‹ Les classes rurales en Bretagne du XVIe siècle a La RévolutionChapitre 114 sur 169 · Î0 LES TERRES INCULTES · texte numérisé non relu

Î0 LES TERRES INCULTES

véritable enquête économique, qui porte à la fois sur Tagriculture, sur Tindustrie et sur le commerce. L'intendant s'est efforcé de dresser une sorte de statistique agricole, qui, entre autres renseignements, nous donne, pour chaque évêché et niême pour chaque subdélégation, la quantité respective des terres cultivées et des terres incultes. Nous ne pouvons pi^ndre ces chiffres pour l'expression exacte de la réalité ; riatendant le reconnaît lui-môme <i), ce sont des données tout approximatives, mais qui présentent cependant un intérêt véritable, car, plus précises que celles qui nous sont fournies par tous les autres documents de l'époque, elles nous permettent d'apprécier, pour les diverses régions de la Bretagne, l'étendue relative des terres incultes et des terres cultivées, telle du moins que les contemporains croyaient pouvoir la déterminer, d'après des procédés statistiques encore imparfaits. On en jugera par le tableau suivant, que j'ai dressé d'après le Mémoire :

peut y avoir des erreurs, et j'en suis môme persuadé, sur la quantité d'arpents de terre, soit en valleur, soit incultes, de chaque subdélégation, cmtre qu'on n'aurait pu être exact sur cet article sans en venir à des mesurages auxquels il n'y avait pas même lieu de penser... » (Arch. d'Ille-et- Vilaine, C 24). Voilà qui correspond déjà au signalement du manuscrit. Mnis une lettre d'Orry à l'intendant Pont^arré de Viarmes, du 12 avril 1736, fibid., C 28) dissipe toute incertitude : « Quelque satisfaisant, dilril, que soît le détail où M. de la Tour est entré dans le mémoire qu'il m'a envoyé aur les productions du sol et de l'industrie de la Province de Bretagne, plusieurs articles n'y étant pas néanmoins assez circonstanciez, par rapport aux objets de commerce qu'ils présentent, je vais vous faire quelques réflexions et vous demander de nouvelles connoissances dont ces articles nw paraissent susceptibles... » Les passages, que cite Orry dans* la suite lie sa lettre, sont empruntés textuellement au mémoire, qui est actuellenieiit conservé à la Bibliothèque Nationale. (1) Voy. la lettre du 23 juin 1733, citée ci-dessus.

rv

LE liéliOIBfi DE 1733.

ÉTèché de Rennes

Subdélégations de :

Uennes

Fougères

Vitré

La Guerche

Hédé

ÂDtrain

Saint- Aubin-du-Cormier

Cbàteaugiron

Bazouges

Bain

Évèché de Nantes

Subdélégations de :

Nantes

Ancenis

Cb&tuaub riant

La Roche-Bernard

Guérandc

Le Groisic

Savcnay

Saint-Nazaire

Blain

Pontchâteau

Derval

Clisson

Machecoul

Bourgnt'uf

Paimbœuf

Évèché de Saint-Malo..

Subdélégatîons de :

Saint-Malo

Dinan

Ploërmel

•losselin

Saperflcie en arpents

Terrât oultiTées

lES TEBR^S iKCtTLTSÔ.

Montfort

Montauban

Broons

Gombourg

Cbftteauneuf

Saint-Mécn

Plouer

Plélan

ÉTèché de Dol

Évèchô de Saint-Brieac .

Subdélégations de :

Saint-Brieuc

Moncontour

Lamballe

Quintin

Jugon

Uzel

Paimpol

Matignon

ÉTèché de Tréguier

Subdélégations de :

Tréguier

Morlaix

Guingamp

Lannion

Pontrieux

Lanmeur

Cbàtelaudre n

ÉTèché de St-Pol-de-Léon

Subdélégations de :

Saint-Pol

Landerneau

Lesneven

Brest

Landivisiau

Saperflole en arpents

Terrée cultiTées

Terres Incaltes

LE uéuoraE de 1733.

ÉTèché de Qnimper

Subdélégations de :

Quimper

Snperfiole en arpents

TeiTM ealtivéei

Terres incnltei

Quimperlé

Carhaix

Concarneau

Le Faou

Pont-I^Abbé

Rostrenen

Callac

Corlay

Chàteauneuf-du-Faou

Chàteaulin

Gourin

Pontcroix

ÉTèché de Vannes

Subdélégations de :

Vannes*

Auray

Uennebont

Rhuis

Malétroit

Pontivy

iledon

Locminé

Baud

Port-Louis •

Guéméné

Belle-Ile

't otal général

Ainsi, d'après le mémoire de 1733, pour l'ensemble de la Bretagne, les terres incultes s'étendraient sur environ les deux cinquièmes du soH*), et non sur les deux tiers, comme semble

(1) Elles comprendraient exactement 4Zfi % de la superficie totale.

374 LES TEBBES IKCX7LTES.

le croire Tintendant en 1737. Il est bien probable que c'est le mémoire qui est le plus près de la vérité. Mais encore faudrait-il savoir exactement ce que Ton entend par terres incultes; compte-t-on parmi elles les landes, les terres froides, qui sont cultivées seulement de 10 en 10 ans, de 20 en 20 ans, voire même tous les 30 ans <*) ?

Si nous étudions le tableau ci-dessus, nous remarquons encore que les régions où les terres incultes remportent sur les terres labourables sont précisément celles qui occupent le centre de la péninsule, au sol montagneux et rocheux, qu'il était plus difficile de mettre en valeur W. Les landes abondent surtout dans la partie septentrionale de Tévêché de Vannes et de révêché de Nantes (3). Et, au contraire, c'est dans la vallée de là Vilaine et sur la côte septentrionale de la Bretagne qu'elles semblent le plus clairsemées.

Sans doute, parmi ces landes, il en est qu'il serait impossible de défricher : le mémoire de 1733 le constate W ; mais, pour la plupart d'entre elles, il constate aussi qu'elles pourraient

(1) Cf. Pinczon du Sel des Monts, Considérations sur le commerce de Bretagne, 1756, p. 30 : « Qui ne connaît pas en Baèse-Brelagne cette étendue que Ton nomme les montagnes d'Are, celles que Ton trouve depuis Rennes à Nantes, de Nantes à Vannes, à Auray, et de Vannes à Rennes ? Y auraitil de Texagôration en portant à un tiers de la province les terres incultes ? Non assurément, surtout si l'on ajoute à toutes celles où la charrue ne passe point, celles que le laboureur, après s'en être servi plusieurs années, laisse se reposer quelquefois plus longlems, ou parce que le colon manque d'engrais pour fournir de la sève à cette terre qui s'épuise à proportion de son rapport, ou parce qu'il manque de colons pour cultiver. »

(2) Cf. F. M. (Pol Milren), Voyage de Brest à Paris, Voyage de Cherbourg à Quimper 117851, pp. 193-194 : « De Jugon à Lamballe, ce sont des landes et puis des landes. On ne voit de cultivés que les plus proches environs de quelques rares villages et les approches de Lamballe jusqu'à une demilieue seulement. » La région entre Lamballe et Pontivy présente le même aspect. De Quimperlé à Rosporden, remarque-t-il encore, et de Rosporden & Concameau, « toujours plus de terres en landes, en genêts, en bruyères que de champs cultivés. »

(3) Nointel remarque déjà [Mémoire, Bibl. de Rennes, msc. n» 317,, fol. 89 et sqq.) que, sur la rive droite de la Loire, il se trouve un grand nombre de bois et de landes, et que cette région ne produit pas assez de grains « pour fournir à la subsistance entière des habilans. »

(4) Il cite seulement huit subdélégations, dans lesquelles les landes ne sauraient être défrichées : Châteauneuf près de Saint-Malo, Callac, Le Faou, Lamballe, Morlaix, Chftleaubriant, Bazouges, Baud,

C3ATJSBS DE LA LBNTEUH DES DÉFRICHEMENTS. 375

être mises en valeur (i). Les contemporains, et notamment rintendant et ses subdélégués, se sont rendu compte des causes qui retardaient l'œuvre de défrichement. Pour s'en convaincre, il suffit de consulter le mémoire de 1733 et Fenquête de 1768 sur la question des clôtures (2). Le plus souvent, déclare-t-on, ce sont les habitants eux-mêmes qui ne se soucient pas de défricher les landes, car elles leur semblent plus * utiles en cet état que si elles étaient converties en terres labourables : elles leur servent de pâture pour leur bétail ou elles leur fournissent le principal engrais dont ils usent pour fumer leurs champs <3). Les journaliers surtout, on le sait, sont hostiles aux afféagements, qui leur enlèvent Tusage des communs, et souvent ils démolissent les clôtures que les afféagistes ont établies^*). Ou bien encore, ce sont les seigneurs qui se refusent à afféager leurs terres, ou qui plutôt prétendent les afféager à un prix beaucoup trop élevé, vraiment onéreux pour les cultivateurs (s). Enfin, il est des régions où la population est

(1) Voy. le mémoire, passim. Pinczon du Sel des Monts {op, cit., pp. 2S-30) pense aussi que presque toutes les landes pourraient être cultivées : « il ne s'agit que de bien les préparer », et il cite son propre exemple.

(2) Arch. dllle-et-Vilaine, C 1632.

(3) A tout moment, le mémoire de M. de la Tour remarque « que les habitants prétendent que les landes leur sont plus utiles dans Testât où elles sont que si elles est oient emblavées, les pastis et les communaux leur estans absolument nécessaires pour la nourriture de leurs bestiaux » : voy., par exemple, fol. 234. — Encore au commencement du XIX« siècle, la lande est considérée comme indispensable pour l'élevage : « La lande et les panais fournissent un excellent pâturage. Les chevaux surtout en sont très friands l'hiver. On concasse la lande dans des auges, on coupe les panais par tranches; ces deux nourritures donnent aux chevaux presque autant de vivacité que Tavoine dont elles tiennent lieu en partie {Annuaire statistique du département du Finistère, an XH, p. 143).

(4) Voy. le mémoire du subdélégué de Malétroit en 1768 : si l'on défrichait les landes, a ce seroil ôter à plusieurs la faculté et Faisance, particulièrement aux pauvres, qui, n'ayant point en propre des quantités assez considérables pour en subsister, vivent à l'abry de leurs bestiaux, qu'ils nourrissent suivant leur droit dans ces communs » (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1632). Beaucoup pensent, dit le subdélégué de Rennes, que les landes et les communs sont la ressource de bien des journaliers qui peuvent élever des vaches et avoir du lait; le long des landes, on remarque beaucoup de petites maisons (ibid.). Cf. toute l'enquête de 1768. — Voy. plus haut, 3« Partie, chap. xv.

(5) Voy. le Mémoire de M. de la Tour, passim. Le subdélégué de Chftteaubriant dit, en 1737, que l'une des raisons qui empêchent le défrichement, c'est que « les seigneurs propriettaires de ces cantons veullent faire ces afféagemens à un prix si excessif que personne ou du moins très peu veullent en entreprendre » (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1631),

376 LES TEBBES INCULTES.

trop clairsemée, où Ton manque de bras pour transformer les krres vagues en champs cultivés <i).

En Basse-Bretagne, on attribue ù une autre cause encore la lenteur des défrichements : on en rend responsables les usernents du domaine congéable et Tusement de quevaise î*). Ces usements défendent, en effet, aux colons d'élever des clôtures qui grèveraient le fonds <3). Puis les propriétaires tiennent à la conservation des « terres froides, » sur lesquelles ils perçoivent un droit de champart d'une gerbe sur 5 ou même, comme en Cornouaille, de 2 gerbes sur 9. Un mémoire, postérieur à 17i58<*), s'exprime à cet égard avec une grande netteté :

Les tenues à domaine congéable, pour peu qu'elles aient de consistance, comprennent au moins les deux tiers de terres froides, et presque toutes ces terres s'échaufferoient feicilement et deviendroient susceptitiles de toutes soiles de productions, si l'intérêt du seigneur fonctei\ résultant de la tyrannie des usemens, n'exigeoit pas que les terres froides conservassent leur nature, pour qu'il pût percevoir son droit de champart

Voilà pourquoi l'on trouve encore, dans la Basse-Bretagne, d'immenses étendues incultes; sur la montagne d'Arrée, nous dit le recteur de Commana en Léon, elles couvrent une superficie de plus de 20 lieues carrées ^s) :

L'on y sème cependant quelquefois, ajoute-t-il, du seigle et du genest, mÉiis si rarement que les meilleurs terrains de la montagne

fl) Voy. le Mémoire de M. de la Tour, passim; le rapport du subdélégué de Mon taliban, de 1768 (Arch. d'Ule-et-Vilaine, C 1632). Le subdélégué de Ouirnperlé écrit en 1737 que, pour défricher les landes de la région, il faudrait le double d'habilants; on devrait faire venir des colons étrangers, mais n il faudrait pour cet effet que ce fussent gens qui pussent s*habituer à la rirmrriture de la campagne, qui ne vivent que de mauvais laitage, crèfica. gûUettes et pain» de seigle et qui d'ailleurs mènent une vie dure et laborieuse d'un bout de l'an à l'autre » {ibid., C 1631K

(2) Viiy,. par exemple, les mémoires des subdélégués de Landemeau, de Otiimperlô, du Faou, de Châleaulin (1768).

[3) Mémoire du subdélégué de Guémôné (1768;.

(il En eifel, on y fait allusion à la Déclaration de 1768 (Arch. d'Ule-et- Vilaine. G 1629).

(5Ï Mémoire au Contrôleur général du recteur de Compiana en Léon, de )772 ma., C 1630).

BEHÈDBS FBOPOSis. 377

sont & peine cultivés une fois les 30 ou 40 cms. Les clôtures que Ton fait pour cette culture passagère ne durent que 3 ans, après quoi, elles sont rasées, et le terrein devient commun et abandonné comme auparavant.

Si la plupart des exploitations agricoles, dans toute la province, comprennent une quantité notable de terres incultes, c'est, nous dit-on encore, que presque toutes les métairies sont composées de pièces détachées, quelquefois très éloignées du centre de Texploitation; elles restent en friche, parce que leur culture serait trop onéreuse ; et les lods et ventes empêchent réchange des parcelles (^).

Ainsi des causes multiples s'opposent à la disparition rapide des landes. Si Ton s'est appliqué à les discerner, Ton s'ingénie aussi à trouver les moyens d'en atténuer les effets. Pour que l'œuvre de défrichement devînt plus active, il importerait, déclare-t-on, de déterminer les seigneurs à afféager les communs au taux modéré de 5 sous par journal et moyennant un droit d'entrée qui ne pourrait dépasser 100 sous par journal W. Qu'on oblige môme les seigneurs à afféager les landes ; et s'ils s'y refusent, que l'administration procède d'autorité aux afféagements (3). D'autres fois, l'on demande qu'il soîl donné satisfaction aux riverains des terres vagues en leur permetr tant d'afféager ces terres de préférence à tous, « sans avoir besoin de l'exprès consentement des vassaux, » ou encore

(1) Voy. le mémoire postérieur à 1768 (ibid., C 1628) : « Presque toutes les fermes et métairies de la province sont composées de pièces de terre détachées et dont quelques-unes sont quelquefois si éloignées du logement du maître ou du fermier ou du corps principal de la métairie que, pour les cultiver, il en coûte le double au moins de ce que pourroit coûter la culture des terres qui sont à proximité... » — Sur tout ce qui précède, cf. aussi le mémoire de l'intendant sur l'enauêle de 1768 (10 avril 1769, ibid,, C 1632).

(2) Voy. tous les mémoires cités ci-dessus et le Mémoire de 1733, passim.

(3) Voy. le mémoire du recteur de Commana. Cf. le Mémoire de 1733, fol. 22 : « pour mettre en valeur les landes, il semble guMl conviendroit d'ordonner aux seigneurs propriétaires de les faire défricher dans un certain temps, & faute de quoy en permettre le défrichement, et pour dédoraager ceux qui Tentreprendroient, les décharger pendant quelque temps du payement des droits féodaux; on pourroit mesme en régler les devoirs, les exempter aussy pendant un certe^m tçnips de dixmes. »

378 LES TEBRES INCULTES.

que Ton partage entre les paysans les communs, où ils ont le droit de « communer (i). » Enfin, l'on réclame la transformation des domaines congéables en tenues féagères ou censives (2).

Nous verrons plus loin les efforts tentés par le gouvernement pour hâter les défricliements, et nous constaterons aussi les sérieux progrès qui sont accomplis à cet égard dans la seconde moitié du XVIIP siècle. Il importait de marquer, dès maintenant, à quel point la surface inculte était encore considérable en Bretagne dans le courant du siècle (3). Il apparaît clairement que peu de provinces contenaient une aussi forte proportion de landes et de terres vagues.

(1) Voy. le mémoire postérieur à 1768 (Arch. d'Hle-et-Vilaine, C 1629).

(2) Voy. tous les mémoires cités plus haut.

(3) Voy. encore un Etat des landes, vagues et marais du domaine du roi, en 1755 (Arch. Nat., F^o 325). Le domaine royal possède un grand nombre de landes et marais dans la subdélégation de Saint-Aubin-du-Cormier (3.160 journaux), el surlout dans l'évèché de Nantes (43.608 journaux). Beaucoup de ces landes, déclare VEtat, pourraient être cultivées.

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