LES PAYSANS PENDANT LA LIGUE
SOUS l'oppression. Cependant, à certains moments, quand les souffrances sont trop vives, ce sont chez les paysans bi'etons de violentes explosions de colère; ils se révoltent à main armée contre la classe qui les exploite dJ. — C'est ainsi que, vers la fm du XVP siècle, pendant les guerres de la f^igue, ils prennent part à la lutte, et s'ils s'attaquent le plus souvent aux royalistes, il leur arrive aussi de tourner leur fureur contre les ligueurs. Au fond, c'est aux gentilshommes qu'ils en veulent. Lors de la prise du château de Kerouzéré, en 1590, ils massacrent tous les nobles qui leur tombent entre les mains (2), Hs brûlent le château de R.oscanon et tuent 60 gentilshommes, ne faisant grâce à, personne, comme le dit Moreau, <( pour la giande haine que la comnmne portait à la dame du lieu, qui les menaçait de les faire brûler en leurs maisons (3). » Ils courent au secours de Carhaix, dont les « royaux » se sont emparés, et la défaite seule les empêche d'assouvir leur haine contre la noblesse et la bourgeoisie (4) :
Cette défaite des paysans à Carhaix, déclare Moreau, abaissa leur ai-rogance et leur fierté, car ils étaient tous disposés à une révolte contre la noblesse et conununautés des villes, ne voulant être sujets à personne, de quoi ils se vantaient ouvertement; et il est sans doute que s'ils fussent retournés victorieux de Carhaix comme ils se promettaient, qu'ils se fussent jetés sur les maisons de nobles, sans pardonner à aucun qui eût été de condition plus relevée qu'eux. Et en faisant de mêuie, disaient-ils, ils seront tous égaux, sans que l'un n"eût aucun pouvoir ni juridiction sur l'autre.
(1) Déjà, en 1489, dit Moreau, « il y eut grand soulèvement en cet évêché [de Cornouaille] de la populace contre la noblesse et les communautés des villes »; elle voulait exterminer tous les nobles « afin de demeurer libres et affranchis de toute subjection, des tailles et pensions annuelles qu'ils payaient à leurs seigneurs et revendiquer la propriété de leurs terres. » Cette « commune » s'est formée à Huelgoat, près de Carhaix, et a eu pour chef un paysan, Jean, de Plouyé (Moreau, op. cit., chap. i. pp. 14 et sqq.).
(2) Ibid., chap. vu, pp. 78 et sqq.
(3) Ibid., chap. x, pp. 98 et sqq.
(4; Ibid., chap. vm, pp. 84 et sqq. Voy. aussi L. Grégoire, op. cit., pp. 162 et sqq.
C'est donc une véritable lutte sociale qui s'engage à ce moment. Et tel est aussi, en Basse-Bretagne tout au moins, le caractère de la révolte du papier timbré, de 1675. Al. Jean Lemoine l'a très fortement démontrée : si, dans les villes, et dans la Haute-Bretagne, cette révolte a été provoquée surtout par les exigences de la fiscalité royale, dans les campagnes de la Basse-Bretagne, ce lut une véritable jacquerie dirigée contre les propriétaires nobles. Les paysans mettent le feu au château de la Bouëxière, en Briec. Dans les environs de Quimper, où ^^0 paroisses se sont révoltées, ce sont journellement des attentats contre les gentilsliommes (2). Dans le pays de Carhaix, on a affaire à une insurrection vraiment organisée, grâce à l'ascendant et à l'énergie d'un chef intelligent, Le Balp. Là aussi, les paj-sans s'attaquent aux maîtres les plus détestés, comme à ce marquis de Trévigny, que ses exactions rendaient célèbre, dont le château, suivant l'expression du duc de Gliaulnes, « avoit esté basty presque tout par corvée, » et dont les sujets s'étaient déjà révoltés en 1668 : son château de Kei'goët fut pillé. Mais Le Balp a un plan d'ensemble; on craint un moment que sa troupe ne s'empare de Morlaix, et sa mort seule put mettre fin à un mouvement qui prenait des proportions inquiétantes (3).
Ce n'est pas seulement la liaine et le désir de vengeance qui animent les paysans révoltés. Ils montrent qu'ils ont déjà conscience des intérêts collectifs de leur classe, lorsqu'ils rédigent ce Code paysan i"^)^ véritable programme de revendications, qui annonce déjà les cahiers de 1789. Le Gode paysan ne proteste pas seulement contre les progrès de la fiscalité royale, contre le papier timbré et les devoirs ; il réclame l'abolition des « droits de champart et corvée, » des colombiers, de la dîme, la restriction des banalités, la réforme
(1) La révolte dite du papier timbré ou des bonnets rouges en Bretagne en Ifiîô [Annales de Bretagne, t. XII et XIII, années 1897 et 1898). (2j Ibid. [Annales de Bretagne, t. XII, pp. 350 et sqq.).
(3) Ibid., loc. cit., t. XII, pp. 525 et sqq.
(4) Voy. A. de la Borderie, La Révolte du papier timbré advenue en Bretagne en 1675, .Saint-Brieuc, 1884, p. 93.