REVOLTE DU PAPIER TIMBRÉ
de la justice seigneuriale. Il vise plus directement encore les propriétaiies nobles que les nialtôtiers. — Les vassaux de l'abbaye de Langonnet obligent les religieux à signer un acte, par lequel ils s'engagent à modérer leurs rentes et leurs redevances, à rétablir (( l'ancienne mesure censive de ladite abbaye, celle qui y estoit il y a présenteinent cent ans, » et à ne percevoir les lods et ventes que s'ils sont « deulz antiennement de droit et de coutume W. » Partout les paysans réclament un adoucisseuient des droits seigneuriaux et de l'exploitation qui pèse sur eux. Ainsi, au XMP siècle, comme à la fln du XVP, c'est en Basse-Bretagne que les paysans ont montré le plus d'énergie et d'indépendance. — Mais la révolte ne tarde pas à s'éteindre, et une répression très rude décourage pour longtemps toute velléité d'opposition au régime existant (2). Après un moment d'effervescence et de surexcitation, le peuple des campagnes retombe à son inertie coutumière.
Cependant, au cours des temps modernes, les paysans prennent une conscience de plus en plus nette de leurs intérêts collectifs. Ils disposent, en effet, de l'administration i.aroissiale, et ils s'habituent ainsi à s'occuper de leurs affaires communes : il y a là comme le premier germe d'une vie politique (3). Primitivement, c'était l'ensemble des habitants, l'assemblée de la paroisse qui décidait de tout. Mais, dès le XVIP siècle, le gouvernement est dévolu à un corps restreint
(1) Jean Lemoine, op. cit., loc. cit., t. XII, pp. 535-536.
(2) Ibid., loc. cit., t. XIII, pp. 180 et sqq.
(3) Sur celte question, voy. l'excellente étude d'A. Dupuy, Etudes sur r administration municipale en Bretagne au XVIII^ siècle. Cf. Saint-Fort Rondelou, Le général de la paroisse de Saint-Jidien de Vouvantes [Revue historique de VOuest, an. 1895, Mémoires, pp. 420 et sqq); René Le Cerf, Le général d'une paroisse bretonne au XVIII^ siècle, dans la Reime de Bretagne et de Vendée, an. 1888, nouvelle période, t. IV, pp. 54-65, 110-119, 203- 210; Geslin de Bourgogne et Anatole de Barthélémy, Anciens Evéchés de Bretagne, t. III, Prolégomènes, pp. li et sqq. — Dans les autres régions de la France, l'administration paroissiale présente sensiblement les mêmes caractères : voy. H. Babeau, Les assemblées générales des communautés dliabitants du XIII^ siècle à la Révolution, Paris, 1893; Merlet, Des assemblées de communautés d'habitants dans Vancien comté de Dunois, 1887; M. Clément, Etude sur les communautés d'habitants dans la province de Berry (Revue du Centre, 1890-1893).
de notables, au général de la paroisse. Le général comprend le sénéclial de la paroisse, le seigneur ou son procureur liscal,' le recteur, douze délibérants, les deux trésoriers ou niarguilliers en exercice. Les délijjérants ne peuvent être choisis que parmi d'anciens trésoriers. La masse des habitants n'intervient plus que rarement dans l'administration de la paroisse : l'assemblée générale ne se réunit que dans des circonstances exceptionnelles, lorsqu'il s'agit d'un gros procès à entamer ou d'importantes dépenses à engager U). Et encore, dans ces assemblées, sont-ce les notables qui jouent un rôle prépondérant (2).
La paroisse a des otficiers, qui exécutent les décisions du général : ce sont les marguilliers ou trésoriers, les greffiers, les bedeaux. Les deux marguilliers, qui sont élus pour un an, administrent les fonds et revenus de la paroisse, des confréries, des fondations, convoquent le général, proposent l'ordje du jour de ses délibérations; ils sont chargés aussi de l'entretien des entants trouvés, de l'équipement des soldats de la milice, de la gestion des revenus des « communs » et des taxes extraordinaires. Ils ont une responsabilité financière. Ce sont donc des fonctions pénibles ou onéreuses, auxquelles on essaie de se soustraire le plus possible (3).
Les généraux sont à la fois conseils de fabiique et conseils municipaux; ils ont à gérer une double administration : celle de la fabrique, généralement prospère, car elle a un budget bien déiini, et celle du « gouvernement extérieur, » presque toujours déploj'able, car les généraux n'ont, pour satisfaii^e aux besoins temporels de la communauté, ni budget, ni recettes réguhères, rien que des ressources transitoires, alimentées par des taxes extraordinaires et des expédients ruineux ^^K
(1) A. Dupuy, op. cit., pp. 91 et sqq.
(2) Dans la paroisse de Mûr, les notables seuls, au nombre de 36, délibèrenl effectivement et font des propositions à l'Assemblée (R. Le Cerf, op. cit.).
(3) A. Dupuy, op. cit.. pp. 97 et sqq.; cf. Saint-Fort Rondelou, op. cit.
(4) A. Dupuy, op. cit., pp. 2 et sqq.
l'administration pauoissiale. 501
L'administration temporelle de la paroisse se complique singulièrement au XMIP siècle, par le fait même des progrès de la fiscalité royale. On crée à cette époque deux syndics permanents, un syndic militaire^ qui doit veiller à tout ce qui concerne le passage des troupes, et un syndic des grands chemins, qui dirige le service de la corvée et est assisté de députés; on le sait, les fonctions de ce syndic et des députés sont extrêmem.ent pénibles. Pour l'assiette et la perception des impôts, ce sont aussi des habitants de la paroisse qu'on réquisitionne, r[ue l'on cliai'ge des fonctions d'asséeurs et de collecteurs (1).
Il est vrai que toute cette administration est fort peu indépendante. Pour tout acte de la vie municipale, l'autorisation du gouvernement est indispensable. Les syndics sont véritablement les agents de l'intendant, qui dispose d'eux pour toutes les besognes administratives. La tutelle de l'Etat s'impose donc à toutes les municipalités rurales. Et celles-ci sont dépendantes aussi de l'autorité du seigneur : c'est toujours un de ses officiers, le sénéchal ou le procureur fiscal, qui préside les délibérations du général, et parfois il prétend imposer à la paroisse pour les fonctions de trésoriers des candidats de son choix (2).
(Ij A. Dupuy, op. cit., pp. 132 et sqq.
(2) Le 6 septembre 1723, quatre membres du général de la paroisse de Rimoux, Julien Avril, Guy le Compte, Jullien le Bonhomme et Guillaume Thory, protestent contre la violence qui leur a été faite : dans une première délibération, ils avaient élu comme trésorier Jean Berteaux; alors le seigneur de Boisbaudry leur a fait violence et, dans une seconde délibération, a extorqué leur vote en faveur de François Berthelot, procureur fiscal de la seigneurie de Boisbaudry. Un procès s'engage, et le mémoire même du seigneur rapporte les griefs des quatre protestataires : « ... ils auraient fait coucher pour motif que le suppliant... estoit alors dans le simetière de ladite église avec ses officiers et a la teste de sept forestiers armez de fusils et autrement..., qu'il leur étoit défendu de sortir des sacristies, qu'au lieu de Jean Berteau (que les quatre ont toujours vouUu choisir pour trésorier), on avoit malicieusement et frauduleusement placé le nom de Me François Bertelot qu'il nont pu révocquer par crainte du suppliant qui même usoit de menaces et de personnes armées. » Le seigneur déclare que ce sont là pures calomnies, qu'il s'agit d' « une caballe de mutins, dont partie sont vasseaux du suppliant et encore plus punissables » {fonds de Boisbmidry, Arch. d'IUe-et-Vilaine). — Il est très probable qu'en ce cas il y a eu pression du seigneur, qu'il a voulu à toutes forces imposer comme trésorier au général son procureur fiscal.
■ — Toutefois, nous voyons au XVIIP siècle les généraux de paroisses se défendre assez vigoureusement contre les usurpations seigneuriales, protester avec énergie contre les atteintes portées aux droits d'usage des habitants; ils n'hésitent pas à engager contre les propriétaires nobles de longs et coûteux procès (1).
En 1789, les pa\sans s'éveillent à la vie politicjue : irrités de la réaction seigneuriale qui marque le dernier tiers du XVIIP siècle, ils ne craignent pas de faire entendre hautement leurs revendications. Tout d'abord, il est vrai, en i788, au moment de la dernière session des Etats de Bretagne, c'est la bourgeoisie seule qui parle pour le Tiers Etat tout entier, et les paroisses rurales, comme les communauté? urbaines, se contentent d'adhérer au texte des Délibérations de l'Assemblée du Tiers de Rennes, de décembre 1788, et de l'Assemblée des dix paroisses de Rennes, de janvier 1789, dans lesquelles il n'est guère question que de la réforme constitutionnelle des Etats de Bretagne ; et, de fait, ces délibérations sont l'œuvre de bourgeois qui ne s'intéressent que médiocrement à la question paysanne (2).
Mais, dès le début de 1789. je l'ai montré ailleurs '3). les délibérations des paroisses rurales, que la bourgeoisie a suscitées pour fortifier son action, ne reproduisent plus toujours servilement leurs modèles. Les paysans commencent à émettre des doléances particulières. En bien des endroits, les voici qui s'élèvent contre le régime du domaine congéable, contre les exactions des meuniers et des agents seigneuriaux, contre les dîmes, qui dénoncent les usurpations commises par les seigneurs sur les (( communs, » les accroissements de redevances, l'obligation que l'on impose souvent aux tenanciers de payer vingt ou trente ans de rentes arriérées, qui se plaignent des abus auxquels donnent lieu le devoir de sergentise et le? redditions d'aveux. Leurs revendications deviennent de plu? en
(1) Voy. plus haut, 3e Partie, chap. .w.
(2) Henri Sée, Les cahiers de paroisses de la Bretagne en 1789 (La Révolulion irançaise, de juin 1904, t. XLVI, pp. 489 et sqq.).
(3) Ibid., pp. 492 et sqq.