RÉPARTITION DE LA PROPRIETE
En ce qui concerne la Bretagne, il est beaucoup plus difilciiB'^ae se rendre compte de la répartition du sol entre les diverses classes sociales. C'est que les rôles et déclarations des vingtièmes y semblent beaucoup moins instructifs que dans d'autres régions : ils ne mentionnent que très rarement la qualité des propriétaires ; les déclarations de la noblesse notamment sont très incomplètes et ne relatent qu'assez rarement la superficie des terres déclarées. Cependant, à défaut de statistique, certains indices nous inclinent à penser qu'en Bretagne la noblesse possède une portion plus considérable du sol que dans la plupart des autres provinces : l'es forêts, les bois, les terres vagues, qui appartiennent aux propriétaires nobles, sont plus étendus qu'ailleurs; et, dans la Basse-Bretagne, les domaines congéables, qui constituent le mode de teiiure prédominant, font partie du domaine proche des seigneuries et par conséquent restreignent singulièrement l'étendue de la propriété paysanne d).
Dans certaines régions, la bourgeoisie occupe une notable portion du sol, 25 % en Limousin, 19 % dans le Laonnais. Il semble qu'en Bretagne elle ne possède qu'une plus faible partie de la propriété foncière : on se l'explique aisément, si l'on considère que les agglomérations urbaines y sont peu nombreuses, médiocrement étendues, et que leur développement économique est généralement peu considérable. Pour 19 paroisses, d'après les déclarations des vingtièmes, j'ai pu comparer la superficie de la propriété bourgeoise et de la propriété paysanne; j'ai obtenu les chiffres suivants :
Bourgeois 12.157 journaux
Paysans 24.140 journaux
sol (Camille Bloch, Etudes sur l'histoire économique de la France, Paris, 1900, pp. 84 et sqq.).
(1) M. Paul Darmstaedter croit pouvoir établir que, dans l'Est de la France, où la domination du seigneur sur la personne de ses paysans est plus forte et s'est conservée plus longtemps, la propriété noble, c'est-à-dire le domaine proche des seigneuries, est moins considérable que dans les provinces de l'Ouest, où l'autorité seigneuriale pèse moins sur les personnes que sur les terres {L'eber die Verteilung des Grundeigentums in Frankreich vnr I7S9, Sonder-abdruck aus der Festgabe fur C. Th. von Ileigel, pp. 487 et sqq.).
D'après ces données, les paysans posséderaient deux fois plus de terre que les bourgeois. Cependant, dans les paroisses qui se trouvent dans le voisinage des villes, la propriété bourgeoise est beaucoup plus étendue que dans les paroisses éloignées de tout centre urbain, et il arrive même qu'en ce cas elle soit plus étendue que la propriété paysanne. C'est ce que montre très nettement le tableau que j'ai pu dresser d'après les déclarations, pour 38 paroisses. L'on voit qu'à Balazé, situé dans les environs de Vitré, 43 bourgeois possèdent 1.371 journaux, tandis que les paysans occupent 2.476 journaux; à Etrelles, près de Vitré, 41 propriétaires bourgeois détiennent 1.443 journaux; les paysans 1.887 ; à Erbrée, voisin de Vitré aussi, 46 bourgeois possèdent 1.882 journaux; les paysans n'en ont que 1.341; à Lécousse, aux portes de Fougères, 33 bourgeois disposent de 754 journaux; les paysans, de 378 seulement ; à Rannée, dans la banlieue de la Guerche, 41 bourgeois possèdent 1.181 journaux ; les paysans, 1.102 ; à Chantepie, dans les environs de Rennes, on compte 45 propriétaires bourgeois, les propriétaires paysans sont seulement au nombre de 49. Dans ces paroisses, une partie importante du sol appartient à des marchands des villes et surtout à des magistrats, à des avocats, notaires, procureurs, officiers seigneuriaux. Partout en Bretagne, dans la classe bourgeoise, ce sont surtout des juges et des hommes de loi qui sont devenus propriétaires fonciers W. Beaucoup de bourgeois possèdent d'ailleurs des domaines assez étendus (2).
(1) Dans le pays nantais, parmi les vassaux du roi, on compte un grand nombre de bourgeois, des marchands et surtout des magistrats et des hommes de loi (avocats, procureurs, notaires); cf. le Terrier de Bretagne, 1678 et 1671) (Arch. Nat., P 1663. 1664, 1665, passim). Sur les domaines du chapitre de Saint-Brieuc, un grand nombre de tenures appartiennent à des bourgeois {Rentier du cliapitre de Saint-Brieuc, de 1705, Arch. des Côtesdu-Nord).
(2) C'est ainsi que, sous la seigneurie de Châteauloger, M. Dubot fils possède, en 1748, une tenure très importante, et il en est de même de Guillaume Dubut, marchand à Rennes, comme le prouve un aveu de 1690 (Terrier de Châteaidoger, Arch. d'Ille-et-Vilaine, E 31). D'autres fois, les tenures appartenant à des bourgeois nous apparaissent de dimensions restreintes; voy., par exemple, Terrier de Châteauloger, passiin, et Aveu de Bois-de-Miniac, de 1744.