‹ Les classes dirigeantesChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

l'instruction.

L'intelligence et la passion sont les deux forces qui mènent le monde. Lorsque ces deux forces entrent en conflit, il est juste que la victoire r^ste i Tintelligence ; et c'est à elle, en effet, qu'elle reste le plus souvent. C'est donc la supériorité de l'intelligence qui surtout assure la puissance d'une classe dirigeante, et la supériorité de rintelligence ne, s'acquiert que par Tinstruclion.

Les pays où existent véritablement des castes aristocratiques Tout bien senti. Le premier avan* tage qu'ils ont soin d'assurer aux enfants des familles privilégiées, c'est l'instruction. Le premier sentiment que les chefs de ces familles ont le soin d'inculquer à leurs fils, c'est la nécessité pour eux d'être les premiers par l'intelligence comme ils seront les premiers par le rang. A cette seule condi-

tîon ils peuvent toujours l'emporter sur les autres, et perpétuer un privilège que sans cesse ils justifient. C est pour avoir manqué à cette règle , pour avoir voulu recueillir seulement les avantages des situations acquises sans en accepter les charge^, que Taristocratie française a si aisément perdu, en un seul jour de révolution, les bénéfices de plusieurs siècles d'organisation sociale; la supériorité intellectuelle était sortie de ses rangs pour passer aux gens du tiers, aux avocats, aux légistes, aux rotâns. L'aristocratie anglaise, au contraire, pour ne citer que ce seul exemple, sait conserver avec un zèle jaloux la supériorité intellectuelle plus encore que toutes les autres : un fils de lord qui se sent quelque ambition au cœur tient à se distinguera Eton, puis à Cambridge ; il voudra être un scholar qui ne le cédera à personne; il pourra, si la vie politique lui fait des loisirs, les remplir en traduisant Homère ou en écrivant une histoire de Rome, aussi bien que n'importe quel agrégé d'Oxford.

L'égalité ne suffit pas au jeune lord anglais avec les condisciples. studieux qui ont leur vie à gagner. Il tiendra à l'emporter sur eux. Il a l'argent , cet instrument précieux, si nécessaire pour acquérir la science qui n'est pas dans les livres. En sortant de l'université il voyagera, ce que ne peuvent faire ses camarades moins fortunés. Il visitera le continent, l'Italie , la Grèce , l'Egypte , l'Orient ; il ouvrira, les yeux et les oreilles ; son voyage ne sera pas un

paresseux voyage d'amusement; ce qu'il y che^ chera, ce n*est pas le plaisir, mais rinstruction encore/ Il regardera, il comparera, et partout les avantages de son rang lui permettant de voir plas et de plus entendre, il observera les hommes et les choses, il reviendra riche d'une provision qui lui assurera la supériorité des connaissances, comme il a celle du rang.

L'aristocratie française n*a pas su profiter, même après coup, de la leçon de 89; même aujourd'hui, ce qu'il en reste ne se distingue guère que par un moindre souci de Tinstruction qu'elle considère comme travail de vilain ; elle estime que le vrai gentilhomme doit ressembler au lis de l'Ëcriture qui ne tisse ni ne file, et se contente de rayonner de sa splendeur naturelle. Aussi peut-on dire avec vérité (|ùe, s'il y a en France des titres et des noms historiques, il n'y a plus d'aristocratie. Nous n'avons ici à nous occuper que de la bourgeoisie. C'est par l'instruction surtout qu elle a conquis les avantages dont elle est en possession dans la société française. Que fait-elle pour justifier aujourd'hui le légitime empire qu'elle avait pris dans cette société à la fin du dernier siècle"^

C'est au point de vue dé l'instruction surtout qu'une classe parvenue aux premiers rangs d'une société jouit d'incontestables avantages ; c'est ici surtoutqne s'exerce, et que s'exercera bien longtemps encore, le bénéfice des situations acquises. Aucune loi n'en-

toure plus de privilèges une catégorie de citoyens; aucune loi n'établit plus d'incapacités contre ceuxci ou ceux-là. Il est permis à chacun, où quïl soit né, de devenir avocat, médecin, magistrat, préfet, voûre ministre, voire président de la République. Mais les grades qu'il faut pour exercer ces professions ou remplir ces emplois, mais les connaissances cpi'ilfaut posséder pour y prétendre, mais les loisirs de la jeunesse dont il faut disposer pour s'y préparer, combien les peuvent avoir parmi les enfants du peuple?

On en cite quelques-uns parmi ces enfants du peuple qui, grâce à une intelligence supérieure, à des protections inespérées, grâce à un long concours de circonstances favorables, ont pu triompher de toutes les difficultés, ont corrigé la mauvaise fortune de la naissance, sont devenus les égaux de ceux dont ils semblaient ne devoir jamais être que les inférieurs, se sont laborieusement élevés au premier rang. On les cite, on a raison de les citer comme exemples de l'énergique triomphe de la volonté, comme preuve de l'amélioration des lois sociales; mais combien sont-ils, même aujourd'hui? De quels héroïques efforts n'ont-ils pas eu besoin ? Et combien d'autres individus à côté d'eux qui n'avaient eu besoin de rien de tout cela pour arriver au même résultat, à un résultat plus brillant encore? Il n'a fallu à ceux-là que se laisser vivre pour moissonner 08 qui a coûté aux autres tant d'efforts. Quel était^

leur mérite? La chance d'èire nés au premier ou an second étage au lieu de naître dans la loge du po^ tier ou dans une mansarde.

Tandis que Tambition du père de l'enfant né diBs la loge ou dans la mansarde doit se borner la plu souvent à lui ouvrir la porte de l'école primaire, le fils du propriétaire ou de l'avocat est d'avance assuré que le collège s'ouvrira devani lui. Tandis qoe le fils du paysan ou de l'ouvrier^ au moment même où il sort de l'enfance, est saisi par les nécessités de l'existence, obligé de gagner sa vie par son travail, d*aider souvent à assurer le pain de la mûMD et des frères plus jeunes, le fils du boui^eois, affranchi de ces préoccupations , peut continuer i donner sa jeunesse à l'étude, et ne commencer Tef* fort de la vie qu'au jour où il sera devenc un homme. L'un n'a que le choix des métiers, et sonvent n'en a pas même le choix, parce qu'il est contraint d'en prendre un avant que la vocation ait parlé en lui, parce qu'on lui met aux mains, sitôt que ces mains peuvent faire une besogne, la première qui s'offre ; il ne peut jamais changer de carrière, parce que les nécessités de la vie ne lui laisseront jamais le loisir d'un second apprentissage ; il restera attaché jusqu'au soir de sa journée d'ici-bas au boulet qu'au matin il a commencé de traîner. L'autre, an contraire, peut développer ses aptitudes, écouter la voix intérieure, choisir sa carrière; il peut la changer ensuite , car soa instruction l'a fait capable

de fonctions diverses. Bien des larmes de sang, qu'on ne Tignore pas, ont été versées, par des pères; bien des mouvements d'envie sont montés au cœur de parents sans fortune, en comparant le sort de leur fils à celui du 11) s de leur voisin. Ils se disaient que leur fils était plus intelligent, plus

. laborieux, mieux doué et plus méritant, qu'il ne serait pourtant jamais qu'un ouvrier pauvre comme eux, tandis que l'autre enfant, par le seul bonheur d'être né de parents riches, serait un jour, sans efforts, avocat, médecin, mari d'une femme bien mise et père d'enfants joyeux. Ils avaient supporté pour eux-mêmes les épreuves, la fatigue,sans se plaindre ; mais des révoltes se levaient en eux à la pensée du pauvre être qu'ils aimaient plus qu'eux-mêmes et sur qui pèserait toujours l'inégalité originelle. Hélas r ils ne pouvaient ni l'envoyer au collège, comme le fils du voisin, ni lui donner le loisir jusqu'à la vingtième année I

Ce sont là de dures conséquences de l'ordre de choses qui a fait la société ; peut-être n'en est-il pas de plus dures. De longs jours s'écouleront encore avant qu'un ordre de cboses plus doux, disons le mot, plus équitable, ait succédé, avant que les portes des collèges et des universités s'ouvrent également devant tous. Aujourd'hui la véritable instruction, à de rares et touchantes exceptions près, n'est accessible qu'aux enfants des classes dirigeantes ; elle ga-

. rantit en quelque sorte aux fils de familles de la

bourgeoisie rhéritage des positions sociales conquises par les parents, comme la loi leur garantit l'héritage des fortunes amassées. U faut voir comment elles profitent de cette instruction et ce qae vaut cette instruction même. Ce sont elles qui l'ont organisée par des lois , elles qui en surveillent les programmes , comme ce sont elles qui en recueillent les bénéfices ; elles Tout ftiite pour leur usage et selon leurs désirs.

On a beaucoup écrit sur rinstruction» en France, dans ces dernières années ; on peut même ajoater qu'on a fait mieux que beaucoup écrire. Des livres remarquables, parmi lesquels celui de jff. Bréal mérite une mention à part,' ont exposé les défauts du système français et donné à réfléchir à tous ceux qui voulaient réfléchir. Nous n'avons pas ici à entrer dans les détails de la question ; nous devons nous borner à la toucher rapidement

Les collèges.

L'instruction particulière aux classes dirigeantes commence à l'enseignement secondaire. C'est dans

les collèges et dans les lycées que se distribue celuici. Il arrive sans doute que Théritier de M. le duc ou de M. le marquis se donnent encore parfois au château le luxe d'un précepteur pour eux seuls ; ils apprennent ce que sait M. Tabbé et ce que veut bien apprertdre Monseigneur. Mais ce luxe est devenu cher et rare ; M. le comte, M. le vicomte et M. le baron n'y peuvent plus prétendre. Quelques-uns d'entre eux vont faire leurs classes aux jésuites, avec les fils des députés de la droite et les héritiers des familles bien pensantes. Le reste de la génération, noblesse qui renie ses dieux, grosse et moyenne, voire petite bourgeoisie, reçoivent l'instruction au lycée et se font instruire par les professeurs nommés par l'État.

Il y a sans doute de sensibles différences entre l'enseignement des jésuites et celui des lycées et collèges. Dans Tun, on fait un peu plus de latin, et de latin élégant ; dans Tautre, on fait un peu plus d'histoire et passablement plus de sciences. L'esprit des élèves'est différent. Ici dénoncer est un honneur et un devoir, là celui qui dénonce est jugé le dernier des misérables ; ici on pratique les exercices de piété, et là être Ubre penseur est considéré comme une force d'esprit. Les maîtres surtout diffèrent : ici ils vivent isolés du monde et ont fait vœu de célibat ; là ils sont des pères de famille, mêlés au siècle et partageant pour la plupart ses idées. L'enseignement est un peu plus fort dans les lycées, et

les maîtres beaucoup plus distingués. A cela prti, ce que Ton enseigne ressemble d'ailleurs beaucoup des deux parts. Si Ton prend les exercices, les di* visions de classes, remploi du temps, les progrash mes d'études, on trouvera bien des points conmnuu. Les jésuites n'aiment guère TUniversité moderne qui leur fait concurrence : c'est pourtant sur leurs genoux qu'elle a été tenue.

Prenons donc, pour l'examiner, l'instruction udîversitaire des lycées, puisqu'elle est la moins médiocre. Elle se peut juger en deux mots : de bons maîtres et de mauvaises méthodes. On y peut âgnaler bien des défauts ; nous n'en relèverons que deux.

L'instruction universitaire est trop littéraire. Nous ne nous plaignons pas qu'on y fasse trop de lettres : nous voudrions, au contraire, que l'on en fit davantage encore. Il faudrait qu'en sortant du lycée on sût du grec autre chose que l'épeler, et du latîn autre chose qu'expliquer couramment le De Vins; il faudrait que Ton pût parler et écrire au moins une langue vivante ; il faudrait enfin que l'on connût sa propre langue. Ce que nous reprochons, c'est que l'on y cultive trop ce que dans le monde on appelle si à tort l'instruction littéraire ; l'art d'arrondir des périodes et de parler sans rien dire. Il n'est pire ennemi du sérieux de l'esprit que l'habitude d'entasser des . mots et de ne pas les comprendre. Avec nos vers la* tins, avec nos discours latins, nos harangues où un

gamin qui n'est pas sorti d'une cour de collège passe son temps à faire parler les héros et à décider du sort des empires, on ne fait rien que des bavards, et par-dessus le marché des esprits faux. A cette éducation de rhétorique vaine, il faudrait substituer une éducation littéraire sérieuse, et surtout une éducation scientifique de la jeunesse. Il faudrait non-seulement faire aux sciences proprement dites une part plus grande, il faudrait surtout enseigner scientifiquement les lettres elles mêmes, et Thistoire, et la grammaire, et jusqu'à la rhétorique. Car il y a une science de toutes choses, puisqu'il y a partout une vérité. Autant sont vaines les recettes que l'on enseigne, autant serait profitable la science si on prenait la peine de l'enseigner.

On craint qu'un enseignement précis n'affaiblisse rimagination, ne laisse sans les développer les facultés poétiques qui s'éveillent si vives aux années de l'adolescence. C'est ne pas comprendre la réforme que sollicitent aujourd'hui tant de bons esprits. Ils ne veulent nullement que Téducation esthétique disparaisse de l'instruction française ; tout au contraire. L'homme véritable est un homme complet, et ce n'est pas à l'enseignement à mutiler la nature. Ce que l'on demande, c'est que Féducation poétique et artistique elle-même ait un caractère sérieux. 11 y a un bon goût et un mauvais goût, il y a des sentiments vrais et des sentiments affectés. L'imagination la plus forte n'est point te-

nue de s'abandonner à tous les entraînements, et le plus grand poète est celui qui rend le oiieux, dans leur vérité, et les tableaux de la vie et les mouvements du cœur humain.

La faculté que Tinstruction doit le plus s'appliquer à développer sous toutes ses formes, c'est la justesse de Tintelligence, ce que Descartes appelût de son vrai nom : le bon sens. Sans doute il importe qu'elle donne à chacun ce bagage indispensable de faits et de connaissances qui mettent on homme d'une certaine condition en état de compren* dre tout ce dont on parle autour de lui et d'en parler lui-même, de retrouver, le jour où il en aiûra besoin, et les mots des langues, et les éléments des sciences, et les faits essentiels de Thistoire. Qui n'a appris toutes ces choses durant les jeunes années où la mémoire est docile, sait combien il est difficile ensuite de réparer le temps perdu. Mais toutes ces connaissances ne servent de rien si la justesse de Tintelligence ne les accompagne. Il est» dans chaque branche d'étude, une méthode pour arriver sûrement à la découverte de la vérité; cette méthode est différente selon les différents ordres de problèmes. Ce n'est pas de la même façon qu'on atteint la vérité en mathématiques et en sciences naturelles, dans la psychologie et dans Thistoire, dans Tordre ptiysique et dans Tordre moral. Chacune decesméthœ des a ses lois spéciales, complexes, délicates. U est peu d'esprits qui ne soient en état de comprendre

et d'appliquer les règles de ces méthodes, et c'est en ce sens qu'est juste le mot d\i Discours de la Méthode, que « le bon sens est naturellement égal chez tous les hommes ; » mais il en est peu aussi, même parmi les plus éminents, qui soient en état de découvrir par eux-mêmes ces règles si elles ne leur sont enseignées. La logique a attendu Aristote pour découvrir sa méthode ; les sciences physiques ont attendu Bacon pour découvrir leurs lois ; les sciences mathén^atiques ont attendu Descartes : la psychologie a attendu Técole philosophique anglaise, et c'est d'hier seulement que les sciences biologiques sonten possession deleursméthodes.Uafallu unhomme de génie, souvent plusieurs, pour découvrir la voie qui, dans chaque ordre de problème^, mène à la solution et permet de ne plus s'avancer au hasard; il est des problèmes qui attendent encore leurs révélateurs. Les problèmes que présente la vie appartiennent à des ordres bien divers. Â chaque instant l'homme s'y trouve en présence d'événements qu'il n'a pu prévoir, de complications dont il ne peut demander la solution à aucun formulaire. Souvent le sphinx est là qui l'arrête et lui dit : « Devine ou je te dévore ; » et bien souvent c'est le hasard seul qui fait qu'il devine ou qu'il est dévoré. S'il avait été, par son instruction, familiarisé avec les différentes métliodes de raisonner, s'il avait été formé à réfléchir, s'il avait été, sous l'œil du maître qui corrige et redresse lès erreurs, exercé à aiguiser sous toutes

ses faces la justesse de son intelligence, il n'eût point été réduit à cette terrible alternative d*étre dévoré par le monstre à moins qu'une heureuse inspiration ne vienne le sauver.

Chaque fois que vous entendez dire : «monsieur tel a fait de fausses spéculations, — monsieur tel a fait un sot mariage, — monsieur tel s'est compromis, s'est ruiné, s'est déshonoré, s'est suicidé, » presque toujours vous pouvez conclure que le malheureux a été la victime d'une erreur de raisonnement, d'un faux jugement. Sans doute, la nature a fait des esprits faux comme elle a fait des corps difformes; combien plus ont été faussés par l'éducation 1 On n'a pas pris le soin de leur apprendre à conduire leur intelligence ; on a développé en eux certaines facultés exclusives au détriment des autres ; ce qui devait être une orthopédie a tourné en gibbosité faC' tice. Ils savaient résoudre supérieurement un problème de mathématiques ; ils ont voulu dans la vie tout soumettre aux déductions des théorèmes de Legendre. Ils n'ont su s'accommoder ni aux temps ni aux lieux ; la conséquence, la voilà : une destinée tragique. Une famille ruinée, un déshonneur, un suicide I

Regardez autour de vous, observez les hommes, voyez-les agir, tenter l'impossible. Ces mêmes hommes, en d'autres occasions, vous les avez vus pourtant sensés, intelligents, raisonnables. Ils agissent cette fois comme des fous, et pourtant ils n'ont au-

I£S CLASHS DmiiGEA^nES. UT

cune passion présente qui leur ô^ la InddBé d'esprit. Mais leur eqirît n a point de rêigies^ el l'heure on l'impulsion, ils Tont à droite on à che, par caprice et m» par jugemenL

Vous êtes dans un salon on une no^ Lmue sa se trouve réunie. Un crime a clé coomis; un a tué sa femme ou TamanL Ces! le sufet des versations de tout Pms SU j a ringt personnes, dix opinions seront émises; toos entendrez les théories les plus étranges, les paradoxes les moins sontenabies sérieusement soutenus, les propositions les plus bizarres seront discutées. L'un sera sâr des détails quH a lus dans son journal; Tautre ea tiendra d'inédits d'un ami qu*il a rencontré dans la rue. Od trouvera au (ait des antécédents et des conséquents de toute sorte : on mêlera à cet acci** dent la propriété, la famille, la religion, le gouvernement actuel. Vous sortirez étonné et stupéfait. Dites-vous bien qu'au même moment il s'en passe autant dans les autres salons de Paris, que douze hommes pris au hasard parmi cette foule vont être les jurés charges de juger l'homme qui a tué ou blessé, de prononcer sur sa liberté, son honneur, sa vie. Eh bieni voilà le bon sens qu'ils ont rapporté du collégel

On est à table dans une maison. La maîtresse de maison a jusque-là maintenu l'harmonie entre les convives en empêchant de toucher aux sujets brûlants. Mais au moment où l'on mange le rôti un mot

imprudent vient tout gâter : la politique entre dans la salle, elle n'en sort plus. Voici vraiment la tour de BaoeL Des hommes sérieux, instruits, qui ont gagné une fortune par leur industrie, vous débitent sérieusement les sornettes les plus saugrenues. «Il n'y a pas de sécurité possible pour les individus ni pour les fortunes sous une république ; la démagogie est aux portes, et la société est en péril. Gambetta a acheté, de l'argent volé pendant la Défense nationale, plusieurs propriétés dans le Bordelais de plusieurs millions chacune. » On croit rôver d'entendre certains hommes dire sérieusement certaines choses, s'obstiner à croire que la monarchie d'Orléans ou l'empire peuvent seuls encore assurer la paix au pays. Les mêmes hommes, en 1870, nedoittaient pas que l'armée française serait victorieuse des Prussiensen huit jours, qu'elle entrerait à Berlin dans trois semaines. Que sont tous ces individus? Des méchants? non pas; des fanatiques? non pas; des sots? pas davantage. Ils sont simplement des esprits faux pour n'avoir pas assez appris à raisonner. Que les méthodes de renseignement changent, et Ton verra dans la vie la différence des hommes. Deux choses font un bon ouvrier : les outils et la manière de s'en servir. L'instruction française, alors même qu'elle donne les connaissances, n'apprend pas à en faire un bon emploi.

Le second défaut grave de renseignement universitaire, c'est qu'il finit trop tôt. Il n'est pas rarci

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de voir aujourd'hui des jeunes gens de seize ans, de quinze ans même, ayant fini leurs études. Quel profit sérieux tirer de classes si hâtivement faites? Ge n'est pas un bénéfice que le temps gagné au début de la vie. On prétend avoir trouvé, par la divi-» siondu baccalauréat, le moyen de retenir les jeunes gens une année de plus au collège ; puisse-t-on dire vrai I Un mal non moindre, c'est que, des années passées au lycée, la dernière tout aumoins, celle qui serait la plus profitable, doit être à peu près effacée : elle se consume dans la préparation du baccalauréat. Pour la plupart alors, le véritable professeur, selon la fine expression d'un président de distribution de prix, n'est pas le professeur qui enseigne dans la chaire : c'est le professeur, caché dans le pupitre 4' étude, qui s'appelle le Manuel du baccalauréat. — J'ai bien peur qu'avec la division du baccalauréat on n'ait simplement deux années au lieu d'une de préparation au baccalauréat.

Les universités*

Si du moins , au sortir de l'enseignement secondaire, tous les jeunes gens passaient à l'enseigne-

ment supérieur, le mal serait réparable. Mieux vaudrait sans doute, pour les universités, ne recevoir que des jeunes gens déjà suffisamment préparés ; mais enfin il y aurait un remède au désordre présent. Le pire malheur, c'est qu'en France le trèspetit nombre seulement reçoit l'enseignement supérieur.

La plupart des pères, n'ayant pas eux-mêmes re(Q cet enseignement, n'estiment pas que son absence puisse être un malheur pour leurs enfants. Il faut bien le dire cependant : entre l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, la difTérence n'est pas moins grande qu'entre l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire.

C'est l'enseignement supérieur véritablement qui ouvre les intelligences. L'enseignement secondaire, qui donne la science acquise et a pour devoir d'apprendre le gros des faits, présente toujours forcément quelque chose d'officiel et de figé. On n'y aborde pas les questions litigieuses; on y montre les solutions sommaires ; on ne va en rien plus loin que les éléments. L'enseignement supérieur, au contraire, c'est surtout la science en train de se faire. Il revient sur tout ce qui paraissait décidé. Il montre des difficultés nouvelles; il fait sui^ir des curiositesnouvelles.il recourt aux textes originaux, il contraint l'esprit à faire œuvre personnelle ; au lieu de se soumettre docilement, à rechercher, à comparer. Les maîtres y sont plus savants, plus fin»

d'esprit, plus curieux : renseignement supérieio*, plus encore que renseignement sectmdaîre, vaut par le maître.

C'est renseignement supérieur qui montre à la jeunesse ce qu'il y a sous les mythes des religions ; c'est lui qui fait comprendre ce que signifient ici et là les formes littéraires, artistiques, politiques; c'est lui qui, rapprochant les détails d'une vie ou d'une civilisation, apprend à étudier un homme, à pénétrer le génie d'une dirilisâtion. n met aux mains de qui s'y applique des instruments bien autrement délicats, sensibles, précis, que ne l'a pu faire l'enseignement secondaire : lui seul forme véritablement des esprits souples et justes. Immense est la différence, pour la façon de juger les hommes et les choses, entre qui a reçu l'éducation supérieure et qui ne l'a pas reçue.

Et, sans parler de la méthode, que de matières qui ne peuvent être abordées que dans l'enseignement supérieur! Les questions de haute philosophie ou de droit public, d'administration, d'économie politique, les questions de linguistique et de religion comparées, les rapports des lettres et des arts, de la moralité et de la richesse publique. Combien on risque de ne les jamais entrevoir si l'instruction supérieure fait défaut I

L'essentiel n'est pas que tous les problèmes des diverses sciences soient examinés : le rôle de Téducation supérieure est tout différent. Ce qui importe^

c'est que Ton ait étudié un ou deux points d*histoire^ un ou deux points de littérature, un ou deux points de philosophie, de morale : il n'en faudra pas plus pour éveiller les hautes curiosités de l'esprit, et c*est le tout ici.

Il est permis de dire que l'enseignement supérieur n'existe quasi pas en France. L'École normale le donne àun petit nombre d'universitaires. Elle pour* rait le donner meilleur et plus complet. Tel qu'il est, il suffit pour constituer entre les professeurs et la majorité des autres hommes une singulière différence, au point de vue de la finesse et de la justesse de Tesprit plus encore que du savoir. L'École polytechnique donne aussi renseignement supérieur, elle le donne trop exclusivement scientifique; elle a eu, surtout dans les trente dernières années, au dire des juges compétents, le tort de faire jouer à la mémoire un rôle de plus en plus prépondérant et funeste. Ce qui constitue avant tout renseignement supérieur, c'est l'essor donné à l'intelligence.

Il faut louer TÉcole des hautes études et l'École des sciences politiques. Quand on a fait ces deux mentions, rendu justice à certains cours du Coll^ de France, du Muséum et de la Sorbonne» on est près d'avoir énuméré tout ce qui, dans notre enseignement supérieur, mérite l'approbation. On a dît depuis longtemps que nos Facultés de province sont mortes. Il n'y a pas deux avis sur ce point. On n'y fait guère que des phrases. A qui la faute? Y a-t-il eu un

temps OÙ les professeurs firançais aient mieux aimé faire des phrases que donner un enseignement solide? U ne faut jurer de rien : la phrase avait été mise à la mode par les Cousin, les Villemain. En tout cas, si cette période a existé, elle est bien passée; il y a peu de professeurs aujourd'hui, -^ j*en appelle à tous ceux qui connaissent l'Université, — dont le vœu le plus cher ne fbt de faire de la science solide pour une douzaine d'auditeurs. Mais cette douzaine, ils ne l'ont pas; il leur est impossible de l'avoir. Ils sont réduits, pour attirer une vingtaine de femmes du monde et d'hommes désœuvrés, au rôle répugnant d'amuseurs publics. Saltavit et pla^ cuit. C'est la jeunesse qui manque à nosFacultesdes lettres et des sciences.

Faut-il s'en étenner outre mesure? Si Ton jette les yeux, par exemple, sur un progranune de la licence es lettres, qu'y trouve-t-on? Des vers latins, un thème grec, une dissertation latine. Comment veut-on que des jeunes gens , autres que ceux qui y sont forcés, voulant devenir professeurs, cherchent à conquérir le grade en vue duquel devraient être dirigés les cours d'une Faculté des lettres i Que l'on bannisse une bonne fois du programme de la licence ces exercices, qui aujourd'hui répugnent à tous, car en vérité on a mieux à faire de son intelligence et de son temps; que Ton mette cet examen en harmonie avec les goûts et les besoins de notre époaue ; que Ton y demande de faire preuve de cu-

riosités littéraires, historiques, philosophiques; qoa Ton rende ensuite, par exemple, ce titre nécessdn pour l'obtention des grades supérieurs aux Facultés de médecine et de droit, et Ton verra si dos hcultes ne se peupleront pas d'auditeurs.

On ne peut pas remplacer, il faut le dire bien haut, les connaissances que donne l'enseignement littéraire supérieur par une éducation spéciale, par les cours de droit ou les études de médecine. Ces cours, malgré toute leur valeur intellectuelle et leur utilité professionnelle, laissent en dehors d'eux un grand nombre de branches d'études des plus intéressantes. 11 ne suffît pas de savoir un métier, fût-ce un métier intelligent. Entendrait-on tel avocat ou tel magistrat développer devant une cour d'assises certaines doctrines psychologiques, s^ avait un peu plus, à Tuniversité, pris Thabitade d'observer l'âme humaine, d'analyser les tempérar ments, de tenir compte de l'éducation? Verrait-on tel médecin parler comme il le fait de Tàme et le proclamer matérialiste, employer à tort et à traven les termes de matière et d'esprit, si, faisant à l'oûversité une philosophie sérieuse, il avait appris i ne pas se payer de mots et à ne pas se servir d'expressions qu'il n'entend pas?... L'éducation supérieure manque en France ; il est rare que l'on cause deox heures avec un homme sans s'en apercevoir à quelque façon sommaire et étroite de trancher les questions, à quelque conseil donné qui prouve rigno*

rance des choses. H. Prudhomme peut, à la rigueur, avoir fait ses classes au collège, il n*a jamais mis les pieds dans une université. La supériorité de l'Allemagne sur nous, ne l'oublions pas, ce sont ses universités plus encore ({ue ses écoles primaires.

Uinstruction dans la vie.

La vie viendra-t-elle du moins réparer le mauvais emploi des années de la jeunesse? On peut après tout, à tout âge, s*instruire avec plus ou moins d'efforts. D'ailleurs la vie a sa science , qui n'est pas la moins précieuse. Malheureusement, ce qu'étant jeune on a le plus négligé, c'est d'apprendre à apprendre, et Ton passe à côté de toutes les leçons de la vie sans être en état de les recueillir. Les uns, et ce sont encore les mieux partagés, ont pris une profession; ils deviennent les hommes d'un métier, et d'un seul ; quand ils ne se bornent pas à le faire par routine, ils consacrent à le perfectionner un peu l'activité de leur intelligence. Mais s'instruire en dehors de ce métier, s'occupei: de connaissances générales, s'imposer un travail

qui ne doit procurer aucun avantage direct, qui ne doit mener à rien, à quoi bon, dit-on d'ordinaire? k d*autres cette naïveté 1 II vaut bien mieux employer ce loisir à se reposer, ou mieux encure, à se créer des relations, à faire des connaissances qai peuvent servir, à cajoler des protecteurs, à se pousser par l'intrigue. En attendant que Ton puisse ne plus travailler du tout, il faut du moins travaillier le moins possible. Les plus heureux ici-bas, — c'est le plus petit nombre, — n'ont que faire de prendre de la peine ; leur vie gagnée d'avance, ils peuvoit passer leurs journées dans l'inaction : c'est ce qu'ib font. Du matin au soir ils laissent reposer leur intelligence; ils s'en font gloire, conmie ils se font gloire de n'avoir pas été au collège de ces ridicules piocheurs forts en thèmes et autres exercices ; eux, ils n'ont jamais été, grâce au ciel, que des cancres, et ce n'en est pas moins eux qui font la belle figure dans le monde.

Chaque jour on lit un journal, et nous avons n ce que Ton y va chercher: ce n'est pas l'instruction. A plus forte raison s'abstient-on des revues et des livres, à moins que le livre ne soit un roman où le style ne joue pas un trop grand rôle, car alors le roman perd son attrait. Puis viennent les visites on le tour au cercle ; on échange toute sorte de banalités. On ne va au fond d'aucune question ; on s*en garde bien : la conversation deviendrait une fatigue au Jieu d'être une récréation. S'il s'élève quelque dis-

càssion, on a pour l'arrêter au moment où elle irait trop avant, un coq-à-l'âne ou quelqu'une de ces bonnes vérités toutes faites dont chacun a trouvé dans son berceau une ample provision.

. Assurément il se rencontre des exceptions; oi rencontre des ingénieurs, des industriels, des médecins dont la conversation est pleine d'intérêt; on sent que leur esprit a été sans cesse en travail; ils ont regardé la vie d'un œil attentif; ils ont sur toutes choses des aperçus vifs et qui donnent à réfléchir. Souvent ces hommes n'ont guère eu le temps d'ouvrir les livres; mais ils ont lu dans le grand et le meilleur livre, dans la réa.ité; on les écoute avec surprise autant qu'avec intérêt ; on les laisse parler avec respect, sentant que l'on profite dans leur entretien. Mais combien sont-ils rares, ces hommes dont la parole est autre chose que l'écho d'un lieu commun I Chez combien, sur cent, trouve-t-on, en une heure de conversation, un mot qui révèle une réflexion personnelle, un travail de Tintelligenc^? Combien d'hommes ont, snr terre, eu d'autre souci (jue de tourner la roue de leur métier? Et ce métier pourtant leur laissait des loisirs.

La moindre préoccupation du grand nombre des bourgeois, c'est d'élever leur esprit et leur cœur. On vit toute sa vie sur le médiocre fond de con-' naissances acquis au collège. Les conférences ont attiré les premiers jours les représentants des 4;lasses dirigeantes par l'attrait de la nouveauté ; la

curiosité a passé vite, et Ton a trouvé que c'étut trop de payer pour s*ennuyer par-dessus le mu* ché. On ne va guère aux Français, on va même rarement au grand Opéra ; on dépense là trop d'ar« gent pour un plaisir contestable. L'Opéra, il est vrai, a les décors et le ballet; mais il y faut subir lama* sique sérieuse. Si Ton fait les frais d'un spectacle, vive l'opérette ou les Variétés I L'opérette surtout, i la bonne heure I Voilà une musique et une littérature qui ne cassent pas la tète à les comprendre. Et pour les autres soirs on a les cartes : elles n'ont pas été seulement inventées pour la distraction d'un^roi fou ; elles sont précieuses aussi pour iu& le temps des paresseux. Et puis on a la ressource, précieuse aussi, du tabac; et ce n'est pas un exercice fatigant, tandis que l'on fume sa pipe ou son cigare, de tourner les cartes d'une réussite qui Ta dire le temps qu'il fera demain.

Ainsi va la vie ; on arrive au bout et l'on s*endort du grand sommeil, après avoir transmis à ses enfants l'exemple de sa vie et sa petite philosophie bourgeoise. Cette philosophie à hauteur d'appui n'a guère connu ni les problèmes troublants de la conscience ni les préoccupations d'une autre vie. EUe s'est arrêtée, effrayée aussitôt, chaque fois qu'à 1 horizon elle a vu surgir une question inquiétante et a tourné bride. Elle est d'avis que le scepticisme est, quoi qu'on en ait dit, un commode oreiller pour sommeiller, et que, de toutes les ambitionSi

la pire est de vouloir trop savoir. Aussi n'est-elle point curieuse. Elle se formule en quelques aphorismes qu'elle appelle la sagesse des nations, et son dernier mot, — le seul qui serve, — est qu'en som- ^ me la science de la vie se réduit à l'art de faire son chemin.

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