COMMERCE DES GRAINS
coup plus fréquentes, beaucoup moins exceptionnelles que dans d'autres parties du royaume W. Les villes sont peu nombreuses et médiocrement peuplées ; la production de grains excède notablement la consommation; on redoute donc moins qu'ailleurs de ne pouvoir assurer la subsistance des populations urbaines, et l'on cède plus facilement aux sollicitations des grands propriétaires.
En réalité, au XVIP siècle, et surtout au XVIIP, les ports bretons exportent une grande quantité de grains, soit dans d'autres provinces françaises, soit à l'étranger (2). Mais cette exportation, comme le démontre M. Letaconnoux, profite presque uniquement aux propriétaires nobles et ecclésiastiques, qui, avec les grains provenant des rentes seigneuriales (3)^ des redevances des fermiers et des dîmes (^), accumulent dans leurs greniers des approvisionnements considérables et sont seuls capables de vendre leurs blés en gros à destination de marchés lointains (s). Les petits propriétaires
(1) Letaconnoux, Les xuhsistances et Je commerce des grains en Bretagne au .YV7//e siècle. Cf. l'analyse de ce mémoire dans les Annales de Bretagne, t. XX, pp. 126 et sqq.
(2) Ibid. — Déjà au XYII^ siècle, le champ du commerce des grains bretons est fort étendu; cf. une lettre du duc de Ctiaulnes au Contrôleur général, du ^ décembre 1688 {Correspondance des Contrôleurs généraux, t. I, n° 638, pp. 166-167) : «... La Bretagne n'attend pas seulement pour la vente de ses blés une mauvaise année, ou chez elle ou chez ses plus proches voisins, mais envisage tous les royaumes de l'Europe où il y en aurait disette... »
(3) Cf. Letaconnoux, op. cit. Voici quelques-uns des exemples qu'il cite : la recette de la seigneurie de la Rochejagu produisait 1.000 à 1.200 boisseaux de froment; les terres du marquis de Rosambo, 2.600 boisseaux; celles du marquis de Marbeuf, 1.100; de M™® de Traissan, 600 (Arch. d'Ille-et- Vilaine, C 1673). La seigneurie de Corlay perçoit en rentes 4.500 boisseaux de grosse avoine (Lettre du subdélégué de Corlay, 4 janvier 1789, ibid., C 1712). Dans la subdélégation de Saint-Brieuc, «. les terres étaient si chargées de rentes et de renies en froment que tout ce qu'ils récoltaient était pour les seigneurs », et ceux-ci se faisaient des greniers de 1.500, 2.000, 3.000, 6.000 et même 8.000 boisseaux de froment (Lettre du subdélégué, du 26 février 1772, ibid.. C 1726).
(4) Letaconnoux, op. cit. C'est ainsi qu'en 1786, les dîmes des paroisses de Pire et de Boistrudan rapportaient aux religieux de Marmoutier 14.000 livres de rente (.\rch. d'IUe-et-Vilaine, C 1712). Cf. Etat des dîmes rectoriales dans le département de Locminé et de Pontivy [ibid., C 16.50). Voy. plus haut, 3« Partie, chap. xn.
(5) Letaconnoux, op. cit. Môme en temps de disette, les seigneurs ont des réserves considérables de grains.
paysans et les fermiers ont peu de blé disponible, et, quand ils en ont, ils se trouvent forcés de le porter aux marchés de la région, obligation dont s'affranchissent les grands propriétaires (1). Voilà pourquoi ce sont aussi les seigneurs laïques et ecclésiastiques qui se montrent les partisans résolus de la libre exportation (2)^ tandis que la masse des consonnnateurs y reste toujours hostile. Les petits propriétaires et les fermiers ne profitent donc que très indirectement des facilités relatives dont jouit le commerce des grains en Bretagne. Il n'en est pas moins vrai que ce traitement de faveur atténue, — mais seulement dans une assez faible mesure, — les conditions particulièrement désavantageuses que la nature et l'état social imposent à l'agriculture bretonne (3).
Toutefois, le commerce du bétail, semble-t-il, est soumis aux mêmes entraves et aux mêmes restrictions que dans les autres régions de la France. L'exportation en est généralement interdite; en tout cas, elle est assujettie à des droits élevés. Il faut reconnaître cependant que. dans la seconde moitié du XVIir siècle, l'administration est animée de tendances plus libérales. C'est ainsi qu'en 1761 Berlin communique à l'inten-
(1^ Letaconnoux, op. cit. Cf., par e.xemple, les Obseruations sur vv mémoire envoyé an minifftère au sufet des troubles de Pontcroix. 6 juillet 1789 (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1717).
(2) Letaconnoux, op. cit. Cf. une lettre du subdélégué de Carhaix, du 29 août 1788 (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1715) : « Il n'est point de seigneurs, recteurs et autres propriétaires qui ne désirent que l'exportation ait lieu sans aucun obstacle. » — Ce sont les sentiments de cette classe sociale et aussi les idées des économistes qu'exprime la Société d'.^griculture de Rennes, quand elle déclare que le dépérissement de l'agriculture a pour cause essentielle la prohibition de l'exportation des grains (Corps d'observations, 1757-1758, pp. 100 et sqq.l Cf. Pinczon du Sel des Monts, op. cit., pp. 33-34.
(3) Cependant le Mémoire de M. de la Tour signale, pour quelques subdélégalions, la décadence du commerce des grains. Ainsi, à Guéméné, « le commerce des blés a diminué depuis peu faute de débouchement » (fol. 115). .\ Quimperlé, « le commerce principal est sur les bleds qui passent par les mains des négocians. il s'étend autant qu'ils ont la permission de les faire embarquer; on les regarde comme la seule ressource du pays dont plus de gens souffrent du vil prix que d'une certaine cherté: ce commerce est particulièrement tombé depuis quatre ou cinq ans que les estrangers en apportent dans les villes du royaume où on faisoit passer ceux du pays » (fol. 122).
COMMERCE DU BETAIL. 411
dant un projet d'arrêt, portant la libi^e exportation du bétail, moyennant un droit de sortie; l'intendant, s'appuyant surtout sur les conclusions des subdélégués de Nantes et de Saint- Malo, se prononce poui' la liberté d'exportation qui serait, dit-il, très favorable à l'élevage, et propose même de réduire le droit de sortie de 3 à 1 % W. Mais l'arrêt resta à l'état de projet. Bien que l'administration se relâcbât de son ancienne rigueur, jamais, tant que dura l'Ancien Régime, l'exportation du bétail ne fut autorisée d'une façon continue (2). n arrive même, à certains moments, qu'on en interdise la circulation de province à province : dans l'été de 1786, l'administration prohiba toute sortie de bétail hors de la Bretagne ; le bruit s'était répandu, en effet, « qu'une Compagnie, chargée de l'approvisionnement de Paris tiroit de la province de Bretagne une quantité de bœufs assez considérable pour faire craindre qu'il n'en- résultât une diminution de bestiaux nuisible à la consommation des habitants. » Ce fut l'occasion de vexations et de fraudes, de saisies ruineuses pour bien des pauvres gens (3) ; tinalement, le 5 août 1786, l'intendant révoqua son ordonnance du 14 juin. L'on voit que le commerce du bétail est soumis à un régime instable, très nuisible à la production; mais, à ce point de vue, la Bretagne n'est pas plus mal traitée que les autres provinces.
Comme partout aussi, ^ et c'est une conséquence de l'insuffisance des communications et des entraves mises au commerce, — les prix des denrées agricoles sont extrêmement
(1) Arch. d'Ille-et-Vilaine. C 1600.
(2) C'est ainsi que, le 5 décembre 1787. le gouvernement interdit la sortie des bestiaux par les ports de Bretajjne jusqu'au l*"" juillet 1788 {ibid., C 1600).
(3) Voy. une lettre de l'intendant à M. de Galonné, du 24 juillet 1786 : « Je ne crois pas pouvoir me dispenser de vous représenter de nouveau que la prohibition de laisser sortir des vaches de la province de Bretagne occasionne les plus grandes plaintes et une infinité d'inconvéniens... »; on se plaint des saisies de bestiaux ruineuses, et, en outre, « les employés des fermes profitent de la prohibition pour rançonner les particuliers qui veulent faire passer des vaches en Normandie, et, au moyen des sommes qu'ils reçoivent secrètement, il sort de la province autant de vaches qu'auparavant. » Voy. aussi un grand nombre de procès-verbaux de saisies, dressés de juin à août 178(3 {ibid,, C 1600),
variables d'une localité à l'autre. Consultons le Mémoire de M. de la Tour ; nous voyons qu'en 1733 le prix du setier de froment peut aisément varier, suivant les régions, de 15 à 11 livres, du setier de seigle, de 12 à 8 livres, du setier de blé noir ou d'avoine, de 9 à 4 livres W. D'une année à l'autre, les prix sont encore plus instables. Nous avons, pour la seigneurie de Saint-Brice, des apprécis qui se suivent de 1689 à 1727 : le boisseau de froment rouge, qui valait 34 sous en 1689, vaut
3 livres 15 sous en 1694 (2). a Brest, le boisseau de froment coûte, en 1690, 4 livres 5 sous; en 1691, 5 livres 15 sous; en 1692, 7 livres 2 sous; en 1699, 10 livres '3). A Soudan, le boisseau de seigle vaut : en 1744, 2 livres; en 1745, de 35 à 37 sous; en 1746,
4 livres 10 sous; en 1747, 5 livres 10 sous W. Et l'on pourrait multiplier les exemples (5). — Rien d'aussi néfaste à l'agriculture que cette variabilité des prix : le' cultivateur ne peut jamais escompter le bénéfice d'une récolte ; il n'ose point faire les avances qui s'imposeraient ; il se décourage. Une mauvaise année le ruine ; mais une bonne est trop souvent presque aussi désastreuse, car, les denrées ne trouvant pas de débouchés, tombent à vil prix («). Souvent aussi, dans une région, c'est la disette, tandis que, dans la région voisine, c'est la surabondance, sans que jamais l'équilibre désirable puisse s'établir.
fl) Voy. l'Appendice I.
(2) Fonds de Saint-Brice (Arch. d'Ille-el-Vilaine, E 382), et l'Appendice II. Cf., dans le Sommier de Fouesnel, les apprécis des grains, de 1765 à 1784 {ibid., E 621.
(3) Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1274.
(4) A. Dupuy et Charvot, Journal d'un curé de campagne (Annales de Bretagne, t. V, pp. 403 et sqq.).
(5) Voy. surtout les Etats du prix des grains (Arch. d'IlIe-et-Vilaine, C 1601 h 1709). et Letaconnoux, op. cit.. Appendice relatif au prix des grains dans les principaux marchés en /73?, iT53, 1TC,r>, novembre 1789 et juillet 1790.
(6) Le recteur de Soudan note qu'en 1744 il y a eu une bonne récolte en grains, mais, ajoute-t-il, « comme il n'y a point de sortie pour les grains, et que les greniers en sont fort remplis dans toute cette province, ils sont à si bas prix que les laboureurs et les fermiers ne se peuvent tirer d'affaire, et, s'il n'y a bientôt de changement, les sergens toucheront bientôt plus d'argent que les maîtres » (A. Dupuy et Charvot, op. cit., loc. cit., pp. 404- 405),