CHAPITRE PREMIER
Proportion des terres cultivées et des terres incultes. — L'enquête de 1737. — Le mémoire de l'intendant de la Tour, de 1733; intéressant essai de statistique. — A quelles causes les contemporains attribuent-ils la lenteur des défrichements ? Les remèdes proposés.
On commence déjà à se faille une idée précise de la situation économique et sociale des paysans bretons. On sait qu'ils ne détiennent qu'une poition insufllsante du sol, ou qu'ils ne louent la terre qu'à des conditions généralement onéreuses, que le régime seigneurial, bien qu'atténué, pèse toujours sur eux, et que les progrès de la fiscalité royale ne cessent d'accroître leurs charges. Cependant, semble-t-il, ils pourraient encore supporter l'exploitation à laquelle ils sont soumis, si leur force de production était sufiisamment active et énergique, s'il leur était possible de mettre en valeur, comme il conviendrait, les ressources naturelles du sol sur lequel ils vivent. Sur l'agriculture bretonne, les documents ne nous fournissent de données un peu précises que pour le XVIIP siècle; à cette époque seulement, on peut se rendre compte véritablement de l'étendue des terres cultivées, de la nature des pro-
cédés agricoles, de riniporLance relaLive des diverses cultures, de la productivité du sol.
La première question qu'il importe de résoudre, c'est celle de savoir quelle est la proportion de la surface cultivée et des terres encore incultes; proportion qui varie, comme il est naturel, d'une région de la France à l'autre d). Dans la plupart des provinces, même au XMIP siècle, les landes occupent encore une portion importante du sol. La Bretagne est dans ce cas, et même il semble qu'à cet égard il y ait peu de pays aussi arriérés.
Sans doute, dès les premiers temps du Moyen-Age, de nombreux et d'importants défrichements ont été entrepris dans la péninsule. Mais ce fut une œuvre vraiment pénible, plus lente qu'ailleurs, car il fallait mettre en valeur d'innnenses espaces incultes et déserts, au sol souvent ingrat (2). Il n'est donc pas étonnant qu'à l'époque moderne tant de terres échappent encore à toute exploitation agricole.
Tous les .voyageurs qui ont parcouru la Bretagne aux XVIP et XVIIP siècles, depuis Dubuisson-Aubenay (3) jusqu'à Arthur Youngt-i), ont eu l'impression que des landes imuienses
(1) Dans le Roussillon, les terres cultivées occupent seulement 51.000 hectares sur une superficie totale de 368.000 hectares (Brutails, op. cit., pp. 233 et sqq.). Au contraire, en Flandre, en Alsace, dans la généralité de Paris, les terres cultivées l'emportent de beaucoup sur les terres incultes : voy. A. de Saint-Léger, op. cit.; Mémoires de la fjé7}&raltté de Paris, publiés par A. de Boislisle. Dans l'éleclion de Clermonl, on 1765, les terres en labour s'étendent sur 80.000 arpents, les marais, sur 3.565 arpents et les terres en friche, sur 6.657 {Mémoire sur Vélection de Clermonl, publié par A. de Galonné, op. cit., pp. 261 et sqq.. Pièces justificatives, n» 1).
(2) Cf. Henri Sée, Elude sur les classes rurales en Bielagne au Moyen- Age, pp. 43-44.
(3) Dubuisson-Aubenay, Itinéraire de Bretagne en iC)36. publié par Léon Maître et Paul de Berlhou, 2 vol., Nantes, 1898 et 1902.
(4) Arthur Young, Voyages en France, trad. Lesage, t. I, pp. 152 et sqq. — L'auteur de ÏEcole d'Agriculture, Paris, 1759, p. 60, déclare : « J'ai traversé deux fois cette province dans toute sa longueur et par des routes différentes. C'est un spectacle effrayant que la quantité immense de terres incultes qu'on y rencontre... Les landes par leur étendue sont au moins comparables à celles de Gascogne » (cité par L. de Villers, Histoire de la Société d'agriculture, de commerce et des arts, établie par les Etats de Bretagne ii757j, Saint-Brieuc, 1898, pp. 3-4).
l'enquête de 1737. 369
couvraient le pays ; mais ils ne sauraient nous fournir à cet égard aucune donnée très précise W.
Heureusement, au XVIIP siècle, l'administration a lait faire sur cette question des enquêtes beaucoup plus instructives. L'une d'elles a été entreprise, en 1737, sur la demande du Contrôleur général Orry. L'intendant, dont le mémoire (2) ne fait que condenser les renseignements fournis par les subdélégués, affirme que les deux tiers de la province sont incultes, et que, d'ailleurs, la plupart des landes sont des terres froides et ingrates, qui ne sauraient être défrichées ; les terrains leis moins mauvais eux-mêmes exigeraient trop de frais pour être mis en valeur (3). La plupart des subdélégués tiennent le même langage; il en est même, comme celui d'Antrain, qui voient dans les afféagements de véritables spoliations, puisqu'ils ont privé les vassaux de droits d'usage qui leur appartenaient de temps immémorial W.
Un document beaucoup plus précis encore, c'est un mémoire, conservé à la Bibliothèque nationale t^), et qui a été rédigé en 1733, sur l'ordre du Contrôleur général Orry, par l'intendant de Bretagne, M. de la Tour (6). Nous avons là une
(1) A la fin du XVIIIe siècle, Arthur Young évalue les terres incultes de la Bretagne aux 2/5 ou plutôt aux 3/5 de la superficie totale {op. cit., t. II, pp. 281 et sqq.).
(2) Du 3 juillet 1737 (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1631).
(3) « Il y a beaucoup de communs qui appartiennent aux seigneurs, et il est certain que, s'ils Irouvoient du prof fit à les deffricher, ils ne manqueroient pas d'accroître par là leurs revenus... » Les essais qu'on a tentés, ajoute-t-il, n'ont pas donné de bons résultats.
(4) Ibid., C 1631.
(5) Fonds français, n" 8153.
(6) M. Ch. de Calan [La Bretagne agricole, industrielle et commerciale au début du XVIIh siècle, dans le Bulletin de l'Association Bretonne, session de 1895, Saint-Brieuc, 1896, pp. 55 et sqq.) dit que le mémoire a été rédigé vers 1730. J'ai pu fixer d'une façon plus précise la date du mémoire. M. de la Tour écrit, en effet, le 23 juin 1733, au Contrôleur général Orry : « J'ai fait mettre au messager qui partira dimanche prochain 28 du mois une caisse à votre adresse contenant un mémoire relié sur l'agriculture et le commerce de la province de Bretagne; je crois que vous y trouverez les éclaircissemens que vous avez souhaités sur les deux parties; je voudrais vous répondre également de l'exactitude, que je ne puis assurer autrement que sur la foi des mémoires qui m'ont été fournis par mes subdélégués; il
véritable enquête économique, qui porte à la fois sur l'agriculture, sur l'industrie et sur le commerce. L'intendant s'est efforcé de dresser une sorte de statistique agricole, qui, entre autres renseignements, nous donne, pour chaque évèché et même pour ch-aque subdélégation, la quantité respective des terres cultivées et des terres incultes. Nous ne pouvons prendre ces chiffres pour l'expression exacte de la réalité ; l'intendant le reconnaît lui-même (i), ce sont des données tout approximatives, mais qui présentent cependant un intérêt véritable, car, plus précises que celles qui nous sont fournies par tous les autres documents de l'époque, elles nous permettent d'apprécier, pour les diverses régions de la Bretagne, l'étendue relative des terres incultes et des terres cultivées, telle du moins que les contemporains croyaient pouvoir la déterminer, d'après des procédés statistiques encore imparfaits. On en jugera par le tableau suivant, que j'ai dressé d'après le Mémoire :
peut y avoir des erreurs, et j'en suis même persuadé, sur la quantité d'arpents de terre, soit en valleur, soit incultes, de chaque subdélégation, outre qu'on n'aurait pu être exact sur cet article sans en venir à des niesurages auxquels il n'y avait pas même lieu de penser... » (Arch. d'IUe-et- Vilaine, C 24). Voilà qui correspond déjà au signalement du manuscrit. Mais une lettre d'Orry à l'intendant Pontcarré de Viarmes. du 12 avril 1736, {ibid., C 28) dissipe toute incertitude : « Quelque satisfaisant, dit^il, que soit le détail où M. de la Tour est entré dans le mémoire qu'il m'a envoyé sur les productions du sol et de l'industrie de la Province de Bretagne, plusieurs articles n'y étant pas néanmoins assez circonstanciez, par rapport aux objets de commerce qu'ils présentent, je vais vous faire quelques réflexions et vous demander de nouvelles connoissances dont ces articles me paraissent susceptibles... » Les passages, que cite Orry dan? la suite de sa lettre, sont empruntés textuellement au mémoire, qui est actuellement conservé à la Bibliothèque Nationale. (1) Voy. la lettre du 23 juin 1733, citée ci-dessus.