LA MISÈRE
En 1774 eL en 1789, on vit des paysans réduits à se nourrir d'iierbe, de laitage, de feuilles de clioux, de navets, de marc de cidre d).
Aussi la population de la campagne, non moins que les habitants des villes, est-elle affolée par la crainte de la disette. Dans les années qui précèdent la Révolution, la question des subsistances prime toutes les autres. La masse des paysans est hostile à toute exportation de grains. On accuse les grands propriétaires et les décimateurs de faire des amas de grains, de ne pas ouvrir leurs greniers, d'affamer le peuple par leurs accaparements et leurs spéculations. On reproche aux agents des seigneurs de faire hausser par leurs manœuvres le prix des blés dans les marchés. Les émeutes nombreuses, qui éclatent en 1788 et en 1789, n'ont pas d'autre cause (2). Et les plaintes des paysans, qui ont trouvé leur écho dans les cahiers de piaroisses (^), ne sont pas dénuées de fondement. Il est des gentilshommes qui gardent dans leurs greniers les récoltes
(1) Arch. d"Ille-et-Vilaine, C 1721. Le recteur de La Guerche écrit, le 30 déceiubie 1774 : « On a vu quanlité de inesiiages réduits à vivre plusieurs jours de suite de truns de choux et de marc de cidre » libid., G 1294). Sur tout ce qui précède, cf. A. Dupuy, Les Epidémies en Bretagne, loc. cil., t. I, pp. 296 et sqq., et Gaillard, op. cit. — Les effets des crises agricoles ont été les mêmes dans toute la France : voy., par exemple, A. de Galonné, op. cit., pp. 215 et stiij.; Gh. de Beaurepaire, Renseignements statistiques sur l'état de lagriciilluie en 1789, pp. 81 et sqq.
(2) Arch. d'Ille-et-Viiaine, G 1714, 1715, 171(3. Voy. E. Dupont, up. cit., pp. 12 et sqq. — Déjà, en 1737. un embarquement de grains avait provoqué une émeute à Pontrot; en 1743, l'exportation des blés suscite une autre émeute à Port-Launay (Arch. d'Ille-et-Vilaine, G 1713); à Gourin, en 1773, la population est très montée contre le sieur de la Metterie qui a acheté une grande quantité d'avoines dans les marchés de Gourin, du Faouet et de Plouay (Lettre^ du subdélégué de Gourin, ibid., G 1713).
(3) Le cahier de Ménéac (sénéch. de Ploërmel) déclare que les décimateurs augmentent le prix des grains « en n'ouvrant leurs greniers que le plus tard possible. » Beaucoup de cahiers de la sénéchaussée de Bennes demandent que les riches propriétaires et les dé(;iniateurs soient obligés de tenir en tout temps leurs gi'eniers ouverts; on demande aussi que l'exportation des grains soit interdite (E. Dupont, op. cit., pp. 1G2-163). Gf. la Pétition de la paroisse de Plœuc à l'Assemblée Nationale, du 26 octobi'e 1790 {Papiers du Comité féodal, Côtes-du-Nord, Arch. Nat., D XIV, 3) : «... Gonsidérant enfin que les cy devant seigneurs ont au moyen de leurs greniers èl de leurs accaparemens occasionné la disette et la cherté, nous devrions dire la famine de l'an dernier, qu'ils désireroient renouveller cette année pour le malheur et peut estre pour la subversion totale du royaume.. »
de plusieurs années d); se conformant aux instructions de son maître, le régisseur de Toulgouet ne vend la récolte de 1788 qu'en mars 1789, alors que, depuis plusieurs mois, la disette sévit sur toute la Bretagne (2).
Il est vrai que, dans la seconde moitié du XVIIP siècle, le gouvernement n'a cessé de prendre des mesures pour prévenir les disettes ou pour en parer les effets. Dès 1753, des secours sont accordés à un assez grand nombre de paroisses pour leur permettre d'acheter des grains, et on leur distribua aussi du riz (3). En 1759, les paroisses des pays de Paimbœuf et de Bourgneuf reçoivent tO.OOO livres. En 1770, Terray s'informe de l'état des subsistances en Bretagne (^), il donne deux secours, l'un de 1.200 livres, l'autre de 6.000, et le tluc de Penthièvre, de son côté, envoie 1.200 livres. L'intendant d'Agay montre une très grande activité (^) :
J'ai employé jusqu'à présent, écrit-il, tous les moyens que j'ai cru les plus propres pour faire cesser ou du moins diminuer les suites funestes d'un pareil fléau; encouragements au commerce d'importation; correspondance avec les meilleurs commerçants; souscriptions de la Société d'agiicultuie pour veiser des grains étrangers dans les endroits qui en manquent; insinuation aux villes et eonmmnautés et aux principaux habitans pour fnrmer de pareilles souscriptions et associations. Tout réussit fort heureusement, mais en prévenant la disette pour les gens aisés, on ne pourvoit pas
(1) 'Voy., par exemple, une lettre du maire de Redon, du 25 avril 1789 : « Nous connaissons de gros propriétaires qui n'ont point vendu, notamment M. de Trélo, baron de Renac, à deux lieues de Redon, qui doit avoir trois ou quatre récoltes de toutes espèces de grains » (Arch. d'IUe-et-'Vilaine, C 1715). Plusieurs subdélégués déclarent que les grands propriétaires font des amas de grains {ibid., C 1715 et 1716). Le subdélégué de Gourin écrit, en septembre 1788, que les recteurs, ne trouvant pas les blés assez chers, « n'ont, pour ainsi dire, rien vendu de leurs dîmes l'an dernier » {ibid., C 1715). Cf. E. Dupont, op. cit., p. 16, et Letaconnoux, op. cit.
(2) Henri .Sée, L! administration de deux seigneuries de Basse-Bretagne {.innales de Bretagne, t. XIX, pp. 22-23). — Souvent aussi les blatiers et les meuniers font hausser le prix des grains par leurs spéculations : voy. Letaconnoux. op. cit.
(3) Arch. d'IUe-el-Vilaine, C 1718.
(4) Voy. ses lettres du 31 janvier et du 10 février 1770 {ibid., C 1718)
(5) Ibid., C 1718.