LA MORALITÉ
II faut se garder d'être injuste : au point de vue des vertus privées, il y a beaucoup de moralité aujourd'hui dans les classes dirigeantes; il y en a plus peut-être qu'il n'y en eut jamais, et surtout plus qu'A n'y en avait en ce vieux temps qu'on appelle le bon temps. Quand on lit de l'histoire autre chose que les documents officiels, on a vite découvert ce qu'admettait le bon vieux temps de brutalité, de grossièreté, de dépravation ; et si les censeurs de Tâge présent, qui nous parlent de nos vices» ont raison, s'ils ont trop souvent raison, ils ont tort quand ib prétendent écraser notre corruption présente par la comparaison des vertus d'autrefois. La vérité, c'est que jamais peut-être et nulle part rhonnëteté n'a été plus répandue que de nos jours, et Ton pour-
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Fait, en ce cas comme en bien d'autres, répéter le. vers de Voltaire :
Ohl le bon temps que ce siècle de fer!
n se rencontre sans doute des hommes improbes en France, des hommes lâches, des hommes qui se complaisent dans les désordres ; où ne s'en rencontre-t-il pas? quand ne s'en rencontrera-tril plus? Uais la probité est ordinaire^ et la loyauté, et Thonneur, et la générosité même. La majorité des hom* mes, dans les classes moyennes surtout, ont le respect de leur parole, et la majorité des négociants le respect de leur signature. On voit souvent des malheureux, accablés par des circonstances qu'ils n'ont pu prévoir, et qui, surpris par la faillite, aiment mieux perdre la vie que de se résigner au déshonneur immérité. Ce sont là des vertus, de réelles vertus, quoi qu'on dise ; c'en est une réelle aussi que la franchise, le refus d'espionner, la droiture qui s'ouvre au risque même d'être imprudente, ia confiance qui ne soupçonne pas la haine, en étant incapable. Il a fallu une cruelle expérience pour nous apprendre ce que valaient* ces vertus et corn* bien elles étaient peu vulgaires ailleurs.
Parlerons-nous des sentiments de la famille? Les Français n'en font pas étalage. Un certain tour d'esprit railleur, une certaine crainte du ridicule les portent à plaisanter volontiers de ces sentiments,^ à les cacher au lieu d'en faire montre. Nos voisios
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sont loin d'avoir cette modestie. Us parlent an premier venu de leurs vertus domestiques ; ils les affichent, ils les inscrivent au devant de leur chapeau; ils célèbrent les premiers leurs qualités comme fils, comme maris, comme pères. Ils ont inventé certains mots spéciaux pour désigner la vie de famille, et, notre bonne grâce à nous moquer de nous-mèDoes aidant, ils en sont venus très-sérieusement à se persuader qu'ils avaient le monopole des vertus intimes. Les uns, moins naïfs, ont trouvé leur compte à prendre les Français au mot, et ils ont fait de dos railleries un thème à de profitables déclamations; les autres, plus sincères, avec une adorable candeur, considèrent réellement les Français comme les êtres les plus corrompus, les plus dépravés, incapables d'aimer leurs parents, leurs enfants ou leurs femmes. Ils se figurent tous les ménages français ressemblant à ceux que leur peignent les pièces du Gymnase ou les vaudevilles du Palais*Royal. Il y i là pour eux matière à toutes sortes de belles dissertations morales; et, lorsqu'après un séjour parmi nous, — séjour où ils ont pris leur large part de li corruption de Babylone, — ils s'en retournent chex eux, ils sont tout heureux d'opposer l'estime où ib tiennent leurs propres vertus au mépris où ils tiennent notre corruption.
Il faut laisser dire les étrangers, et il n'est pas absolument indispensable de les détromper. Leur candeur nous console de leur mépris. Grand bien
leur fasse la satisfaction où ils sont d'eux-mêmes I La vérité est qu'il y a en France des vertus de famille, quUl y en a beaucoup. Si Ion en excepte une certaine classe placée tout à fait en haut, et chez laquelle l'oisiveté, le dédain du qu'en-dira-t-on, la contagion de Texemple, engendrent trop souvent le désordre, si Ton excepte un certain nombre de grossiers parvenus, pressés de jouir et incapables, vu leur éducation, de rechercher les jouissances élevées, — les mœurs, il est permis de le dire, sont honnêtes en France. Les femmes y sont pour la plupart chastes et les maris fidèles. Le père et la mère s'y emploient à élever de leur mieux les enfants, et les enfants, lorsque l'âge de la reconnaissance est venu, s'efforcent, par leurs égards et leurs soins, de rendre heureuse la vieillesse des parents. Laissons critiquer tant que l'on voudra la famille française : critiquons nous-mêmes, si Ton veut , et la légèreté avec laquelle se font trop souvent les mariages, et ^'absence de sérieux dans l'éducation des enfants, des jeunes filles surtout. La part faite aux critiques, la famille bourgeoise en France, pour faire moins parade de ses vertus, ne restera inférieure à ce qu'elle est nulle part.
Et la vertu française sous toutes ces formes a ceci pour elle, qu'elle n'est ni âpre, ni rébarbative. Elle est aimable et gaie. Les mœurs sont douces, polies, les caractères faciles. L'une des premières qualités de la race, c'est la sociabilité. Le Français
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va au-devant de tous la main ouverte. Il est accueillant pour Tétranger. Il faut l'avoir blessé au moins une fois pour qu*il cesse de vouloir obliger; au moins deux pour qu*il songe à rendre le mal. Il ne croit à la haine que quand il est forcé d'y croire; son premier mouvement est souvent imprudent, mais il est toujours bon. n est heureux de rendre service, heureux de plaire. S'il y a en cela de la vanité chez lui, il y a aussi de la bienveillance naturelle. C'est en vain que, depuis quelques années, une déplorable manie d'imitation cherche à substituer, dans les classes instruites, la raideur britannique vis-à-vis des inconnus, à la cordialité d'autrefois; elle n'y parvient pas. Même aujourd'hui que cette mode est florissante, on sent qu'elle n'est rien de plus qu'un vernis, qu'une habitude factice; sitôt qu'un accident imprévu vient casser la glace, en voyage, par exemple, l'affabilité reparaît et il semble que chacun se sente plus à l'aise. Sociabilité française, aimable qualité de nos pères, puissestu revenir bientôt parmi nous, prendre hardiment la place qui t'appartient!
Les crimes sont rares en France. Ils sont rares surtout dans la classe bourgeoise. On y a le respect de la vie d'autrui, même du méchant^ même du misérable, même du malfaiteur. Les jurys bourgeois, à part les crises politiques où la peur les rend féroces, sont presque toujours disposés à l'indulgence. Si l'avocat de l'accusé peut leur montrer la
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possibilité qa^on crime ait eo pour miAîle, ncm pas .seulement une passion noble, maïs une passion quelconque, ayant entraîné un malheureux, ils sont prompts à lui aec€ftésr des circonstances attàiuantes. La bourgeoisie finançaise est charitable, compatissante; elle néglige trop souvent d'aller i la recherche du malheur; si elle le trouve sur son chemin, il est bien rare qu'elle refioise de le secourir.
Sont-ce là des vertus? Oui assurément, et des plus honorables; mais il faut ajouter aussitôt, des vertus qui ne suffisent pas i un pays. D en faut d'autres encore, et tout particuUèrement i cette portion d'une nation dont le rôle social est de diriger l'autre.
Il y a deux sortes de vertus, dont on pourrait appeler les unes les vertus aimables , les autres les vertus fortes. Les unes sont celles qui conviennent aux saints, les autres celles qui conviennent aux hommes d'action. Lorsque la paix et la justice régneront sur la terre, lorsque le droit, pour se défendre contre la violence, n'aura plus besoin d'être en même temps la force, il suffira peut-être de posséder les vertus douces et honnêtes qui mènent à la sainteté : aujourd'hui le temps du combat pour l'existence, du struggle for life, n'a pas cessé ici-bas : c'est chaque jour, c'est à chaque heure qu'une race a besoin de défendre son intégrité, son indépendance, son existence. Malheur à celle qui ne pps-
sède pas les vertus militantes! La douceur, la politesse, Tamabilité, la sociabilité ,toutes qualités charmantes pendant la paix, toutes insuffisantes pendant la guerre. Un costume de bal sur un champ de bataille ne rend pas les services d'une cuirasse, et l'on ne se débarrasse pas d'un voleiu* armé avec une poignée de main affectueuse. Le premier sens du mot vertu^ le sens antique, est celui de force. Les vertus vivaces sont l'activité, Ténergie, la persévérance, la patience ; ce sont elles qui assurent la victoire aux nations, ce sont elles qui les font durer.
Voyez la race juive, voyez la race grecque, voye» la race italienne, voyez la race anglo-saxonne. Sons des formes diverses, elles ont possédé et possèdent ces vertus essentielles ; la patience, la persévérance, l'activité, l'énergie. Aucune de ces races ne s'est distinguée par ses qualités bienveillantes ; toutes, au contraire, ont eu également, avec un égoîsme persistant, une disposition naturelle à la brutalité ; ni cette brutalité, ni cet égoîsme n'ont nui à leur prospérité ou à leur durée.
Les Français, a-t-on dit assez justement, ont tous les défauts et pas un vice. Pour un peuple, les défauts sont plus graves que les vices. C'est que les vices, par leur violence même, poussent souvent à faire les grandes choses.
C'était un vice que le patriotisme étroit , féroce, haineux du peuple d'Israël. C est cette haine de Té-
tranger qui pourtant a permis aux Hébreux de sortir d'Egypte; c'est elle qui leur a fait recouvrer tant de fois leur indépendance tant de fois détruite ; c'est elle qui, aujourd'hui même, dispersés au milieu des nations modernes, leurp^met, après dix-huit cents ans, de conserver intactes leur race, leur foi, leurs espérances. C'était un vice que l'amour-propre, au degré où il dominait dans la race athénienne ; mais si cet amour-propre Ta parfois entraînée aux pires folies, il n'en a pas moins été la principale cause de sa grandeur. C'était un vice que ravarice, l'avidité des Romains, leur convoitise insatiable; et . pourtant, loin de leur nuire, elle a été l'instrument de leur puissance, comme elle était le mobile de leur politique conquérante. Il y avait chez les Romains de la décadence bien plus de respect de la justice, de compassion pour la faiblesse, que chez leurs ancêtres : quand on lit les œuvres d'un Cicéron, d'un Sénèque, d'un Pline, d'un Marc-Aurèle, on est étonné de la délicatesse de ces âmes : épicuriens ou stoïciens, les uns comme les autres étaient pleins de nobles pensées sur l'emploi de la vie ; et cependant ils étaient les Romains de la décadence. La république que leurs pères avaient faite si grande, ils ne savaient plus la soutenir, ou étaient incapables de la relever; ils savaient mourir sans peur quand le tyran demandait leur vie ; ils ne savaient plus repousser la tyrannie. Ils avaient les vertu» douces, intimes, aimables; les viriles vertat, ili m
les avaient plus, ni le courage agissant ni rénei{^e nationale.
Il n'est pas juste de dire que la race française n'ait que des défauts et pas un vice : elle a un vke tout au moins, la galanterie. Que l'on remonte aussi loin que Ton voudra dans nos annales, on retronve ce vice dans la race française, en haut de la société comme en bas. Certes, ce n*est pas nous qui ferons Tapologie de la galanterie ; elle a de graves conséquences sociales ; elle avilit la femme quand eUe ne dégrade pas l'homme également. El cependant, ce n'est pas ce vice-là qui a fait, historiquement parlant, un grand mal à la nation française. On ne voit pas qu'il ait amolli son courage, que les hommes, pour être coureurs, se soient montrés généralement moins braves, moins énergiques. Ce n'est pas loi qu'il faut accuser surtout de notre déchéance présente; ce n'est pas lui qui doit nous rendre inquiets pour l'avenir. La galanterie elle seule n'eût pas plus perdu les Français que la gourmandise n'a pôdi les Latins et l'ivrognerie les Allemands.
Ce qui est essentiel pour une race, c'est de conserver les vertus robustes. La vie des nations est une mêlée pleine de luttes et d'assauts. Le droit qd régit les peuples aujourd'hui encore est le droit de guerre : la bonne cause a besoin d'être tous les jours en selle et la lance au poing, prête à repousser Is violence par la force. Le mouton qui n'a suris dos que sa laine et dont la chair est bonne à man*
ger, n'ayant ni ongles ni dents, sera dévoré par les loups, s'il ne Test par les bergers. L'idéal, au dixneuvième siècle, n'est pas d'être loup, mais il n'est pas davantage d'être mouton. Si jamais le jour de la justice se lève sur le monde, il sera possible alors de s'occuper exclusivement du progrès moral ; en attendant, nous vivons au temps du service obligagatoire, où nul n'est un bon citoyen qu'à la condition d'être en même temps un soldat.
On rencontre, dans les affaires, des hommes pleins de délicatesse, charmants de relations, aimables d'esprit, bien élevés, d'un excellent commerce ; ils n'en vont pas moins tout droit à la faillite; ils ruinent eux, leurs femmes, leurs enfants, ils déshonorent leur nom. C'est qu'ils n'étaient pas des hommes nés pour les affaires ; ils ne savaient ni se lever tôt, ni se coucher tard, ni calculer exactement leurs dépenses, ni acheter le moins cher possible et Vendre ensuite le plus cher possible. Leurs concurrents faisaient tout cela, qui étaient loin d'être comme eux des hommes compatissants, complaisants, charitables. Ils se sont enrichis pendant que les autres se ruinaient; et ceci devait arriver aussi bien que cela.
Disons toute la vérité. Si l'énergie, l'activité, la persévérance, la patience, sont les vertus cardinales d'une race, ce n'est pas seulement parce qu'elles lui permettent de se défendre contre ses ennemis, c'est aussi parce que réellement elles sont les pre-
iDÎères et les plus nobles vertus. Nous ne voulons médire d'aucune, mais celles-ci doivent avoir le pas.
Le rôle de 1* humanité est, suivant la parole de la ijenèse, trop oubliée du catholicisme, avant tout de « travailler la terre » ; et, en la travaillant, de la féconder, d*y multiplier la vie et d'y faire régner Tordre, c'est-à-dire Tintelligence. Cette tâche est commencée depuis des milliers d'années; chaque siècle voit s'accroître l'action de l'humanité dans le monde, voit reculer le désert et augmenter la population ; chaque siècle voit quelque force aveugle des éléments soumise à son tour à b volonté humaine, quelque secret nouveau de la vie arraché à la nature par la science. Qui a fait ces merveilles? Qui fera celles que verront les autres âges? Est-ce la politesse, ou l'amabilité, on la douceur? Non, c'est Ténergie et l'activité; c'est la patience avec la persévérance; aucun progrès ne s'accomplit qu'à la sueur du front. Les formes de l'énergie et de l'activité peuvent se modifier selon la nature des choses. L'énergie et l'activité ne changent pas. Aujourd'hui, comme aux premiffs jours, elles sont les vertus essentielles. Par elles seules, une race agit dans l'ordre politique, moral» artistique, intellectuel, et agir c'est exister.
C'est le malheur de la bourgeoisie française d'avoir trop oublié cette vérité capitale. Elle est honnête, mais molle ; elle est facile à vivre, mais
iTole. Elle est condamnée si elle ne se corrige de double défaut. Gomme celui qui enseigne est u de savoir deux fois pour une, une classe qui îtend diriger une société est deux fois pour une lue d'agir.