fois imprimé : « le meilleur chocolat est le chocolat Perron, » il y a tant de badauds qui en sont persuadés. Quand vous avez tant de fois imprimé : <c Tous les voleurs sont républicains » ; « Tordre social est en péril » : il y a tant de sots qui vous ont cru sur

parole. La difTérence est que, dans le premier cas, il y a tout à parier que les badauds sont dans les classes dirigées, et qu'il y a tout à parier dans le second que les sots seront dans les classes dirigeantes. Les bourgeois qui lisent tel et tel journal ne sont pas ceux qui prennent les actions des sociétés financières qu'il recommande. Ils se contentent d*en prendre les idées politiques ; c'est tout ce qu'on leur demande, c'est la part de dupes qui leur était destinée.

Avec quelques journaux bien payés, quelques intrigants peuvent aujourd'hui être les maîtres de l'opinion publique dans une bonne moitié des soidisant classes dirigeantes. Ils ne s'en font pas faute.

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